15/03/2026

Le Bazacle de Toulouse : un moulin à eau à l'origine des sociétés par actions

Au cœur de la ville rose baignée par les eaux de la Garonne se dresse une célébrité de notre patrimoine hydraulique : la chaussée du Bazacle. Si ce site se visite aujourd'hui pour ses installations hydroélectriques et ses passes à poissons, il est le lieu d'une histoire méconnue qui dépasse le cadre de l'ingénierie fluviale. C'est ici, face aux défis techniques et financiers imposés par la maîtrise de l'eau, qu'est née au Moyen Âge une innovation structurelle appelée à faire date : la toute première société par actions au monde. Retour sur cet épisode étonnant de l'histoire des moulins à eau et de l'économie.


Dès l'Antiquité, le site du Bazacle était connu comme un point de passage majeur sur la Garonne, favorisé par la présence d'un haut-fond constitué d'une marne dure et résistante. C'est au niveau de ce seuil naturel, qui provoque un ralentissement opportun du courant, que les hommes ont cherché à exploiter l'énergie cinétique du fleuve. Les tout premiers moulins à eau toulousains sont mentionnés aux alentours de 1071. C'est en 1190, avec l'autorisation expresse du comte Raymond V de Toulouse, qu'est véritablement édifiée la première « chaussée » (ou digue) en travers du lit mineur. 

Initialement, le fleuve était peuplé de moulins dits «flottants» ou pendus à des pontons. Mais pour tirer le meilleur parti de la force motrice de l'eau, les meuniers ont rapidement édifié des moulins «terriens» ou «de pied ferme»  adossés à de puissantes digues en pieux de bois, permettant de canaliser efficacement le flux vers les roues à aubes. À cette époque, la Garonne toulousaine comptait une soixantaine de moulins. Leurs rendements étaient exceptionnels pour l'époque : les installations les plus perfectionnées pouvaient moudre jusqu'à 1 500 kilos de blé par jour et faisaient vivre des dizaines d'ouvriers. Véritable première zone industrielle de la ville, le site a vu s'agglomérer, outre les moulins céréaliers, des moulins pasteliers, des tanneries et des moulins à papier.

Le Bazacle, une gouvernance innovante au Moyen Age
Dompter un fleuve au débit aussi capricieux que la Garonne n'allait pas sans difficultés. La construction, l'entretien régulier et la réparation des chaussées en bois, souvent dévastées par les violentes crues, représentaient un gouffre financier. De plus, les conflits d'usage de l'eau se multipliaient : il fallait financer d'interminables batailles juridiques contre les bateliers, gênés dans leur navigation, ou contre les moulins concurrents, comme ceux de la Daurade, situés en amont. Face à ces coûts exorbitants, les meuniers ne pouvaient plus faire cavalier seul et furent contraints de s'associer.

Le droit coutumier du sud de la France, imprégné de droit romain (qui ignore le droit d'aînesse), permettait la propriété collective d'un bien indivis à travers des structures juridiques appelées «pariages». C'est sur cette base juridique que les propriétaires des moulins du Bazacle ont formalisé leur association. En 1372, ils signent la charte de fondation de la Société des moulins du Bazacle, marquant l'aboutissement d'un long processus de mutualisation. 

La gouvernance mise en place est d'une modernité remarquable. Le capital est divisé en 96 parts, appelées uchaux, qui sont librement cessibles sur le marché selon le principe de l'offre et de la demande. Les propriétaires, nommés pariers, voient leur responsabilité financière strictement limitée à la hauteur de leur apport. Surtout, la structure de direction préfigure nos grands groupes actuels : une assemblée générale annuelle (le Conselh general) approuve les comptes et décide des investissements lourds, tout en élisant un conseil d'administration (la Régence, composée de huit membres), qui nomme lui-même un directeur général (le Régent) désigné pour un an. Fait notable, les salariés de l'entreprise (meuniers, comptables) percevaient collectivement 10 % des bénéfices annuels, instaurant avant l'heure un système de participation aux résultats.

Une révolution économique redécouverte à l'époque moderne
Historiquement, la doxa économique a longtemps attribué l'invention de la société par actions aux grandes compagnies commerciales du XVIIe siècle, telles que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). C'est ignorer la percée conceptuelle réalisée sur les berges de la Garonne près de trois siècles plus tôt. Le succès et la longévité de cette entreprise toulousaine s'expliquent en grande partie par un environnement institutionnel et fiscal très favorable. Contrairement à Paris où les droits de mutation atteignaient 20 % de la valeur du bien, Toulouse – administrée par des marchands bourgeois, les Capitouls – appliquait des taxes symboliques inférieures à 2 %, favorisant ainsi la fluidité et l'attractivité des parts du Bazacle. Cet investissement s'est avéré particulièrement lucratif, offrant un rendement moyen (le dividende) d'environ 5 % par an tout au long de son existence, avec des pics allant de 15 % à 20 % lors des périodes fastes du Moyen Âge.

