07/05/2026

Gouverner les paysages d’étangs, entre conservation de la biodiversité et maintien de la pisciculture (Schwerdtner Máñez et al 2025)

Des chercheurs allemands étudient un paradoxe écologique et économique : des étangs artificiels, créés de longue date pour la pisciculture, sont devenus en Europe centrale des refuges majeurs pour la biodiversité, alors même que leur maintien dépend d’une activité aquacole de plus en plus fragile... y compris en raison de protections environnementales faisant perdre leur rentabilité aux exploitations, sans compensation suffisante. En prenant pour cas principal la Lusace, leur travail montre que la conservation de ces paysages culturels ne peut pas reposer sur la seule protection réglementaire ; elle exige aussi des dispositifs de gouvernance capables de rendre viable, dans la durée, la gestion piscicole qui entretient ces milieux.


Etang en Haute Lusace, Wikimedia Commons. 

Le point de départ de l’article est un déplacement du regard en conservation. Les auteurs (Kathleen Schwerdtner Máñez, Irene Ring, Rosa Hildebrandt et Uwe Brämick) rappellent que la protection de la nature s’est longtemps construite autour de l’idéal d’une nature intacte, peu ou pas transformée par l’être humain. Or, dans un monde fortement anthropisé, cette approche atteint ses limites. Les paysages culturels deviennent alors centraux, car ils peuvent produire de la biodiversité par leurs usages mêmes. Les étangs piscicoles, en particulier, ont été moins étudiés que les milieux aquatiques naturels, alors qu’ils jouent un rôle important là où zones humides et plaines inondables ont régressé. Les auteurs écrivent ainsi que les paysages culturels offrent la possibilité de « coproduire la biodiversité grâce à des modes d’usage des terres favorables à la biodiversité et durables ». Ils rappellent aussi que les étangs constituent des « îles uniques de biodiversité aquatique », servant de relais entre habitats d’eau douce.

L’objet précis de l’article est le paysage d’étangs de Lusace, présenté comme l’un des plus grands ensembles continus de ce type en Europe. Cet espace à cheval sur le Brandebourg et la Saxe compte environ 1 250 étangs pour 9 500 hectares. Côté saxon, il inclut la réserve de biosphère UNESCO de la Haute-Lusace des landes et étangs. Les auteurs décrivent cette région comme un hotspot de biodiversité : elle abrite notamment des espèces prioritaires de la directive Habitats, comme la loutre d’Europe et le sonneur à ventre de feu, ainsi que 53 des 80 espèces allemandes de libellules et plus de 20 espèces de poissons indigènes : « le maintien de ces paysages d’étangs est crucial pour répondre aux demandes sociétales de conservation des paysages et de la nature », soulignent-ils.

Pour comprendre cet enjeu, il faut revenir sur la longue histoire de la carpiculture en Europe centrale. La construction d’étangs pour produire du poisson remonte à près d’un millénaire et accompagne la diffusion de la carpe commune. Les étangs de carpes sont des plans d’eau peu profonds, riches en nutriments, remplis et vidangés de façon cyclique. En conditions ordinaires, ils permettent une production de 250 à 350 kg de carpes par hectare et par saison, et de 500 à 1 000 kg/ha avec apports nutritifs et alimentation complémentaire ; un poisson de taille commerciale demande en général trois saisons de croissance. Mais ce système extensif, historiquement stabilisateur pour les écosystèmes, suppose un entretien régulier — coupe des roseaux, curage, gestion des mises en eau et des assecs — sans lequel les fonctions écologiques des étangs se dégradent.

L’article montre ensuite que cet équilibre est aujourd’hui fragilisé par une convergence de contraintes. Les réglementations environnementales protègent les habitats et les espèces, mais peuvent aussi limiter des pratiques d’entretien pourtant nécessaires à la biodiversité. Les auteurs soulignent par exemple que la coupe des roseaux est importante pour maintenir les étangs, alors que le droit allemand de la conservation en restreint la pratique pendant la saison de croissance. À cela s’ajoute l’augmentation des prédateurs piscivores protégés — grand cormoran, héron cendré, grande aigrette, loutre, castor — qui accroît les pertes et les coûts. En Lusace, les rendements moyens ne sont plus que d’environ 200 kg/ha dans le Brandebourg et 220 kg/ha en Saxe. Entre 1998 et 2024, les prix de l’électricité ont augmenté de 210 % et ceux du carburant de 220 %. Enfin, le nombre d’exploitations d’étangs à carpes a diminué de 35 % en Allemagne au cours de la dernière décennie.

Ces difficultés n’empêchent pas une hausse des prix de vente : la carpe est passée en moyenne de 5,05 €/kg en 2020 à 6,84 €/kg en 2023. Mais les auteurs montrent que cette hausse ne suffit pas à compenser la montée des charges, les pertes de production et les contraintes de gestion. Ils citent plusieurs études économiques convergentes, en Lusace, en Bavière et en Tchéquie, selon lesquelles nombre d’exploitations, surtout les plus petites, ne sont pas viables à long terme sans soutien financier. L’enjeu de conservation devient alors un enjeu de gouvernance : qui paie pour l’entretien d’habitats dont toute la société bénéficie ?

La seconde moitié de l’article est consacrée à cette question de gouvernance. Les auteurs distinguent surtout deux grandes familles d’instruments : les instruments juridiques et réglementaires, d’une part, et les instruments économiques et financiers, d’autre part. Ils accordent une place centrale aux paiements pour services environnementaux, déjà utilisés dans plusieurs pays européens pour soutenir la gestion extensive des étangs. Leur diagnostic est cependant que les dispositifs actuels compensent surtout des surcoûts ou des pertes de revenu, sans rémunérer pleinement les bénéfices écologiques et paysagers produits pour la collectivité. En Lusace, le cadre d’action résulte d’un empilement de normes européennes, fédérales et régionales. 

