23/02/2026

Petits barrages en climat méditerranéen, des solutions locales d’adaptation à la crise de l'eau ? (Yassin et al 2026)

Dans les régions méditerranéennes et semi-arides soumises à une variabilité hydro-climatique marquée et à l’intensification des sécheresses, les petits barrages sont de plus en plus mobilisés comme infrastructures décentralisées de stockage et de régulation de l’eau. À partir d’une revue structurée de la littérature internationale, une équipe de chercheurs proposent une synthèse des bénéfices et des limites de ces ouvrages. Ils soulignent leur caractère profondément contextuel, pointant les enjeux hydrologiques, écologiques et institutionnels qui conditionnent leur durabilité.


L’article s’inscrit dans un contexte de raréfaction croissante de la ressource en eau en climat méditerranéen (classes Csa et Csb de Köppen-Geiger), marqué par des étés chauds et secs, des hivers courts et pluvieux, une forte variabilité interannuelle et une sensibilité accrue au changement climatique. Ces territoires – Europe du Sud, Afrique du Nord, Proche-Orient, Californie, sud-ouest australien, Chili, Éthiopie – subissent simultanément une pression démographique et agricole, une surexploitation des nappes et une dégradation des écosystèmes fluviaux.

Face aux coûts sociaux et écologiques historiquement associés aux grands barrages, les petits barrages (généralement < 15 m de hauteur) sont présentés comme une alternative plus flexible, localisée et potentiellement plus acceptable socialement. L’enjeu central examiné par les auteurs est donc le suivant : dans quelle mesure ces infrastructures, souvent perçues comme « douces » et décentralisées, constituent-elles une solution durable d’adaptation au stress hydrique, et à quelles conditions leurs effets hydrologiques et écologiques demeurent-ils compatibles avec la résilience des bassins versants ?

Les auteurs adoptent une démarche systématique en plusieurs étapes. À partir de bases de données internationales (Web of Science, Scopus, Google Scholar), 3454 publications relatives aux petits barrages en climat méditerranéen ou semi-aride ont été identifiées. Après filtrage thématique et méthodologique, 28 études de cas empiriquement riches ont été sélectionnées pour analyse comparative. 

L’examen porte sur neuf pays (États-Unis, Australie, Éthiopie, Irak, Kenya, Grèce, Maroc, Espagne, Tunisie) et couvre quatre grands registres analytiques :
- les effets hydrologiques – recharge des nappes, régulation saisonnière des écoulements, atténuation des crues, pertes par évaporation, modifications des hydrogrammes, impacts cumulés sur les débits d’aval;
- les dynamiques sédimentaires – piégeage, envasement, altération du transit solide, réduction de la capacité de stockage, effets morphologiques en aval (incision, simplification des habitats);
- les impacts écologiques – fragmentation longitudinale, effets sur les communautés piscicoles et benthiques, modification des régimes thermiques et biogéochimiques, potentiel de restauration après arasement;
- les dimensions socio-institutionnelles – participation des communautés, inégalités d’accès à l’eau, gouvernance polycentrique ou fragmentée, durabilité de la maintenance, justice environnementale.

L’analyse bibliométrique met également en évidence le caractère fortement interdisciplinaire du champ (hydrologie, géomorphologie, écologie aquatique, sciences de l’environnement, gouvernance), ainsi que des réseaux de collaboration régionaux denses dans l’espace méditerranéen.

Sur le plan des bénéfices, les petits barrages peuvent, lorsqu’ils sont stratégiquement implantés et correctement entretenus, fournir un éventail d’avantages significatifs :
– stockage de l’eau pour l’irrigation et l’usage domestique en saison sèche ;
– recharge des aquifères ;
– réduction locale du ruissellement et de l’érosion ;
– atténuation partielle des crues ;
– création d’habitats artificiels pouvant, dans certains contextes, soutenir une biodiversité non négligeable ;
– renforcement de la résilience locale face aux sécheresses.

