18/08/2026

500 ans d’Adam de Craponne : l’ingénieur de la Renaissance qui fit revenir la Durance en Crau

Voici cinq siècles, en 1526, naissait à Salon-de-Provence Adam de Craponne. Ingénieur militaire devenu hydraulicien, entrepreneur et aménageur, il conçut l’un des grands systèmes d’irrigation de la Renaissance française. Son canal ne se contenta pas d’apporter de l’eau : il transforma l’agriculture, l’économie, les paysages, les sols et jusqu’au fonctionnement de la nappe de Crau. Il entra même, trois siècles plus tard, dans l’histoire du droit français. À l’heure où reviennent les questions du stockage, du partage de l’eau et de l’adaptation des territoires, son œuvre offre un remarquable exemple d’aménagement inscrit dans le temps long. Nous avons besoin de renouer avec ce génie hydraulique français. 


Adam de Craponne naît à Salon-de-Provence en 1526 — certaines sources anciennes laissent subsister une petite incertitude sur 1526 ou 1527. Sa première carrière est celle d’un ingénieur militaire. Sous Henri II, il travaille aux fortifications et participe notamment, en 1552, au renforcement des défenses de Metz face à l'armée de Charles Quint. Comme beaucoup d’ingénieurs de la Renaissance, il appartient ainsi à cette génération chez qui la maîtrise de la géométrie, du nivellement, des terrassements et de la circulation de l’eau s’applique aussi bien à la défense des villes qu’aux grands travaux civils.

C’est pourtant dans sa Provence natale qu’il réalise l’œuvre qui fera passer son nom à la postérité. Le problème est ancien : Salon et les plaines voisines disposent de ressources locales irrégulières, insuffisantes pendant la saison sèche. À quelques dizaines de kilomètres coule cependant la Durance, rivière alpine abondante mais instable, longtemps difficile à maîtriser. Craponne comprend qu’il est possible d’utiliser uniquement la gravité pour transférer une partie de cette eau vers Salon puis vers les terres de Crau.

L'idée paraît simple aujourd'hui. Elle ne l'est nullement au XVIe siècle. Un canal gravitaire de plusieurs dizaines de kilomètres impose de connaître avec une précision suffisante les altitudes, de maintenir une pente assez forte pour assurer l'écoulement sans provoquer une érosion destructrice, de franchir vallons et chemins, d'établir des prises capables de fonctionner sur une rivière mobile, et enfin de distribuer l'eau entre une multitude d'usagers. La prouesse de Craponne est donc moins celle d'un monument spectaculaire que celle d'un système hydraulique territorial.

Une remarquable intuition géographique : rendre à la Crau l'eau de son ancienne rivière
Il existe une sorte d'ironie géologique dans cette entreprise, que Crapone ne pouvait connaître en son temps. Bien avant l'époque historique, la Durance ne suivait pas son cours actuel vers le Rhône : elle passait par la trouée de Lamanon et répandait ses alluvions sur la Crau. Ce sont ces anciens écoulements duranciens qui ont accumulé l'immense épaisseur de galets caractéristique de la plaine. L'histoire géologique explique ainsi le paysage extraordinairement minéral de la Crau.

En faisant franchir à son canal le pertuis de Lamanon, Craponne ramène donc artificiellement les eaux de la Durance vers une partie de leur ancien domaine géographique. Plusieurs centaines de milliers d'années après que la rivière eut abandonné son paléo-cours, l'ingénieur de la Renaissance rétablit, à une échelle évidemment bien plus modeste et cette fois contrôlée par l'homme, une connexion hydraulique entre Durance et Crau.

Cette dimension permet de mieux comprendre son œuvre : il ne crée pas seulement un canal, il réorganise un bassin hydrographique. L'eau est prélevée dans un territoire pour être conduite dans un autre, où elle devient successivement eau motrice, eau urbaine, eau agricole puis, par infiltration, eau souterraine.

1554 : faire de l'eau une entreprise
Le 17 août 1554, Craponne obtient la permission de prendre et conduire des eaux de la Durance à travers les terroirs de La Roque, Lamanon, Salon et au-delà. Les formulations souvent résumées comme un "arrêté du Parlement de Provence" recouvrent en réalité un montage institutionnel plus complexe, impliquant l'autorité royale et ses représentants provençaux. Le chantier commence rapidement.