L’une des contributions les plus concrètes de l’article tient à l’analyse du projet TeichLausitz. Les auteurs rapportent qu’un atelier organisé en mars 2023 a réuni 54 participants — pisciculteurs, autorités halieutiques, administrations environnementales et organisations de conservation. Ce travail a mis au jour un décalage entre, d’un côté, des décideurs centrés sur la conformité aux exigences européennes de conservation et, de l’autre, des pisciculteurs estimant être exclus de la définition des règles alors même que leurs pratiques rendent possible le maintien des habitats. Les auteurs insistent sur la nécessité d’un dispositif fondé à la fois sur des données écologiques et économiques solides, sur une procédure participative et transparente, et sur une prise en compte de la logique réelle de gestion par groupes d’étangs et cycles pluriannuels.

Discussion
Dans leur conclusion, les auteurs soutiennent que les paysages d’étangs sont un cas exemplaire de biodiversité coproduite par l’interaction de processus naturels et de pratiques humaines de longue durée. Ils en tirent une conséquence politique : « il est crucial d’aligner les objectifs de conservation sur les besoins économiques de ceux qui gèrent ces paysages ». En précisant leur pensée, que notre association partage pleinement « des politiques qui traitent la biodiversité comme une valeur isolée, détachée des réalités économiques des gestionnaires de terrain, ont peu de chances de réussir ». 

Leur proposition centrale est celle d’une véritable « prime à l’étang », qui ne se limiterait pas à compenser des contraintes, mais rémunérerait réellement les services environnementaux rendus. Une telle prime devrait être assez élevée pour rendre la pisciculture d’étang rentable à long terme, afin de créer une incitation réelle à poursuivre cette activité. Aucune conservation durable de ces paysages ne sera possible sans un mix d’instruments conciliant effectivement impératifs écologiques et viabilité économique, dans un contexte où la souveraineté alimentaire de l'Europe redevient peu à peu un enjeu.

Référence : Schwerdtner Máñez K et al (2025), Of ponds and people: Governance to balance biodiversity conservation and carp pond farming in Central Europe,. Ambio, 54, 1809-1820.

24/04/2026

Des barrages de castors transforment un corridor de rivière en puits de carbone durable (Hallberg et al 2026)

Une étude examine un site suisse colonisé par le castor d’Eurasie pour mesurer, sur un an puis à l’échelle de plusieurs décennies, ce que cette ingénierie écologique change dans le cycle du carbone. Les auteurs montrent qu’un corridor de tête de bassin versant modifié par les barrages de castors peut devenir un puits net de carbone, surtout grâce à la rétention du carbone inorganique dissous dans le sous-sol, à l’enfouissement sédimentaire et à l’accumulation de bois mort. Les discontinuités  des petits barrages et autres obstacles à l'écoulement en rivière ont donc aussi des effets dignes d'intérêt... contrairement à ce qu'affirmait une doxa de l'écoulement libre come panacée des cours d'eau ! 



Avec ou sans castor, une hydrologie et un cycle du carbone très différents. Extrait de Hallberg 2026, art. cit.

Les corridors de ruisseaux et petites rivières jouent un rôle notable dans la transformation, le transport, la rétention et l’émission de carbone. Mais l’effet des castors sur ce bilan reste encore mal quantifié : la recolonisation européenne par le castor d’Eurasie fait-elle des corridors de ruisseaux des sources temporaires de carbone ou, au contraire, des puits persistants ? Pour y répondre, l’équipe a construit un budget carbone complet d’une zone humide créée par les castors dans le nord de la Suisse, en intégrant les flux dissous, particulaires et gazeux, ainsi que les stocks de biomasse et de sédiments.

L’équipe de recherche  dirigée par Lukas Hallberg a observé un tronçon de 800 mètres d’un cours d’eau de 2e ordre, près de Marthalen, en Suisse du Nord. Avant l’installation des castors en 2010, le site était une plaine alluviale boisée. Depuis, l’activité des animaux a provoqué une mise en eau partielle, la mort d’une partie des arbres, l’ouverture du couvert forestier et le développement de macrophytes et de microalgues. Les mesures de terrain ont été réalisées de janvier 2022 à janvier 2023, puis complétées par des mesures de sédiments en 2023 et 2024. Les auteurs ont suivi les débits à l’amont et à l’aval, mesuré le carbone inorganique dissous (DIC), le carbone organique dissous (DOC), les flux de CO2 et de CH4, et estimé les stocks de carbone dans les sédiments, la biomasse verte et le bois mort.

Un premier résultat majeur concerne l’hydrologie du site. Le corridor modifié par les castors présente des pertes d’eau substantielles et saisonnières entre l’amont et l’aval, correspondant à environ 40 % du débit annuel entrant. Les auteurs attribuent l’essentiel de ces pertes non pas à l’évapotranspiration seule, mais à des pertes souterraines dans un substrat graveleux perméable. Cette transformation hydrologique est au cœur de leur démonstration, car elle conditionne ensuite les flux de carbone. Le changement hydrologique induit par les castors « permet une accumulation substantielle et durable de carbone ».

Le résultat central est le budget annuel de carbone. À l’échelle d’une année, la zone humide créée par les castors fonctionne comme un puits net de carbone de 98,3 ± 34,4 tonnes de carbone par an. Cela représente 26 % des apports totaux. Le mécanisme dominant est la rétention souterraine du carbone inorganique dissous (DIC), qui constitue plus de la moitié du carbone fluvial retenu. Le tableau de synthèse donne les principaux chiffres : 311,23 ± 28,24 t/an de DIC entrent dans le système, contre 189,35 ± 13,96 t/an en sortie ; le DOC passe de 23,65 ± 5,01 à 15,46 ± 2,53 t/an. L’article insiste sur un point méthodologique et conceptuel important : sans la prise en compte du DIC, le diagnostic du système changerait radicalement. Les auteurs précisent que si l’on exclut la réduction du DIC, estimée à 122 ± 32 t C/an, la zone humide ne serait plus un puits net, mais deviendrait une légère source de carbone. 

Concernant les gaz à effet de serre, le méthane occupe ici une place secondaire. Les émissions de CH4 sont plus élevées au-dessus des zones en eau permanente, mais elles restent négligeables dans le bilan annuel : moins de 0,1 % du bilan carbone et environ 1 % du potentiel de réchauffement global du système exprimé en équivalent CO2. Les auteurs en concluent que, dans ce site tempéré non tourbeux, le CO2 est de très loin le principal gaz en jeu.

