24/05/2026

L’administration de l’eau refuse toujours d'appliquer la loi de continuité écologique

Les parlementaires ont voté en 2021 l'interdiction de destruction de l'usage actuel ou potentiel des ouvrages hydrauliques, amendant la loi sur l'eau adoptée voici deux décennies (2006). Or, après 5 ans, force est de constater que des administrations de l'eau encouragent et financent encore partout l'assèchement des étangs, la destruction des moulins, la suppression des barrages. Outre le blocage des relances hydro-électriques dans des procédures disproportionnées et coûteuses. Pourquoi des personnes non élues se permettent de trahir à ce point la volonté des représentants élus des citoyens, et d'imposer leurs propres préférences ? 


Depuis vingt ans, la continuité écologique des rivières concentre une part importante des tensions liées à la politique de l’eau en France. Le principe initial était relativement clair : améliorer la circulation des poissons migrateurs et le transit sédimentaire sur les rivières classées, tout en préservant les usages existants de l’eau. La loi sur l’eau et les milieux aquatiques de 2006, puis les textes issus du Grenelle de l’environnement, prévoyaient que les ouvrages hydrauliques soient "gérés, entretenus et équipés". La logique était donc celle de l’aménagement, non celle d’une suppression systématique des seuils, chaussées, barrages, moulins, forges ou étangs.

C’est précisément sur ce point que s’est progressivement installée une divergence majeure entre l’intention du législateur et la doctrine administrative. À partir des années 2009-2010, une partie de l’administration de l’eau — Direction de l’eau et de la biodiversité, services déconcentrés (DDT-M, DREAL), Agences de l’eau, ONEMA puis Office français de la biodiversité — a privilégié une interprétation orientée vers l’effacement des ouvrages. Sous le vocabulaire de la "renaturation", de la "restauration", du retour à une "rivière libre", l’effacement total ou partiel est devenu, dans de nombreux dossiers, la solution de référence.

Cette orientation repose sur une représentation de la rivière dans laquelle les ouvrages hérités de l’histoire sont d’abord perçus comme des obstacles à supprimer, et non comme des infrastructures à adapter. Or les rivières françaises sont, pour beaucoup, anthropisées depuis des millénaires. Les moulins, étangs, biefs, seuils et petites retenues ont créé des milieux hybrides, parfois riches en biodiversité propre : zones lentiques, annexes humides, refuges estivaux, habitats de transition, usages patrimoniaux et énergétiques. La question n’est donc pas de nier les effets écologiques de certains ouvrages, mais de constater que leur destruction ne peut pas être érigée en réponse standard sans examen local sérieux des bénéfices, des coûts et des effets secondaires. Ce ne fut jamais le cas. 

Une incitation financière structurellement déséquilibrée
La dérive la plus nette tient au système d’incitation financière. Pendant des années, les Agences de l’eau ont pu financer les opérations d’effacement à des taux très élevés, souvent de 80 %, parfois 95 % ou même 100 %. À l’inverse, les solutions d’aménagement — passes à poissons, rivières de contournement, dispositifs de gestion vannière, modernisation écologique des ouvrages — ont été aidées à des taux beaucoup plus faibles, parfois de 40 % à 60 %, voire pas du tout selon les bassins ou les périodes.

Ce différentiel a produit un effet simple : l’effacement devenait financièrement attractif, tandis que la conservation aménagée devenait souvent inaccessible. Pour un propriétaire privé, une petite commune ou une association, le coût d’un équipement de franchissement peut dépasser très largement les capacités financières disponibles. Les audits administratifs ont d’ailleurs signalé des coûts fréquemment supérieurs à 100 000 euros par ouvrage. Dans ces conditions, la liberté de choix devient largement théorique : l’option de destruction est solvabilisée, l’option d’aménagement reste à la charge du propriétaire.

Cette situation a nourri ce que les acteurs de terrain ont appelé une "prime à la casse". L’argent public ne finance pas prioritairement la mise en conformité par équipement, pourtant prévue par la loi, mais oriente les décisions vers la disparition physique des ouvrages. La continuité écologique cesse alors d’être une politique d’aménagement concerté pour devenir une politique de sélection économique entre propriétaires capables de payer et propriétaires contraints d’accepter l’effacement.

Des alertes répétées mais peu suivies d’effet
Les difficultés ne sont pas nouvelles. Dès 2012, un rapport du Conseil général de l’environnement et du développement durable signalait les blocages, l’insuffisance de pédagogie et la conflictualité croissante. D’autres travaux du même CGEDD, notamment en 2016-2017, ont confirmé l’ampleur du problème : un classement très ambitieux concernant plus de 20 000 ouvrages, des coûts élevés, une acceptabilité sociale faible, et un nombre considérable de sites sans solution viable à l’échéance des premiers délais légaux.

La situation était d’autant plus clivée que l’administration a souvent privilégié une approche verticale. Les représentants des moulins, des étangs, des petits producteurs hydro-électriques et des riverains ont été marginalisés dans les instances où se discutaient les priorités de financement et les doctrines d’intervention. Les comités de bassin, qui déterminent les grandes orientations des Agences de l’eau, sont ainsi devenus un lieu stratégique où l’équilibre des représentations conditionne très concrètement les politiques publiques. L’exclusion ou la faible représentation des acteurs du patrimoine hydraulique et des riverains a renforcé le sentiment d’une politique décidée sans les premiers concernés.

En 2015, face à la montée des conflits, une instruction ministérielle avait demandé aux préfets d’éviter les destructions problématiques de moulins et de rechercher des solutions plus apaisées. Mais cette inflexion politique est restée partiellement ineffective. Sur le terrain, les pratiques d’instruction ont continué à favoriser l’effacement, tandis que les propriétaires se heurtaient à des délais, des exigences techniques, des coûts et parfois des contestations de leurs droits d’eau.

Parmi les points de friction figure la remise en cause de droits fondés en titre, notamment pour des ouvrages antérieurs à 1789. Certains dossiers ont donné lieu à des contestations administratives fondées sur l’état supposé de ruine, la perte d’usage ou la déchéance du droit d’eau. Là encore, le problème n’est pas que l’administration vérifie la validité juridique des droits : c’est qu’une vérification légitime peut devenir, lorsqu’elle est systématique ou excessivement restrictive, un outil de pression dans une politique déjà fortement asymétrique.

La loi Climat et Résilience : une clarification parlementaire
Le point de rupture politique est intervenu avec la loi Climat et Résilience du 22 août 2021. Les parlementaires, alertés par les innombrables conflits locaux, les atteintes brutales au patrimoine hydraulique, les enjeux de petite hydroélectricité et les besoins croissants d’adaptation au changement climatique, ont modifié l’article L. 214-17 du Code de l’environnement.