Cependant, ces effets positifs sont fortement dépendants des conditions géomorphologiques, climatiques et institutionnelles. Les limites identifiées sont elles aussi substantielles :
– envasement rapide dans les bassins versants érodés – plusieurs études montrent des pertes de capacité pouvant dépasser 50 % en moins de quinze ans;
– pertes par évaporation –  élevées en climat chaud et sec (20 à 60 % des volumes stockés annuellement dans certains contextes);
– réduction cumulative des débits aval – dans les bassins à forte densité d’ouvrages, des diminutions de l’ordre de 20 à 30 % des écoulements en saison sèche ont été observées;
– fragmentation des habitats et altération des régimes sédimentaires – effets sur la morphologie fluviale et la résilience écologique;
– risques d’inégalités sociales – captation des bénéfices par les usagers amont, externalisation des coûts vers l’aval.

Le caractère cumulatif des impacts est souligné : à l’échelle du bassin, la prolifération non coordonnée de barrages peut modifier en profondeur le régime hydrologique et la connectivité écologique. L’article observe également que l’efficacité en matière de contrôle des crues reste limitée : les réductions de débit de pointe sont généralement modestes (quelques pourcents), sauf lorsque des réseaux d’ouvrages fonctionnent de manière coordonnée.

Les auteurs identifient plusieurs axes prioritaires de réflexion.

D’abord, un besoin de recherches longitudinales suivant l’évolution des réservoirs sur plusieurs décennies, afin d’évaluer les trajectoires d’envasement, les effets sur les régimes d’écoulement et la dépendance socio-économique des communautés.

Ensuite, une approche multi-échelle intégrant les effets cumulatifs au niveau du bassin versant : modélisation hydrologique couplée aux indicateurs écologiques et aux scénarios climatiques non stationnaires. Sur le plan technique, des pistes d’innovation sont mentionnées, notamment la réduction de l’évaporation (dispositifs flottants), l’intégration systématique de dispositifs de gestion des sédiments en amont, ou encore l’amélioration de la connectivité piscicole par des passes adaptées aux faibles hauteurs d’ouvrage.

Enfin, l’article insiste sur la dimension institutionnelle : les petits barrages doivent être intégrés dans des cadres de gouvernance adaptative, polycentrique et participative, incorporant des objectifs explicites de justice distributive, de maintien des débits environnementaux et de soutenabilité intergénérationnelle. La maximisation du stockage ne peut constituer le seul principe directeur.

Discussion
L’article retient la définition usuelle du « small dam » (ouvrage inférieur à 15 m), mais, dans la pratique hydraulique traditionnelle – notamment en Europe méditerranéenne –, la majorité des ouvrages de rétention relèvent de hauteurs plus modestes. Or il existe une relation entre la hauteur d’un barrage et ses effets écologiques : plus la chute est importante, plus l’interruption de la continuité sédimentaire et piscicole est marquée, plus la capacité de stockage s’accompagne d’une modification substantielle du régime thermique et biogéochimique. À l’inverse, des seuils bas, des micro-rehausses ou des systèmes de dérivation latérale par canaux peuvent produire des effets hydromorphologiques plus diffus, parfois réversibles, et inscrire la régulation de l’eau dans une logique de détournement partiel plutôt que d’interruption frontale du cours d’eau. Cette diversité technique n’est pas pleinement explorée dans l’article, alors qu’elle conditionne fortement l’intensité des impacts. Comme le montrent les auteurs, les études complètes des hydrosystèmes de retenues restent finalement assez rares. 