L’autre grand volet de l’étude porte sur le stockage à long terme. Les analyses sédimentaires montrent que la zone humide créée par les castors a fortement accru les teneurs en carbone organique et inorganique des sédiments par rapport aux sols forestiers adjacents et aux sédiments " avant le castor". Les auteurs estiment des stocks cumulés entre 2010 et 2022 de 423,60 ± 117,90 tonnes de carbone organique total dans les sédiments, 161,73 ± 78,49 tonnes de carbone inorganique total, 20,54 ± 0,20 tonnes dans la biomasse verte aérienne, et surtout 500,40 ± 9,30 tonnes dans le bois mort. Le stock total cumulé atteint ainsi 1106,27 ± 141,94 tonnes de carbone. Le bois mort représente à lui seul environ 45 % de ce stockage cumulé. Sur la durée, les auteurs projettent que le système pourrait accumuler jusqu’à 1194 tonnes de carbone, soit 10,1 t C ha⁻¹ an⁻¹, sur une durée de vie active estimée à environ 33 ans avant comblement de la zone humide. Ils présentent cette valeur comme une estimation haute du carbone séquestré. 

L’étude propose enfin une extrapolation à l’échelle de la Suisse. En étendant le taux d’enfouissement à long terme aux plaines alluviales suisses compatibles avec la recolonisation par les castors, les auteurs estiment que cet enfouissement de carbone pourrait compenser environ 1,2 à 1,8 % des émissions annuelles nationales de carbone. Ils soulignent aussi que ces surfaces ne représenteraient qu’environ 2,4 à 3,6 % de la surface forestière totale, tout en contribuant à 5 à 8 % du puits national de carbone forestier. Ces chiffres sont présentés comme un premier ordre de grandeur national, destiné à montrer l’efficacité surfacique potentiellement élevée de ces plaines alluviales modifiées.

Les auteurs n’effacent pas pour autant les incertitudes. Ils signalent que le devenir du DIC infiltré dans les eaux souterraines reste mal connu : il peut être conservé pendant des décennies ou des siècles, précipiter sous forme de carbonates, ou réapparaître plus loin dans des émissions de surface. Ils soulignent aussi que leurs mesures n’ont pas capté le méthane émis par ébullition, même si, en retenant une hypothèse haute, le CH4 resterait inférieur à 0,5 % du bilan massique total. Enfin, la stabilité des stocks dépend aussi de la persistance des barrages et du devenir des sédiments en cas de rupture.

Référence : Hallberg L et al (2026), Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks, Communications Earth & Environment, 7, 227. 

11/04/2026

Le barrage du moulin du Theusseret ne veut pas disparaître sous les pelleteuses des fanatiques de la continuité écologique

Le dossier du barrage du Theusseret, sur le Doubs franco-suisse, approche d’un moment décisif. Après dix ans de pressions administratives, de débats techniques, de conflits locaux et de contentieux judiciaires, le scénario aujourd’hui privilégié par les autorités est celui d’un effacement de l’ouvrage, avec poursuite des études en 2026 et perspective de travaux à partir de 2027. Mais cette orientation reste contestée par des associations, des riverains et désormais par la municipalité de Goumois. Une pétition a été relancée. Le maire entend interdire la venue des engins. Les citoyens rejettent le sectarisme de certains fonctionnaires militants et de certains lobbies ultra-minoritaires. Nous assistons à une nouvelle démonstration des dérives de la continuité dite écologique lorsqu’elle s’attaque à des sites historiques, paysagers et potentiellement productifs. Il est insupportable que les administrations poursuivent encore en 2026 des objectifs idéologiques propres qui ont été plusieurs fois dénoncés comme contraire à l'intérêt général par le parlement comme par les élus locaux. 


Le Theusseret est l’un des plus emblématiques du Doubs franco-suisse, dans un secteur de forte valeur paysagère, touristique et patrimoniale. Les pièces du dossier rappellent l’ancienneté et la complexité historique de l’aménagement : un ancien moulin que visitait déjà Jean-Jacques Rousseau a été transformé en centrale hydroélectrique en 1892, et le seuil, sa cascade et sa retenue ont longtemps structuré l’identité du lieu. Aujourd’hui encore, même si l’usage hydraulique a cessé, le seuil conserve une valeur de patrimoine paysager et un lien avec les activités du site, notamment de randonnée, de restauration et de canoë-kayak.

Cette réalité concrète explique l’ampleur de la contestation depuis des années. Dès 2016, des habitants et défenseurs du site créaient l’association « Sauvons le Theusseret », présentée alors comme un regroupement décidé à empêcher la disparition d’un lieu idyllique et très apprécié des visiteurs. La presse suisse régionale rappelait à l’époque que les opposants voyaient dans le barrage autre chose qu’un simple ouvrage technique : un élément constitutif du paysage, de la mémoire locale et de l’attractivité du secteur.

Un projet ancien, enraciné dans l'obsession de continuité écologique
Le projet d’effacement n’est pas apparu soudainement. Il s’inscrit dans une construction administrative de long terme. Côté français, le tronçon concerné du Doubs franco-suisse est classé en liste 2 au titre de l’article L. 214-17 du code de l’environnement depuis 2013, ce qui impose que les ouvrages soient gérés, entretenus ou équipés pour assurer la circulation piscicole et le transport sédimentaire. 

Côté suisse, le Plan d’action national en faveur du Doubs, lancé en 2015 et actualisé en 2025, va dans le même sens. Il désigne explicitement plusieurs obstacles à traiter sur les tronçons internationaux du Doubs, dont le barrage du Theusseret. La finalité est le rétablissement de la continuité écologique sur le Doubs français et le Doubs mitoyen, dans une logique de restauration des milieux et de conservation des espèces, en particulier dans le cadre du plan consacré à l’apron du Rhône. 

