11/04/2026

Le barrage du moulin du Theusseret ne veut pas disparaître sous les pelleteuses des fanatiques de la continuité écologique

Le dossier du barrage du Theusseret, sur le Doubs franco-suisse, approche d’un moment décisif. Après dix ans de pressions administratives, de débats techniques, de conflits locaux et de contentieux judiciaires, le scénario aujourd’hui privilégié par les autorités est celui d’un effacement de l’ouvrage, avec poursuite des études en 2026 et perspective de travaux à partir de 2027. Mais cette orientation reste contestée par des associations, des riverains et désormais par la municipalité de Goumois. Une pétition a été relancée. Le maire entend interdire la venue des engins. Les citoyens rejettent le sectarisme de certains fonctionnaires militants et de certains lobbies ultra-minoritaires. Nous assistons à une nouvelle démonstration des dérives de la continuité dite écologique lorsqu’elle s’attaque à des sites historiques, paysagers et potentiellement productifs. Il est insupportable que les administrations poursuivent encore en 2026 des objectifs idéologiques propres qui ont été plusieurs fois dénoncés comme contraire à l'intérêt général par le parlement comme par les élus locaux. 


Le Theusseret est l’un des plus emblématiques du Doubs franco-suisse, dans un secteur de forte valeur paysagère, touristique et patrimoniale. Les pièces du dossier rappellent l’ancienneté et la complexité historique de l’aménagement : un ancien moulin que visitait déjà Jean-Jacques Rousseau a été transformé en centrale hydroélectrique en 1892, et le seuil, sa cascade et sa retenue ont longtemps structuré l’identité du lieu. Aujourd’hui encore, même si l’usage hydraulique a cessé, le seuil conserve une valeur de patrimoine paysager et un lien avec les activités du site, notamment de randonnée, de restauration et de canoë-kayak.

Cette réalité concrète explique l’ampleur de la contestation depuis des années. Dès 2016, des habitants et défenseurs du site créaient l’association « Sauvons le Theusseret », présentée alors comme un regroupement décidé à empêcher la disparition d’un lieu idyllique et très apprécié des visiteurs. La presse suisse régionale rappelait à l’époque que les opposants voyaient dans le barrage autre chose qu’un simple ouvrage technique : un élément constitutif du paysage, de la mémoire locale et de l’attractivité du secteur.

Un projet ancien, enraciné dans l'obsession de continuité écologique
Le projet d’effacement n’est pas apparu soudainement. Il s’inscrit dans une construction administrative de long terme. Côté français, le tronçon concerné du Doubs franco-suisse est classé en liste 2 au titre de l’article L. 214-17 du code de l’environnement depuis 2013, ce qui impose que les ouvrages soient gérés, entretenus ou équipés pour assurer la circulation piscicole et le transport sédimentaire. 

Côté suisse, le Plan d’action national en faveur du Doubs, lancé en 2015 et actualisé en 2025, va dans le même sens. Il désigne explicitement plusieurs obstacles à traiter sur les tronçons internationaux du Doubs, dont le barrage du Theusseret. La finalité est le rétablissement de la continuité écologique sur le Doubs français et le Doubs mitoyen, dans une logique de restauration des milieux et de conservation des espèces, en particulier dans le cadre du plan consacré à l’apron du Rhône. 

Dans le contrat de territoire de l'EPAGE Doubs Dessoubre 2022-2024, le barrage du Theusseret figure à nouveau explicitement parmi les ouvrages à aménager ou effacer pour restaurer la continuité écologique du Doubs franco-suisse. Le document mentionne alors des études de restauration au niveau du seuil du Theusseret, un dossier loi sur l’eau, ainsi qu’un suivi pré-travaux. Il ajoute aussi un point important : l’ouvrage y est décrit comme classé en liste 2, sans droit d’eau, sans propriétaire clairement identifié, avec un arrêté préfectoral désignant l’EPAGE comme maître d’ouvrage des études et travaux de restauration de la continuité écologique.

Une autre voie a pourtant été reconnue comme possible
Le Theusseret n’est pas en soi condamné à l’alternative caricaturale entre statu quo et destruction. Car en fait, un projet de réactivation hydroélectrique compatible avec les exigences de franchissement piscicole a bel et bien existé, avec un projet déposé à la DREAL en 2018

Les documents techniques diffusés dans le cadre du dossier d’aménagement présentaient ainsi l'hypothèse d'une centrale moderne d’environ 650 kW, pour une production annuelle moyenne d’environ 3 GWh, soit l’ordre de grandeur de la consommation de plusieurs centaines de foyers, avec en parallèle une passe de montaison, une passe de dévalaison, un système de gestion des sédiments et une insertion paysagère étudiée.

Autrement dit, il existait un scénario conciliant au moins trois objectifs d’intérêt général : préserver le site, produire une énergie renouvelable locale, et traiter la continuité écologique. Le fait qu’il ait été écarté au profit d’un effacement complet dit beaucoup sur la manière dont certains services administratifs et certaines doctrines publiques ferment d’avance la porte aux solutions de compromis lorsqu’il s’agit de seuils et moulins.

L’argumentaire écologique de l’effacement, ce que disent les promoteurs et opposants
Les partisans de l’arasement avancent un raisonnement désormais classique. Selon eux, le barrage bloque la circulation des poissons, perturbe le transit sédimentaire et entretient une artificialisation du fonctionnement naturel du Doubs. Le projet viserait donc à redonner à la rivière un écoulement plus libre, à restaurer des habitats d’eaux vives et à améliorer les conditions favorables à certaines espèces emblématiques, come l'apron. 

Les défenseurs du site ont contesté l’idée selon laquelle la destruction du barrage apporterait un bénéfice écologique clair et univoque. En 2018, une étude de notre association a soutenu que l’apport écologique de la destruction n’était pas aussi évident que l’affirmaient les autorités, et que le plan d’eau issu de l’ouvrage de 1892 constituait lui-même un nouveau milieu vivant, biotope porteur de sa propre logique.

Le plan d’action suisse sur le Doubs rappelle en outre que le tronçon frontalier compte déjà, d’amont vers l’aval, trois barrages hydroélectriques en exploitation — le Châtelot, le Refrain et la Goule — tandis que subsistent aussi le seuil du Theusseret et plusieurs anciens ouvrages ou seuils, comme La Rasse, le Moulin du Plain et le Moulin Jeannottat. Dans ce contexte, l’effacement du seul Theusseret ne peut pas être présenté comme une restauration globale du fonctionnement naturel de la rivière, mais seulement comme une opération ponctuelle et symbolique sur un linéaire qui demeure, dans son ensemble, fortement aménagé.

Sur l’apron du Rhône, espèce brandie comme argument décisif en faveur de l’effacement des petits ouvrages, le lien de causalité est loin d’être aussi simple. L’apron occupait encore au début du XXe siècle une aire de répartition beaucoup plus vaste dans le bassin du Rhône, à une époque où les seuils, moulins et petits barrages existaient pourtant depuis des siècles. Il est donc faux d'affirmer que les petits ouvrages font disparaître cette espèce. En revanche, son déclin le plus marqué coïncide surtout avec les transformations lourdes du XXe siècle, telles que la grande hydraulique, les extractions de granulats, les pollutions et les prélèvements d’eau. On peut donc défendre la protection de cette espèce menacée tout en refusant l’idée selon laquelle l’effacement d’un seuil ancien serait la réponse la plus pertinente.