Ensuite, certaines conclusions  liées au contexte climatique méditerranéen ici étudié – en particulier les pertes par évaporation élevées associées aux étés longs, secs et chauds – ne sont pas généralisables. Si ces pertes peuvent atteindre des proportions significatives dans ces régions, leur ampleur est mécaniquement plus faible dans des contextes tempérés ou océaniques où l’évaporation estivale est moindre, même en situation de déficit hydrique relatif. L’extrapolation des effets négatifs liés à l’évaporation doit donc être prudente : la contrainte est réelle dans les climats chauds à forte insolation, mais n’a pas la même intensité hydrologique partout. D'autres travaux avaient montré que les barrages sont efficaces en atténuation des sécheresses hors climat aride (Wan et al 2017)

En dernier ressort, la question centrale est d’ordre normatif et politique. Une société ne peut poursuivre simultanément des objectifs structurellement contradictoires sans expliciter les arbitrages : viser une renaturation intégrale des cours d’eau, entendue comme effacement des infrastructures et retour à un régime hydro-écologique sans régulation anthropique, est incompatible avec un objectif de stockage diffus, d’écrêtement des crues, de soutien d’étiage et d’alimentation sécurisée des usages humains. Toute intervention modifie un régime écologique ; cela ne signifie pas la disparition des milieux, mais le passage d’un état hydro-écologique à un autre, avec ses propres dynamiques et assemblages biologiques. La question est donc le type de régime que la collectivité souhaite privilégier, en connaissance des bénéfices et des coûts associés. Ce débat relève d’un choix démocratique fondé sur une information transparente, plutôt que d’une solution purement technique.

Référence  : Yassin A et al (2026), Benefits and challenges of small dams in Mediterranean climate region: A Review. Hydrology, 13(1), 10. doi.org/10.3390/hydrology13010010

20/02/2026

Le bon exemple des projets hydrauliques agricoles est à généraliser

Le gouvernement annonce le déblocage des premiers projets hydrauliques agricoles (retenue, irrigation), après un recensement national des dossiers en attente. Treize projets sont relancés immédiatement, tandis que de nouvelles mesures financières et administratives visent à accélérer l’irrigation et l’adaptation de l’agriculture au changement climatique. Un exemple à généraliser sur les autres blocages de l'hydraulique en France – moulins, étangs, canaux, centrales hydro-électriques – qui sont confrontés au même phénomène de complexité administrative, insécurité juridique, charge financière exorbitante.

À l’issue d’une réunion interministérielle placée sous l’égide du Premier ministre, le gouvernement annonce le déblocage des premiers projets hydrauliques agricoles, visant à soutenir les agriculteurs dans leurs projets d’irrigation et de gestion de l’eau.

Constat de blocage et changement de mentalité de l'administration
Face à un grand nombre de projets de retenues d’eau incomplets ou bloqués, l’exécutif a défini un plan d’action pour accélérer leur réalisation et moderniser leur suivi. Ce plan repose sur trois axes : recenser tous les projets en cours sur le territoire, débloquer immédiatement une partie de ceux en instruction, et instaurer une méthode de suivi plus efficace.


Le recensement a mis en lumière 35 projets en instruction, 82 en contentieux et près de 390 projets incomplets non déposés par les agriculteurs, souvent en raison de difficultés financières ou administratives. Dans ce contexte, 13 projets hydrauliques — soit un tiers des dossiers en instruction — ont été débloqués immédiatement et se déploieront dans différentes régions françaises.

Pour faciliter la création de retenues d’eau, le gouvernement a annoncé plusieurs mesures : une démarche proactive des préfets pour accompagner les porteurs de projet, des simplifications réglementaires, le triplement du fonds hydraulique de l’État à 60 millions d’euros par an pour soutenir les investissements et études, et la création de cellules hydrauliques régionales pilotées par les services de l’État.

Un suivi trimestriel des projets par les préfets de région permettra d’ajuster l’accompagnement et de planifier de nouveaux déblocages dans les mois à venir. L’ensemble de ces actions s’inscrit dans une stratégie plus large de préservation et d’adaptation des ressources en eau face au changement climatique, tout en garantissant un accès sécurisé à l’eau pour les usages agricoles et humains.

Faire école sur les autres enjeux de l'hydraulique
Cet exemple de simplification et d’accélération doit désormais faire école. La conversion de l’administration à une logique réellement hydraulique — c’est-à-dire orientée vers la gestion concrète des écoulements, le stockage, l’entretien et la régulation — devrait s’appliquer aux nombreux cas aujourd’hui bloqués par une complexité excessive. 