Craponne n'agit pas ici comme le maître d'œuvre d'un grand programme entièrement financé par l'État. Il est aussi entrepreneur. Capitaux privés, concours des communautés bénéficiaires, droits accordés aux usagers et recettes futures participent au financement d'une infrastructure dont la rentabilité repose précisément sur la multiplication des usages. Même Nostradamus, son contemporain à Salon, apparaît parmi ceux qui contribuèrent financièrement à l'entreprise.

L'eau arrive à Salon dès 1557 ; les travaux de consolidation se poursuivent et l'alimentation devient permanente en 1559. La branche historique conduit ensuite les eaux vers le sud et l'étang de Berre. Il faut en revanche distinguer cette œuvre directement menée par Craponne de la grande branche d'Arles : projetée de son vivant, celle-ci est principalement réalisée après sa mort, entre 1581 et 1583, notamment par les frères Ravel. C'est à partir de ce tronc et de ses extensions que se développe progressivement un vaste réseau irriguant une partie de la Crau jusqu'au pays d'Arles.

Une infrastructure multi-usages avant la lettre
Réduire le canal à l'irrigation agricole serait d'ailleurs anachronique. L'eau apportée à Salon sert aux fontaines, aux activités urbaines et surtout à la production de force motrice. Des moulins à farine ou à huile s'installent sur le réseau ; à chaque nouvelle implantation correspondent des droits d'eau et des conventions particulières. À la mort de Craponne, huit moulins villageois sont déjà associés à son système hydraulique.

Le canal produit donc plusieurs services avec la même eau. Celle-ci peut faire tourner une roue hydraulique avant de poursuivre son trajet et d'être employée à l'irrigation. Ce principe de valorisation en cascade d'un flux hydraulique est remarquable par sa modernité : transport de l'eau, énergie, alimentation des villes et agriculture ne constituent pas nécessairement des usages concurrents lorsqu'un aménagement est conçu pour les articuler.

Le dispositif suppose parallèlement une véritable ingénierie institutionnelle. Il faut déterminer qui peut prendre de l'eau, à quel moment, en quelle quantité, moyennant quelle contribution et avec quelles obligations d'entretien. Dès lors, l'ouvrage physique devient inséparable d'un ensemble de contrats, de droits d'eau, de tours d'arrosage et de communautés d'usagers.

Après la disparition de Craponne, cette gouvernance se structure durablement. L'Œuvre générale de Craponne naît notamment d'une transaction conclue en 1583 entre les intéressés aux branches de Salon et d'Arles. Des formes collectives de gestion de l'eau ont ainsi traversé les siècles, préfigurant les associations syndicales de propriétaires et d'arrosants qui administrent toujours une partie des réseaux provençaux.

La Crau verte : quand l'artifice produit un nouvel écosystème
Les conséquences les plus spectaculaires sont cependant territoriales. La Crau est antérieurement une plaine sèche de galets, où s'est développé le célèbre coussoul, formation steppique méditerranéenne aujourd'hui reconnue pour son exceptionnelle valeur écologique. L'irrigation n'a pas fait disparaître toute cette Crau sèche, mais elle en a profondément transformé certaines parties en créant une Crau humide ou Crau verte, faite notamment de prairies de fauche.

L'eau de la Durance apporte avec elle des matières fines. Irrigation après irrigation, des limons se déposent entre et au-dessus des galets. Au cours des siècles se constitue ainsi un sol agricole là où dominaient auparavant des formations caillouteuses très pauvres. Ce processus est à l'origine des prairies du célèbre foin de Crau, aujourd'hui protégé par une appellation d'origine.

Il faut donc employer avec précaution les catégories de "naturel" et d'"artificiel". Le coussoul sec constitue un patrimoine écologique remarquable qu'il convient de préserver ; mais les prairies irriguées forment elles aussi, après plusieurs siècles, un agroécosystème original avec ses sols, sa flore, ses paysages et ses fonctions hydrologiques. L'histoire de la Crau est précisément celle de la coexistence de ces deux trajectoires écologiques.

C'est là que l'héritage de Craponne prend aujourd'hui une dimension inattendue.

Crédits : AFP, Nicolas Tucat

L'eau "perdue" par irrigation recharge en réalité une nappe stratégique
L'irrigation traditionnelle de la Crau fonctionne largement par gravité et submersion. Vue sous le seul angle de l'efficacité agricole immédiate, elle peut paraître beaucoup moins performante qu'une irrigation sous pression : toute l'eau apportée à la parcelle n'est évidemment pas consommée par la végétation.

Mais cette « perte » n'en est pas nécessairement une à l'échelle du système hydrologique.