Cette modification a introduit une limite claire : la continuité écologique ne doit pas remettre en cause l’usage actuel ou potentiel des ouvrages hydrauliques, en particulier aux fins de production d’énergie. Pour les moulins à eau, le texte confirme que l’entretien, la gestion et l’équipement constituent les modalités d’application de la continuité écologique. Autrement dit, l’effacement ne peut plus être imposé comme modalité ordinaire de mise en conformité lorsqu’il détruit l’ouvrage ou neutralise son usage.

Cette intervention du législateur aurait dû ouvrir une nouvelle phase : financement des équipements, adaptation au cas par cas, respect des usages patrimoniaux et énergétiques, et sortie d’une décennie de conflits. Elle aurait aussi dû conduire à une révision claire des doctrines de bassin, afin que les SDAGE et les programmes d’intervention des Agences de l’eau s’alignent sur la nouvelle hiérarchie des normes.

Une application administrative encore conflictuelle
Or le blocage persiste. Tous les signaux indiquent que l’appareil administratif n’a pas pleinement intégré la portée de la loi de 2021. Certains SDAGE 2022-2027 ont continué à prévoir des priorités ou des financements en faveur de la suppression d’ouvrages, notamment dans de grands bassins comme Seine-Normandie ou Loire-Bretagne. Cette continuité des instruments financiers pose une question institutionnelle simple : une orientation de bassin peut-elle maintenir, même indirectement, une doctrine que le législateur vient de restreindre, et même de contredire explicitement ?

Un autre point concerne les projets de destruction déjà engagés la loi. Des témoignages indiquent que des services auraient considéré que les projets validés par arrêté préfectoral avant l’entrée en vigueur de la loi devaient aller à leur terme, même lorsque le chantier n’avait pas commencé. Cette lecture est juridiquement contestable. Une loi nouvelle d’application immédiate a vocation à encadrer les effets futurs des décisions administratives antérieures lorsqu’elles deviennent contraires au nouveau cadre légal. Le minimum attendu serait donc un réexamen de ces dossiers, et non leur exécution mécanique.

À cela s’ajoutent des stratégies de contournement plus discrètes mais répandues. La distinction spécieuse entre "effacement", "arasement" et "dérasement" peut servir à déplacer le débat sémantique, alors que l’enjeu concret est simple : l’intervention détruit-elle l’ouvrage, son usage ou son potentiel ? Si le résultat physique est la suppression de la chute, du bief, de la retenue ou de la capacité énergétique, il est artificiel de soutenir que la loi n’est pas concernée au motif que le jargon  technique change.

Le même problème apparaît lorsque l’administration incite un propriétaire à abandonner son droit d’eau, notamment en soumettant tous les travaux d'entretien à des déclarations très lourdes et des précautions disproportionnées en coût. Le message est : si vous gardez notre droit d'eau, nous mènerons une instruction pointilleuse et l'entretien en bon père de famille sera exclu. Une fois cet abandon du droit d'eau acté, l’ouvrage perd une partie de sa protection juridique et peut ensuite être traité comme un site à remettre en état. Dans les faits, cette séquence peut transformer une interdiction de destruction au titre de la continuité écologique en destruction au titre d’une autre procédure. Lorsque l’abandon intervient sous pression financière ou administrative, la validité du consentement est évidemment plus que douteuse.


La question centrale du financement des aménagements
La continuité écologique dite « apaisée » ne peut fonctionner que si les solutions légales sont financièrement accessibles. Or les aménagements demandés aux propriétaires constituent souvent des charges spéciales et exorbitantes au regard de la valeur de l’ouvrage, des revenus qu’il procure ou des moyens du propriétaire. Ce point est connu depuis longtemps. Il était déjà implicite dans l’équilibre de la loi de 2006 : si l’État impose une politique d’intérêt général à des ouvrages privés ou communaux, il doit organiser les conditions matérielles de son application.

Tant que les destructions sont financées à 80 %, 95 % ou 100 %, tandis que les équipements sont partiellement financés ou laissés à la charge des propriétaires, la loi de 2021 reste difficilement applicable. Il ne suffit pas d’interdire l’effacement imposé ; il faut rendre possible l’alternative. Cela suppose que les Agences de l’eau, les Régions, les syndicats de bassin et les autres financeurs réorientent leurs aides vers les passes à poissons, les rivières de contournement, les dispositifs de gestion automatisée, les travaux d’entretien et les projets de modernisation hydroélectrique compatibles avec les objectifs écologiques.

À défaut, l’impasse financière se prolonge. Le propriétaire ne peut pas payer l’équipement, l’administration continue de refuser l’usage sans mise en conformité, et la solution de disparition reste la seule option réellement solvable. Ce n’est pas une application loyale de la loi : c’est une manière de neutraliser son effet pratique.

Les projets hydroélectriques confrontés à des obstacles spécifiques
La loi de 2021 protège explicitement l’usage actuel ou potentiel des ouvrages, notamment pour la production d’énergie. Ce point est important dans un contexte de transition énergétique, car la petite hydroélectricité constitue une production locale, pilotable, décarbonée et souvent fondée sur des infrastructures déjà existantes.

Pourtant, plusieurs obstacles administratifs continuent de freiner les relances. Les exigences de débit réservé, lorsqu’elles sont fixées à des niveaux excessifs, peuvent rendre un projet économiquement impossible. Là encore, l’administration dispose d’un pouvoir technique considérable : sans interdire formellement l’usage énergétique, elle peut le rendre non viable. La protection de l’usage potentiel prévue par la loi impose donc une analyse proportionnée, transparente et contradictoire des prescriptions.

La France se prive ainsi d’un potentiel diffus estimé en térawattheures. Ce potentiel ne remplacera évidemment pas les grands moyens de production électrique, mais il peut contribuer à la diversification locale du mix énergétique, à la résilience des territoires et à la valorisation d’ouvrages existants. Détruire ces infrastructures avant même d’avoir évalué leur potentiel énergétique, hydraulique ou patrimonial est difficilement compatible avec les objectifs climatiques affichés.

Des effets écologiques plus complexes que le récit administratif dominant
Le débat écologique lui-même ne peut plus être réduit à l’opposition simple entre ouvrage et nature. L’effacement peut avoir des effets positifs dans certains contextes : restauration de continuités piscicoles, mobilité sédimentaire, suppression d’obstacles inutiles ou dangereux. Mais il peut aussi produire des effets défavorables : incision du lit, érosion régressive, relargage de sédiments pollués, baisse de la ligne d’eau, déconnexion de zones humides annexes, abaissement de nappes alluviales, disparition de refuges en période de canicule ou d’étiage.

Dans un contexte de changement climatique, la question de l’eau stockée ou ralentie devient centrale. Les petites retenues, biefs et étangs ne doivent pas être idéalisés, mais leur destruction automatique peut réduire des volumes d’eau localement disponibles, effacer des zones humides anthropiques et accélérer certains écoulements. Une politique de restauration écologique sérieuse devrait donc comparer les scénarios : maintien aménagé, gestion saisonnière, équipement piscicole, dérivation partielle, effacement partiel ou suppression totale. Le choix ne peut pas être prédéterminé par doctrine.