La question du foncier et de la propriété
L’un des tournants majeurs du dossier récent concerne la propriété même de l’ouvrage. Le barrage était dans une situation foncière et administrative brouillée. Le lit du cours d’eau et le seuil n’étaient pas cadastrés,  le lit de la rivière était intégralement français sur ce secteur, mais les parcelles riveraines et installations attenantes relevaient d’acteurs distincts, sans titre clair sur le seuil lui-même.

Cette incertitude a nourri la procédure de « bien sans maître ». En 2023, la situation a été décrite dans la presse comme celle d’un « barrage n’existant pas administrativement ». Le contrat de territoire indiquait déjà l’absence de propriétaire identifié. Puis, dans son procès-verbal du 24 septembre 2024, l’EPAGE précise qu’un arrêté de constatation de vacance de l’immeuble a été pris le 24 octobre 2023 par la Communauté de communes du Pays de Maîche, après six mois d’enquête publique. Le même document ajoute que, lors de la réunion du conseil communautaire du 19 septembre 2024, les élus n’ont pas accepté l’intégration du bien dans le patrimoine de la collectivité. Dans la même séquence, l’EPAGE laisse entendre que l’État devait alors reprendre la main dans l’organisation juridique du dossier, avec discussions entre services administratifs sur la procédure à retenir. 

Passage en phase pré-opérationnelle, l’effacement n’est plus une simple hypothèse
Sur le plan technique et budgétaire, le dossier a franchi un cap net en 2024. Le procès-verbal du comité syndical de l’EPAGE du 24 septembre 2024 mentionne explicitement la ligne « Études et maîtrise d’œuvre pour effacement du barrage du Theusseret ». Il précise qu’Artelia a été retenu, avec un montant de 95 032,32 euros TTC pour les études minimales nécessaires et un coût total de 192 869,76 euros TTC pour l’étude et la maîtrise d’œuvre. L’EPAGE souligne en outre que l’offre retenue prenait en compte les problématiques transfrontalières avec la Suisse.

Ce document montre que la collectivité porteuse a déjà à l'époque recruté l’ingénierie destinée à préparer l’opération. De son côté, la presse régionale a indiqué à l’automne 2025 que les autorités françaises travaillaient alors aux stades de l’avant-projet définitif et du projet. En janvier 2026, L’Est Républicain écrivait même qu’en 2027 la rivière pourrait avoir retrouvé à cet endroit sa « configuration normale ». On voit alors le sens de la marche : préparer les esprits à une destruction posée comme inévitable.


Front judiciaire, la justice valide la procédure bien sans maître
L'arrêté du 24 octobre 2023 qui déclarait le barrage comme un « bien sans maître » (vacance) a été attaqué en justice au nom de l'association Sauvons le Theusseret, de l'association Hydrauxois et de plusieurs requérants individuels. 

L'objectif était de démontrer que l'ouvrage est un accessoire indispensable du moulin du Theusseret et qu'il possède donc des propriétaires identifiés, rendant la procédure de vacance illégale. Le dénouement judiciaire a eu lieu le 20 janvier 2026, date à laquelle le tribunal administratif de Besançon a rendu son jugement. Il a estimé que les requérants n'apportaient pas de preuves suffisantes d'un droit de propriété sur l'ouvrage pour contester la décision de l'EPAGE. Par ailleurs, les impératifs de continuité écologique portés par l'administration ont été jugés conformes au droit.

Ce revers juridique signifie qu'à ce jour, plus aucun obstacle légal n'empêche l'arasement, ce qui a poussé la municipalité de Goumois à envisager d'autres formes de résistance

La mobilisation locale continue, et change de terrain
Début avril 2026, L’Est Républicain rapporte que la municipalité de Goumois, par la voix de son maire Julien Naegelen, a  fait adopter une délibération s’opposant fermement au projet d’arasement. Des arrêtés e circulation interdisant la circulation d'engins sont prêts. La résistance des habitants et de leurs élus montre le caractère toujours explosif du dossier dix ans après la décision administrative initiale, avec persistance d’une mobilisation associative et municipale contre un projet jugé destructeur pour le patrimoine, le paysage et l’économie locale.

Le cœur du débat n’est plus seulement de savoir si l’arasement est légal, mais aussi s’il peut être exécuté localement sans provoquer une nouvelle séquence de confrontation politique, médiatique, éventuellement réglementaire et judiciaire. La commune entend peser sur les conditions concrètes d’accès au site, sur les impacts de chantier et sur la défense du lieu. 

Où en est-on au printemps 2026 ?
Aujourd'hui, le barrage du Theusseret n’est pas encore en chantier de destruction, mais il se situe dans une phase avancée de préparation à l’effacement. Le cadre réglementaire ancien est en place (mais il paraît difficile d'engager des travaux dans un arrêté préfectoral) ; le plan suisse de restauration continue de pousser à la suppression des obstacles sur le Doubs concerné ; l’EPAGE a engagé les études et la maîtrise d’œuvre de l’effacement ; le recours associatif a été déclaré irrecevable ; la presse régionale évoque un horizon de travaux à partir de 2027.

pourtant, plusieurs inconnues subsistent. D’abord, les modalités exactes de maîtrise foncière et de portage administratif doivent être totalement sécurisées. Ensuite, les opposants demeurent actifs. Enfin, une nouvelle initiative contentieuse peut être lancée. 

Le Theusseret est désormais devenu un symbole. Si l’administration parvient à effacer cet ouvrage malgré son intérêt patrimonial, sa situation transfrontalière, l’existence d’une option hydroélectrique alternative et la mobilisation locale persistante, cela enverra un message clair à tous les autres propriétaires et défenseurs de sites hydrauliques anciens : la petite hydraulique patrimoniale demeure exposée à une politique d’effacement brutale, sectaire, contraire à l'intérêt des riverains. 

Un dossier révélateur des contradictions françaises sur l’eau, l’énergie et le patrimoine
Cette affaire du Theusseret est un cas d’école. D’un côté, les pouvoirs publics affirment vouloir accélérer la transition énergétique, relocaliser la production d’électricité renouvelable, protéger les patrimoines et renforcer l’acceptabilité des politiques environnementales. De l’autre, lorsqu’un site historique de petite hydraulique pourrait faire l’objet d’une requalification intelligente, avec production énergétique et dispositifs de continuité, la doctrine dominante choisit l’effacement. Or le dossier technique du Theusseret prouve qu’un autre choix est possible, dès le départ.

Cette contradiction traverse depuis 20 ans la politique française de l’eau. Le classement en liste 2 de l’article L. 214-17 ouvre plusieurs solutions théoriques : dérasement, arasement, passes à poissons, rivières de contournement, combinaisons techniques diverses. La loi française a précisé que l'arasement des anciens sites de moulin est interdite si elle se fait au nom de la continuité écologique. Mais dans la pratique, l’administration de l’eau et certaines maîtrises d’ouvrage publiques persistent à voir la destruction comme l’option la plus simple, la plus conforme à l’orthodoxie du moment. La plus facile aussi à défendre auprès de certains réseaux écologistes et de certains lobbies halieutiques, minorités militantes qui sont en réalité les seules à exiger la renaturation des rivières dans une société civile beaucoup plus favorable au maintien des ouvrages historiques.

Le Theusseret montre aussi un autre travers de ce qu'est devenue la politique de l'eau en France : la réduction de l’intérêt général à une seule variable écologique, elle-même définie de manière étroite comme retour à une naturalité perdue de la rivière. Le patrimoine technique et industriel, la mémoire du lieu, l’esthétique du paysage, les usages humains, le potentiel hydroélectrique, l’économie touristique locale, la valeur symbolique du site, les nouveaux écosystèmes créés par les aménagements : tout cela est ignoré, disqualifié comme secondaire. C’est un mensonge et c'est une erreur. Une rivière habitée, travaillée, aménagée depuis des siècles n’est pas moins digne d’attention qu’une abstraction écologique de rivière restaurée sur plan et par des pelleteuses. 