Dans le contrat de territoire de l'EPAGE Doubs Dessoubre 2022-2024, le barrage du Theusseret figure à nouveau explicitement parmi les ouvrages à aménager ou effacer pour restaurer la continuité écologique du Doubs franco-suisse. Le document mentionne alors des études de restauration au niveau du seuil du Theusseret, un dossier loi sur l’eau, ainsi qu’un suivi pré-travaux. Il ajoute aussi un point important : l’ouvrage y est décrit comme classé en liste 2, sans droit d’eau, sans propriétaire clairement identifié, avec un arrêté préfectoral désignant l’EPAGE comme maître d’ouvrage des études et travaux de restauration de la continuité écologique.

Une autre voie a pourtant été reconnue comme possible
Le Theusseret n’est pas en soi condamné à l’alternative caricaturale entre statu quo et destruction. Car en fait, un projet de réactivation hydroélectrique compatible avec les exigences de franchissement piscicole a bel et bien existé, avec un projet déposé à la DREAL en 2018

Les documents techniques diffusés dans le cadre du dossier d’aménagement présentaient ainsi l'hypothèse d'une centrale moderne d’environ 650 kW, pour une production annuelle moyenne d’environ 3 GWh, soit l’ordre de grandeur de la consommation de plusieurs centaines de foyers, avec en parallèle une passe de montaison, une passe de dévalaison, un système de gestion des sédiments et une insertion paysagère étudiée.

Autrement dit, il existait un scénario conciliant au moins trois objectifs d’intérêt général : préserver le site, produire une énergie renouvelable locale, et traiter la continuité écologique. Le fait qu’il ait été écarté au profit d’un effacement complet dit beaucoup sur la manière dont certains services administratifs et certaines doctrines publiques ferment d’avance la porte aux solutions de compromis lorsqu’il s’agit de seuils et moulins.

L’argumentaire écologique de l’effacement, ce que disent les promoteurs et opposants
Les partisans de l’arasement avancent un raisonnement désormais classique. Selon eux, le barrage bloque la circulation des poissons, perturbe le transit sédimentaire et entretient une artificialisation du fonctionnement naturel du Doubs. Le projet viserait donc à redonner à la rivière un écoulement plus libre, à restaurer des habitats d’eaux vives et à améliorer les conditions favorables à certaines espèces emblématiques, come l'apron. 

Les défenseurs du site ont contesté l’idée selon laquelle la destruction du barrage apporterait un bénéfice écologique clair et univoque. En 2018, une étude de notre association a soutenu que l’apport écologique de la destruction n’était pas aussi évident que l’affirmaient les autorités, et que le plan d’eau issu de l’ouvrage de 1892 constituait lui-même un nouveau milieu vivant, biotope porteur de sa propre logique.

Le plan d’action suisse sur le Doubs rappelle en outre que le tronçon frontalier compte déjà, d’amont vers l’aval, trois barrages hydroélectriques en exploitation — le Châtelot, le Refrain et la Goule — tandis que subsistent aussi le seuil du Theusseret et plusieurs anciens ouvrages ou seuils, comme La Rasse, le Moulin du Plain et le Moulin Jeannottat. Dans ce contexte, l’effacement du seul Theusseret ne peut pas être présenté comme une restauration globale du fonctionnement naturel de la rivière, mais seulement comme une opération ponctuelle et symbolique sur un linéaire qui demeure, dans son ensemble, fortement aménagé.

Sur l’apron du Rhône, espèce brandie comme argument décisif en faveur de l’effacement des petits ouvrages, le lien de causalité est loin d’être aussi simple. L’apron occupait encore au début du XXe siècle une aire de répartition beaucoup plus vaste dans le bassin du Rhône, à une époque où les seuils, moulins et petits barrages existaient pourtant depuis des siècles. Il est donc faux d'affirmer que les petits ouvrages font disparaître cette espèce. En revanche, son déclin le plus marqué coïncide surtout avec les transformations lourdes du XXe siècle, telles que la grande hydraulique, les extractions de granulats, les pollutions et les prélèvements d’eau. On peut donc défendre la protection de cette espèce menacée tout en refusant l’idée selon laquelle l’effacement d’un seuil ancien serait la réponse la plus pertinente.

La question du foncier et de la propriété
L’un des tournants majeurs du dossier récent concerne la propriété même de l’ouvrage. Le barrage était dans une situation foncière et administrative brouillée. Le lit du cours d’eau et le seuil n’étaient pas cadastrés,  le lit de la rivière était intégralement français sur ce secteur, mais les parcelles riveraines et installations attenantes relevaient d’acteurs distincts, sans titre clair sur le seuil lui-même.

Cette incertitude a nourri la procédure de « bien sans maître ». En 2023, la situation a été décrite dans la presse comme celle d’un « barrage n’existant pas administrativement ». Le contrat de territoire indiquait déjà l’absence de propriétaire identifié. Puis, dans son procès-verbal du 24 septembre 2024, l’EPAGE précise qu’un arrêté de constatation de vacance de l’immeuble a été pris le 24 octobre 2023 par la Communauté de communes du Pays de Maîche, après six mois d’enquête publique. Le même document ajoute que, lors de la réunion du conseil communautaire du 19 septembre 2024, les élus n’ont pas accepté l’intégration du bien dans le patrimoine de la collectivité. Dans la même séquence, l’EPAGE laisse entendre que l’État devait alors reprendre la main dans l’organisation juridique du dossier, avec discussions entre services administratifs sur la procédure à retenir. 

Passage en phase pré-opérationnelle, l’effacement n’est plus une simple hypothèse
Sur le plan technique et budgétaire, le dossier a franchi un cap net en 2024. Le procès-verbal du comité syndical de l’EPAGE du 24 septembre 2024 mentionne explicitement la ligne « Études et maîtrise d’œuvre pour effacement du barrage du Theusseret ». Il précise qu’Artelia a été retenu, avec un montant de 95 032,32 euros TTC pour les études minimales nécessaires et un coût total de 192 869,76 euros TTC pour l’étude et la maîtrise d’œuvre. L’EPAGE souligne en outre que l’offre retenue prenait en compte les problématiques transfrontalières avec la Suisse.