Le passage des destructions sous régime simplifié de la simple déclaration (acté voici 2 ans malgré notre requête en annulation au conseil d'Etat) renforce cette inquiétude. Lorsque des travaux peuvent être menés sans enquête publique, sans étude d’impact ou sans débat contradictoire, les effets sur les nappes, les berges, les sédiments, les milieux annexes et les usages locaux risquent d’être insuffisamment documentés. Une politique écologique ne gagne pas en crédibilité lorsqu’elle allège l’examen environnemental de ses propres opérations.

Face au problème de la loyauté administrative, une mise au point sera nécessaire
Le fond du sujet est institutionnel. L’administration a pour mission d’appliquer la loi, non de préserver une doctrine lorsque le législateur l’a corrigée. Que des services techniques aient une préférence pour l’effacement s'observe dans certains cadres scientifiques ou gestionnaires, qui ont une idéologie propre (et non pas une fantasmatique "neutralité" ou "objectivité" que certains prétendent...). Mais cette préférence ne peut pas primer sur une loi qui protège explicitement les usages actuels ou potentiels des ouvrages hydrauliques.

La continuité écologique a souffert d’un déficit de proportionnalité : trop d’ouvrages classés, trop peu de moyens pour l’équipement, trop de pression sur les propriétaires, trop peu de représentation des acteurs concernés, et trop peu d’évaluation coût-bénéfice. Elle a aussi souffert d’un déficit de confiance : lorsque les règles financières, les doctrines de bassin et les pratiques d’instruction semblent converger vers la destruction malgré les corrections parlementaires, les citoyens concernés ne perçoivent plus l’État comme arbitre, mais comme partie prenante.

Comment sortir du blocage ? 
  • Une sortie de crise suppose d’abord une clarification gouvernementale. Le ministère et ses directions centrales, les préfectures, les services instructeurs, les Agences de l’eau et l’OFB doivent recevoir une doctrine opposable : l’effacement ne peut plus être la solution privilégiée lorsqu’il remet en cause l’usage actuel ou potentiel d’un ouvrage protégé par la loi. Les projets engagés avant 2021 mais non exécutés devraient être réexaminés à la lumière du droit actuel.
  • Il faut ensuite réviser les programmes financiers. Les aides publiques doivent cesser d’avantager mécaniquement la destruction. Elles devraient financer prioritairement les solutions d’équipement, d’entretien, de gestion et de modernisation écologique : passes à poissons adaptées, rivières de contournement, restauration de vannages, automatisation, suivi biologique, sécurisation des ouvrages, relance hydroélectrique lorsque le site le permet.
  • Il faut également garantir le consentement éclairé des propriétaires. Aucun abandon de droit d’eau ne devrait être obtenu sous pression économique ou administrative, sans information complète sur les conséquences juridiques, patrimoniales et hydrauliques. 
  • Enfin, les projets de relance hydroélectrique doivent être instruits dans un cadre proportionné. Les prescriptions de débit réservé, de franchissement et de gestion écologique sont légitimes, mais elles ne doivent pas être utilisées pour rendre impossible l’usage que la loi entend précisément protéger.
La continuité écologique doit redevenir une politique d’aménagement des rivières, non une politique d’effacement par défaut. Le Parlement a fixé un nouvel équilibre en 2021 : préserver les fonctions écologiques des cours d’eau, mais sans sacrifier mécaniquement les ouvrages hydrauliques, leurs usages, leur potentiel énergétique et leur rôle dans les territoires. L’enjeu est désormais que l’administration applique loyalement cet équilibre, avec méthode, transparence et proportionnalité. Nous espérons que les élections de 2027 permettront de restaurer la confiance des citoyens dans l'exécution de la loi et de cesser certaines dérives administratives. 

13/05/2026

Police de l’eau: une Cour des comptes qui ne fait pas vraiment les comptes

La Cour des comptes vient de publier un rapport sur la police environnementale de l’eau. Le document dresse un diagnostic critique: droit complexe, action publique peu lisible, faiblesse des suites administratives, moyens insuffisants, mauvaise acceptation sociale des contrôles, résultats encore trop faibles sur l’état des masses d’eau. La Cour rappelle que seulement 44 % des masses d’eau sont en bon ou très bon état écologique, et que l’objectif européen de 100% en bon état ne sera jamais atteint en 2027. Mais si la Cour se livre à des réflexions juridiques et institutionnelles, on regrette la pauvreté du chiffrage sur sa raison d'être : l'économie des choix publics, l'analyse coûts-bénéfices des normes, fiscalités et administrations de l'eau. 


Le rapport de la Cour des comptes n’est pas sans intérêt. Il confirme que la police de l’eau ne concerne pas seulement les agriculteurs, même si ceux-ci occupent une place centrale dans l’analyse en raison des pollutions diffuses. La Cour mentionne aussi les industriels, collectivités, particuliers, propriétaires de plans d’eau, moulins, seuils et barrages. Elle reconnaît que la réglementation est devenue touffue, instable, hétérogène selon les départements, parfois illisible pour les usagers. 

Tout cela est utile. Mais une question demeure: où sont les comptes?

Car une Cour des comptes devrait précisément faire ce que beaucoup d’administrations environnementales font rarement: comparer les coûts et les bénéfices des politiques publiques. Or le rapport calcule surtout le coût interne de la police de l’eau: environ 130 millions d’euros par an, dont plus de 90 % en dépenses de personnel. La Cour juge (à raison) ce coût faible au regard des 24 milliards d’euros annuels consacrés à la politique de l’eau et des dommages liés aux usages de l’eau, évalués à 5 milliards d’euros par an.

On attend le coût réel des diverses politiques de l'eau, pas juste de leur contrôle
Mais ce calcul reste incomplet et insatisfaisant. Le coût réel d’une norme publique ne se limite jamais au salaire des agents qui la contrôlent. Il inclut aussi les coûts imposés aux particuliers, aux entreprises, aux collectivités, aux propriétaires d’ouvrages, aux porteurs de projets. Il inclut les études, les dossiers, les expertises, les retards, les contentieux, les travaux prescrits, les abandons de projets, les pertes de production, les coûts d’opportunité. En économie publique, ce dernier point est essentiel: un projet empêché, retardé ou rendu impossible par une interprétation administrative de la loi sur l’eau a lui aussi un coût, même s’il n’apparaît dans aucune ligne budgétaire de l’État.

Dans le cas des pollutions, l’analyse coûts-bénéfices peut être relativement intuitive. Une pollution évitée peut signifier moins de dépenses de potabilisation, moins de captages abandonnés, moins de risques sanitaires, moins de dégradation des milieux. 

Mais cette logique devient beaucoup moins évidente dès que l’on passe de la pollution à la morphologie des rivières, à la renaturation et à la continuité écologique. Quand une collectivité, une agence de l’eau ou un propriétaire dépense 100 000 euros, 500 000 euros ou 1 million d’euros pour effacer un seuil ou un barrage ou un étang, quel est le bénéfice réellement constaté? Combien de poissons supplémentaires? Quelles espèces? Quelle amélioration de l’état DCE? Quelle évolution de la biodiversité locale? Quels effets négatifs éventuels sur les zones humides annexes, les paysages, les usages, les niveaux d’eau, le patrimoine, la recharge locale, la lutte incendie, les loisirs ou la petite hydraulique?