Une partie considérable de l'eau s'infiltre dans les cailloutis et rejoint la nappe de Crau. Les travaux du SYMCRAU estiment ainsi que l'irrigation gravitaire représente environ 70 à 75 % de la recharge annuelle de l'aquifère, la pluie n'en assurant qu'environ un quart. Les fluctuations de la nappe suivent d'ailleurs directement les cycles d'irrigation dans une partie de la plaine.

Or cette nappe constitue aujourd'hui une ressource stratégique pour l'eau potable, l'agriculture, l'industrie et l'alimentation de milieux humides ; le SYMCRAU indique qu'elle contribue à l'alimentation en eau d'environ 270 000 habitants.

Voilà un résultat que Craponne ne pouvait évidemment pas prévoir : son système d'irrigation est devenu, cinq siècles plus tard, un élément du fonctionnement hydrogéologique du territoire. Une infrastructure créée pour produire et irriguer a engendré un cycle anthropique de l'eau auquel dépendent désormais d'autres usages et certains milieux.

C'est aussi une leçon de prudence pour l'ingénierie contemporaine. L'efficacité d'un ouvrage ne peut pas toujours être appréciée à partir d'un seul indicateur. Réduire les infiltrations d'un réseau d'irrigation peut économiser de l'eau à l'amont ou à la parcelle, mais aussi réduire une recharge souterraine utile à l'aval. La bonne échelle d'analyse est celle du système hydrologique complet.

Le canal de Craponne est aussi entré dans l'histoire du droit
Il existe un autre héritage de Craponne, beaucoup moins connu des hydrauliciens mais familier de générations d'étudiants en droit.

Le 22 juin 1567, Adam de Craponne conclut avec Pélissanne une convention organisant notamment l'irrigation des propriétés de la commune. Les usagers devaient verser une redevance fixée à trois sols par carteirade et par arrosage ; en contrepartie, Craponne et ses successeurs s'engageaient notamment à entretenir durablement le canal et certains ouvrages.

Trois siècles plus tard, l'inflation et l'augmentation considérable des coûts d'entretien avaient rendu cette tarification dérisoire. Les propriétaires du canal demandèrent donc aux tribunaux de réévaluer la redevance. La cour d'Aix accepta au nom de l'équité économique.

Mais le 6 mars 1876, la Cour de cassation cassa cette décision. Dans le célèbre arrêt Canal de Craponne, elle affirma que le juge ne pouvait modifier un contrat librement accepté au seul motif que le passage du temps en avait bouleversé l'équilibre économique. Cet arrêt devint pendant près d'un siècle et demi le symbole français du refus de la révision judiciaire des contrats pour imprévision et l'une des grandes illustrations de la force obligatoire des conventions.

L'histoire connaît ici une remarquable boucle : l'ingénieur qui avait construit une infrastructure destinée à traverser les siècles avait également conclu des contrats qui, eux aussi, traversèrent les siècles — au point de devenir un problème fondamental de théorie juridique.

La réforme du droit des contrats de 2016 a finalement rompu avec la rigidité symbolisée par l'arrêt de 1876 : l'article 1195 du Code civil permet désormais, sous certaines conditions, une renégociation puis éventuellement une intervention du juge lorsqu'un changement imprévisible de circonstances rend l'exécution excessivement onéreuse.

Du moulin à l'hydroélectricité
L'histoire énergétique du canal n'est pas non plus terminée. Après avoir fourni pendant des siècles de la force motrice aux moulins, certaines de ses chutes peuvent désormais produire de l'électricité.

À Eyguières, le dénivelé du canal a ainsi été valorisé par une minicentrale hydroélectrique mise en service à la fin des années 2010. L'installation utilise environ 12 mètres de chute et un débit nominal de 15 m³/s pour une puissance de l'ordre de 1,5 MW et une production annuelle estimée autour de 5 GWh. Après turbinage, l'eau retourne au canal et poursuit sa fonction d'irrigation.

C'est probablement l'un des plus beaux symboles de la longévité de l'ouvrage : la même eau qui faisait tourner les moulins de la Renaissance peut aujourd'hui entraîner une turbine avant d'irriguer les prairies et de contribuer à la recharge de la nappe.

Cinq siècles d'ingénierie vivante
Adam de Craponne meurt à Nantes en décembre 1576 alors qu'il travaille encore pour le roi aux fortifications. Une tradition ancienne, rapportée notamment par sa famille, affirme qu'il aurait été empoisonné par des ingénieurs rivaux ; faute de preuve définitive, mieux vaut conserver à cet épisode son caractère d'hypothèse plutôt que de certitude historique.