Ce document montre que la collectivité porteuse a déjà à l'époque recruté l’ingénierie destinée à préparer l’opération. De son côté, la presse régionale a indiqué à l’automne 2025 que les autorités françaises travaillaient alors aux stades de l’avant-projet définitif et du projet. En janvier 2026, L’Est Républicain écrivait même qu’en 2027 la rivière pourrait avoir retrouvé à cet endroit sa « configuration normale ». On voit alors le sens de la marche : préparer les esprits à une destruction posée comme inévitable.


Front judiciaire, la justice valide la procédure bien sans maître
L'arrêté du 24 octobre 2023 qui déclarait le barrage comme un « bien sans maître » (vacance) a été attaqué en justice au nom de l'association Sauvons le Theusseret, de l'association Hydrauxois et de plusieurs requérants individuels. 

L'objectif était de démontrer que l'ouvrage est un accessoire indispensable du moulin du Theusseret et qu'il possède donc des propriétaires identifiés, rendant la procédure de vacance illégale. Le dénouement judiciaire a eu lieu le 20 janvier 2026, date à laquelle le tribunal administratif de Besançon a rendu son jugement. Il a estimé que les requérants n'apportaient pas de preuves suffisantes d'un droit de propriété sur l'ouvrage pour contester la décision de l'EPAGE. Par ailleurs, les impératifs de continuité écologique portés par l'administration ont été jugés conformes au droit.

Ce revers juridique signifie qu'à ce jour, plus aucun obstacle légal n'empêche l'arasement, ce qui a poussé la municipalité de Goumois à envisager d'autres formes de résistance

La mobilisation locale continue, et change de terrain
Début avril 2026, L’Est Républicain rapporte que la municipalité de Goumois, par la voix de son maire Julien Naegelen, a  fait adopter une délibération s’opposant fermement au projet d’arasement. Des arrêtés e circulation interdisant la circulation d'engins sont prêts. La résistance des habitants et de leurs élus montre le caractère toujours explosif du dossier dix ans après la décision administrative initiale, avec persistance d’une mobilisation associative et municipale contre un projet jugé destructeur pour le patrimoine, le paysage et l’économie locale.

Le cœur du débat n’est plus seulement de savoir si l’arasement est légal, mais aussi s’il peut être exécuté localement sans provoquer une nouvelle séquence de confrontation politique, médiatique, éventuellement réglementaire et judiciaire. La commune entend peser sur les conditions concrètes d’accès au site, sur les impacts de chantier et sur la défense du lieu. 

Où en est-on au printemps 2026 ?
Aujourd'hui, le barrage du Theusseret n’est pas encore en chantier de destruction, mais il se situe dans une phase avancée de préparation à l’effacement. Le cadre réglementaire ancien est en place (mais il paraît difficile d'engager des travaux dans un arrêté préfectoral) ; le plan suisse de restauration continue de pousser à la suppression des obstacles sur le Doubs concerné ; l’EPAGE a engagé les études et la maîtrise d’œuvre de l’effacement ; le recours associatif a été déclaré irrecevable ; la presse régionale évoque un horizon de travaux à partir de 2027.

pourtant, plusieurs inconnues subsistent. D’abord, les modalités exactes de maîtrise foncière et de portage administratif doivent être totalement sécurisées. Ensuite, les opposants demeurent actifs. Enfin, une nouvelle initiative contentieuse peut être lancée. 

Le Theusseret est désormais devenu un symbole. Si l’administration parvient à effacer cet ouvrage malgré son intérêt patrimonial, sa situation transfrontalière, l’existence d’une option hydroélectrique alternative et la mobilisation locale persistante, cela enverra un message clair à tous les autres propriétaires et défenseurs de sites hydrauliques anciens : la petite hydraulique patrimoniale demeure exposée à une politique d’effacement brutale, sectaire, contraire à l'intérêt des riverains. 

Un dossier révélateur des contradictions françaises sur l’eau, l’énergie et le patrimoine
Cette affaire du Theusseret est un cas d’école. D’un côté, les pouvoirs publics affirment vouloir accélérer la transition énergétique, relocaliser la production d’électricité renouvelable, protéger les patrimoines et renforcer l’acceptabilité des politiques environnementales. De l’autre, lorsqu’un site historique de petite hydraulique pourrait faire l’objet d’une requalification intelligente, avec production énergétique et dispositifs de continuité, la doctrine dominante choisit l’effacement. Or le dossier technique du Theusseret prouve qu’un autre choix est possible, dès le départ.

Cette contradiction traverse depuis 20 ans la politique française de l’eau. Le classement en liste 2 de l’article L. 214-17 ouvre plusieurs solutions théoriques : dérasement, arasement, passes à poissons, rivières de contournement, combinaisons techniques diverses. La loi française a précisé que l'arasement des anciens sites de moulin est interdite si elle se fait au nom de la continuité écologique. Mais dans la pratique, l’administration de l’eau et certaines maîtrises d’ouvrage publiques persistent à voir la destruction comme l’option la plus simple, la plus conforme à l’orthodoxie du moment. La plus facile aussi à défendre auprès de certains réseaux écologistes et de certains lobbies halieutiques, minorités militantes qui sont en réalité les seules à exiger la renaturation des rivières dans une société civile beaucoup plus favorable au maintien des ouvrages historiques.

Le Theusseret montre aussi un autre travers de ce qu'est devenue la politique de l'eau en France : la réduction de l’intérêt général à une seule variable écologique, elle-même définie de manière étroite comme retour à une naturalité perdue de la rivière. Le patrimoine technique et industriel, la mémoire du lieu, l’esthétique du paysage, les usages humains, le potentiel hydroélectrique, l’économie touristique locale, la valeur symbolique du site, les nouveaux écosystèmes créés par les aménagements : tout cela est ignoré, disqualifié comme secondaire. C’est un mensonge et c'est une erreur. Une rivière habitée, travaillée, aménagée depuis des siècles n’est pas moins digne d’attention qu’une abstraction écologique de rivière restaurée sur plan et par des pelleteuses. 

Nous refusons la destruction du patrimoine hydraulique.
Nous refusons la dérives dogmatique des administration en charge des rivières et des plans d'eau.
Nous refusons la fatalité, et nous entendons nous mobiliser.
Nous appelons tous nos lecteurs qui sont en capacité de le faire à soutenir la municipalité de Goumois, désormais avant-poste de la résistance aux pelleteuses du dogmatisme. 