La pollution n'est pas le seul objet de la politique de l'eau, qu'en est-il de la renaturation?
La Cour cite une étude économétrique réalisée par la Toulouse School of Economics sur l’impact de la police de l’eau. Elle en tire une conclusion prudente: l’action de police a un effet positif sur certains paramètres physico-chimiques, mais cet effet reste limité, variable, parfois difficile à isoler, et insuffisant pour atteindre le bon état des masses d’eau. C’est intéressant pour des paramètres de qualité de l’eau. Mais ce n’est pas une analyse coûts-bénéfices des politiques de destruction ou d’aménagement d’ouvrages hydrauliques, ni de manière générale de la restauration écologique ou renaturation qui passionne tout particulièrement les agents de police de l'eau, DDT-M ou OFB.. Et cela ne répond pas à la question qui intéresse notre association ainsi que les propriétaires de moulins, d’étangs, de seuils, de petites centrales ou les communes rurales: les dépenses imposées produisent-elles des bénéfices mesurables, proportionnés et supérieurs aux alternatives?

La question est d’autant plus importante que l’hydroélectricité n’est pas une énergie marginale. En 2024, selon RTE, la production hydraulique française a atteint 75,1 TWh, soit 13,9 % de la production électrique nationale, deuxième filière après le nucléaire et première filière renouvelable. RTE souligne aussi que la production française a atteint un niveau historique de décarbonation, avec 95 % de production décarbonée en 2024. Les analyses de cycle de vie montrent par ailleurs que l’hydroélectricité est une source bas carbone.

Dès lors, une politique de l’eau qui rend plus difficile la création, la relance ou l’optimisation de petites productions hydroélectriques a un coût climatique et énergétique potentiel. Ce coût n’est pas seulement privé: il concerne la souveraineté énergétique, la production locale bas carbone, la résilience des territoires, la valorisation d’ouvrages existants. La Cour évoque les contradictions entre politiques publiques, notamment entre politique de l’eau et politique agricole, ou entre police de l’eau et installations classées. Mais elle ne traite pas vraiment la contradiction entre restauration morphologique systématique et transition énergétique bas carbone.

L’intérêt général ne peut plus être invoqué de manière abstraite, en écologie comme ailleurs
C’est pourtant là que l’on aurait attendu une vraie Cour des comptes. Non pas une Cour qui se contente de dire: la police de l’eau coûte peu à l’administration, donc elle devrait être renforcée. Mais une Cour qui demande: quels sont les coûts complets supportés par la société? Quels bénéfices mesurables sont obtenus? Quelles mesures ont le meilleur rendement écologique par euro dépensé? Quelles prescriptions sont disproportionnées? Quels projets utiles sont empêchés? Quels arbitrages sont faits entre biodiversité aquatique, climat, patrimoine, économie locale et adaptation hydrique?

Le vrai sujet n’est donc pas de supprimer la police de l’eau. Une police publique est nécessaire lorsque des usages portent atteinte à une ressource commune. Le sujet est de demander à cette police, et aux politiques qu’elle applique, de rendre des comptes complets. En matière d’eau, l’intérêt général ne peut plus être invoqué de manière abstraite. Il doit être démontré, chiffré, comparé, territorialisé.

C’est précisément ce que ce rapport ne fait pas assez. Il décrit une police de l’eau insuffisamment efficace sans mesurer vraiment la valeur nette des politiques qu’elle sert. Il calcule le coût administratif du contrôle sans le coût social complet de la norme. Il insiste sur les bénéfices attendus de la protection de l’eau sans interroger les bénéfices réels, localement mesurés, des choix les plus conflictuels ou des opérations les plus incertaines, comme la renaturation.

Compter, ce n’est pas seulement additionner les budgets publics. C’est aussi comparer les effets, les pertes, les gains, les alternatives. Sur ce point, la politique française de l’eau attend encore son véritable audit.

07/05/2026

Gouverner les paysages d’étangs, entre conservation de la biodiversité et maintien de la pisciculture (Schwerdtner Máñez et al 2025)

Des chercheurs allemands étudient un paradoxe écologique et économique : des étangs artificiels, créés de longue date pour la pisciculture, sont devenus en Europe centrale des refuges majeurs pour la biodiversité, alors même que leur maintien dépend d’une activité aquacole de plus en plus fragile... y compris en raison de protections environnementales faisant perdre leur rentabilité aux exploitations, sans compensation suffisante. En prenant pour cas principal la Lusace, leur travail montre que la conservation de ces paysages culturels ne peut pas reposer sur la seule protection réglementaire ; elle exige aussi des dispositifs de gouvernance capables de rendre viable, dans la durée, la gestion piscicole qui entretient ces milieux.


Etang en Haute Lusace, Wikimedia Commons. 

Le point de départ de l’article est un déplacement du regard en conservation. Les auteurs (Kathleen Schwerdtner Máñez, Irene Ring, Rosa Hildebrandt et Uwe Brämick) rappellent que la protection de la nature s’est longtemps construite autour de l’idéal d’une nature intacte, peu ou pas transformée par l’être humain. Or, dans un monde fortement anthropisé, cette approche atteint ses limites. Les paysages culturels deviennent alors centraux, car ils peuvent produire de la biodiversité par leurs usages mêmes. Les étangs piscicoles, en particulier, ont été moins étudiés que les milieux aquatiques naturels, alors qu’ils jouent un rôle important là où zones humides et plaines inondables ont régressé. Les auteurs écrivent ainsi que les paysages culturels offrent la possibilité de « coproduire la biodiversité grâce à des modes d’usage des terres favorables à la biodiversité et durables ». Ils rappellent aussi que les étangs constituent des « îles uniques de biodiversité aquatique », servant de relais entre habitats d’eau douce.

L’objet précis de l’article est le paysage d’étangs de Lusace, présenté comme l’un des plus grands ensembles continus de ce type en Europe. Cet espace à cheval sur le Brandebourg et la Saxe compte environ 1 250 étangs pour 9 500 hectares. Côté saxon, il inclut la réserve de biosphère UNESCO de la Haute-Lusace des landes et étangs. Les auteurs décrivent cette région comme un hotspot de biodiversité : elle abrite notamment des espèces prioritaires de la directive Habitats, comme la loutre d’Europe et le sonneur à ventre de feu, ainsi que 53 des 80 espèces allemandes de libellules et plus de 20 espèces de poissons indigènes : « le maintien de ces paysages d’étangs est crucial pour répondre aux demandes sociétales de conservation des paysages et de la nature », soulignent-ils.