Son œuvre, elle, ne relève nullement de la légende.

Cinq cents ans après sa naissance, elle rappelle d'abord ce qu'était l'ingénieur de la Renaissance : non un spécialiste enfermé dans une discipline, mais un homme capable d'articuler topographie, hydraulique, génie civil, économie, droit et organisation sociale.

Elle rappelle surtout qu'un grand aménagement hydraulique ne peut être jugé seulement au moment de sa construction. Le canal de Craponne a modifié des trajectoires agricoles, créé de nouveaux sols, alimenté des villes et des moulins, fait naître des institutions collectives, participé à la recharge d'un aquifère et trouvé plusieurs siècles plus tard de nouveaux usages énergétiques.

L'historienne Marylène Soma-Bonfillon a justement étudié le canal  comme un exemple des transformations simultanément économiques, environnementales et sociales produites par l'irrigation. Non la simple victoire technique d'un homme sur une rivière, mais la construction progressive d'un système où l'eau, les ouvrages et les sociétés se transforment mutuellement.

À une époque où l'on cherche à adapter les territoires au changement climatique, cette histoire vieille de cinq siècles mérite mieux que la seule commémoration patrimoniale – et a fortiori que l'oubli du génie français en matière de maîtrise de l'eau ! Elle montre qu'une infrastructure hydraulique entretenue, adaptée et réemployée peut dépasser très largement sa fonction initiale. Le véritable monument laissé par Adam de Craponne n'est pas seulement un canal : c'est un territoire organisé autour de l'eau.

16/08/2026

Marcenay : quand un lac artificiel devient une zone humide exemplaire

En pleine sécheresse, Le Bien Public est allé jusqu’à Marcenay, dans le nord de la Côte-d’Or, pour montrer une zone humide encore gorgée d’eau et rappeler ses fonctions : biodiversité, stockage de l’eau, soutien des milieux en période sèche et frein à la propagation des incendies. Un point oublié mérite pourtant d’être souligné : l’étang de Marcenay est entièrement artificiel, créé par l’homme il y a près de huit siècles. Une réalité qui devrait conduire à regarder autrement le devenir de l’étang supérieur des Marots et de Combe Noire situés à quelques kilomètres en cœur de Parc national de forêts.


L’article publié ce 16 août 2026 par Le Bien Public tombe à point nommé. Alors que chaleur et sécheresse éprouvent les cours d’eau, les sols et les forêts, le journal accompagne Clément Bastin, chargé de projets au pôle Milieux humides Bourgogne-Franche-Comté du Conservatoire d’espaces naturels, sur les berges de l’étang de Marcenay. Le message est clair : une zone humide fonctionne comme une éponge, stockant l’eau lorsqu’elle est disponible et la restituant progressivement ; elle héberge une biodiversité particulière, entretient une atmosphère plus humide et peut aussi ralentir la progression des incendies.

L’article insiste même sur la nécessité, face au risque d’incendie, de conserver des sols humides, une végétation diversifiée et plusieurs strates d’habitats. Il évoque également le castor comme "allié de taille" : ses barrages maintiennent localement un niveau d’eau, reconnectent le cours d’eau avec ses milieux humides annexes et contribuent à réhumidifier les sols. Le Conservatoire expérimente d’ailleurs des dispositifs "low-tech" inspirés de ces barrages afin de recréer ces fonctions.

Une zone humide… créée par l'homme
Il manque pourtant dans cette démonstration un élément particulièrement intéressant : l’étang de Marcenay n’est pas un lac naturel. Il s’agit d’un lac artificiel de 92 hectares, créé en 1239 par les moines de l’abbaye de Molesme pour la pisciculture, puis utilisé pour la sidérurgie. Il est aujourd’hui classé Espace naturel sensible, propriété du Conservatoire d’espaces naturels de Bourgogne et de la Fédération de pêche de Côte-d’Or.

Autrement dit, près de huit siècles d’histoire ont transformé un aménagement hydraulique humain en un écosystème dont on vient aujourd’hui célébrer la valeur écologique. Face à la réalité des canicules et sécheresses frappant la région, on oublie les anciens points de vue doctrinaux sur les retenues qui soi-disant évaporent et ne servent à rien en été ! On pourrait faire la même observation sur les barrages de castors : à mesure que ce rongeur aquatique disparaissait des rivières en raison d'une prédation intensive au Moyen Âge, ce sont les seuils humains de moulins et étangs qui ont reprise la fonction de stockage et rehausse locale de l'eau. Autant les conserver aujourd'hui ! 