Les propriétaires de moulins, d’étangs et de plans d’eau se heurtent à des procédures longues et incertaines, qu’il s’agisse de la continuité écologique ou de la reconnaissance de droits d’eau. Les porteurs de projets de petites centrales hydroélectriques affrontent des années d’instruction, avec une insécurité juridique permanente qui décourage l’investissement. Quant à l’entretien ordinaire du patrimoine hydraulique — fossés, canaux, biefs, rivières — il implique trop souvent des démarches administratives plus longues que les travaux eux-mêmes. 

Si l’État peut débloquer des projets agricoles en quelques semaines, il doit pouvoir appliquer la même méthode pragmatique et proportionnée à l’ensemble du tissu hydraulique français.

15/02/2026

Pollutions, zones humides et paradoxes du méthane (Ciais et al 2026)

Après plusieurs années de hausse modérée, la concentration de méthane dans l’atmosphère a connu une accélération brutale à partir de 2019, atteignant des niveaux inédits avant de ralentir à nouveau en 2023. Un article publié dans Science propose une explication détaillée de cette séquence, en mobilisant des observations atmosphériques, satellitaires et des modèles globaux. Alors que les politiques publiques visant à réduire les pollutions atmosphériques et à restaurer les zones humides sont généralement conçues comme des leviers aussi favorables au climat, elles peuvent avoir un effet paradoxal de renforcement de l'effet de serre. 


L’étude est menée par une équipe internationale coordonnée par Philippe Ciais (Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, CEA–CNRS–Université Paris-Saclay), associant plus de trente chercheurs spécialisés en chimie atmosphérique, sciences du climat, modélisation et observation satellitaire.

L’objet de la recherche est d’identifier les causes de la forte accélération du taux de croissance du méthane atmosphérique observée entre 2019 et 2021, puis de son ralentissement progressif jusqu’en 2023. Les auteurs cherchent à départager le rôle des émissions de méthane et celui de ses mécanismes de destruction dans l’atmosphère.

Les résultats montrent que la dynamique récente du méthane est principalement expliquée par une modification temporaire de la chimie atmosphérique, combinée à des variations climatiques affectant les émissions naturelles.

Entre 2019 et 2020, le taux de croissance du méthane est passé à un maximum de 16,2 parties par milliard par an (ppb/an), avant de retomber à 8,6 ppb/an en 2023. Sur la période 2019–2023, la concentration atmosphérique totale a augmenté d’environ 55 ppb, pour atteindre 1 921 ppb en 2023.


Les auteurs estiment qu’environ 80 à 83 % des variations interannuelles du taux de croissance du méthane s’expliquent par une baisse temporaire de la concentration des radicaux hydroxyles (OH) en 2020–2021. Ces radicaux constituent le principal mécanisme de destruction du méthane dans l’atmosphère. Leur diminution est liée à la chute des émissions de polluants atmosphériques (notamment NOₓ et monoxyde de carbone) durant les confinements associés à la pandémie de Covid-19, ce qui a affaibli la capacité de « nettoyage » chimique de l’atmosphère.

À cette diminution du puits atmosphérique s’ajoute une hausse des émissions de méthane d’origine microbienne. Les modèles d’inversion estiment une augmentation globale des émissions d’environ +22 téragrammes (Tg) de méthane par an entre 2019 et 2020. Cette hausse est principalement attribuée aux zones humides et aux eaux continentales, en lien avec des conditions climatiques exceptionnellement humides lors de l’épisode prolongé de La Niña entre 2020 et 2023.

Les augmentations d’émissions les plus marquées sont observées dans les zones humides tropicales d’Afrique et d’Asie du Sud-Est, ainsi que dans certaines régions arctiques. À l’inverse, les zones humides d’Amérique du Sud connaissent une baisse nette des émissions en 2023, concomitante à une sécheresse liée à un épisode El Niño.