Pour comprendre cet enjeu, il faut revenir sur la longue histoire de la carpiculture en Europe centrale. La construction d’étangs pour produire du poisson remonte à près d’un millénaire et accompagne la diffusion de la carpe commune. Les étangs de carpes sont des plans d’eau peu profonds, riches en nutriments, remplis et vidangés de façon cyclique. En conditions ordinaires, ils permettent une production de 250 à 350 kg de carpes par hectare et par saison, et de 500 à 1 000 kg/ha avec apports nutritifs et alimentation complémentaire ; un poisson de taille commerciale demande en général trois saisons de croissance. Mais ce système extensif, historiquement stabilisateur pour les écosystèmes, suppose un entretien régulier — coupe des roseaux, curage, gestion des mises en eau et des assecs — sans lequel les fonctions écologiques des étangs se dégradent.

L’article montre ensuite que cet équilibre est aujourd’hui fragilisé par une convergence de contraintes. Les réglementations environnementales protègent les habitats et les espèces, mais peuvent aussi limiter des pratiques d’entretien pourtant nécessaires à la biodiversité. Les auteurs soulignent par exemple que la coupe des roseaux est importante pour maintenir les étangs, alors que le droit allemand de la conservation en restreint la pratique pendant la saison de croissance. À cela s’ajoute l’augmentation des prédateurs piscivores protégés — grand cormoran, héron cendré, grande aigrette, loutre, castor — qui accroît les pertes et les coûts. En Lusace, les rendements moyens ne sont plus que d’environ 200 kg/ha dans le Brandebourg et 220 kg/ha en Saxe. Entre 1998 et 2024, les prix de l’électricité ont augmenté de 210 % et ceux du carburant de 220 %. Enfin, le nombre d’exploitations d’étangs à carpes a diminué de 35 % en Allemagne au cours de la dernière décennie.

Ces difficultés n’empêchent pas une hausse des prix de vente : la carpe est passée en moyenne de 5,05 €/kg en 2020 à 6,84 €/kg en 2023. Mais les auteurs montrent que cette hausse ne suffit pas à compenser la montée des charges, les pertes de production et les contraintes de gestion. Ils citent plusieurs études économiques convergentes, en Lusace, en Bavière et en Tchéquie, selon lesquelles nombre d’exploitations, surtout les plus petites, ne sont pas viables à long terme sans soutien financier. L’enjeu de conservation devient alors un enjeu de gouvernance : qui paie pour l’entretien d’habitats dont toute la société bénéficie ?

La seconde moitié de l’article est consacrée à cette question de gouvernance. Les auteurs distinguent surtout deux grandes familles d’instruments : les instruments juridiques et réglementaires, d’une part, et les instruments économiques et financiers, d’autre part. Ils accordent une place centrale aux paiements pour services environnementaux, déjà utilisés dans plusieurs pays européens pour soutenir la gestion extensive des étangs. Leur diagnostic est cependant que les dispositifs actuels compensent surtout des surcoûts ou des pertes de revenu, sans rémunérer pleinement les bénéfices écologiques et paysagers produits pour la collectivité. En Lusace, le cadre d’action résulte d’un empilement de normes européennes, fédérales et régionales. 

L’une des contributions les plus concrètes de l’article tient à l’analyse du projet TeichLausitz. Les auteurs rapportent qu’un atelier organisé en mars 2023 a réuni 54 participants — pisciculteurs, autorités halieutiques, administrations environnementales et organisations de conservation. Ce travail a mis au jour un décalage entre, d’un côté, des décideurs centrés sur la conformité aux exigences européennes de conservation et, de l’autre, des pisciculteurs estimant être exclus de la définition des règles alors même que leurs pratiques rendent possible le maintien des habitats. Les auteurs insistent sur la nécessité d’un dispositif fondé à la fois sur des données écologiques et économiques solides, sur une procédure participative et transparente, et sur une prise en compte de la logique réelle de gestion par groupes d’étangs et cycles pluriannuels.

Discussion
Dans leur conclusion, les auteurs soutiennent que les paysages d’étangs sont un cas exemplaire de biodiversité coproduite par l’interaction de processus naturels et de pratiques humaines de longue durée. Ils en tirent une conséquence politique : « il est crucial d’aligner les objectifs de conservation sur les besoins économiques de ceux qui gèrent ces paysages ». En précisant leur pensée, que notre association partage pleinement « des politiques qui traitent la biodiversité comme une valeur isolée, détachée des réalités économiques des gestionnaires de terrain, ont peu de chances de réussir ». 

Leur proposition centrale est celle d’une véritable « prime à l’étang », qui ne se limiterait pas à compenser des contraintes, mais rémunérerait réellement les services environnementaux rendus. Une telle prime devrait être assez élevée pour rendre la pisciculture d’étang rentable à long terme, afin de créer une incitation réelle à poursuivre cette activité. Aucune conservation durable de ces paysages ne sera possible sans un mix d’instruments conciliant effectivement impératifs écologiques et viabilité économique, dans un contexte où la souveraineté alimentaire de l'Europe redevient peu à peu un enjeu.

Référence : Schwerdtner Máñez K et al (2025), Of ponds and people: Governance to balance biodiversity conservation and carp pond farming in Central Europe,. Ambio, 54, 1809-1820.

24/04/2026

Des barrages de castors transforment un corridor de rivière en puits de carbone durable (Hallberg et al 2026)

Une étude examine un site suisse colonisé par le castor d’Eurasie pour mesurer, sur un an puis à l’échelle de plusieurs décennies, ce que cette ingénierie écologique change dans le cycle du carbone. Les auteurs montrent qu’un corridor de tête de bassin versant modifié par les barrages de castors peut devenir un puits net de carbone, surtout grâce à la rétention du carbone inorganique dissous dans le sous-sol, à l’enfouissement sédimentaire et à l’accumulation de bois mort. Les discontinuités  des petits barrages et autres obstacles à l'écoulement en rivière ont donc aussi des effets dignes d'intérêt... contrairement à ce qu'affirmait une doxa de l'écoulement libre come panacée des cours d'eau ! 



Avec ou sans castor, une hydrologie et un cycle du carbone très différents. Extrait de Hallberg 2026, art. cit.

Les corridors de ruisseaux et petites rivières jouent un rôle notable dans la transformation, le transport, la rétention et l’émission de carbone. Mais l’effet des castors sur ce bilan reste encore mal quantifié : la recolonisation européenne par le castor d’Eurasie fait-elle des corridors de ruisseaux des sources temporaires de carbone ou, au contraire, des puits persistants ? Pour y répondre, l’équipe a construit un budget carbone complet d’une zone humide créée par les castors dans le nord de la Suisse, en intégrant les flux dissous, particulaires et gazeux, ainsi que les stocks de biomasse et de sédiments.