Nous refusons la destruction du patrimoine hydraulique.
Nous refusons la dérives dogmatique des administration en charge des rivières et des plans d'eau.
Nous refusons la fatalité, et nous entendons nous mobiliser.
Nous appelons tous nos lecteurs qui sont en capacité de le faire à soutenir la municipalité de Goumois, désormais avant-poste de la résistance aux pelleteuses du dogmatisme. 

Soutenez la pétition

Pour aller plus loin

05/04/2026

Une enquête sur les perceptions locales des petites centrales hydroélectriques (Boavida et al 2025)

Des chercheurs portugais étudient la manière dont des habitants de zones rurales perçoivent les petites centrales hydroélectriques et les services écosystémiques associés aux cours d’eau qu’elles modifient. À partir de deux cas et d’une enquête en face à face auprès de 114 personnes, l’étude met en évidence une perception ambivalente : les retenues créées par les seuils sont valorisées pour les loisirs, le bien-être et certains bénéfices économiques, mais une partie des répondants reste attachée à l’état antérieur des rivières et exprime des inquiétudes écologiques. Néanmoins, l'appréciation positive des petites centrales et de leurs retenues domine largement dans la population locale. 

Vue des retenues des sites concernés par l'étude, art. cit.

Alors que l’Union européenne mise sur l’hydroélectricité dans la transition énergétique, une part croissante des futurs aménagements sera de petite ou moyenne taille, alors même que leurs effets écologiques et sociaux restent moins documentés que ceux des grands barrages. Les auteurs partent de ce décalage entre promotion énergétique et connaissance incomplète des effets locaux pour examiner les rapports entre petites centrales, rivières et communautés riveraines. Dans ce travail conduit par une équipe rattachée à l’Université de Lisbonne (Isabel Boavida, Maria João Costa et José Maria Santos), l’objetif est double ; d’une part, comprendre comment les communautés locales perçoivent les impacts socio-économiques et écologiques de ces installations; d’autre part, identifier quels services écosystémiques les habitants associent aux rivières aménagées, comment les modifications de débit influencent les préférences pour certaines portions de rivière, et dans quelle mesure les habitants seraient prêts à soutenir financièrement la conservation de ces milieux. 

Les deux cas étudiés sont les petites centrales de Covas do Barroso, sur la rivière Couto, et de Bragado, sur l’Avelames, deux cours d’eau du nord du Portugal, peu pollués, de petite taille, situés dans des zones rurales. Les installations sont des ouvrages de dérivation de moins de 10 MW, avec transport de l’eau par canal jusqu’à une centrale éloignée.

La méthode repose sur une enquête de terrain menée en mai 2023. Les auteurs ont réalisé 114 entretiens en face à face auprès d’adultes vivant dans un rayon de 20 km par route autour de chaque petite centrale, dont 63 autour de Bragado et 51 autour de Covas do Barroso. Le questionnaire combinait questions ouvertes et questions fermées, avec une attention particulière aux services écosystémiques perçus localement. Les enquêteurs ont été formés pour limiter les biais d’entretien, en suivant un script standardisé et un ton neutre. Les analyses statistiques incluent des statistiques descriptives, des tests du chi carré et une analyse en composantes principales afin d’identifier les dimensions majeures des préférences exprimées.

L’étude montre d’abord des usages relativement espacés mais réguliers des rivières. Les personnes interrogées s’y rendent surtout en voiture, à 55 %, contre 38 % à pied, 5 % à vélo et 2 % en transport public. La fréquence de visite la plus courante est d’une fois tous les trois mois (34 %), suivie d’une fois par mois (20 %), puis d’une fois par semaine (15 %). Les visites ont lieu majoritairement en été (55 %), puis au printemps (24 %). Ces données dessinent un rapport à la rivière surtout récréatif et saisonnier.

L’un des résultats centraux porte sur les préférences paysagères et récréatives. Les auteurs constatent que 70 % des répondants accordent une forte préférence au plan d’eau créé par le seuil de la centrale, alors que la zone située à l’aval, influencée par les lâchers d’eau, est moins appréciée, avec 45 % de forte préférence. L’interprétation proposée est que la retenue offre une présence d’eau plus stable et des usages de loisir plus lisibles, alors que l’aval est associé à des variations de débit moins favorables à la fréquentation. Le graphique de la page 6 montre clairement cette hiérarchie entre réservoir, amont et aval.

Les activités pratiquées près des cours d’eau sont également révélatrices. La marche arrive en tête avec 27 % des réponses, suivie des activités récréatives au sens large, à 21 %, puis de la contemplation du paysage et du pique-nique, chacun à 14 %. Le canoë ne rassemble que 1 % des réponses. Les visites se font surtout en famille, à 42 %, et entre amis, à 29 %. Les espaces riverains apparaissent donc comme des lieux de sociabilité ordinaire, de promenade et de détente plus que comme des espaces sportifs spécialisés.

Sur le plan du bien-être et de l’attractivité territoriale, les résultats sont nets. Les auteurs indiquent que 83 % des répondants estiment que la fréquentation des zones riveraines améliore le bien-être et contribue aussi à l’éducation de la population, notamment des plus jeunes. De plus, 78 % considèrent que ces espaces contribuent à attirer du tourisme dans la région. L’article insiste ici sur la dimension culturelle et sociale des services rendus par les rivières aménagées, en plus de leur fonction énergétique. Comme l’écrivent les auteurs, ces cours d’eau modifiés sont perçus comme offrant « des activités récréatives, une création d’habitat, le stockage de l’eau, le contrôle des crues [et] une production d’énergie propre ». Cette formulation résume l’éventail des bénéfices localement reconnus.

L’appréciation des effets économiques est présente, sans être unanime. Lorsque les personnes interrogées évoquent les avantages des petites centrales pour la région, elles mentionnent la production d’énergie sans combustibles fossiles, une meilleure disponibilité de l’eau pour l’irrigation, la création d’emplois, un meilleur accès à la rivière grâce aux routes, ainsi qu’un renforcement général de l’économie locale. Le résumé de l’article précise que 39 % des répondants reconnaissent des améliorations en matière de création d’emplois, d’accès aux rivières et de croissance économique régionale. Les auteurs notent donc une reconnaissance réelle des retombées territoriales, même si elle ne concerne pas toute la population interrogée.

Cette reconnaissance n’efface pas les réserves. Environ la moitié des répondants (51 %) se souviennent de l’état de la rivière avant la construction des centrales. Parmi eux, 39 % se disent indifférents au changement, 32 % préfèrent l’état antérieur de la rivière, et 29 % préfèrent son état actuel. La balance entre bénéfices perçus et attachement à l’intégrité écologique reste ouverte dans une partie de la population.

Les préoccupations environnementales ne dominent pas l’ensemble des réponses, mais sont présentes. Environ 23 % des répondants considèrent que la construction des petites centrales a modifié les activités pratiquées dans les zones riveraines. Les changements évoqués concernent la baisse de la pêche, une moindre sécurité pour traverser la rivière à pied, ainsi que des altérations du paysage, de l’écosystème et de la biodiversité. Dans le cas de la rivière Couto, classée comme rivière à salmonidés, l’attention à l’intégrité écologique semble plus forte du fait de la présence dominante de la truite fario.