Soutenez la pétition

Pour aller plus loin

05/04/2026

Une enquête sur les perceptions locales des petites centrales hydroélectriques (Boavida et al 2025)

Des chercheurs portugais étudient la manière dont des habitants de zones rurales perçoivent les petites centrales hydroélectriques et les services écosystémiques associés aux cours d’eau qu’elles modifient. À partir de deux cas et d’une enquête en face à face auprès de 114 personnes, l’étude met en évidence une perception ambivalente : les retenues créées par les seuils sont valorisées pour les loisirs, le bien-être et certains bénéfices économiques, mais une partie des répondants reste attachée à l’état antérieur des rivières et exprime des inquiétudes écologiques. Néanmoins, l'appréciation positive des petites centrales et de leurs retenues domine largement dans la population locale. 

Vue des retenues des sites concernés par l'étude, art. cit.

Alors que l’Union européenne mise sur l’hydroélectricité dans la transition énergétique, une part croissante des futurs aménagements sera de petite ou moyenne taille, alors même que leurs effets écologiques et sociaux restent moins documentés que ceux des grands barrages. Les auteurs partent de ce décalage entre promotion énergétique et connaissance incomplète des effets locaux pour examiner les rapports entre petites centrales, rivières et communautés riveraines. Dans ce travail conduit par une équipe rattachée à l’Université de Lisbonne (Isabel Boavida, Maria João Costa et José Maria Santos), l’objetif est double ; d’une part, comprendre comment les communautés locales perçoivent les impacts socio-économiques et écologiques de ces installations; d’autre part, identifier quels services écosystémiques les habitants associent aux rivières aménagées, comment les modifications de débit influencent les préférences pour certaines portions de rivière, et dans quelle mesure les habitants seraient prêts à soutenir financièrement la conservation de ces milieux. 

Les deux cas étudiés sont les petites centrales de Covas do Barroso, sur la rivière Couto, et de Bragado, sur l’Avelames, deux cours d’eau du nord du Portugal, peu pollués, de petite taille, situés dans des zones rurales. Les installations sont des ouvrages de dérivation de moins de 10 MW, avec transport de l’eau par canal jusqu’à une centrale éloignée.

La méthode repose sur une enquête de terrain menée en mai 2023. Les auteurs ont réalisé 114 entretiens en face à face auprès d’adultes vivant dans un rayon de 20 km par route autour de chaque petite centrale, dont 63 autour de Bragado et 51 autour de Covas do Barroso. Le questionnaire combinait questions ouvertes et questions fermées, avec une attention particulière aux services écosystémiques perçus localement. Les enquêteurs ont été formés pour limiter les biais d’entretien, en suivant un script standardisé et un ton neutre. Les analyses statistiques incluent des statistiques descriptives, des tests du chi carré et une analyse en composantes principales afin d’identifier les dimensions majeures des préférences exprimées.

L’étude montre d’abord des usages relativement espacés mais réguliers des rivières. Les personnes interrogées s’y rendent surtout en voiture, à 55 %, contre 38 % à pied, 5 % à vélo et 2 % en transport public. La fréquence de visite la plus courante est d’une fois tous les trois mois (34 %), suivie d’une fois par mois (20 %), puis d’une fois par semaine (15 %). Les visites ont lieu majoritairement en été (55 %), puis au printemps (24 %). Ces données dessinent un rapport à la rivière surtout récréatif et saisonnier.

L’un des résultats centraux porte sur les préférences paysagères et récréatives. Les auteurs constatent que 70 % des répondants accordent une forte préférence au plan d’eau créé par le seuil de la centrale, alors que la zone située à l’aval, influencée par les lâchers d’eau, est moins appréciée, avec 45 % de forte préférence. L’interprétation proposée est que la retenue offre une présence d’eau plus stable et des usages de loisir plus lisibles, alors que l’aval est associé à des variations de débit moins favorables à la fréquentation. Le graphique de la page 6 montre clairement cette hiérarchie entre réservoir, amont et aval.

Les activités pratiquées près des cours d’eau sont également révélatrices. La marche arrive en tête avec 27 % des réponses, suivie des activités récréatives au sens large, à 21 %, puis de la contemplation du paysage et du pique-nique, chacun à 14 %. Le canoë ne rassemble que 1 % des réponses. Les visites se font surtout en famille, à 42 %, et entre amis, à 29 %. Les espaces riverains apparaissent donc comme des lieux de sociabilité ordinaire, de promenade et de détente plus que comme des espaces sportifs spécialisés.

Sur le plan du bien-être et de l’attractivité territoriale, les résultats sont nets. Les auteurs indiquent que 83 % des répondants estiment que la fréquentation des zones riveraines améliore le bien-être et contribue aussi à l’éducation de la population, notamment des plus jeunes. De plus, 78 % considèrent que ces espaces contribuent à attirer du tourisme dans la région. L’article insiste ici sur la dimension culturelle et sociale des services rendus par les rivières aménagées, en plus de leur fonction énergétique. Comme l’écrivent les auteurs, ces cours d’eau modifiés sont perçus comme offrant « des activités récréatives, une création d’habitat, le stockage de l’eau, le contrôle des crues [et] une production d’énergie propre ». Cette formulation résume l’éventail des bénéfices localement reconnus.

L’appréciation des effets économiques est présente, sans être unanime. Lorsque les personnes interrogées évoquent les avantages des petites centrales pour la région, elles mentionnent la production d’énergie sans combustibles fossiles, une meilleure disponibilité de l’eau pour l’irrigation, la création d’emplois, un meilleur accès à la rivière grâce aux routes, ainsi qu’un renforcement général de l’économie locale. Le résumé de l’article précise que 39 % des répondants reconnaissent des améliorations en matière de création d’emplois, d’accès aux rivières et de croissance économique régionale. Les auteurs notent donc une reconnaissance réelle des retombées territoriales, même si elle ne concerne pas toute la population interrogée.