Ce jalon fondamental de l'histoire du capitalisme serait peut-être resté dans l'oubli sans les travaux fondateurs de l'historien du droit Germain Sicard. Le 17 juin 1952, lors de la soutenance de sa thèse à l'Université de droit de Toulouse, il démontre de façon magistrale, archives à l'appui, que c'est bien la ville rose qui a accouché de la première société par actions moderne. Plus récemment, en 2015, les presses de la prestigieuse université de Yale ont réédité en anglais la thèse de Sicard, consacrant définitivement la portée internationale et pionnière de ce patrimoine industriel français.



Du Moyen Âge à l'époque moderne, bientôt 1000 ans d'exploitation hydraulique
Le modèle économique de la meunerie a perduré jusqu'à la fin du XIXe siècle, période où sa rentabilité a commencé à décliner face aux mutations industrielles. Faisant preuve d'une résilience remarquable, les actionnaires du Bazacle amorcent en 1888-1889 la transformation du site en centrale hydroélectrique. La « Société Toulousaine d'Électricité » est alors créée pour convertir l'énergie hydraulique du fleuve et fournir l'éclairage public de Toulouse. Le dynamisme de la firme lui vaudra même une introduction à la Bourse de Paris en 1910, avant que son histoire en tant qu'entité privée ne s'achève par sa nationalisation et son intégration au sein d'EDF en 1946.

Aujourd'hui, l'ouvrage est toujours en pleine exploitation. La chaussée du Bazacle se déploie sur une longueur de crête de 270 mètres, offrant une chute brute de 4,5 mètres et alimentant des turbines générant de l'électricité renouvelable. Le site est également devenu un modèle de continuité écologique fluviale. Afin de restaurer les axes migratoires de la faune aquatique (saumons, grandes aloses, anguilles, lamproies), EDF a aménagé plusieurs dispositifs de franchissement performants : une passe à ralentisseurs de fond (rénovée en 1989) ainsi qu'une imposante passe à bassins successifs et fentes verticales longue de 67 mètres. En parallèle de sa mission de production, l'Espace EDF Bazacle s'est réinventé en un vaste lieu culturel et pédagogique ouvert au public, mêlant découverte du patrimoine industriel, expositions artistiques et sensibilisation à la préservation de la biodiversité du fleuve.

Conclusion
Sur la chaussée du Bazacle se croisent l'audace de l'ingénierie hydraulique et le génie de l'organisation économique. En cherchant à dompter la puissance de l'eau, les meuniers toulousains du Moyen Âge ont jeté les bases du capitalisme moderne par la création de la première société par actions. Toujours en activité, produisant une énergie décarbonée et respectueux de la vie fluviale grâce à ses passes à poissons, le Bazacle reste un exemple éloquent de la façon dont le patrimoine de l'eau sait se réinventer à travers les siècles pour répondre aux nouveaux défis de son époque.

Référence : Sicard, G. (1953). Aux origines des sociétés anonymes. Les moulins de Toulouse au Moyen Age. Armand Colin. (Réédition anglaise : Yale University Press, 2015).

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07/03/2026

Ce que nous dit l’histoire longue des technologies hydrauliques en Grèce (Angelakis et al 2026)

Depuis plus de quatre millénaires, les sociétés grecques ont développé une relation étroite avec l’eau, ressource à la fois rare et structurante pour l’organisation des territoires. En mobilisant les données archéologiques, historiques et techniques issues d’environ deux cents sites répartis dans l’ensemble du monde grec, une recherche retrace l’évolution des technologies hydrauliques depuis la préhistoire jusqu’à l’époque contemporaine. L’étude met en évidence une tradition continue d’ingénierie et de gouvernance de l’eau, marquée par des périodes d’innovation majeure, mais aussi par des phases de transmission, d’adaptation et parfois de régression. Elle propose enfin des enseignements utiles pour la gestion moderne de l’eau dans les régions méditerranéennes confrontées à la rareté hydrique et aux effets du changement climatique. 


L’article d'Andreas N. Angelakis et de ses collègues vise à proposer une synthèse historique complète de l’évolution des technologies hydrauliques en Grèce, depuis les premières sociétés agricoles jusqu’au développement des infrastructures modernes. Les auteurs cherchent à comprendre comment les sociétés grecques ont conçu, construit et administré leurs systèmes de gestion de l’eau dans des contextes climatiques et politiques très différents. L’étude s’appuie sur une approche interdisciplinaire combinant archéologie, histoire, ingénierie hydraulique et sciences de l’environnement.