L’analyse en composantes principales précise la structure des préférences pour les services écosystémiques. Deux composantes principales, avec valeurs propres supérieures à 1, expliquent 63,3 % de la variance totale. La première composante est surtout associée aux « activités récréatives » avec une charge de 0,549 et à la « création d’habitat » avec 0,497. La seconde est fortement liée au « stockage » avec −0,807 et à la « production d’énergie propre » avec 0,492. Les auteurs observent peu de différences selon le genre, davantage de dispersion chez les plus jeunes, une plus grande variabilité chez les personnes ayant un niveau d’éducation de base, et une différence significative entre usagers de rivières à salmonidés et de rivières non salmonicoles sur la seconde composante.

Cette différence entre types de rivière est importante dans l’argumentation des auteurs. Les usagers liés à la rivière à salmonidés accordent davantage de valeur à l’intégrité écologique et se montrent plus prudents vis-à-vis des services liés au stockage de l’eau, probablement parce que ce type d’aménagement est susceptible d’affecter des espèces sensibles comme la truite fario. À l’inverse, dans la rivière non salmonicole, les répondants semblent considérer le stockage comme moins dommageable, les espèces présentes étant jugées plus tolérantes aux modifications des conditions hydrologiques. La perception sociale des services rendus par les centrales dépend aussi des caractéristiques écologiques locales.

La disposition à payer pour la conservation reste faible. Seuls 39 % des répondants accepteraient de verser un montant annuel pour soutenir la conservation et la gestion des cours d’eau affectés par les petites centrales et de leurs ripisylves. Parmi eux, 35 % seraient prêts à payer 5 euros par an et 28 % 2 euros par an. 

En conclusion, les auteurs pointent que l’évaluation des petites centrales ne peut pas se limiter à leur contribution énergétique. Ils soutiennent que les communautés locales possèdent une connaissance effective à la fois des bénéfices et des impacts de ces ouvrages, et qu’elles doivent être intégrées plus tôt et plus systématiquement aux évaluations environnementales. L’implication des habitants permet de mieux prendre en compte les dimensions sociales, culturelles et écologiques des rivières aménagées, notamment les usages récréatifs, éducatifs et paysagers souvent moins visibles dans les évaluations centrées sur la seule énergie.

Discussion
Cette recherche met en évidence une perception composite des petites centrales hydroélectriques en milieu rural. Les retenues créées sont largement appréciées comme espaces de loisir et de bien-être ; les bénéfices énergétiques et certains effets économiques sont reconnus ; mais une fraction non négligeable des habitants reste préoccupée par les effets sur la rivière, la pêche et la biodiversité, et conserve une préférence pour l’état antérieur du cours d’eau. Le développement hydroélectrique durable passe par une approche qui articule production d’énergie, préservation écologique et participation des populations locales.

Dans la perception des habitants concernés par cette étude, les effets positifs des petites centrales hydroélectriques l’emportent globalement sur les effets négatifs. Les usages récréatifs des retenues, le sentiment de bien-être associé aux espaces riverains, ainsi que la reconnaissance de bénéfices comme l’énergie propre, le stockage de l’eau ou certains effets économiques locaux indiquent que les rivières aménagées ne doivent pas être regardées seulement comme des milieux dégradés par rapport à un état antérieur, mais aussi comme des milieux qui produisent leurs propres services écosystémiques et sociaux. Encore faut-il que ces services soient intégrés à l’analyse et à la perception publiques, faute de quoi l’évaluation reste incomplète et biaisée en faveur du seul référentiel de la rivière "naturelle".

L’étude d'Isabel Boavida et de ses collègues montre aussi qu’il existe des désaccords réels entre habitants, ce qui est normal dès lors que s’opposent des attentes et des sensibilités différentes. Mais elle suggère également qu’on ne peut pas concilier entièrement des positions strictement antagonistes entre maintien d’un état naturel intégral et acceptation d’un état aménagé : il faut donc reconnaître l’existence de choix de société, de compromis assumés, et d’un arbitrage en faveur d’aménagements lorsque leurs bénéfices sont jugés substantiels.

Référence : Boavida, I., Costa, M. J., & Santos, J. M. (2025). Community perceptions and ecosystem services provided by small hydropower plants. Environmental Development, 55, Article 101247. 

28/03/2026

Le potentiel de l’hydroélectricité cachée en Europe serait au moins de 15 TWh (Quaranta 2026)

Dans son nouvel article de recherche, Emanuele Quaranta étudie le potentiel de l’hydroélectricité cachée dans l’Union européenne, c’est-à-dire l’électricité produite à partir d’infrastructures hydrauliques déjà existantes plutôt que par la création de nouveaux ouvrages. Son analyse conclut à un potentiel inexploité pouvant atteindre 15 TWh par an, soit environ 30 % de la production annuelle actuelle de la petite hydroélectricité dans l’Union, à condition de mieux articuler les politiques publiques, la recherche et l’industrie. L'énergie des rivières peut contribuer à la fois à la transition verte, à la revitalisation des territoires et à la souveraineté européenne.


L’article part d’un constat double. L’hydroélectricité reste un pilier important de la transition énergétique : en 2024, la puissance installée mondiale de l’hydroélectricité conventionnelle atteignait 1254 GW, celle du pompage-turbinage 189 GW, pour une production totale de 4587 TWh par an. Dans l’Union européenne, en 2023, l’hydroélectricité conventionnelle représentait 106 GW de puissance installée et 315 TWh par an de production. Mais cette énergie peut aussi susciter des critiques lorsque son développement repose sur de nouveaux barrages ou seuils, en raison de ses effets sur la continuité des cours d’eau, les milieux aquatiques ou les usages locaux. L’auteur s’intéresse donc à une voie moins conflictuelle : développer l’hydroélectricité à partir d’ouvrages, de réseaux et d’équipements déjà en place.

Quaranta centre son analyse sur la petite hydroélectricité, définie ici comme les installations de moins de 10 MW. Dans l’Union européenne, ce segment représente déjà 15 GW de puissance installée et une production de 40 à 50 TWh par an. Le secteur regroupe plus de 4500 entreprises, emploie plus de 60 000 personnes et génère environ 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. L’étude ne constitue pas une revue systématique de toute la littérature, mais une mise en cohérence entre trois dimensions : les politiques publiques, la science et l’industrie. L’auteur examine ainsi les textes européens récents susceptibles de favoriser cette filière, les estimations de potentiel énergétique disponibles, ainsi que les bénéfices économiques, technologiques et sociaux qui pourraient en découler.

Le principal résultat du papier est l’identification d’un potentiel d’hydroélectricité cachée pouvant atteindre 15 TWh par an dans l’Union européenne, sans même compter la modernisation des installations déjà existantes. Ce potentiel provient de plusieurs gisements : barrages non équipés, seuils existants, anciens moulins, stations d’épuration, réseaux d’eau potable. L’auteur montre ainsi qu’il existe, au sein même des infrastructures déjà construites, une réserve énergétique significative encore peu exploitée.

L’un des intérêts majeurs de l’article est de montrer que ce potentiel peut être soutenu par plusieurs politiques européennes récentes, même lorsqu’elles n’ont pas pour objet premier l’hydroélectricité. Le Social Climate Fund, doté d’au moins 86,7 milliards d’euros sur la période 2026-2032, peut accompagner la modernisation de petites centrales. La Water Resilience Strategy ouvre des perspectives dans les réseaux d’eau, les conduites pressurisées et le stockage. La directive refondue sur les eaux urbaines résiduaires impose que les grandes stations d’épuration, à partir de 10 000 équivalents-habitants, progressent vers la neutralité énergétique, en mentionnant explicitement l’hydroélectricité sur les effluents. La directive sur l’eau potable s’inscrit dans un contexte où les fuites représentent jusqu’à 15 milliards d’euros par an de pertes économiques, ce qui renforce l’intérêt d’une meilleure gestion énergétique des réseaux. Enfin, la directive sur la performance énergétique des bâtiments reconnaît elle aussi l’hydroélectricité parmi les sources renouvelables mobilisables sur site ou à proximité.

