26/07/2026

Face aux incendies et aux sécheresses, l’environnement doit être géré et non laissé à lui-même

Canicules, sécheresses et incendies imposent de changer de doctrine. La renaturation ne peut plus être l’horizon directeur des politiques écologiques : il faut désormais gérer activement les milieux, sécuriser les ressources, entretenir les ouvrages et construire des modèles économiques capables de financer cette adaptation.


Sur la plage de Moutchic, à Lacanau, dans le sud-ouest de la France, le 24 juillet 2026. © AFP - Maximilien LAMY

L’été 2026 confirme brutalement le changement de régime hydroclimatique de la France. Face à des sécheresses, des canicules et des incendies plus intenses, la politique environnementale ne peut plus se limiter à réduire les interventions humaines et à laisser les milieux retrouver une supposée naturalité. Elle doit désormais organiser leur gestion active, préventive et adaptative.

La France vient de connaître une succession d’épisodes climatiques exceptionnels. Du 17 au 30 juin 2026, une canicule précoce, durable et d’une intensité jamais observée a touché le pays. Les 24 et 25 juin, la température moyenne nationale sur vingt-quatre heures a atteint pour la première fois 30 °C, dépassant les journées les plus chaudes d’août 2003. Plus de 40 % du territoire a connu au moins une température supérieure à 40 °C.

Ces chaleurs ont rapidement aggravé une sécheresse déjà installée. Au 22 juillet, l’humidité moyenne des sols atteignait un niveau inédit si tôt dans l’été, inférieur à ceux observés aux mêmes dates en 1976, 2022 et 2025. Les sols étaient exceptionnellement secs du Sud-Ouest au Nord-Est, en passant par la Normandie et l’Île-de-France.

La sécheresse n’est pas seulement superficielle. À la mi-juillet, 94 % des nappes phréatiques suivies étaient en baisse et 60 % se situaient sous leurs normales mensuelles. Dans les cours d’eau, la situation était encore plus inquiétante : près d’un tiers des stations affichaient des débits inférieurs aux minima observés à la même période durant les vingt dernières années, tandis qu’un quart des petits cours d’eau étaient déjà à sec. Au 24 juillet, les 99 départements métropolitains étaient concernés par des mesures de restriction de l’eau, dont 59 placés en situation de crise.

Quand le pays brûle, personne ne réclame moins de moyens techniques
La conséquence est désormais visible : la végétation desséchée devient un combustible. Au 24 juillet, près de 98 000 hectares avaient déjà brûlé en France depuis le début de l’année. Pour combattre les incendies, l’État mobilise douze Canadair, huit Dash, des Air Tractor, des hélicoptères bombardiers d’eau, des milliers de véhicules spécialisés et des infrastructures de ravitaillement réparties sur le territoire.

Personne ne propose alors de laisser la nature suivre son cours. Tout le monde réclame, à juste titre, davantage de moyens humains, de surveillance, de matériel, de pistes d’accès, de points d’eau et de capacités d’intervention rapide.

Car une forêt ne se défend pas seule contre le feu. La prévention repose sur le débroussaillement, l’entretien de pistes accessibles aux pompiers, la création de coupures de combustible, la surveillance des massifs et la disponibilité de réserves d’eau. Les services chargés de la défense des forêts contre l’incendie entretiennent précisément toute l’année les pistes, les points d’eau et les balisages nécessaires aux secours. L’Office national des forêts considère d’ailleurs le débroussaillement comme la mesure la plus efficace pour réduire l’impact des incendies.

Une forêt abandonnée à elle-même n’est donc pas nécessairement une forêt plus sûre ni même, après le passage d’un incendie extrême, une forêt plus riche en biodiversité. Dans un territoire habité, traversé par des routes, des villages et des réseaux, la non-intervention constitue elle aussi un choix de gestion — parfois le plus dangereux.

Pour l’eau aussi, il faut prévoir, stocker et répartir
Le même raisonnement doit être appliqué à l’eau. Lorsque les pluies tombent principalement en automne et en hiver, tandis que les besoins et les risques culminent en été, il faut pouvoir conserver une partie de cette eau. Cela suppose des retenues, des réservoirs, des zones humides gérées, des ouvrages hydrauliques entretenus et des réseaux permettant d’utiliser rapidement la ressource.