L’origine artificielle d’un milieu ne préjuge pas de sa valeur écologique actuelle. Un ouvrage créé autrefois pour la pisciculture, l’énergie ou d’autres usages peut, avec le temps, produire une mosaïque de pleine eau, roselières, vasières, boisements humides et sols saturés qui possède ses propres habitats, espèces et fonctions hydrologiques.

Et quelques kilomètres plus loin, les Marots en zone de cœur du parc national…
Cette évidence devrait éclairer le débat concernant les étangs des Marots et de Combe Noire, situés non loin de là dans le Châtillonnais. Les anciens étangs des Marots constituent une zone humide et doivent être remis en eau, notamment en raison de leur rôle dans la lutte contre les incendies de forêt.

Le Conseil économique, social et culturel du Parc avait d’ailleurs été plus loin dès 2022. Dans son avis officiel, il soulignait la valeur écosystémique que peut avoir un étang, son impact possible sur la ressource en eau et son rôle de réserve incendie. Il demandait alors explicitement la remise en eau des deux étangs des Marots, avec une gestion permettant d'alterner éventuellement les assecs afin de conserver à la fois biodiversité d’eaux calmes et biodiversité d’eaux courantes.

Depuis, le choix retenu est différent : remise en eau de l’étang inférieur, mais effacement définitif de l’étang supérieur. Le jugement du tribunal administratif de Dijon du 15 avril 2026 décrivait cette option. Il rappelle en même temps la quasi-absence de points d’eau dans plus de 10 000 hectares de forêt domaniale de Châtillon, le risque conséquent de feux de forêt relevé par le SDIS et l'intérêt stratégique d'une réserve accessible aux secours.

Le même dossier relève en outre que l’étang de Combe Noire est désormais presque comblé par les sédiments, situation apparue à la suite de l’effacement des cinq étangs Narlin en amont. Voilà qui devrait au minimum conduire à rouvrir la réflexion. Car dans ces lieux où l’on  détruit les retenues, les étés secs voient désormais disparaitre l’eau, sa faune et sa flore. Quel intérêt ? 

Ne plus opposer le naturel et l'artificiel
Comme toujours en écologie, il faut examiner les situations concrètes, les fonctions, les gains et les pertes. Mais c’est précisément l’enseignement de Marcenay : on ne peut pas décider de la valeur d’un milieu sur le seul critère de son caractère naturel ou artificiel.

Si conserver l’eau, maintenir des sols humides, diversifier les habitats, disposer de réserves en période sèche et ralentir les incendies deviennent des objectifs majeurs de l’adaptation climatique, alors les anciens systèmes d’étangs doivent être évalués à cette aune. Le raisonnement vaut pour l’étang inférieur des Marots ; rien ne justifie qu’il cesse soudainement d’être pertinent lorsqu’on passe à l’étang supérieur ou à Combe Noire.

En pleine sécheresse, on présente avec raison un étang artificiel vieux de huit siècles comme un remarquable réservoir de biodiversité et d’humidité ; dans le même Châtillonnais, d’autres étangs historiques restent asséchés ou disparaissent.

L’adaptation au changement climatique suppose sans doute de dépasser quelques vieux réflexes doctrinaux. 

La bonne question n’est plus : ce milieu a-t-il été créé par l’homme ? Elle est : que nous apporte-t-il aujourd’hui, et que perdrons-nous demain s’il disparaît ?

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Le lac de Marcenay, masse d'eau artificielle et réservoir de biodiversité

10/08/2026

Droits d’eau fondés en titre : le préfet ne peut plus les abroger

Un décret publié au Journal officiel du 7 août 2026 supprime du code de l’environnement la possibilité pour le préfet d’"abroger" un droit d’eau fondé en titre. Cette modification était imposée par une décision du Conseil d’État d’octobre 2025 : l’administration peut réglementer l’exploitation d’un ouvrage hydraulique, voire constater qu’un droit a disparu du fait de la ruine des ouvrages essentiels, mais elle ne peut supprimer elle-même un droit fondé en titre qui existe toujours.


Le décret n° 2026-740 du 6 août 2026, publié au Journal officiel le 7 août, vient modifier l’article R. 214-18-1 du code de l’environnement.