Cette reconnaissance n’efface pas les réserves. Environ la moitié des répondants (51 %) se souviennent de l’état de la rivière avant la construction des centrales. Parmi eux, 39 % se disent indifférents au changement, 32 % préfèrent l’état antérieur de la rivière, et 29 % préfèrent son état actuel. La balance entre bénéfices perçus et attachement à l’intégrité écologique reste ouverte dans une partie de la population.

Les préoccupations environnementales ne dominent pas l’ensemble des réponses, mais sont présentes. Environ 23 % des répondants considèrent que la construction des petites centrales a modifié les activités pratiquées dans les zones riveraines. Les changements évoqués concernent la baisse de la pêche, une moindre sécurité pour traverser la rivière à pied, ainsi que des altérations du paysage, de l’écosystème et de la biodiversité. Dans le cas de la rivière Couto, classée comme rivière à salmonidés, l’attention à l’intégrité écologique semble plus forte du fait de la présence dominante de la truite fario.

L’analyse en composantes principales précise la structure des préférences pour les services écosystémiques. Deux composantes principales, avec valeurs propres supérieures à 1, expliquent 63,3 % de la variance totale. La première composante est surtout associée aux « activités récréatives » avec une charge de 0,549 et à la « création d’habitat » avec 0,497. La seconde est fortement liée au « stockage » avec −0,807 et à la « production d’énergie propre » avec 0,492. Les auteurs observent peu de différences selon le genre, davantage de dispersion chez les plus jeunes, une plus grande variabilité chez les personnes ayant un niveau d’éducation de base, et une différence significative entre usagers de rivières à salmonidés et de rivières non salmonicoles sur la seconde composante.

Cette différence entre types de rivière est importante dans l’argumentation des auteurs. Les usagers liés à la rivière à salmonidés accordent davantage de valeur à l’intégrité écologique et se montrent plus prudents vis-à-vis des services liés au stockage de l’eau, probablement parce que ce type d’aménagement est susceptible d’affecter des espèces sensibles comme la truite fario. À l’inverse, dans la rivière non salmonicole, les répondants semblent considérer le stockage comme moins dommageable, les espèces présentes étant jugées plus tolérantes aux modifications des conditions hydrologiques. La perception sociale des services rendus par les centrales dépend aussi des caractéristiques écologiques locales.

La disposition à payer pour la conservation reste faible. Seuls 39 % des répondants accepteraient de verser un montant annuel pour soutenir la conservation et la gestion des cours d’eau affectés par les petites centrales et de leurs ripisylves. Parmi eux, 35 % seraient prêts à payer 5 euros par an et 28 % 2 euros par an. 

En conclusion, les auteurs pointent que l’évaluation des petites centrales ne peut pas se limiter à leur contribution énergétique. Ils soutiennent que les communautés locales possèdent une connaissance effective à la fois des bénéfices et des impacts de ces ouvrages, et qu’elles doivent être intégrées plus tôt et plus systématiquement aux évaluations environnementales. L’implication des habitants permet de mieux prendre en compte les dimensions sociales, culturelles et écologiques des rivières aménagées, notamment les usages récréatifs, éducatifs et paysagers souvent moins visibles dans les évaluations centrées sur la seule énergie.

Discussion
Cette recherche met en évidence une perception composite des petites centrales hydroélectriques en milieu rural. Les retenues créées sont largement appréciées comme espaces de loisir et de bien-être ; les bénéfices énergétiques et certains effets économiques sont reconnus ; mais une fraction non négligeable des habitants reste préoccupée par les effets sur la rivière, la pêche et la biodiversité, et conserve une préférence pour l’état antérieur du cours d’eau. Le développement hydroélectrique durable passe par une approche qui articule production d’énergie, préservation écologique et participation des populations locales.

Dans la perception des habitants concernés par cette étude, les effets positifs des petites centrales hydroélectriques l’emportent globalement sur les effets négatifs. Les usages récréatifs des retenues, le sentiment de bien-être associé aux espaces riverains, ainsi que la reconnaissance de bénéfices comme l’énergie propre, le stockage de l’eau ou certains effets économiques locaux indiquent que les rivières aménagées ne doivent pas être regardées seulement comme des milieux dégradés par rapport à un état antérieur, mais aussi comme des milieux qui produisent leurs propres services écosystémiques et sociaux. Encore faut-il que ces services soient intégrés à l’analyse et à la perception publiques, faute de quoi l’évaluation reste incomplète et biaisée en faveur du seul référentiel de la rivière "naturelle".

L’étude d'Isabel Boavida et de ses collègues montre aussi qu’il existe des désaccords réels entre habitants, ce qui est normal dès lors que s’opposent des attentes et des sensibilités différentes. Mais elle suggère également qu’on ne peut pas concilier entièrement des positions strictement antagonistes entre maintien d’un état naturel intégral et acceptation d’un état aménagé : il faut donc reconnaître l’existence de choix de société, de compromis assumés, et d’un arbitrage en faveur d’aménagements lorsque leurs bénéfices sont jugés substantiels.

Référence : Boavida, I., Costa, M. J., & Santos, J. M. (2025). Community perceptions and ecosystem services provided by small hydropower plants. Environmental Development, 55, Article 101247. 

28/03/2026

Le potentiel de l’hydroélectricité cachée en Europe serait au moins de 15 TWh (Quaranta 2026)

Dans son nouvel article de recherche, Emanuele Quaranta étudie le potentiel de l’hydroélectricité cachée dans l’Union européenne, c’est-à-dire l’électricité produite à partir d’infrastructures hydrauliques déjà existantes plutôt que par la création de nouveaux ouvrages. Son analyse conclut à un potentiel inexploité pouvant atteindre 15 TWh par an, soit environ 30 % de la production annuelle actuelle de la petite hydroélectricité dans l’Union, à condition de mieux articuler les politiques publiques, la recherche et l’industrie. L'énergie des rivières peut contribuer à la fois à la transition verte, à la revitalisation des territoires et à la souveraineté européenne.