Les barrages-réservoirs existants sont déjà mobilisés pour soutenir les débits des cours d’eau pendant l’été. En juillet 2026, leur utilisation a même dû commencer plus tôt que les années précédentes.

Il ne s’agit évidemment pas de construire n’importe quelle retenue, n’importe où et sans examiner ses effets. Chaque projet doit être évalué selon son alimentation, son évaporation, ses impacts écologiques, les besoins du territoire et le maintien d’un débit suffisant en aval. Mais l’erreur inverse consiste à considérer par principe toute retenue, tout seuil ou tout ouvrage comme une atteinte à faire disparaître.

Avant de démolir un plan d’eau ou de mettre hors d’usage un ouvrage hydraulique, il faudrait désormais examiner systématiquement sa fonction possible pour la défense incendie, l’abreuvement, l’irrigation de secours, le soutien d’étiage ou la sécurité civile. Détruire une réserve existante est facile. La remplacer au moment où les flammes approchent l’est beaucoup moins.

La renaturation ne peut plus tenir lieu de doctrine générale
Depuis plusieurs décennies, la restauration et la renaturation sont devenues des orientations centrales des politiques de biodiversité. La stratégie française prévoit d’accélérer la restauration des forêts, des zones humides et des cours d’eau. Le règlement européen sur la restauration de la nature fixe quant à lui un objectif portant sur au moins 20 % des espaces terrestres et marins de l’Union d’ici à 2030, ainsi que sur 25 000 kilomètres de rivières devant retrouver un écoulement plus libre.

Restaurer certains milieux dégradés est utile. Redonner de l’espace à une rivière, réhumidifier une tourbière ou restaurer une zone humide peut contribuer à la biodiversité et parfois à la prévention des risques. Mais la renaturation devient problématique lorsqu’elle se transforme en principe automatique : moins l’être humain intervient, mieux la nature se porterait.

La nature ne poursuit pourtant aucun objectif de sécurité humaine. La sécheresse est naturelle, comme le feu, la crue, l’érosion ou la mortalité massive d’une population animale. Ces phénomènes ne sont pas pour autant souhaitables lorsqu’ils menacent des habitants, des ressources en eau, des cultures ou des infrastructures.

Surtout, il n’existe plus de passé hydrique et climatique stable auquel il suffirait de revenir. Le changement climatique déplace en permanence les températures, l’humidité des sols, les régimes de pluie, les débits et les aires de répartition des espèces. Dans une France plus chaude, Météo-France prévoit un allongement général de la durée des sécheresses des sols et une augmentation des conditions favorables aux incendies.

Passer à une écologie de gestion
La doctrine environnementale doit donc changer de centre de gravité. Son objectif ne peut plus être seulement de réduire l’empreinte humaine ou de reconstituer un état naturel supposé idéal. Elle doit gérer des territoires vivants, habités et surtout soumis à une incertitude croissante.

Cela signifie surveiller, anticiper, entretenir, débroussailler, stocker de l’eau, renforcer les ouvrages utiles, adapter les forêts, préserver des accès pour les secours et organiser des réserves incendie à distance opérationnelle des massifs. Cela signifie également mesurer les résultats réels des décisions, au lieu de juger leur valeur au seul critère de la diminution de l’intervention humaine comme "réduction d'impact".

Cette gestion active de l’environnement suppose également de construire un modèle économique soutenable. L’eau et la forêt concernent en effet une multitude de petits propriétaires privés, de riverains et de communes rurales disposant de moyens limités. Leur demander d’entretenir les ouvrages, de débroussailler, de créer des accès, de gérer les retenues ou de préserver des zones coupe-feu sans aucune ressource associée conduirait soit à l’inaction, soit à une augmentation rapidement insoutenable de la dépense publique. La gestion de l’environnement doit donc être liée, chaque fois que cela est possible, à des usages productifs capables de financer au moins une partie de son coût : pastoralisme et élevage extensif pour entretenir les coupures de combustible, exploitation raisonnée du bois et de la biomasse pour réduire la charge végétale, hydroélectricité pour financer l’entretien d’ouvrages hydrauliques utiles au stockage, à la régulation des débits ou à la défense incendie. Une politique écologique durable ne peut pas seulement imposer des obligations : elle doit rendre économiquement possible le travail d’entretien qu’elle exige.