La modification est minuscule dans sa rédaction, mais importante dans sa portée : les mots "le droit fondé en titre ou" sont supprimés du 3° du II de cet article.

Jusqu’alors, le texte prévoyait que le préfet pouvait, à l’occasion notamment du confortement, de la remise en eau ou de la remise en exploitation d'un ouvrage, "modifier ou abroger le droit fondé en titre ou l'autorisation" dans les conditions prévues par la police de l'eau.

Désormais, cette faculté ne concerne plus le droit fondé en titre lui-même. Le décret indique d'ailleurs explicitement que son objet est de supprimer "le pouvoir du préfet d'abroger un droit fondé en titre".

Une conséquence directe de la décision du Conseil d'État de 2025
Cette modification était devenue obligatoire depuis la décision du Conseil d'État du 10 octobre 2025 (n°495104).

Le Conseil d'État avait rappelé une distinction fondamentale entre le droit d'usage de l'eau et l'autorisation administrative d'exploiter un ouvrage.

Les ouvrages fondés en titre restent soumis à la police de l'eau. Le préfet peut donc leur imposer des prescriptions, notamment pour la sécurité, les inondations ou la protection des milieux aquatiques. Dans les cas prévus par l'article L. 214-4 du code de l'environnement, il peut également modifier ou abroger une autorisation d'exploiter. Mais ces pouvoirs ne lui permettent pas de supprimer le droit fondé en titre lui-même.

Le Conseil d'État a ainsi jugé que l'abrogation d'une autorisation d'exploiter est "sans incidence sur le maintien du droit d'usage de l'eau attaché à l'installation". Il a donc déclaré illégale la disposition réglementaire qui permettait au préfet d'abroger directement le droit fondé en titre et ordonné au Premier ministre de modifier le texte.

Le décret d'août 2026 est l'exécution, avec quelques mois de retard, de cette décision juridictionnelle.

Qu'est-ce qu'un droit d'eau fondé en titre ?
Le Conseil d'État rappelle également les grandes lignes de sa jurisprudence.

Sont notamment fondées en titre les prises d'eau établies sur les cours d'eau non domaniaux en vertu de droits antérieurs à l'instruction de 1790 sur les autorisations administratives des nouveaux ouvrages en rivière, les anciens déjà présents étant présumés autorisés sans limite de temps. Pour les cours d'eau domaniaux, l'origine du droit doit en principe être antérieure à l'édit de Moulins de 1566. S'y ajoutent certains droits acquis lors de la vente des biens nationaux.

Ces droits sont qualifiés par le Conseil d'État de droits d'usage de l'eau ayant le caractère de droits réels immobiliers. 

Leur ancienneté ne signifie pas qu'ils disparaissent simplement parce qu'un moulin n'a plus fonctionné pendant plusieurs décennies. La jurisprudence considère qu'un droit fondé en titre se perd lorsque la force motrice du cours d'eau n'est plus susceptible d'être utilisée en raison de la ruine ou du changement d'affectation des ouvrages essentiels permettant d'utiliser la pente et le volume d'eau.

En revanche, une longue période de non-utilisation ne suffit pas à elle seule. Le mauvais état du bâtiment du moulin, du barrage ou du bief ne suffit pas davantage. Ce sont les ouvrages hydrauliques essentiels et leur aptitude à permettre encore l'utilisation de la force motrice qui sont déterminants.

Cette distinction reste importante : le préfet peut constater qu'un droit a déjà été perdu en raison de la ruine de l'ouvrage ; il ne peut pas décider de faire disparaître un droit qui existe encore.

Ce que cela change pour les propriétaires de moulins
Pour le propriétaire d'un moulin ou d'un ouvrage hydraulique fondé en titre, la clarification est bienvenue.

Elle ne signifie évidemment pas que les ouvrages anciens échappent à la réglementation contemporaine. L'administration conserve ses compétences de police de l'eau, peut demander des éléments lors d'une remise en exploitation, déterminer la consistance légale du droit, imposer des prescriptions et, lorsque les conditions juridiques sont réunies, constater sa perte par ruine ou changement d'affectation.

Mais elle ne peut plus confondre ces pouvoirs de police avec un pouvoir de suppression du droit lui-même.

Pour un propriétaire, les précautions essentielles restent donc de conserver les preuves de l'existence historique du droit, documenter sa consistance légale et éviter la ruine des ouvrages hydrauliques essentiels. En cas de projet de restauration ou de remise en service, il faut distinguer soigneusement les prescriptions administratives applicables à l'exploitation de l'existence du droit d'eau proprement dit.