L’équipe de recherche  dirigée par Lukas Hallberg a observé un tronçon de 800 mètres d’un cours d’eau de 2e ordre, près de Marthalen, en Suisse du Nord. Avant l’installation des castors en 2010, le site était une plaine alluviale boisée. Depuis, l’activité des animaux a provoqué une mise en eau partielle, la mort d’une partie des arbres, l’ouverture du couvert forestier et le développement de macrophytes et de microalgues. Les mesures de terrain ont été réalisées de janvier 2022 à janvier 2023, puis complétées par des mesures de sédiments en 2023 et 2024. Les auteurs ont suivi les débits à l’amont et à l’aval, mesuré le carbone inorganique dissous (DIC), le carbone organique dissous (DOC), les flux de CO2 et de CH4, et estimé les stocks de carbone dans les sédiments, la biomasse verte et le bois mort.

Un premier résultat majeur concerne l’hydrologie du site. Le corridor modifié par les castors présente des pertes d’eau substantielles et saisonnières entre l’amont et l’aval, correspondant à environ 40 % du débit annuel entrant. Les auteurs attribuent l’essentiel de ces pertes non pas à l’évapotranspiration seule, mais à des pertes souterraines dans un substrat graveleux perméable. Cette transformation hydrologique est au cœur de leur démonstration, car elle conditionne ensuite les flux de carbone. Le changement hydrologique induit par les castors « permet une accumulation substantielle et durable de carbone ».

Le résultat central est le budget annuel de carbone. À l’échelle d’une année, la zone humide créée par les castors fonctionne comme un puits net de carbone de 98,3 ± 34,4 tonnes de carbone par an. Cela représente 26 % des apports totaux. Le mécanisme dominant est la rétention souterraine du carbone inorganique dissous (DIC), qui constitue plus de la moitié du carbone fluvial retenu. Le tableau de synthèse donne les principaux chiffres : 311,23 ± 28,24 t/an de DIC entrent dans le système, contre 189,35 ± 13,96 t/an en sortie ; le DOC passe de 23,65 ± 5,01 à 15,46 ± 2,53 t/an. L’article insiste sur un point méthodologique et conceptuel important : sans la prise en compte du DIC, le diagnostic du système changerait radicalement. Les auteurs précisent que si l’on exclut la réduction du DIC, estimée à 122 ± 32 t C/an, la zone humide ne serait plus un puits net, mais deviendrait une légère source de carbone. 

Concernant les gaz à effet de serre, le méthane occupe ici une place secondaire. Les émissions de CH4 sont plus élevées au-dessus des zones en eau permanente, mais elles restent négligeables dans le bilan annuel : moins de 0,1 % du bilan carbone et environ 1 % du potentiel de réchauffement global du système exprimé en équivalent CO2. Les auteurs en concluent que, dans ce site tempéré non tourbeux, le CO2 est de très loin le principal gaz en jeu.

L’autre grand volet de l’étude porte sur le stockage à long terme. Les analyses sédimentaires montrent que la zone humide créée par les castors a fortement accru les teneurs en carbone organique et inorganique des sédiments par rapport aux sols forestiers adjacents et aux sédiments " avant le castor". Les auteurs estiment des stocks cumulés entre 2010 et 2022 de 423,60 ± 117,90 tonnes de carbone organique total dans les sédiments, 161,73 ± 78,49 tonnes de carbone inorganique total, 20,54 ± 0,20 tonnes dans la biomasse verte aérienne, et surtout 500,40 ± 9,30 tonnes dans le bois mort. Le stock total cumulé atteint ainsi 1106,27 ± 141,94 tonnes de carbone. Le bois mort représente à lui seul environ 45 % de ce stockage cumulé. Sur la durée, les auteurs projettent que le système pourrait accumuler jusqu’à 1194 tonnes de carbone, soit 10,1 t C ha⁻¹ an⁻¹, sur une durée de vie active estimée à environ 33 ans avant comblement de la zone humide. Ils présentent cette valeur comme une estimation haute du carbone séquestré. 

L’étude propose enfin une extrapolation à l’échelle de la Suisse. En étendant le taux d’enfouissement à long terme aux plaines alluviales suisses compatibles avec la recolonisation par les castors, les auteurs estiment que cet enfouissement de carbone pourrait compenser environ 1,2 à 1,8 % des émissions annuelles nationales de carbone. Ils soulignent aussi que ces surfaces ne représenteraient qu’environ 2,4 à 3,6 % de la surface forestière totale, tout en contribuant à 5 à 8 % du puits national de carbone forestier. Ces chiffres sont présentés comme un premier ordre de grandeur national, destiné à montrer l’efficacité surfacique potentiellement élevée de ces plaines alluviales modifiées.

Les auteurs n’effacent pas pour autant les incertitudes. Ils signalent que le devenir du DIC infiltré dans les eaux souterraines reste mal connu : il peut être conservé pendant des décennies ou des siècles, précipiter sous forme de carbonates, ou réapparaître plus loin dans des émissions de surface. Ils soulignent aussi que leurs mesures n’ont pas capté le méthane émis par ébullition, même si, en retenant une hypothèse haute, le CH4 resterait inférieur à 0,5 % du bilan massique total. Enfin, la stabilité des stocks dépend aussi de la persistance des barrages et du devenir des sédiments en cas de rupture.

Référence : Hallberg L et al (2026), Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks, Communications Earth & Environment, 7, 227. 

11/04/2026

Le barrage du moulin du Theusseret ne veut pas disparaître sous les pelleteuses des fanatiques de la continuité écologique

Le dossier du barrage du Theusseret, sur le Doubs franco-suisse, approche d’un moment décisif. Après dix ans de pressions administratives, de débats techniques, de conflits locaux et de contentieux judiciaires, le scénario aujourd’hui privilégié par les autorités est celui d’un effacement de l’ouvrage, avec poursuite des études en 2026 et perspective de travaux à partir de 2027. Mais cette orientation reste contestée par des associations, des riverains et désormais par la municipalité de Goumois. Une pétition a été relancée. Le maire entend interdire la venue des engins. Les citoyens rejettent le sectarisme de certains fonctionnaires militants et de certains lobbies ultra-minoritaires. Nous assistons à une nouvelle démonstration des dérives de la continuité dite écologique lorsqu’elle s’attaque à des sites historiques, paysagers et potentiellement productifs. Il est insupportable que les administrations poursuivent encore en 2026 des objectifs idéologiques propres qui ont été plusieurs fois dénoncés comme contraire à l'intérêt général par le parlement comme par les élus locaux. 


Le Theusseret est l’un des plus emblématiques du Doubs franco-suisse, dans un secteur de forte valeur paysagère, touristique et patrimoniale. Les pièces du dossier rappellent l’ancienneté et la complexité historique de l’aménagement : un ancien moulin que visitait déjà Jean-Jacques Rousseau a été transformé en centrale hydroélectrique en 1892, et le seuil, sa cascade et sa retenue ont longtemps structuré l’identité du lieu. Aujourd’hui encore, même si l’usage hydraulique a cessé, le seuil conserve une valeur de patrimoine paysager et un lien avec les activités du site, notamment de randonnée, de restauration et de canoë-kayak.