Changer la hiérarchie des normes dans le code de l'environnement 
La renaturation peut être un outil. Mais elle ne peut plus être l’horizon directeur de la politique écologique.

Face aux sécheresses, aux incendies, mais aussi aux crues futures, passer d’une écologie de la renaturation à une écologie de la gestion ne peut rester un simple slogan. Les échéances nationales de 2027 doivent être l’occasion de proposer une nouvelle loi sur l’eau et l’adaptation hydroclimatique, capable de modifier clairement la hiérarchie des priorités publiques. 

Il faut inscrire dans le code de l’environnement — en particulier dans son article L. 211-1 relatif à la gestion équilibrée et durable de l’eau — que la sécurité civile, l’adaptation climatique, la conservation des réserves, la prévention des sécheresses, des incendies et des inondations, ainsi que la résilience des territoires, doivent prévaloir lorsqu’elles entrent en conflit avec des objectifs de renaturation ou de continuité écologique. Le droit reconnaît déjà la priorité de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l’alimentation en eau potable : il faut désormais en tirer toutes les conséquences concrètes. Cette nouvelle orientation devra ensuite être traduite dans les décrets, les circulaires ministérielles, les SDAGE et les procédures d’autorisation, afin de faire évoluer la doctrine quotidienne des agences de l’eau, de l’OFB et des services instructeurs. 

Changer de politique suppose d’abord de changer les normes qui commandent les décisions : non plus laisser faire l’environnement non humain en supposant que le résultat sera forcément bon, mais apprendre à le gérer intelligemment, préventivement et durablement.

24/07/2026

Étangs des Marots : après dix ans de combat et la fin des recours, l’urgence est désormais d’agir !

La justice a définitivement rejeté les recours contre la remise en eau des étangs des Marots en Châtillonnais. Le financement est prêt. Mais l’arrêté préfectoral expire le 4 août 2026 et l’ONF n’a toujours pas transmis les devis nécessaires au lancement du chantier. Il y a urgence à agir, alors que les risques incendie et les pénuries d’eau deviennent le lot de chaque été dans nos territoires. 


Châtillonnais (Côte-d’Or), juillet 2026. Mis en assec en 2017 pour un entretien qui devait durer un à deux ans, les étangs médiévaux des Marots sont toujours vides. Après près d’une décennie de blocages, le tribunal administratif de Dijon a rejeté, le 17 avril 2026, la dernière requête opposée à leur remise en eau. Tous les obstacles juridiques sont donc levés.

Pourtant, rien ne bouge sur le terrain. L’arrêté préfectoral du 4 août 2023, qui autorise la restauration de l’étang inférieur, arrive à échéance le 4 août 2026. Sa prorogation est désormais urgente. Dans le même temps, l’Office national des forêts (ONF), gestionnaire du site, doit transmettre sans délai les études, le dossier technique et les devis à la Communauté de communes du Pays Châtillonnais, qui s’est engagée à financer les travaux.

La remise en eau répond à plusieurs enjeux complémentaires : préserver un patrimoine hydraulique vieux de huit siècles ; restaurer les digues, le vannage et la qualité des eaux restituées au ruisseau ; maintenir un site paysager et écologique ; et créer une réserve opérationnelle pour la défense contre l’incendie. Cette dernière fonction est d’autant plus importante que les sécheresses, les dépérissements forestiers et l’accumulation de bois mort accroissent le risque de feu, tandis que plusieurs villages voisins disposent de réseaux d’eau insuffisants pour assurer correctement la défense extérieure contre l’incendie urbain.