La clarification apportée par le Conseil d'État puis par le décret du 6 août 2026 est à cet égard importante : réglementer l'exercice d'un droit n'est pas supprimer ce droit.

Source : Décret n°2026-740 du 6 août 2026 ajustant les mesures de police de l’eau applicables aux droits fondés en titre

04/08/2026

Record des cours d’eau à sec... la France doit enfin organiser le stockage de l’eau !

Au 1er août 2026, l’Office français de la biodiversité constate la situation la plus critique jamais observée à cette période sur les petits cours d’eau français. Ce désastre annoncé confirme les projections hydroclimatiques : les débits estivaux et les étiages vont continuer de diminuer. Face à cette évolution, détruire sans discernement les ouvrages qui retiennent localement l’eau et refuser par principe les barrages de soutien d’étiage devient une politique de plus en plus incohérente. Commet consacrer encore un seul centime d'argent public de l'eau à détruire des retenues dans un budget contraint où nous sommes déjà incapables de payer l'adaptation climatique?


La Romanée à Bussières, réduite à de petites flaques d'eau chaude, été 2026. Jadis il y avait ici un étang en eau en permanence en été, même les années sèches. Il a été détruit (de manière illégale) par la fédération de pêche et les services publics de l'écologie, soi-disant pour revenir à une zone humide naturelle...


Les chiffres publiés par l’Office français de la biodiversité sont sans précédent. À la fin du mois de juillet, 1 373 petits cours d’eau présentaient une rupture d’écoulement ou un assec, soit 554 de plus qu’un mois auparavant. Toutes les régions sont touchées, notamment le long d’un axe allant de la Vendée au Grand Est, ainsi que dans le centre du sud de la France.

Au total, 43 % des stations du réseau ONDE étaient sans écoulement visible ou complètement asséchées. Il s’agit de la situation la plus critique enregistrée à cette date depuis la mise en place du réseau national en 2012. Elle dépasse même celle de 2022, avec 112 cours d’eau supplémentaires en rupture d’écoulement ou en assec, et apparaît plus de deux fois plus dégradée que celle observée à la même période en 2025.

Un désastre annoncé par les projections hydroclimatiques
Cette situation exceptionnelle ne constitue pas, à elle seule, une démonstration du changement climatique. Mais elle correspond exactement à la direction indiquée depuis plusieurs années par les projections hydrologiques.

Les résultats actualisés du programme Explore2 prévoient une baisse systématique des débits estivaux en France : jusqu’à –10 % dans une France réchauffée de 2,7 °C et –20 % avec un réchauffement de 4 °C. Les débits d’étiage diminueraient quant à eux d’environ 15 % à 2,7 °C et 30 % à 4 °C, avec des baisses encore plus prononcées dans certaines régions méridionales.

Le problème n’est donc plus seulement de traverser une année sèche. Il faut préparer des territoires dans lesquels les pluies seront davantage concentrées en hiver, tandis que l’évapotranspiration augmentera et que les débits diminueront pendant la saison chaude. Autrement dit, il faudra être capable de retenir une partie de l’eau lorsqu’elle est abondante pour la restituer lorsqu’elle devient rare.

Sortir du dogme de l’effacement des ouvrages
Dans ce contexte, continuer à financer la destruction d’ouvrages hydrauliques sans examiner leur fonction réelle devient aberrant. Commet consacrer encore un seul centime d'argent public de l'eau à détruire des retenues dans un budget contraint où nous sommes déjà incapables de payer l'adaptation climatique?

Tous les seuils, chaussées de moulins, étangs et retenues ne présentent évidemment pas le même intérêt. Certains stockent peu d’eau et peuvent avoir des effets écologiques négatifs. Mais d’autres maintiennent une lame d’eau, alimentent des annexes hydrauliques ou disposent d’un volume mobilisable. Les retenues françaises répondent à des fonctions diverses, parmi lesquelles l’alimentation en eau, l’irrigation, la pisciculture et le soutien d’étiage. Leur effet dépend du milieu, du mode de remplissage, de la saison d’alimentation et des modalités de restitution. La bonne politique n’est donc pas d'effacer ces ouvrages, mais de les expertiser et de les gérer selon leurs fonctions hydrologiques réelles.