L’analyse isotopique du méthane atmosphérique (δ¹³C-CH₄) confirme que ces variations sont dominées par des sources microbiennes (zones humides, agriculture, eaux continentales), tandis que les contributions des combustibles fossiles et des feux de biomasse apparaissent secondaires et insuffisantes pour expliquer la dynamique observée.

Enfin, l’étude met en évidence un décalage important entre les estimations issues des inventaires « bottom-up » et les résultats des modèles d’inversion atmosphérique, en particulier concernant l’ampleur et la variabilité des émissions des écosystèmes inondés.

La forte hausse du méthane au début des années 2020 résulte d’une combinaison de facteurs : une réduction temporaire de la capacité oxydante de l’atmosphère liée aux changements d’émissions polluantes pendant la pandémie, et une augmentation climatique des émissions naturelles de méthane, principalement issues des zones humides. Le ralentissement observé à partir de 2023 correspond à la fois à la restauration des concentrations de radicaux hydroxyles et à des conditions climatiques moins favorables aux émissions microbiennes. Ces résultats soulignent l’importance de mieux intégrer la chimie atmosphérique, la variabilité climatique et le fonctionnement des écosystèmes inondés dans les politiques de suivi et de réduction du méthane, ainsi que les limites actuelles des modèles d’émissions utilisés à l’échelle mondiale.

Référence : Ciais P et al (2026), Why methane surged in the atmosphere during the early 2020s, Science, 391,  6785. DOI: 10.1126/science.adx8262 

08/02/2026

Un nouveau guide technique pour les chantiers en cours d'eau

Fruit d'une collaboration entre l'Office français de la biodiversité (OFB) et le Cerema, un guide paru fin 2025 est un outil opérationnel indispensable pour tous les acteurs de l'aménagement hydraulique. Conçu comme un complément au guide de 2018 sur la gestion des sédiments, il recense les bonnes pratiques environnementales permettant d'anticiper et de réduire les impacts des chantiers réalisés directement dans le lit et sur les berges des cours d'eau. Une lecture utile pour les propriétaires d'ouvrages hydrauliques, appelés à intervenir sur leurs ouvrages, leurs biefs ou leurs berges.

Image extraite du guide,
exemples de batardeaux pour mettre à sec une zone de chantier. 

Intervenir dans un milieu aquatique est une opération complexe qui expose des écosystèmes fragiles à des risques importants de dégradation, qu'il s'agisse de perturbations hydromorphologiques, de pollutions accidentelles ou de destruction d'habitats protégés. Pour répondre aux exigences réglementaires croissantes et appliquer concrètement la séquence « Éviter, Réduire, Compenser » (ERC) en phase de réalisation, ce guide propose une méthodologie progressive et pragmatique. 

Loin de se cantonner à un rappel théorique du cadre législatif ou du fonctionnement des rivières, l'ouvrage offre un  catalogue de solutions techniques éprouvées pour sécuriser chaque étape du chantier. De l'organisation générale (phasage, anticipation) à la mise en œuvre de mesures de sauvegarde de la biodiversité (pêches de sauvetage, gestion des espèces invasives), il détaille à travers 18 fiches techniques illustrées les procédés de dérivation, de batardage ou de franchissement provisoire, transformant ainsi la contrainte environnementale en un levier de qualité des travaux.

Les principes généraux des travaux en cours d'eau
Tout chantier intervenant dans le lit mineur ou sur les berges doit respecter une logique de moindre impact environnemental, en appliquant la séquence « Éviter, Réduire, Compenser » (ERC). 

Les principes fondamentaux sont les suivants :

1. Travailler à sec et isoler le chantier C'est la règle d'or. On n'intervient pas directement dans l'eau pour les travaux de génie civil (maçonnerie, terrassement). Il faut isoler la zone de travail de l'écoulement (par batardeau) et assécher l'emprise pour limiter la pollution et les matières en suspension (MES).

2. Maintenir la continuité écologique et hydraulique Même pendant la phase travaux, l'eau doit continuer à s'écouler vers l'aval pour alimenter les écosystèmes. Il ne faut jamais assécher un tronçon complet sans dérivation (pompage, busage ou canal provisoire). De même, la circulation des sédiments et de la faune doit être maintenue ou rétablie rapidement.