Le collectif d’habitants, les usagers de la forêt, les associations et les élus locaux demandent donc :
• la prorogation de l’arrêté préfectoral avant le 4 août 2026 ;
• la transmission immédiate par l’ONF du dossier technique, des études et des devis ;
• le lancement effectif des travaux financés par la Communauté de communes.
« Le bon sens, la loi et le soutien populaire ont triomphé. Il appartient désormais à l’ONF et aux services de l’État de concrétiser cette victoire sur le terrain. Chaque semaine de retard supplémentaire expose inutilement le territoire et ses habitants. »

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12/07/2026

Seuils de moulins, climat et poissons : une analyse de trois rivières de la Loire

À partir de données hydrologiques et piscicoles recueillies pendant plusieurs années sur trois petites rivières du département de la Loire, cette étude examine le rôle respectif des seuils, du débit, de l’altitude et du réchauffement de l’eau dans la répartition des peuplements de poissons. Ses résultats invitent à reconsidérer les politiques systématiques d’effacement des ouvrages au profit d’une approche adaptée aux caractéristiques de chaque bassin.


Effacement de seuil en changement climatique : un choix perdant pour l'eau et le vivant.

L’étude de Patrice Cadet (IRD) et de Charles-Henri Eyraud (ENS Lyon) porte sur l’Aix, le Lignon du Forez et la Coise, trois affluents de la Loire fortement marqués par la présence ancienne de seuils de moulins. Elle exploite les données de 17 stations de suivi, réparties des confluences jusqu’aux têtes de bassin, et croise de nombreux paramètres : débits, altitude, pente, température, distance à la source, densité des seuils, nombre d’espèces et biomasses piscicoles.

Les auteurs observent que la composition des peuplements dépend principalement de la quantité d’eau disponible, de l’altitude et de la température. Le nombre d’espèces augmente avec le débit, tandis que les populations de truites se concentrent dans les secteurs d’altitude où l’eau reste plus fraîche. Dans les trois bassins étudiés, la densité des seuils ne paraît pas désorganiser cette répartition générale.

L’étude avance également que les seuils peuvent, dans certaines configurations, contribuer au maintien de volumes d’eau en période sèche et ralentir la progression d’espèces invasives comme le goujon asiatique. Elle conclut que leur effacement ne devrait pas être décidé sur le seul critère de la continuité piscicole, mais à partir d’une analyse locale intégrant le climat, l’hydrologie, les assecs, les espèces présentes et les usages.

Les auteurs soulignent qu’il s’agit d’une micro-analyse portant sur trois bassins en déficit quantitatif : ses conclusions ne sont donc pas directement généralisables et devraient être vérifiées sur d’autres cours d’eau.

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29/06/2026

La destruction des retenues d’eau, symbole d’une écologie dévoyée

Après avoir longtemps sous-estimé l’adaptation aux fortes chaleurs, la France répète la même erreur avec l’eau. Alors que le changement climatique rend chaque réserve plus précieuse, une partie de la politique publique continue de promouvoir l’effacement des retenues, canaux et ouvrages hydrauliques. Cette écologie de l’effacement n’est plus adaptée au réel. En 2027, le changement d'orientation de la politique de l'eau doit être un élément central du débat public et électoral. 


La France vient de traverser une nouvelle canicule. Comme à chaque épisode de forte chaleur, le pays découvre, avec stupeur, que des enfants étudient dans des classes surchauffées, que des malades restent dans des chambres d’hôpital à plus de 30 °C, que des personnels soignants, enseignants ou agents publics travaillent dans des bâtiments inadaptés au nouveau climat.

Ce constat dit quelque chose de profond sur notre retard d’adaptation et sur l'échec de notre action publique. Pendant des années, la climatisation a été traitée comme un tabou, une facilité coupable, une réponse imparfaite qu’il fallait décourager au nom de principes abstraits ou au nom de la recherche d'une solution parfaite. Or le mieux est toujours l'ennemi du bien. Certes, la climatisation consomme de l’énergie, elle doit être bien conçue, sobre, pilotée, alimentée autant que possible par une électricité bas carbone. Mais lorsque les températures atteignent 35 ou 40 °C dans des lieux accueillant des enfants, des personnes âgées ou des malades, la question cesse d’être idéologique : elle devient une évidence sociale et une urgence sanitaire !

Cette erreur de raisonnement se retrouve aujourd’hui, plus gravement encore, dans la politique de l’eau telle qu'elle a évolué après les années 1990.