La même réflexion doit être menée à une échelle supérieure. Les grands barrages-réservoirs situés en amont des bassins peuvent stocker les excédents hivernaux, écrêter certaines crues et restituer l’eau en été. Les quatre lacs-réservoirs du bassin de la Seine assurent ainsi simultanément l’écrêtement des crues et le soutien des débits de la Seine, de la Marne, de l’Aube et de l’Yonne. Lors de la sécheresse de 2022, leur gestionnaire estimait que, sans ces restitutions, les seuils de crise auraient été franchis dès juillet sur plusieurs rivières.

Réduire les besoins, mais aussi sécuriser la ressource
Les économies d’eau, la restauration des sols, des nappes et des zones humides sont indispensables. Mais elles ne dispensent pas d’une politique d’infrastructures. Face à la diminution annoncée des étiages, la France doit inventorier les volumes déjà stockés, moderniser les ouvrages utiles, équiper les retenues pour permettre une restitution maîtrisée et envisager de nouveaux réservoirs multifonctionnels dans les bassins qui en ont besoin.

Une politique sérieuse d’adaptation ne peut pas consister à regarder les rivières s’assécher tout en supprimant les moyens de retenir et de redistribuer l’eau. Le changement climatique impose désormais de gérer ensemble les milieux naturels, les usages et les infrastructures hydrauliques.

31/07/2026

Près de 45 000 moulins à eau recensés sur la carte de Cassini

Pour la première fois, une étude conduite par notre association propose une quantification systématique des moulins à eau représentés sur l’ensemble de la carte de Cassini. Grâce aux outils de vision par ordinateur appliqués aux 181 feuilles couvrant le royaume de France, près de 45 000 sites hydrauliques ont été détectés et répartis entre les grands bassins versants. Ce travail permet de mieux mesurer l’importance de l’énergie hydraulique dans l’économie et les paysages de la France préindustrielle.


Les moulins à eau figurent par milliers sur la carte de Cassini, mais ils n’avaient encore jamais fait l’objet d’un dénombrement systématique à l’échelle nationale. Les connaissances disponibles reposaient principalement sur des monographies locales, des dépouillements manuels ou des estimations générales établies à partir de données démographiques et économiques.

Cette étude constitue ainsi la première analyse quantitative des moulins à eau représentés sur l’ensemble du corpus Cassini. Elle repose sur un modèle d’intelligence artificielle entraîné à reconnaître automatiquement le symbole cartographique du moulin à eau. Le modèle a ensuite été appliqué aux 181 feuilles numérisées en haute résolution par la Bibliothèque nationale de France.

Au total, 44 817 moulins à eau ont été détectés. Compte tenu des performances du modèle et des incertitudes inhérentes aux documents historiques, leur nombre est estimé à environ 45 000, avec une marge d’incertitude de ±5 %, soit une fourchette plausible comprise entre 42 500 et 47 300 sites.

Cela représente en moyenne un moulin à eau pour environ 577 habitants dans la France du XVIIIe siècle. Ce résultat confirme la place centrale de la force hydraulique dans une économie encore largement rurale, où les moulins assuraient non seulement la mouture des céréales, mais aussi de nombreuses activités artisanales et industrielles.

La répartition par grands bassins versants fait apparaître :
  • 14 291 moulins dans le bassin Loire-Bretagne ;
  • 10 783 dans le bassin Adour-Garonne ;
  • 8 229 dans le bassin Rhône-Méditerranée ;
  • 6 988 dans le bassin Seine-Normandie ;
  • 3 571 dans le bassin Rhin-Meuse ;
  • 955 dans le bassin Artois-Picardie.

Ces chiffres mettent en évidence l’ampleur de l’aménagement ancien des cours d’eau français. Bien avant l’industrialisation moderne, les rivières formaient déjà une infrastructure énergétique dense, structurée par des dizaines de milliers de chaussées, de seuils, de biefs et de canaux.

L’estimation de 45 000 moulins doit probablement être considérée comme un minimum. La carte de Cassini n’était pas conçue comme un inventaire industriel exhaustif : certains petits moulins ont pu être omis, les relevés se sont étalés sur plusieurs décennies et certains territoires aujourd’hui français, comme la Savoie, la Haute-Savoie et le pays niçois, n’étaient pas couverts.

Cette première étude ouvre donc la voie à la constitution d’une base de données géohistorique plus précise, susceptible de documenter l’évolution des paysages fluviaux, du patrimoine hydraulique et des usages énergétiques de l’eau sur plusieurs siècles.

Référence : Champetier, Charles-François, 2026. Les moulins à eau de la carte de Cassini. Une première estimation quantitative. Hydrauxois, 19 p. (Lien pdf)