Cette réalité concrète explique l’ampleur de la contestation depuis des années. Dès 2016, des habitants et défenseurs du site créaient l’association « Sauvons le Theusseret », présentée alors comme un regroupement décidé à empêcher la disparition d’un lieu idyllique et très apprécié des visiteurs. La presse suisse régionale rappelait à l’époque que les opposants voyaient dans le barrage autre chose qu’un simple ouvrage technique : un élément constitutif du paysage, de la mémoire locale et de l’attractivité du secteur.

Un projet ancien, enraciné dans l'obsession de continuité écologique
Le projet d’effacement n’est pas apparu soudainement. Il s’inscrit dans une construction administrative de long terme. Côté français, le tronçon concerné du Doubs franco-suisse est classé en liste 2 au titre de l’article L. 214-17 du code de l’environnement depuis 2013, ce qui impose que les ouvrages soient gérés, entretenus ou équipés pour assurer la circulation piscicole et le transport sédimentaire. 

Côté suisse, le Plan d’action national en faveur du Doubs, lancé en 2015 et actualisé en 2025, va dans le même sens. Il désigne explicitement plusieurs obstacles à traiter sur les tronçons internationaux du Doubs, dont le barrage du Theusseret. La finalité est le rétablissement de la continuité écologique sur le Doubs français et le Doubs mitoyen, dans une logique de restauration des milieux et de conservation des espèces, en particulier dans le cadre du plan consacré à l’apron du Rhône. 

Dans le contrat de territoire de l'EPAGE Doubs Dessoubre 2022-2024, le barrage du Theusseret figure à nouveau explicitement parmi les ouvrages à aménager ou effacer pour restaurer la continuité écologique du Doubs franco-suisse. Le document mentionne alors des études de restauration au niveau du seuil du Theusseret, un dossier loi sur l’eau, ainsi qu’un suivi pré-travaux. Il ajoute aussi un point important : l’ouvrage y est décrit comme classé en liste 2, sans droit d’eau, sans propriétaire clairement identifié, avec un arrêté préfectoral désignant l’EPAGE comme maître d’ouvrage des études et travaux de restauration de la continuité écologique.

Une autre voie a pourtant été reconnue comme possible
Le Theusseret n’est pas en soi condamné à l’alternative caricaturale entre statu quo et destruction. Car en fait, un projet de réactivation hydroélectrique compatible avec les exigences de franchissement piscicole a bel et bien existé, avec un projet déposé à la DREAL en 2018

Les documents techniques diffusés dans le cadre du dossier d’aménagement présentaient ainsi l'hypothèse d'une centrale moderne d’environ 650 kW, pour une production annuelle moyenne d’environ 3 GWh, soit l’ordre de grandeur de la consommation de plusieurs centaines de foyers, avec en parallèle une passe de montaison, une passe de dévalaison, un système de gestion des sédiments et une insertion paysagère étudiée.

Autrement dit, il existait un scénario conciliant au moins trois objectifs d’intérêt général : préserver le site, produire une énergie renouvelable locale, et traiter la continuité écologique. Le fait qu’il ait été écarté au profit d’un effacement complet dit beaucoup sur la manière dont certains services administratifs et certaines doctrines publiques ferment d’avance la porte aux solutions de compromis lorsqu’il s’agit de seuils et moulins.

L’argumentaire écologique de l’effacement, ce que disent les promoteurs et opposants
Les partisans de l’arasement avancent un raisonnement désormais classique. Selon eux, le barrage bloque la circulation des poissons, perturbe le transit sédimentaire et entretient une artificialisation du fonctionnement naturel du Doubs. Le projet viserait donc à redonner à la rivière un écoulement plus libre, à restaurer des habitats d’eaux vives et à améliorer les conditions favorables à certaines espèces emblématiques, come l'apron. 

Les défenseurs du site ont contesté l’idée selon laquelle la destruction du barrage apporterait un bénéfice écologique clair et univoque. En 2018, une étude de notre association a soutenu que l’apport écologique de la destruction n’était pas aussi évident que l’affirmaient les autorités, et que le plan d’eau issu de l’ouvrage de 1892 constituait lui-même un nouveau milieu vivant, biotope porteur de sa propre logique.

Le plan d’action suisse sur le Doubs rappelle en outre que le tronçon frontalier compte déjà, d’amont vers l’aval, trois barrages hydroélectriques en exploitation — le Châtelot, le Refrain et la Goule — tandis que subsistent aussi le seuil du Theusseret et plusieurs anciens ouvrages ou seuils, comme La Rasse, le Moulin du Plain et le Moulin Jeannottat. Dans ce contexte, l’effacement du seul Theusseret ne peut pas être présenté comme une restauration globale du fonctionnement naturel de la rivière, mais seulement comme une opération ponctuelle et symbolique sur un linéaire qui demeure, dans son ensemble, fortement aménagé.

Sur l’apron du Rhône, espèce brandie comme argument décisif en faveur de l’effacement des petits ouvrages, le lien de causalité est loin d’être aussi simple. L’apron occupait encore au début du XXe siècle une aire de répartition beaucoup plus vaste dans le bassin du Rhône, à une époque où les seuils, moulins et petits barrages existaient pourtant depuis des siècles. Il est donc faux d'affirmer que les petits ouvrages font disparaître cette espèce. En revanche, son déclin le plus marqué coïncide surtout avec les transformations lourdes du XXe siècle, telles que la grande hydraulique, les extractions de granulats, les pollutions et les prélèvements d’eau. On peut donc défendre la protection de cette espèce menacée tout en refusant l’idée selon laquelle l’effacement d’un seuil ancien serait la réponse la plus pertinente.

La question du foncier et de la propriété
L’un des tournants majeurs du dossier récent concerne la propriété même de l’ouvrage. Le barrage était dans une situation foncière et administrative brouillée. Le lit du cours d’eau et le seuil n’étaient pas cadastrés,  le lit de la rivière était intégralement français sur ce secteur, mais les parcelles riveraines et installations attenantes relevaient d’acteurs distincts, sans titre clair sur le seuil lui-même.

Cette incertitude a nourri la procédure de « bien sans maître ». En 2023, la situation a été décrite dans la presse comme celle d’un « barrage n’existant pas administrativement ». Le contrat de territoire indiquait déjà l’absence de propriétaire identifié. Puis, dans son procès-verbal du 24 septembre 2024, l’EPAGE précise qu’un arrêté de constatation de vacance de l’immeuble a été pris le 24 octobre 2023 par la Communauté de communes du Pays de Maîche, après six mois d’enquête publique. Le même document ajoute que, lors de la réunion du conseil communautaire du 19 septembre 2024, les élus n’ont pas accepté l’intégration du bien dans le patrimoine de la collectivité. Dans la même séquence, l’EPAGE laisse entendre que l’État devait alors reprendre la main dans l’organisation juridique du dossier, avec discussions entre services administratifs sur la procédure à retenir. 