Depuis une vingtaine d’années, une partie de l’administration française de l’eau a ainsi engagé, soutenu ou financé l’effacement massif d’ouvrages hydrauliques : seuils, chaussées de moulins, petits barrages, retenues, étangs, plans d’eau, parfois même de grands barrages comme ceux de la Sélune. Le tout au nom d’une idée devenue centrale dans les politiques publiques : la "continuité écologique".

Que les ouvrages hydrauliques puissent poser des problèmes, nul ne le nie. Certains gênent la circulation de poissons migrateurs. Certains perturbent le transport sédimentaire. Certains sont abandonnés, mal gérés. Sur ces cas, il faut regarder, diagnostiquer, aménager, équiper, entretenir, parfois restaurer autrement. Hydrauxois n’a jamais défendu l’immobilisme ni l’idée que tout ouvrage serait bon par nature.

Mais ce qui s’est installé en France dépasse largement cette approche raisonnable. La continuité écologique a trop souvent été interprétée comme un idéal d’effacement : moins d’ouvrages, moins de retenues, moins d’interventions humaines, donc une rivière supposée plus "naturelle", qui serait capable de fournir des services écosystémiques sans aucun investissement. Cette vision séduisait certains élus sur le papier. Elle devient dangereuse lorsqu’elle se transforme en programme public appliqué mécaniquement et dogmatiquement, au détriment des autres fonctions de l’eau et en négation des réalités.

Car le climat a changé.

La France n’est plus dans le régime hydrologique du XXe siècle. Les sécheresses deviennent plus probables, plus longues, plus intenses. Les sols se dessèchent plus vite. L’évapotranspiration augmente avec les températures. Les besoins en eau se tendent pour l’agriculture, les jardins, les villes, les milieux naturels eux-mêmes. Les épisodes extrêmes alternent davantage : trop d’eau à certains moments, pas assez à d’autres. Dans ce contexte, la priorité stratégique devrait être évidente : ralentir, stocker, infiltrer, répartir, gérer.

Or, au même moment, la politique publique a trop souvent consisté à faire disparaître ce qui ralentissait et retenait localement l’eau.

On objectera que les petites retenues ne créent pas de l’eau. C’est exact. On dira aussi qu’un plan d’eau peut évaporer davantage qu’un cours d’eau, ou réchauffer localement l’eau. C’est parfois vrai, mais les forêts et zones humides évaporent tout autant voire parfois davantage qu'un étang humain en forte chaleur. Ces remarques ne justifient en rien  une politique d’effacement généralisé. 

Une retenue n’est pas seulement une ligne d’eau. C’est parfois une réserve incendie, un soutien d’étiage local, un point d’abreuvement, une zone humide associée, un paysage, un patrimoine, un potentiel énergétique, un outil de régulation, un élément de recharge latérale ou de maintien de nappes d’accompagnement. Un bief n’est pas seulement une dérivation : c’est parfois un ancien réseau hydraulique qui irrigue un fond de vallée, alimente des zones humides, soutient une végétation riveraine, permet une production hydroélectrique décarbonée. Un moulin n’est pas seulement un obstacle : c’est un site déjà artificialisé depuis des siècles, où l’on peut produire une énergie locale sans bétonner un autre point du bassin versant.

La vraie écologie devrait partir de cette complexité. Elle devrait chercher la meilleure combinaison entre biodiversité, eau disponible, énergie bas carbone, prévention des crues, adaptation aux sécheresses, usages agricoles, patrimoine et qualité paysagère. Elle devrait comparer les gains et les pertes. Mesurer avant de détruire. Préférer l’entretien, l’équipement, la modernisation et la gestion intelligente à l’arasement par principe et conviction idéologique.

Plus nous mesurons la brutalité du changement climatique et plus les contradictions deviennent criantes. On explique aux Français qu’il faudra vivre avec des canicules plus fréquentes, mais on a longtemps découragé les solutions de rafraîchissement actif. On leur explique que l’eau va manquer, mais on détruit des retenues et canaux. On leur explique que les crues seront plus sévères, mais on élimine ce qui peut ralentir ou divertir le cours de l'eau de l'amont à l'aval. On leur explique qu’il faut produire une électricité bas carbone, mais on complique l’équipement hydroélectrique de sites existants. On leur explique qu’il faut protéger les milieux aquatiques, mais on réduit parfois des plans d’eau, annexes hydrauliques et zones humides associés à de simples "anomalies" à supprimer.