L’auteur insiste également sur le rôle de la recherche et de l’innovation. Horizon Europe, doté de 93,5 milliards d’euros pour 2021-2027, constitue ici un levier important. Entre 2015 et 2024, 40 projets liés à l’hydroélectricité ont été financés, et entre 2019 et 2022, environ 30 millions d’euros ont été consacrés à des projets spécifiquement liés à la petite hydroélectricité. Plusieurs programmes portent directement sur cette hydroélectricité cachée. Le texte souligne enfin que l’enjeu n’est pas seulement énergétique : il concerne aussi l’innovation industrielle, l’emploi, la compétitivité européenne et la souveraineté technologique, dans un secteur où l’Europe conserve encore des positions fortes.

En filigrane, l’idée défendue par Quaranta est claire : l’hydroélectricité cachée offre une manière relativement sobre d’augmenter la production d’électricité renouvelable tout en préservant la multifonctionnalité des infrastructures hydrauliques existantes. Autrement dit, il s’agit moins de construire davantage que de mieux valoriser ce qui existe déjà.

Conclusion de l'auteur : l’hydroélectricité cachée peut contribuer de façon réelle au nexus eau-énergie-société-écosystèmes dans l’Union européenne, mais seulement si les politiques publiques, la science et l’industrie cessent d’agir de manière fragmentée. Ces trois dimensions doivent évoluer ensemble : la politique fixe les cadres, la science mesure les potentiels et les impacts, et l’industrie transforme ces perspectives en solutions concrètes. L'auteur demeure prudent sur les limites de son travail et appelle à des évaluations harmonisées à l’échelle nationale, ainsi qu’à des inventaires géospatiaux paneuropéens des sites déjà exploités ou potentiellement mobilisables.

Discussion
Cette recherche a le mérite de confirmer qu’en Europe, le potentiel hydraulique déjà en place constitue l’une des pistes les plus cohérentes pour produire davantage d’énergie décarbonée sans accroître l’artificialisation des milieux ni multiplier les impacts associés à de nouveaux ouvrages. Elle invite ainsi à déplacer le regard : l’enjeu n’est pas d’abord de construire toujours plus, mais de mieux valoriser des infrastructures existantes. 

Dans le cas français, où l’on peut évoquer un ordre de grandeur d’environ 50 000 sites de moulins et de forges, dont seuls quelques pourcents produisent encore de l’énergie, le sous-équipement apparaît particulièrement marqué. Au lieu de poursuivre la destruction de ces sites au nom d’une lecture univoque de la continuité écologique, il serait plus rationnel de leur redonner leur vocation énergétique première, compatible avec les exigences de franchissabilité piscicole. 

Plus largement, l’appel de Quaranta à une meilleure coordination des politiques et programmes de l’Union européenne vaut aussi pour l’action administrative concrète, et en amont pour les choix normatifs de priorité : en France, on observe trop souvent une forme de schizophrénie publique entre des gestionnaires de l’eau peu intéressés par l’hydroélectricité (voire clairement hostiles!) et des acteurs de l’énergie qui cherchent au contraire à l’encourager. Tant que ces logiques de silo persisteront, une partie du potentiel hydraulique existant restera bloquée moins par des limites techniques que par des contradictions normatives et institutionnelles.

18/03/2026

Crise du saumon atlantique et échec de la continuité écologique, réponse à trois chercheurs

Trois chercheurs de l’INRAE ont récemment publié dans The Conversation un article alarmant sur le déclin du saumon atlantique sauvage en France, en défendant l’idée que la restauration de la continuité écologique des cours d’eau — en particulier, la suppression des obstacles à l’écoulement comme les barrages et seuils — devrait constituer la priorité des politiques à mener. Le diagnostic sur la gravité de la situation du saumon en France mérite d’être entendu. En revanche, la manière dont cet article hiérarchise les causes du déclin et les solutions à y apporter nous paraît erronée et incomplète. La littérature scientifique pointe que la phase marine des poissons migrateurs, la qualité de l’eau, les effets du changement climatique, les limites des restaurations morphologiques de rivières et les fonctions multiples des ouvrages hydrauliques ne peuvent être relégués au second plan. En outre, il y a constat d'échec des destructions massives d'ouvragés depuis  20 ans en France, sans retour du saumon dans nos rivières, et même avec chute des effectifs. 


Dans un article récemment publié par The Conversation, E. Prévost, A. Lamarins et M. Buoro, chercheurs de l’INRAE, reviennent sur l’effondrement du saumon atlantique sauvage en France et plaident pour faire de la continuité écologique en rivière la priorité des choix publics, en allant jusqu’à présenter l’effacement des obstacles comme le choix à préconiser. Le sujet est important, car il touche à la fois à la conservation d’une espèce emblématique, à la gestion des cours d’eau, à la représentation des ouvrages hydrauliques et à des politiques publiques déjà très controversées. Nous exposons ici notre désaccord avec la manière dont les trois chercheurs ont présenté cet enjeu. 

Un focus trop rapidement recentré sur la rivière
L’article de The Conversation a raison de rappeler que « les toutes dernières années, en particulier depuis 2024, ont toutefois été marquées par un nouveau fléchissement, vraisemblablement sous l’effet d’une dégradation soudaine des taux de survie de l’espèce dans l’océan Atlantique Nord ». Mais il en tire une conclusion plus discutable lorsqu’il affirme que, « dans un souci d’efficacité à court terme, la priorité est de rétablir la continuité écologique des milieux » et que « l’option la plus pertinente reste la restauration de conditions environnementales plus favorables au saumon en rivière ». 

Les travaux de synthèse disponibles montrent que l’effondrement des stocks de saumon atlantique s’observe aussi dans des rivières modèles sans obstacle, sans pollution majeure et avec une faible pression de pêche, ce qui désigne la phase marine comme un déterminant majeur du déclin récent plutôt que la fragmentation ou la pollution fluviales (Dadswell et al., 2022). Les synthèses consacrées aux menaces pesant sur le saumon atlantique insistent dans le même sens sur les stress marins, les modifications trophiques, les effets climatiques et des mortalités encore imparfaitement comprises en mer (Forseth et al., 2017 ; Gillson et al., 2022). La difficulté d’agir en milieu marin ne suffit pas à faire de la continuité fluviale la priorité causale principale à traiter. A quoi bon appeler à détruire des patrimoines en place si le saumon décline aussi dans des rivières sans obstacles et s'il est de toute façon perturbé dans sa phase océanique? L'argent public de l'eau et de l'écologie est rare et disputé, il n'est pas convaincant de flécher l'investissement vers des options vouées à l'échec.

Les barrages comme problème… mais sans discrimination sur la nature des barrages
La même prudence s’impose lorsque l’article écrit sur le déclin du saumon : « En cause, le développement des activités humaines sur les cours d’eau et, en premier lieu, la construction de barrages, qui font obstacle à ses migrations ». Cette proposition vaut pour le rôle historique des grands ouvrages infranchissables du 19e siècle et surtout du 20e siècle, mais devient plus fragile lorsqu’elle est généralisée au déclin contemporain et à l’ensemble des ouvrages des rivières. 