Passage en phase pré-opérationnelle, l’effacement n’est plus une simple hypothèse
Sur le plan technique et budgétaire, le dossier a franchi un cap net en 2024. Le procès-verbal du comité syndical de l’EPAGE du 24 septembre 2024 mentionne explicitement la ligne « Études et maîtrise d’œuvre pour effacement du barrage du Theusseret ». Il précise qu’Artelia a été retenu, avec un montant de 95 032,32 euros TTC pour les études minimales nécessaires et un coût total de 192 869,76 euros TTC pour l’étude et la maîtrise d’œuvre. L’EPAGE souligne en outre que l’offre retenue prenait en compte les problématiques transfrontalières avec la Suisse.

Ce document montre que la collectivité porteuse a déjà à l'époque recruté l’ingénierie destinée à préparer l’opération. De son côté, la presse régionale a indiqué à l’automne 2025 que les autorités françaises travaillaient alors aux stades de l’avant-projet définitif et du projet. En janvier 2026, L’Est Républicain écrivait même qu’en 2027 la rivière pourrait avoir retrouvé à cet endroit sa « configuration normale ». On voit alors le sens de la marche : préparer les esprits à une destruction posée comme inévitable.


Front judiciaire, la justice valide la procédure bien sans maître
L'arrêté du 24 octobre 2023 qui déclarait le barrage comme un « bien sans maître » (vacance) a été attaqué en justice au nom de l'association Sauvons le Theusseret, de l'association Hydrauxois et de plusieurs requérants individuels. 

L'objectif était de démontrer que l'ouvrage est un accessoire indispensable du moulin du Theusseret et qu'il possède donc des propriétaires identifiés, rendant la procédure de vacance illégale. Le dénouement judiciaire a eu lieu le 20 janvier 2026, date à laquelle le tribunal administratif de Besançon a rendu son jugement. Il a estimé que les requérants n'apportaient pas de preuves suffisantes d'un droit de propriété sur l'ouvrage pour contester la décision de l'EPAGE. Par ailleurs, les impératifs de continuité écologique portés par l'administration ont été jugés conformes au droit.

Ce revers juridique signifie qu'à ce jour, plus aucun obstacle légal n'empêche l'arasement, ce qui a poussé la municipalité de Goumois à envisager d'autres formes de résistance

La mobilisation locale continue, et change de terrain
Début avril 2026, L’Est Républicain rapporte que la municipalité de Goumois, par la voix de son maire Julien Naegelen, a  fait adopter une délibération s’opposant fermement au projet d’arasement. Des arrêtés e circulation interdisant la circulation d'engins sont prêts. La résistance des habitants et de leurs élus montre le caractère toujours explosif du dossier dix ans après la décision administrative initiale, avec persistance d’une mobilisation associative et municipale contre un projet jugé destructeur pour le patrimoine, le paysage et l’économie locale.

Le cœur du débat n’est plus seulement de savoir si l’arasement est légal, mais aussi s’il peut être exécuté localement sans provoquer une nouvelle séquence de confrontation politique, médiatique, éventuellement réglementaire et judiciaire. La commune entend peser sur les conditions concrètes d’accès au site, sur les impacts de chantier et sur la défense du lieu. 

Où en est-on au printemps 2026 ?
Aujourd'hui, le barrage du Theusseret n’est pas encore en chantier de destruction, mais il se situe dans une phase avancée de préparation à l’effacement. Le cadre réglementaire ancien est en place (mais il paraît difficile d'engager des travaux dans un arrêté préfectoral) ; le plan suisse de restauration continue de pousser à la suppression des obstacles sur le Doubs concerné ; l’EPAGE a engagé les études et la maîtrise d’œuvre de l’effacement ; le recours associatif a été déclaré irrecevable ; la presse régionale évoque un horizon de travaux à partir de 2027.

pourtant, plusieurs inconnues subsistent. D’abord, les modalités exactes de maîtrise foncière et de portage administratif doivent être totalement sécurisées. Ensuite, les opposants demeurent actifs. Enfin, une nouvelle initiative contentieuse peut être lancée. 

Le Theusseret est désormais devenu un symbole. Si l’administration parvient à effacer cet ouvrage malgré son intérêt patrimonial, sa situation transfrontalière, l’existence d’une option hydroélectrique alternative et la mobilisation locale persistante, cela enverra un message clair à tous les autres propriétaires et défenseurs de sites hydrauliques anciens : la petite hydraulique patrimoniale demeure exposée à une politique d’effacement brutale, sectaire, contraire à l'intérêt des riverains. 

Un dossier révélateur des contradictions françaises sur l’eau, l’énergie et le patrimoine
Cette affaire du Theusseret est un cas d’école. D’un côté, les pouvoirs publics affirment vouloir accélérer la transition énergétique, relocaliser la production d’électricité renouvelable, protéger les patrimoines et renforcer l’acceptabilité des politiques environnementales. De l’autre, lorsqu’un site historique de petite hydraulique pourrait faire l’objet d’une requalification intelligente, avec production énergétique et dispositifs de continuité, la doctrine dominante choisit l’effacement. Or le dossier technique du Theusseret prouve qu’un autre choix est possible, dès le départ.

Cette contradiction traverse depuis 20 ans la politique française de l’eau. Le classement en liste 2 de l’article L. 214-17 ouvre plusieurs solutions théoriques : dérasement, arasement, passes à poissons, rivières de contournement, combinaisons techniques diverses. La loi française a précisé que l'arasement des anciens sites de moulin est interdite si elle se fait au nom de la continuité écologique. Mais dans la pratique, l’administration de l’eau et certaines maîtrises d’ouvrage publiques persistent à voir la destruction comme l’option la plus simple, la plus conforme à l’orthodoxie du moment. La plus facile aussi à défendre auprès de certains réseaux écologistes et de certains lobbies halieutiques, minorités militantes qui sont en réalité les seules à exiger la renaturation des rivières dans une société civile beaucoup plus favorable au maintien des ouvrages historiques.

Le Theusseret montre aussi un autre travers de ce qu'est devenue la politique de l'eau en France : la réduction de l’intérêt général à une seule variable écologique, elle-même définie de manière étroite comme retour à une naturalité perdue de la rivière. Le patrimoine technique et industriel, la mémoire du lieu, l’esthétique du paysage, les usages humains, le potentiel hydroélectrique, l’économie touristique locale, la valeur symbolique du site, les nouveaux écosystèmes créés par les aménagements : tout cela est ignoré, disqualifié comme secondaire. C’est un mensonge et c'est une erreur. Une rivière habitée, travaillée, aménagée depuis des siècles n’est pas moins digne d’attention qu’une abstraction écologique de rivière restaurée sur plan et par des pelleteuses. 

Nous refusons la destruction du patrimoine hydraulique.
Nous refusons la dérives dogmatique des administration en charge des rivières et des plans d'eau.
Nous refusons la fatalité, et nous entendons nous mobiliser.
Nous appelons tous nos lecteurs qui sont en capacité de le faire à soutenir la municipalité de Goumois, désormais avant-poste de la résistance aux pelleteuses du dogmatisme. 

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