Ce n’est pas une politique pragmatique d’adaptation. C’est une politique de théoriciens qui vivent dans une image idéalisée et décalée des réalités naturelles et sociales.

La France a besoin d’une autre doctrine de l’eau. Non pas une doctrine productiviste qui ignorerait les milieux naturels. Non pas une doctrine passéiste qui sanctuariserait chaque ouvrage. Mais une doctrine réaliste, hydraulique et écologique à la fois, capable d’assumer que l’eau doit être gérée dans des territoires habités.

Cette réorientation doit devenir un enjeu politique majeur. L’année 2027 sera une année électorale importante. Le mouvement des ouvrages hydrauliques doit y porter une exigence claire : réviser en profondeur la loi sur l’eau et les pratiques administratives qui en découlent.

Trois orientations sont indispensables.

La première est le retour explicite de l’hydraulique dans la gestion des bassins versants. Depuis les années 1990, l’action publique a beaucoup parlé de naturalité, de morphologie, de continuité, de biodiversité, mais elle a trop souvent oublié la gestion hydraulique des sites existants ou à créer. Cette compétence doit redevenir centrale.

La deuxième est l’adoption de dispositions favorables à l’équipement, à l’entretien et à la valorisation des ouvrages existants. Il faut faciliter l’hydroélectricité sur les seuils et barrages déjà en place, simplifier les procédures d’entretien des biefs, canaux, fossés, étangs, plans d'eau, aider les propriétaires à gérer correctement leurs ouvrages, et non les pousser vers l’abandon ou la destruction, inciter au multi-usages des milieux en eau d'origine artificielle.

La troisième est la subordination effective de la continuité écologique à la gestion équilibrée et durable de l’eau. La continuité ne doit plus être une politique autonome, encore moins une religion administrative de gestionnaires publics isolés. Elle doit être un objectif parmi d’autres, concilié avec l’irrigation, l’eau potable, la prévention des crues, la lutte contre les sécheresses, la production d’énergie bas carbone, la préservation du patrimoine et les usages locaux. Aucune mesure de continuité écologique ne devrait être imposée si elle dégrade ces autres intérêts généraux.

L’écologie du XXIe siècle ne peut plus être une écologie de l’interdiction et du soupçon envers toute intervention humaine. Elle doit devenir une écologie de l’adaptation, de la gestion et de la responsabilité.

Détruire des retenues d’eau au moment où l’eau devient plus précieuse est le symbole d’une écologie dévoyée. Nous devons la remettre dans le bon chemin.

25/06/2026

Relancer la petite hydroélectricité en Europe à l’ère du réchauffement climatique (Juśkiewicz et Marszelewski 2026)

Deux chercheurs examinent le potentiel de développement des petites centrales hydroélectriques en Europe à partir d’un vaste inventaire de sites anciens, puis le croisent avec des projections climatiques et hydrologiques jusqu’à la fin du XXIe siècle. Leur analyse montre une forte concentration géographique du potentiel, surtout en Europe occidentale et centrale, tandis que l’Europe du Sud apparaît plus contrainte par l’évolution attendue des débits.


L’étude part d’un double constat. D’un côté, l’hydroélectricité est présentée comme un levier de décarbonation, et les petites centrales hydroélectriques (SHP, pour small hydropower plants) sont décrites comme moins dommageables que les grands aménagements. De l’autre, leur développement ne peut pas être pensé indépendamment des effets du changement climatique sur l’eau disponible dans les rivières. L’enjeu du papier est donc de déterminer dans quels bassins européens la remise en service ou la création de petites installations pourrait rester réaliste dans un climat plus chaud. Les auteurs travaillent à partir de la base RESTOR Hydro, qui recense des sites hydrauliques historiques en Europe, notamment d’anciens moulins et scieries.