3. Respecter le calendrier biologique et hydrologique L'organisation temporelle est cruciale :
• Hydrologie : Privilégier les périodes de basses eaux (étiage) pour limiter les risques de crues et faciliter la gestion des débits.
• Biologie : Éviter impérativement les périodes de reproduction des poissons (frayères) et des autres espèces (amphibiens, oiseaux). Par exemple, pour les salmonidés (truites), les travaux dans le lit sont déconseillés de novembre à mars.
4. Préserver l'existant (lit et berges) On ne dérange ou détruit que le strict nécessaire. Il faut conserver la végétation rivulaire (ripisylve) qui tient les berges et fait de l'ombre, et ne pas modifier la granulométrie du fond du lit (ne pas curer systématiquement).

Les points de vigilance sur la pollution
La phase de chantier constitue, pour les cours d’eau et les milieux aquatiques, un moment de vulnérabilité élevé. Le guide de l’OFB insiste sur le fait que la majorité des atteintes constatées ne provient pas tant des travaux eux-mêmes que d’une mauvaise maîtrise de certains risques techniques pourtant bien identifiés. Plusieurs points de vigilance doivent donc faire l’objet d’une attention constante.

Le premier concerne la production et la dispersion des matières en suspension (MES). Il s’agit de l’impact le plus fréquent et l’un des plus dommageables pour les milieux aquatiques. Une augmentation de la turbidité peut entraîner le colmatage des branchies des poissons, l’asphyxie des frayères, la perturbation de la photosynthèse et, plus largement, une dégradation de la qualité biologique du cours d’eau en aval. Le guide souligne que les MES peuvent provenir aussi bien du terrassement que du pompage ou du rejet des eaux de chantier. La mise en place effective de dispositifs adaptés (rideaux de turbidité, barrières à sédiments) est donc indispensable, tout comme le traitement systématique des eaux pompées par décantation ou infiltration, sans rejet direct dans le cours d’eau.

Un second point de vigilance majeur concerne les pollutions accidentelles ou chroniques d’origine physico-chimique. Les hydrocarbures liés à l’utilisation des engins constituent une source de risque permanente : ravitaillement, stationnement et maintenance doivent être réalisés à distance du milieu aquatique, sur des zones étanches, avec des moyens d’intervention disponibles en cas de fuite. Les pollutions liées au béton et au ciment font l’objet d’une alerte particulière dans le guide : les eaux de lavage, laitances et rejets alcalins présentent une toxicité aiguë pour la faune aquatique et peuvent entraîner des mortalités rapides si elles atteignent le milieu.

Le guide attire également l’attention sur les risques liés à une mauvaise gestion hydraulique du chantier. Une dérivation mal dimensionnée, un pompage inadapté ou un défaut d’anticipation hydrologique peuvent provoquer des assèchements temporaires, des variations brutales de débit ou, à l’inverse, une remise en eau incontrôlée en cas de crue. Ces dysfonctionnements peuvent affecter directement la faune aquatique, déstabiliser les berges et aggraver les impacts initialement prévus.

Enfin, la phase chantier doit intégrer une vigilance particulière à l’égard de la faune et de la flore présentes sur site. Le guide rappelle que la découverte d’espèces protégées ou d’espèces exotiques envahissantes n’est pas exceptionnelle lors des travaux. L’absence d’anticipation ou de procédure claire peut conduire à des impacts irréversibles ou à des situations de non-conformité réglementaire. Le balisage environnemental, les mesures de sauvegarde, ainsi que l’adaptation immédiate du chantier en cas de découverte imprévue, constituent donc des éléments centraux de la bonne conduite des travaux.