L’analyse de longues séries françaises des trois dernières décennies ne met en évidence « aucun lien significatif » entre l’évolution des populations de poissons migrateurs et la politique de continuité écologique (Legrand et al., 2020). D’autres travaux montrent bien que la densité et la hauteur des barrières contribuent à la perte des poissons diadromes, mais dans un cadre multifactoriel où l’obstacle n’épuise pas l’explication (Merg et al., 2020). Ce dernier travail rappelle surtout que le saumon restait présent dans la plupart des têtes de bassin au 18e siècle malgré l’existence de très nombreux seuils et petits barrages, alors même que ce sont surtout ces ouvrages modestes qui sont aujourd’hui visés par les politiques de continuité. Un suivi de chercheurs a montré que le saumon franchit des seuils traditionnels de moulin (Newton et al 2017), ce qui est vrai au demeurant pour d'autres espèces ayant moins de capacité de nage et de sut (Ovidio et al 2017). 

Le rôle des barrages existe donc, mais ce sont surtout les grands barrages, pas ceux que traitent en priorité les agences de l'eau, syndicats de bassin, fédérations de pêche. Les aménageurs publics seront d'autant moins tentés d'affiner leurs actions que les chercheurs resteront imprécis dans leurs analyses et préconisations...

La continuité écologique n’améliore pas l'état général de la rivière
Lorsque l’article affirme que « la priorité doit être donnée à la restauration d’une liberté de migration vers l’amont et vers l’aval », il risque de transforme une condition au mieux utile en condition suffisante. Mais c'est très loin d'être le cas : la libre circulation ne garantit pas la survie si les habitats recolonisés demeurent dégradés. En outre, en l'état des pressions sur les basins versants, il peut même y avoir des effets négatifs de meilleures circulations des polluants ou des espèces invasives.

Les analyses territoriales consacrées aux conflits autour du saumon montrent que certains acteurs en sont conscients et jugent illusoire d’attendre un retour significatif du poisson « tant que les eaux demeureront de mauvaise qualité » (Thomas & Germaine, 2018). Sur l’Aulne, les pêcheurs citaient déjà la pollution comme cause principale de dégradation de la pêche avant même la question des obstacles (Le Calvez, 2015). À cela s’ajoutent le réchauffement des eaux, la dégradation thermique des habitats et l’existence de véritables discontinuités chimiques dans les secteurs aval et estuariens, où s’accumulent les polluants et où la qualité de l’eau devient elle-même un facteur limitant pour les migrateurs (Le Pichon et al., 2020). Les modifications hydrologiques et thermiques induites par le changement climatique peuvent en outre désynchroniser la migration des smolts et les conditions favorables en mer, sans que les changements opérés localement en rivière suffisent à corriger ce décalage (Teichert et al., 2020). 

La continuité apparaît donc comme une condition parmi d’autres, non comme une réponse suffisante. L’accès à l’habitat n’équivaut pas à sa qualité. Si les secteurs amont restent affectés par le réchauffement, les pollutions diffuses, le colmatage ou la dégradation des débits, la seule reconnexion ne suffit pas. Cumming (2004) concluait déjà que la modification des volumes d’eau et de la température pouvait constituer une menace plus importante pour les poissons que la perte de connectivité liée à de petits barrages. Des travaux plus récents ont également minimisé l’effet de certaines petites installations hydroélectriques sur les populations piscicoles ou souligné le faible impact de certains petits barrages au regard d’autres facteurs limitants des bassins (Bilotta et al., 2016 ; Cooper et al., 2016). En outre la fragmentation elle-même, bien qu’elle soit ordinairement présentée comme un impact négatif majeur, peut aussi faire obstacle à la propagation d’espèces exotiques envahissantes ou de pathogènes (Dolan et al., 2025 ; Boardman & Foster, 2023). Boulêtreau et al. (2018) ont montré sur la Garonne qu’un prédateur introduit, le silure glane, pouvait exploiter une passe à poissons comme zone de prédation ciblée sur les saumons adultes. La restauration de la circulation peut donc parfois déplacer le problème plutôt que le résoudre, en concentrant localement les individus dans des configurations favorables à la prédation.

Un bilan scientifique de restauration écologique bien plus incertain que ne le suggère l’article
L’article soutient que la politique d’aménagement des obstacles « a montré son efficacité en contribuant à stabiliser la situation de l’espèce jusqu’à très récemment ». Cette formule va au-delà de ce que permet de dire la littérature scientifique. En fait, la restauration de rivière est critiquée par les chercheurs, et depuis longtemps. Cette critique concerne les modifications hydromorphologiques en général. 

Une méta-analyse de Palmer et al. (2010) sur 78 opérations de restauration concluait que seules deux présentaient une amélioration robuste et significative de la biodiversité. En France, Morandi et al. (2014) soulignent la faiblesse scientifique, la part de subjectivité et les résultats incertains de nombreux chantiers, notamment en raison de l’insuffisance des suivis avant et après travaux. Les synthèses générales invitent à davantage de prudence dans l’évaluation des bénéfices réels de la restauration morphologique et de la reconnexion longitudinale (Wohl et al., 2015 ; Tummers, 2016). Une méta-analyse récente de 7000 projets  de restaurations de rivière conclut à une efficacité faible, et cela inclut les opérations de restaurations d'habitat et connectivité (Haase et al 2025). 

Il est donc très excessif de présenter l’efficacité globale de ces politiques comme démontrée. Cette réserve vaut pour les dispositifs de franchissement. L’article reconnaît que leur « efficacité ne soit pas toujours garantie » et qu’elle puisse être « drastiquement réduite » par la succession des aménagements. C’est en effet ce que montrent des travaux disponibles : l’efficacité des passes varie fortement selon le type d’ouvrage, le débit, l’attractivité hydraulique et la configuration de l’ensemble du tronçon. Sur l’Aulne, des suivis par radio-pistage ont montré des taux de franchissement extrêmement faibles vers les zones amont de frai ; ailleurs, Chanseau, Croze et Larinier (1999) ont souligné combien la performance dépendait des dispositifs et des conditions locales. 

Enfin, la suppression d’un ouvrage n’est pas un acte neutre : ses conséquences sur les poissons migrateurs doivent être lues avec ses autres conséquences sur les espèces et les milieux. Or celle-ci sont très loin d'être étudiées systématiquement, en raison notamment de préjugés favorables par principe à a renaturation.  Les arasements et dérasements de seuils modifient le profil d’équilibre de la rivière, l’organisation sédimentaire et les niveaux hydrauliques latéraux. Maaß et Schüttrumpf (2019) ont montré que l’effacement de seuils de moulins pouvait provoquer une incision du lit et un assèchement des zones humides annexes, avec perte nette d’habitats aquatiques et humides. Bravard (2018) a également critiqué l’idée d’un arasement systématique fondé sur la seule continuité sédimentaire, en rappelant la complexité historique et géomorphologique des hydrosystèmes. L’effacement ne consiste donc pas simplement à ôter un obstacle: il reconfigure un système, avec des effets potentiellement positifs ou négatifs.

Des fonctions hydrologiques, chimiques, économiques et patrimoniales sous-estimées
Un autre angle mort du texte tient à la représentation implicite de l’ouvrage hydraulique comme simple nuisance, à l’exception éventuelle de son apport en énergie décarbonée. Cette vision est trop étroite. La littérature montre que les seuils, barrages et retenues peuvent assurer, selon les cas, des fonctions hydrologiques, biogéochimiques, économiques, sociales et patrimoniales qu’une approche centrée sur la seule circulation du saumon tend à minorer.