L’équipe de recherche réunit deux géographes polonais. Włodzimierz Juśkiewicz est affilié au Department of Environmental Resources and Geohazards de l’Institute of Geography and Spatial Organization de l’Académie polonaise des sciences, à Toruń. Włodzimierz Marszelewski appartient au Department of Hydrology, Cryology and Water Management de la Faculté des sciences de la Terre et de l’aménagement spatial de l’Université Nicolas-Copernic, également à Toruń. L’article relève ainsi d’un croisement entre géographie, hydrologie et analyse spatiale.

L’objet de la recherche est l’évaluation, à l’échelle européenne, du potentiel de développement des petites centrales de moins de 10 MW, y compris les microcentrales de moins de 200 kW et les minicentrales de moins de 1 MW. Pour cela, les auteurs reprennent la base RESTOR Hydro, qui contenait 68 964 localisations de sites existants, abandonnés ou potentiels. Après vérification, ils retirent 163 installations dépassant 10 MW, et fondent leur analyse sur 68 801 sites. Ces sites sont répartis dans 39 grandes régions hydrographiques européennes, elles-mêmes subdivisées en 3 600 sous-régions, ce qui permet une lecture fine par bassin et sous-bassin.

La méthode combine inventaire technique et modélisation hydroclimatique. Les auteurs utilisent un traitement sous SIG, puis construisent un indice intégré, l’Integrated Energy Index (IEI), qui agrège deux composantes : le potentiel de puissance des sites et l’évolution simulée des écoulements. Pour la partie hydrologique, ils mobilisent le modèle VIC-WUR, alimenté par des projections climatiques européennes, et retiennent notamment le scénario RCP 8.5 pour tester la robustesse des sites dans un contexte de réchauffement marqué à l’horizon 2071-2100. L’objectif n’est pas de produire une faisabilité locale projet par projet, mais d’identifier des configurations régionales favorables ou défavorables.

Le premier résultat marquant est la forte inégalité spatiale du potentiel. À grande échelle, les bassins comptant le plus de sites potentiels sont le Danube avec 8 540 sites et le Rhône avec 6 525, alors que le Douro et l’Èbre n’en comptent respectivement que 12 et 16. Si l’on raisonne en densité par 500 km², les régions les plus denses sont la Meuse avec 40,1 sites et le Rhône avec 33,2. Les cartes et tableaux montrent ainsi une concentration du potentiel dans certaines portions de l’Europe occidentale et centrale. 

À l’échelle des sous-bassins, la concentration est encore plus nette. Sur environ 3 600 unités analysées, plus de 83 % ne contiennent aucun site SHP identifié.  Autrement dit, le potentiel européen existe, mais il n’est pas diffus : il se regroupe dans des noyaux bien précis, que les cartes de l’article situent notamment en France, en Belgique, dans l’ouest de l’Allemagne, au Royaume-Uni, dans le sud de la Finlande, en Slovénie, dans le sud de l’Autriche, en Croatie centrale, en Grèce, dans le sud de la Pologne, dans les pays baltes et dans l’ouest de la Tchéquie.


Le papier montre aussi que ce potentiel est dominé par de très petites installations. Parmi tous les sites recensés, 91,6 % correspondent à des puissances estimées inférieures ou égales à 40 kW. Les sites compris entre 40 et 300 kW représentent 7,3 %, ceux entre 300 kW et 1 MW seulement 0,9 %, et ceux entre 1 et 10 MW 0,2 %. Le gisement étudié est donc massivement constitué de micro- ou très petites centrales, ce qui éclaire le type de développement envisagé par les auteurs : il s’agit moins de grands ouvrages nouveaux que d’une logique de réactivation ou d’optimisation de petits sites existants ou hérités.

Le deuxième grand bloc de résultats concerne l’effet du climat futur. Les auteurs rappellent que l’augmentation des températures et l’évolution des précipitations modifieront fortement les débits. Dans leur synthèse, ils indiquent que « les hausses projetées de température et les changements des régimes de précipitations pourraient poser des difficultés, en particulier en Europe du Sud ». L’article insiste sur ce contraste nord-sud : le nord et certaines régions alpines garderaient des conditions hydrologiques relativement stables ou plus favorables, alors qu’une partie de l’Europe méridionale, en particulier l’espace ibérique et méditerranéen, devrait subir une baisse de disponibilité en eau.