Ainsi, la maîtrise de ces points de vigilance repose moins sur des solutions complexes que sur une organisation rigoureuse du chantier, une anticipation fine des risques et une mise en œuvre effective des bonnes pratiques, adaptées aux spécificités locales du cours d’eau et aux enjeux identifiés en amont

Entretenir et restaurer le patrimoine hydraulique : les bonnes pratiques de chantier
La pérennité des ouvrages hydrauliques (moulins, forges, canaux, douves, étangs, plans d'eau) repose sur un entretien régulier. Lorsqu'il s'agit de réparer un seuil, de changer une vanne ou de curer un bief, l'objectif est de concilier la durabilité du bâti avec la protection temporaire du milieu aquatique durant le chantier. Voici les mesures techniques concrètes pour transformer une phase de travaux en une opération respectueuse du vivant.

1. Préparer le chantier : la bonne période et la bonne méthode
Tout chantier en rivière commence par une anticipation rigoureuse. La première règle d'or est le respect du calendrier biologique. Il est impératif de proscrire les interventions lourdes durant les périodes de reproduction de la faune (généralement de mars à août pour les oiseaux et les poissons, et dès l'automne pour les truites en 1ère catégorie). La période privilégiée se situe souvent en début d'automne (septembre-octobre), lorsque les niveaux d'eau sont bas (étiage) et la faune moins vulnérable.
Avant de démarrer, il est essentiel de vérifier le statut administratif des travaux (déclaration ou autorisation IOTA) et de définir les zones sensibles à éviter (frayères, berges instables).

2. Réparer le seuil : travailler au sec pour protéger la rivière
La réparation d'un barrage de moulin (maçonnerie, vannage) ne doit jamais se faire "les pieds dans l'eau". La bonne pratique consiste à isoler la zone de travail pour opérer à sec.
Le confinement par batardeaux : On installe des barrages temporaires (sacs de sable, big-bags, palplanches) à l'amont et à l'aval de la zone à réparer. Cela permet de travailler proprement, sans que le ciment ou les gravats ne partent dans le courant.
La pêche de sauvegarde : Avant d'assécher la zone isolée entre les batardeaux, une pêche électrique de sauvetage est indispensable. Elle permet de capturer les poissons et écrevisses piégés pour les relâcher en sécurité à l'amont, évitant ainsi toute mortalité.
La gestion des eaux troubles : L'eau pompée dans la zone de chantier est souvent chargée de boue. Elle ne doit pas être rejetée directement dans la rivière, mais filtrée via un bassin de décantation ou infiltrée sur une zone enherbée à distance de la berge.
3. Entretenir le bief et les berges : une gestion douce
Le bief (canal d'amenée ou de fuite) est souvent un habitat riche qu'il faut entretenir avec discernement.
Gestion des sédiments (curage) : L'accumulation de vase est naturelle mais peut gêner le fonctionnement. L'extraction mécanique (curage) doit se faire depuis la berge, sans que la pelle ne descende dans l'eau. Il est crucial d'utiliser des rideaux de turbidité (barrières flottantes) pour empêcher le nuage de boue de se propager et d'asphyxier la faune en aval. Les sédiments extraits, s'ils ne sont pas pollués, doivent être stockés à distance du cours d'eau pour éviter leur retour par ruissellement.
Entretien de la végétation (ripisylve) : Sur les berges du bief, l'entretien doit être sélectif. L'abattage doit se faire manuellement (tronçonneuse) plutôt qu'à la pelle mécanique pour ne pas déstructurer la berge. Une règle essentielle est de conserver les souches des arbres coupés : leurs racines maintiennent la terre et offrent des caches aux poissons (caves sous berges).
Lutte contre les invasives : Le chantier est le moment idéal pour identifier et traiter les plantes exotiques envahissantes (renouée du Japon, jussie) en évitant absolument de disperser leurs fragments dans l'eau lors des travaux.
En résumé : entretenir ou réparer les éléments d'un patrimoine hydraulique n'est pas une agression contre la rivière si l'on applique ces techniques correctes. C'est au contraire l'occasion de maintenir un patrimoine fonctionnel sans impact durable sur la biodiversité.

Référence  : Georges N., Billy de V., Schwab T., Rivaud P., Corbet T., Moulin N., Miramont T (2025), Travaux en cours d’eau. Bonnes pratiques en phase chantier, Office français de la biodiversité, Méthodes et techniques, 210 pages. 