Sur le plan hydrologique, les barrages et leurs réservoirs participent à la régulation des débits : stockage temporaire en période de hautes eaux, contribution possible à l’écrêtement des crues, soutien des étiages, parfois stabilisation locale des niveaux de nappe en amont (Duarte et al., 2020 ; Koschorreck et al., 2019 ; Brittain, 2003 ; Berthelote, 2013). Sur le plan de la qualité de l’eau, certains ouvrages favorisent des processus d’auto-épuration, de transformation des nutriments, d’épuration des pesticides ou d’oxygénation locale (Donati et al., 2022 ; Brummer et al., 2017 ;  Cisowska & Hutchins, 2016 ; Gaillard et al., 2016 ; Le Cor et al 2021). Ils demeurent en outre des instruments de production et d’approvisionnement, qu’il s’agisse d’hydroélectricité, d’irrigation, d’eau potable ou d’usages industriels (Janssen et al 2020 ; Briones-Hidrovo et al 2021).

Ils s’inscrivent aussi dans des systèmes d’usages et d’attachements collectifs. Les retenues soutiennent des pratiques de loisir, de pêche, de navigation ou d’activités nautiques ; elles contribuent à des paysages d’agrément qui ont acquis une valeur esthétique et culturelle propre (Alp, 2024 ; Barraud, 2009 ; Perrin 2019) ; Janssen et al 2020. Les seuils anciens, notamment de moulins, sont fréquemment perçus comme un patrimoine matériel et symbolique, lié à l’histoire et à l’identité territoriale, ce qui explique la vigueur des oppositions à leur suppression (Barraud, 2009 ; Depoilly & Dufour, 2015 ; Alp, 2024). 

Enfin, les retenues, canaux et zones lentes associées aux ouvrages constituent des milieux artificiels qui peuvent présenter un intérêt écologique réel pour d’autres espèces, notamment certains oiseaux migrateurs, amphibiens, invertébrés (Evans et Davis 2018 ; Wohl & Inamdar, 2025, Sousa et al 2019, 2021). En fait, de nombreux chercheur appellent à prendre en compte ce qui est appelé écosystèmes culturels, écosystème artificiels, anthroposystèmes ou nouveaux écosystèmes (Ballouche et al 2015 ; Clifford et Heffernan 2018 ; Koschorreck et al 2020 ; Zamora-Marin et al 2021 ; Grano 2025). Sans idéaliser ces milieux, il faut donc reconnaître qu’une politique de suppression ne peut être sérieuse qu’à condition d’évaluer comparativement ce qu’elle détruit et ce qu’elle restaure à l’échelle de l’ensemble du bassin.

Une question de gouvernance et de vision de la rivière, non de seule ingénierie écologique
L’article évoque les obstacles économiques et sociaux à la politique d’effacement surtout comme des contraintes de mise en œuvre. La littérature conduit à une lecture plus forte : ces dimensions ne sont pas périphériques, elles font partie du problème lui-même. Thomas et Germaine (2018) montrent que le saumon est devenu un enjeu social et politique débordant largement la seule biologie de la conservation. Drouineau et al. (2018) insistent de leur côté sur le fait que la restauration de continuité pour les poissons diadromes est « bien plus qu’un enjeu écologique » et suppose d’intégrer pleinement les dimensions économiques, sociales et territoriales. Les conflits autour de la petite hydroélectricité, des usages hydrauliques, du paysage ou du patrimoine ne sont donc pas des résistances extérieures à la science, mais des composantes de la décision collective elle-même.

À cela s’ajoute une réserve plus fondamentale sur la vision de la rivière qui sous-tend la politique de continuité. Celle-ci repose souvent, explicitement ou non, sur l’idée d’un état de référence plus naturel, plus libre et moins aménagé, vers lequel il conviendrait de revenir. Or cette représentation est contestée. Dufour et Piégeay (2009) suggère que la vision d'une nature de référence comme « paradis perdu » risque de provoquer des égarements et déceptions des politiques publiques, par rapport à un centrage sur les bénéfices humains de la restauration.  Bouleau et Pont (2014, 2015) ont montré les limites scientifiques et administratives de la notion d’état de référence de la rivière, notamment en phase de changement climatique qui va changer toutes les conditions aux limites des hydrosystèmes deau douce. Lespez et al. (2015) décrivent au contraire les rivières européennes comme des « rivières hybrides », façonnées depuis des millénaires par l’interaction entre dynamiques naturelles et sociétés humaines. Linton et Kreger (2020) soulignent que l'opposition nature-société est une « erreur ontologique » qui, réduisant l'humain a un impact,  néglige les natures vécues et co-construites par les riverains. Dufour (2018) pose dès lors la question décisive : qui fixe les objectifs de restauration, et au nom de quelle définition de la nature souhaitable ? 

Cette discussion n’abolit pas l’enjeu de conservation du saumon, mais elle interdit de présenter l’effacement des ouvrages comme une conclusion mécanique de la science et, plus largement, de considérer que le retour à une forma ancienne de naturalité ou de biodiversité est forcément l'objectif des politiques publiques (in fine, de l'intérêt général).

Conclusion
Le diagnostic d’alerte posé par The Conversation est fondé : le saumon atlantique sauvage est dans une situation critique, et la fermeture de la pêche est cohérente avec la faiblesse extrême des retours en rivière en France. En revanche, la conclusion selon laquelle la priorité devrait être la continuité écologique et selon laquelle l’arasement des ouvrages constituerait la solution de choix n’apparaît pas suffisamment établie. 

Les travaux disponibles montrent que la phase marine est aujourd’hui un déterminant central du déclin récent, que le lien entre politique de continuité et redressement des populations n’est pas démontré de manière simple à l’échelle française, que les résultats des restaurations sont très hétérogènes, que l’effacement des ouvrages peut produire des effets hydrologiques et hydromorphologiques négatifs, que ces ouvrages remplissent aussi diverses fonctions hydrologiques, écologiques, économiques et sociales, qu'ils font partie de la réponse énergétique à l'atténuation du changement climatique, qu'il existe de fortes controverses sociales et politiques sur ces choix publics. 

La continuité écologique doit donc être pensée comme un levier parmi d’autres, à intégrer dans une stratégie plus large tenant compte de la phase océanique, de la qualité de l’eau, de la température, de la prédation, des usages territoriaux et d’une évaluation rigoureuse, au cas par cas, des coûts et bénéfices écologiques, sociaux, économiques.

Pour le moment et d'un point de vue empirique, la politique de restauration de continuité écologique en long initiée en France dans les années 1980 et accélérée à compter des années 2000 n'a produit aucune amélioration pour le saumon atlantique, et pour la plupart des espèces migratrices. On assiste même dans les années 2020 à des niveaux historiquement bas de ces espèces en rivière, malgré des milliers de barrages et seuils détruits, des milliers d'autres aménagés. 

Le citoyen a le droit de connaître ces réalités. Et le débat scientifique a le devoir de les rappeler. 

Références : pour des raisons de place, nous ne listons pas ici toutes les références citées en format usuel de bibliométrie. Elles sont analysées de manière unitaire dans nos pages Science

15/03/2026

Le Bazacle de Toulouse : un moulin à eau à l'origine des sociétés par actions

Au cœur de la ville rose baignée par les eaux de la Garonne se dresse une célébrité de notre patrimoine hydraulique : la chaussée du Bazacle. Si ce site se visite aujourd'hui pour ses installations hydroélectriques et ses passes à poissons, il est le lieu d'une histoire méconnue qui dépasse le cadre de l'ingénierie fluviale. C'est ici, face aux défis techniques et financiers imposés par la maîtrise de l'eau, qu'est née au Moyen Âge une innovation structurelle appelée à faire date : la toute première société par actions au monde. Retour sur cet épisode étonnant de l'histoire des moulins à eau et de l'économie.