L’indice IEI sert précisément à croiser ces deux dimensions, technique et hydrologique. Les auteurs identifient des zones où la combinaison entre potentiel de puissance et écoulements projetés reste favorable, et d’autres où la capacité technique seule ne suffit pas à garantir un développement pertinent. L’analyse spatiale par Moran local montre que 2 005 sous-bassins, soit 55,7 % des 3 600 unités étudiées, présentent une autocorrélation locale statistiquement significative. Parmi eux, 313 appartiennent à des clusters High–High, c’est-à-dire des ensembles de conditions favorables, 1 317 à des clusters Low–Low, défavorables, 104 sont des exceptions favorables isolées, et 271 des unités défavorables dans un environnement plutôt favorable. Les clusters les plus favorables se situent surtout dans le nord, l’ouest et le centre de l’Europe ; les clusters défavorables dominent davantage dans certaines parties de la péninsule Ibérique et d’autres zones méridionales.

L’article ne présente pas ces résultats comme un feu vert généralisé au développement de la petite hydroélectricité. Les auteurs rappellent que les petites installations ont elles aussi des effets cumulatifs sur les milieux et qu’il faut raisonner à l’échelle des bassins, non du seul site : « les stratégies de développement des SHP devraient privilégier une planification coordonnée à l’échelle du bassin versant plutôt que des initiatives locales isolées ». De même, ils soutiennent que les futurs choix européens devraient d’abord privilégier la rénovation, l’optimisation des sites existants, la prise en compte des débits écologiques et l’évaluation des impacts cumulés, surtout dans les régions qui seront soumises à un stress hydrologique croissant.

Discussion
La recherche de Włodzimierz Juśkiewicz et Włodzimierz Marszelewski s'appuie sur le scénario climatique le plus sévère (8,5 W/m2 de forçage en 2100). Or, dans la littérature récente, ce RCP8.5 ou SSP5-8.5 n’est plus considéré comme le scénario le plus crédible pour décrire la trajectoire centrale du monde actuel. Le GIEC soulignait déjà dans l’AR6 que ces trajectoires ne devaient pas être lues comme un « business as usual », mais plutôt comme des scénarios de risque élevé, devenus « considérablement moins probables » qu’au moment de l’AR5. Le nouveau cadre de scénarios préparé pour le CMIP7 (futur rapport GIEC) retient d’ailleurs un ensemble de trajectoires jugées plausibles, distinct de l’ancien extrême RCP8.5, et la Commission européenne a acté récemment  que ce « worst-case scenario » n’est plus considéré comme plausible. Cela ne rend pas le choix des auteurs inutile : comme « crash test », ce scénario garde un intérêt pour explorer la robustesse des petites centrales sous contrainte hydrologique maximale. En revanche, son emploi appelle une précaution d’interprétation : les résultats obtenus ne décrivent pas la trajectoire la plus probable de l’Europe, mais plutôt un cas limite de stress climatique, ce qui peut conduire à accentuer les contraintes projetées, notamment pour l’Europe du Sud.

Cette nouvelle recherche sur le potentiel de la petite hydro-électricité confirme trois orientations déjà connues. D’une part, il existe bien en Europe un réservoir important de petites installations potentielles, appuyé sur un héritage hydraulique ancien. D’autre part, ce réservoir est spatialement très concentré et son exploitation future dépendra de plus en plus de la stabilité hydrologique régionale. Enfin, c'est la petite hydroélectricité qui a le plus de sites favorables, aujourd'hui comme demain. Ce travail fournit ainsi une base de repérage territorial pour les politiques énergétiques, sans prétendre remplacer les études locales de faisabilité ni les évaluations environnementales détaillées. 

Nous attendons désormais que les décideurs des politiques publiques françaises et européennes intègrent pleinement le potentiel hydro-électrique dans la gestion de chaque bassin versant. Ce qui est hélas loin de correspondre encore à la réalité, malgré l'urgence de transition énergétique et climatique. 

Référence : Juśkiewicz, W., & Marszelewski, W. (2026). Potential opportunities for the development of small hydropower plants in Europe in the context of further climate warming. Climatic Change, 179, Article 131.