31/01/2026

Déclin des poissons grands migrateurs et échec de la politique de continuité écoloqique

À partir des indicateurs nationaux élaborés dans le cadre du Plan National de Gestion des Poissons Migrateurs Amphihalins (PNMA), les données les plus récentes mettent en évidence un déclin marqué et généralisé des principales espèces de poissons grands migrateurs suivies en France. Malgré plus de vingt ans de politiques de restauration de la continuité écologique, les niveaux de population observés demeurent très largement inférieurs aux références historiques, sans signal clair de reconstitution durable à l’échelle nationale. Une révision des choix publics s'impose. 

Les constats présentés ici s’appuient sur les nouveaux indicateurs nationaux sur les poissons grands migrateurs élaborés dans le cadre du Plan National de Gestion des Poissons Migrateurs Amphihalins (PNMA), piloté par Office Français de la Biodiversité pour le compte des ministères chargés de la Transition écologique et de l’Agriculture et de l’Alimentation.

Ces indicateurs relèvent de l’orientation S-O2 « Suivis, évaluation et perspectives » du PNMA et visent à centraliser, à l’échelle nationale, les données de suivi des populations afin de produire, lorsque cela est pertinent, des indicateurs d’état des espèces et des principales pressions qui s’exercent sur elles.

Ils sont issus du programme IndiNAT, conduit collectivement par les sept Associations Migrateurs de France à l’échelle des grands bassins hydrographiques. Les travaux ont été accompagnés par un comité de suivi réunissant notamment l’INRAE, la Fédération Nationale pour la Pêche en France, le Muséum national d’Histoire naturelle, ainsi que des représentants de la pêche professionnelle maritime et en eau douce.

Déclin généralisé des migrateurs
Les dernières données nationales disponibles (2024) montrent une situation de déclin généralisé des grands migrateurs amphihalins suivis en France (saumon atlantique, grande alose, alose feinte, lamproie marine), malgré plus de deux décennies de politiques publiques visant à restaurer la continuité écologique des cours d’eau.

Saumon atlantique

Alose feinte

Grande alose

Lamproie marine


Pour l’ensemble des espèces considérées, les effectifs de géniteurs potentiels ou les indices de reproduction se situent très en-deçà des niveaux historiques de référence. En 2024, ces indicateurs représentent entre 3 % et 32 % du maximum connu selon les espèces, plaçant systématiquement les populations dans les classes « très éloigné » à « extrêmement éloigné » du maximum observé.

La dynamique temporelle confirme ce constat.

Les tendances sur dix ans sont majoritairement stables à décroissantes, avec une forte proportion de stations ou de bassins en diminution sur les cinq dernières années.

Aucun signal robuste de reconstitution durable des populations n’apparaît à l’échelle nationale, y compris pour les espèces ayant fait l’objet d’efforts anciens et continus de gestion.

Echec de a continuité écologique par suppression d'obstacles
Ce diagnostic s’observe malgré la mise en œuvre prolongée de politiques centrées sur la suppression ou l’aménagement des obstacles transversaux (seuils, barrages), conduites depuis environ vingt ans dans le cadre de la restauration de la continuité écologique. L’évolution des indicateurs ne met pas en évidence, à ce stade, de retournement de tendance positif généralisé pouvant être directement associé à ces actions, à l’échelle nationale.

Enfin, l’homogénéité du constat entre espèces aux écologies et cycles biologiques différents suggère que le déclin observé ne peut être attribué à un facteur unique, mais résulte vraisemblablement d’un ensemble de pressions cumulées agissant à différentes étapes du cycle de vie (milieux continentaux, estuaires, milieu marin), dont la continuité longitudinale des cours d’eau n’est qu’un élément parmi d’autres. Et probablement un élément marginal vu l'absence de résultat quand des milliers de seuils et barrages ont déjà été détruits, sans effet manifeste de cette ouverture d'habitat. 

A lire sur le même thème