Dès l'Antiquité, le site du Bazacle était connu comme un point de passage majeur sur la Garonne, favorisé par la présence d'un haut-fond constitué d'une marne dure et résistante. C'est au niveau de ce seuil naturel, qui provoque un ralentissement opportun du courant, que les hommes ont cherché à exploiter l'énergie cinétique du fleuve. Les tout premiers moulins à eau toulousains sont mentionnés aux alentours de 1071. C'est en 1190, avec l'autorisation expresse du comte Raymond V de Toulouse, qu'est véritablement édifiée la première « chaussée » (ou digue) en travers du lit mineur. 

Initialement, le fleuve était peuplé de moulins dits «flottants» ou pendus à des pontons. Mais pour tirer le meilleur parti de la force motrice de l'eau, les meuniers ont rapidement édifié des moulins «terriens» ou «de pied ferme»  adossés à de puissantes digues en pieux de bois, permettant de canaliser efficacement le flux vers les roues à aubes. À cette époque, la Garonne toulousaine comptait une soixantaine de moulins. Leurs rendements étaient exceptionnels pour l'époque : les installations les plus perfectionnées pouvaient moudre jusqu'à 1 500 kilos de blé par jour et faisaient vivre des dizaines d'ouvriers. Véritable première zone industrielle de la ville, le site a vu s'agglomérer, outre les moulins céréaliers, des moulins pasteliers, des tanneries et des moulins à papier.

Le Bazacle, une gouvernance innovante au Moyen Age
Dompter un fleuve au débit aussi capricieux que la Garonne n'allait pas sans difficultés. La construction, l'entretien régulier et la réparation des chaussées en bois, souvent dévastées par les violentes crues, représentaient un gouffre financier. De plus, les conflits d'usage de l'eau se multipliaient : il fallait financer d'interminables batailles juridiques contre les bateliers, gênés dans leur navigation, ou contre les moulins concurrents, comme ceux de la Daurade, situés en amont. Face à ces coûts exorbitants, les meuniers ne pouvaient plus faire cavalier seul et furent contraints de s'associer.

Le droit coutumier du sud de la France, imprégné de droit romain (qui ignore le droit d'aînesse), permettait la propriété collective d'un bien indivis à travers des structures juridiques appelées «pariages». C'est sur cette base juridique que les propriétaires des moulins du Bazacle ont formalisé leur association. En 1372, ils signent la charte de fondation de la Société des moulins du Bazacle, marquant l'aboutissement d'un long processus de mutualisation. 

La gouvernance mise en place est d'une modernité remarquable. Le capital est divisé en 96 parts, appelées uchaux, qui sont librement cessibles sur le marché selon le principe de l'offre et de la demande. Les propriétaires, nommés pariers, voient leur responsabilité financière strictement limitée à la hauteur de leur apport. Surtout, la structure de direction préfigure nos grands groupes actuels : une assemblée générale annuelle (le Conselh general) approuve les comptes et décide des investissements lourds, tout en élisant un conseil d'administration (la Régence, composée de huit membres), qui nomme lui-même un directeur général (le Régent) désigné pour un an. Fait notable, les salariés de l'entreprise (meuniers, comptables) percevaient collectivement 10 % des bénéfices annuels, instaurant avant l'heure un système de participation aux résultats.

Une révolution économique redécouverte à l'époque moderne
Historiquement, la doxa économique a longtemps attribué l'invention de la société par actions aux grandes compagnies commerciales du XVIIe siècle, telles que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). C'est ignorer la percée conceptuelle réalisée sur les berges de la Garonne près de trois siècles plus tôt. Le succès et la longévité de cette entreprise toulousaine s'expliquent en grande partie par un environnement institutionnel et fiscal très favorable. Contrairement à Paris où les droits de mutation atteignaient 20 % de la valeur du bien, Toulouse – administrée par des marchands bourgeois, les Capitouls – appliquait des taxes symboliques inférieures à 2 %, favorisant ainsi la fluidité et l'attractivité des parts du Bazacle. Cet investissement s'est avéré particulièrement lucratif, offrant un rendement moyen (le dividende) d'environ 5 % par an tout au long de son existence, avec des pics allant de 15 % à 20 % lors des périodes fastes du Moyen Âge.

Ce jalon fondamental de l'histoire du capitalisme serait peut-être resté dans l'oubli sans les travaux fondateurs de l'historien du droit Germain Sicard. Le 17 juin 1952, lors de la soutenance de sa thèse à l'Université de droit de Toulouse, il démontre de façon magistrale, archives à l'appui, que c'est bien la ville rose qui a accouché de la première société par actions moderne. Plus récemment, en 2015, les presses de la prestigieuse université de Yale ont réédité en anglais la thèse de Sicard, consacrant définitivement la portée internationale et pionnière de ce patrimoine industriel français.



Du Moyen Âge à l'époque moderne, bientôt 1000 ans d'exploitation hydraulique
Le modèle économique de la meunerie a perduré jusqu'à la fin du XIXe siècle, période où sa rentabilité a commencé à décliner face aux mutations industrielles. Faisant preuve d'une résilience remarquable, les actionnaires du Bazacle amorcent en 1888-1889 la transformation du site en centrale hydroélectrique. La « Société Toulousaine d'Électricité » est alors créée pour convertir l'énergie hydraulique du fleuve et fournir l'éclairage public de Toulouse. Le dynamisme de la firme lui vaudra même une introduction à la Bourse de Paris en 1910, avant que son histoire en tant qu'entité privée ne s'achève par sa nationalisation et son intégration au sein d'EDF en 1946.

Aujourd'hui, l'ouvrage est toujours en pleine exploitation. La chaussée du Bazacle se déploie sur une longueur de crête de 270 mètres, offrant une chute brute de 4,5 mètres et alimentant des turbines générant de l'électricité renouvelable. Le site est également devenu un modèle de continuité écologique fluviale. Afin de restaurer les axes migratoires de la faune aquatique (saumons, grandes aloses, anguilles, lamproies), EDF a aménagé plusieurs dispositifs de franchissement performants : une passe à ralentisseurs de fond (rénovée en 1989) ainsi qu'une imposante passe à bassins successifs et fentes verticales longue de 67 mètres. En parallèle de sa mission de production, l'Espace EDF Bazacle s'est réinventé en un vaste lieu culturel et pédagogique ouvert au public, mêlant découverte du patrimoine industriel, expositions artistiques et sensibilisation à la préservation de la biodiversité du fleuve.

Conclusion
Sur la chaussée du Bazacle se croisent l'audace de l'ingénierie hydraulique et le génie de l'organisation économique. En cherchant à dompter la puissance de l'eau, les meuniers toulousains du Moyen Âge ont jeté les bases du capitalisme moderne par la création de la première société par actions. Toujours en activité, produisant une énergie décarbonée et respectueux de la vie fluviale grâce à ses passes à poissons, le Bazacle reste un exemple éloquent de la façon dont le patrimoine de l'eau sait se réinventer à travers les siècles pour répondre aux nouveaux défis de son époque.

Référence : Sicard, G. (1953). Aux origines des sociétés anonymes. Les moulins de Toulouse au Moyen Age. Armand Colin. (Réédition anglaise : Yale University Press, 2015).

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