L’article part d’un constat double. L’hydroélectricité reste un pilier important de la transition énergétique : en 2024, la puissance installée mondiale de l’hydroélectricité conventionnelle atteignait 1254 GW, celle du pompage-turbinage 189 GW, pour une production totale de 4587 TWh par an. Dans l’Union européenne, en 2023, l’hydroélectricité conventionnelle représentait 106 GW de puissance installée et 315 TWh par an de production. Mais cette énergie peut aussi susciter des critiques lorsque son développement repose sur de nouveaux barrages ou seuils, en raison de ses effets sur la continuité des cours d’eau, les milieux aquatiques ou les usages locaux. L’auteur s’intéresse donc à une voie moins conflictuelle : développer l’hydroélectricité à partir d’ouvrages, de réseaux et d’équipements déjà en place.

Quaranta centre son analyse sur la petite hydroélectricité, définie ici comme les installations de moins de 10 MW. Dans l’Union européenne, ce segment représente déjà 15 GW de puissance installée et une production de 40 à 50 TWh par an. Le secteur regroupe plus de 4500 entreprises, emploie plus de 60 000 personnes et génère environ 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. L’étude ne constitue pas une revue systématique de toute la littérature, mais une mise en cohérence entre trois dimensions : les politiques publiques, la science et l’industrie. L’auteur examine ainsi les textes européens récents susceptibles de favoriser cette filière, les estimations de potentiel énergétique disponibles, ainsi que les bénéfices économiques, technologiques et sociaux qui pourraient en découler.

Le principal résultat du papier est l’identification d’un potentiel d’hydroélectricité cachée pouvant atteindre 15 TWh par an dans l’Union européenne, sans même compter la modernisation des installations déjà existantes. Ce potentiel provient de plusieurs gisements : barrages non équipés, seuils existants, anciens moulins, stations d’épuration, réseaux d’eau potable. L’auteur montre ainsi qu’il existe, au sein même des infrastructures déjà construites, une réserve énergétique significative encore peu exploitée.

L’un des intérêts majeurs de l’article est de montrer que ce potentiel peut être soutenu par plusieurs politiques européennes récentes, même lorsqu’elles n’ont pas pour objet premier l’hydroélectricité. Le Social Climate Fund, doté d’au moins 86,7 milliards d’euros sur la période 2026-2032, peut accompagner la modernisation de petites centrales. La Water Resilience Strategy ouvre des perspectives dans les réseaux d’eau, les conduites pressurisées et le stockage. La directive refondue sur les eaux urbaines résiduaires impose que les grandes stations d’épuration, à partir de 10 000 équivalents-habitants, progressent vers la neutralité énergétique, en mentionnant explicitement l’hydroélectricité sur les effluents. La directive sur l’eau potable s’inscrit dans un contexte où les fuites représentent jusqu’à 15 milliards d’euros par an de pertes économiques, ce qui renforce l’intérêt d’une meilleure gestion énergétique des réseaux. Enfin, la directive sur la performance énergétique des bâtiments reconnaît elle aussi l’hydroélectricité parmi les sources renouvelables mobilisables sur site ou à proximité.

L’auteur insiste également sur le rôle de la recherche et de l’innovation. Horizon Europe, doté de 93,5 milliards d’euros pour 2021-2027, constitue ici un levier important. Entre 2015 et 2024, 40 projets liés à l’hydroélectricité ont été financés, et entre 2019 et 2022, environ 30 millions d’euros ont été consacrés à des projets spécifiquement liés à la petite hydroélectricité. Plusieurs programmes portent directement sur cette hydroélectricité cachée. Le texte souligne enfin que l’enjeu n’est pas seulement énergétique : il concerne aussi l’innovation industrielle, l’emploi, la compétitivité européenne et la souveraineté technologique, dans un secteur où l’Europe conserve encore des positions fortes.

En filigrane, l’idée défendue par Quaranta est claire : l’hydroélectricité cachée offre une manière relativement sobre d’augmenter la production d’électricité renouvelable tout en préservant la multifonctionnalité des infrastructures hydrauliques existantes. Autrement dit, il s’agit moins de construire davantage que de mieux valoriser ce qui existe déjà.

Conclusion de l'auteur : l’hydroélectricité cachée peut contribuer de façon réelle au nexus eau-énergie-société-écosystèmes dans l’Union européenne, mais seulement si les politiques publiques, la science et l’industrie cessent d’agir de manière fragmentée. Ces trois dimensions doivent évoluer ensemble : la politique fixe les cadres, la science mesure les potentiels et les impacts, et l’industrie transforme ces perspectives en solutions concrètes. L'auteur demeure prudent sur les limites de son travail et appelle à des évaluations harmonisées à l’échelle nationale, ainsi qu’à des inventaires géospatiaux paneuropéens des sites déjà exploités ou potentiellement mobilisables.

Discussion
Cette recherche a le mérite de confirmer qu’en Europe, le potentiel hydraulique déjà en place constitue l’une des pistes les plus cohérentes pour produire davantage d’énergie décarbonée sans accroître l’artificialisation des milieux ni multiplier les impacts associés à de nouveaux ouvrages. Elle invite ainsi à déplacer le regard : l’enjeu n’est pas d’abord de construire toujours plus, mais de mieux valoriser des infrastructures existantes. 

Dans le cas français, où l’on peut évoquer un ordre de grandeur d’environ 50 000 sites de moulins et de forges, dont seuls quelques pourcents produisent encore de l’énergie, le sous-équipement apparaît particulièrement marqué. Au lieu de poursuivre la destruction de ces sites au nom d’une lecture univoque de la continuité écologique, il serait plus rationnel de leur redonner leur vocation énergétique première, compatible avec les exigences de franchissabilité piscicole. 

Plus largement, l’appel de Quaranta à une meilleure coordination des politiques et programmes de l’Union européenne vaut aussi pour l’action administrative concrète, et en amont pour les choix normatifs de priorité : en France, on observe trop souvent une forme de schizophrénie publique entre des gestionnaires de l’eau peu intéressés par l’hydroélectricité (voire clairement hostiles!) et des acteurs de l’énergie qui cherchent au contraire à l’encourager. Tant que ces logiques de silo persisteront, une partie du potentiel hydraulique existant restera bloquée moins par des limites techniques que par des contradictions normatives et institutionnelles.