L’analyse repose sur un corpus documentaire large comprenant des fouilles archéologiques, des études techniques et des sources historiques portant sur environ deux cents sites répartis dans l’ensemble du territoire grec. L’objectif n’est pas seulement de décrire l’évolution des techniques, mais aussi d’identifier les relations entre infrastructures hydrauliques, organisation sociale et formes de gouvernance de l’eau. Les auteurs cherchent ainsi à dégager des principes généraux susceptibles d’éclairer les défis contemporains de gestion des ressources hydriques, en particulier dans les régions méditerranéennes. 

L’étude met d’abord en évidence l’ancienneté et la sophistication des systèmes hydrauliques développés dans le monde grec dès l’âge du bronze. La civilisation minoenne, active principalement en Crète entre le IIIe et le IIe millénaire avant notre ère, possédait déjà des systèmes élaborés de collecte, de stockage et d’évacuation de l’eau. Les palais de Knossos ou de Phaistos intégraient des réseaux de distribution d’eau, des systèmes de drainage des eaux pluviales et des installations sanitaires avancées pour l’époque. L’eau y était captée par des citernes, des puits et des aqueducs rudimentaires, tandis que des dispositifs de filtration et de gestion des eaux usées témoignent d’une compréhension remarquable des enjeux sanitaires et hydrologiques. 

Les sociétés mycéniennes poursuivent et amplifient ces pratiques, notamment par des travaux de drainage et de contrôle hydraulique à plus grande échelle. Le drainage du bassin du lac Copaïs en Béotie constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de cette période. Des réseaux de canaux, de digues et de conduits souterrains furent aménagés afin de contrôler les crues et d’assécher des terres agricoles. Dans les citadelles mycéniennes, la sécurité de l’approvisionnement en eau devient également un enjeu stratégique : des citernes souterraines reliées à des sources extérieures permettent d’assurer l’accès à l’eau même en cas de siège.

Après la période dite des « siècles obscurs », les cités grecques redéveloppent progressivement leurs infrastructures hydrauliques. À l’époque archaïque et classique, l’eau devient un enjeu central de l’urbanisme et de la gouvernance civique. Athènes constitue un exemple particulièrement bien documenté. La ville dépend d’un réseau dense de puits, de citernes et de fontaines publiques, complété par des aqueducs souterrains. Les lois de Solon au VIe siècle avant notre ère introduisent des règles précises concernant l’accès aux puits et la limitation des prélèvements, montrant que la gestion de l’eau est déjà intégrée au cadre juridique de la cité.

La période classique correspond également à une étape importante dans l’histoire de la pensée scientifique sur l’eau. Des philosophes et savants tels que Thalès, Aristote ou Hippocrate s’intéressent aux phénomènes hydrologiques et aux relations entre qualité de l’eau et santé humaine. Aristote propose notamment l’une des premières descriptions du cycle hydrologique, fondée sur les processus d’évaporation et de condensation. Cette articulation entre réflexion scientifique, ingénierie et organisation politique constitue l’un des traits marquants de la civilisation grecque classique.

Avec la domination romaine, les infrastructures hydrauliques connaissent une phase d’expansion spectaculaire. Les Romains reprennent les savoirs techniques hérités des Grecs et les appliquent à des ouvrages de grande ampleur. Les aqueducs se multiplient, certains atteignant plusieurs dizaines de kilomètres de longueur. À Athènes, l’aqueduc d’Hadrien, construit au IIe siècle de notre ère, transporte l’eau sur environ vingt kilomètres depuis les sources du mont Parnès jusqu’au centre urbain. Dans d’autres villes comme Nicopolis, les aqueducs dépassent cinquante kilomètres et témoignent d’une maîtrise avancée des techniques de captage, de transport et de stockage de l’eau. 

Après l’Antiquité, les périodes byzantine et médiévale sont marquées par une transformation des systèmes hydrauliques. Les grands aqueducs romains continuent parfois d’être utilisés ou réparés, mais la tendance dominante est à la décentralisation des infrastructures. Les citernes et les puits deviennent les principales sources d’approvisionnement en eau, reflétant un contexte politique plus instable et des ressources économiques plus limitées. Cette évolution montre que la forme des infrastructures hydrauliques dépend étroitement de la stabilité politique et des capacités institutionnelles des sociétés.

Sous les dominations vénitienne et ottomane, la gestion de l’eau s’adapte aux conditions locales et aux contraintes climatiques. Les villes et villages développent des réseaux de citernes, de fontaines publiques et de petits aqueducs. Dans certaines régions, des systèmes souterrains similaires aux qanats sont utilisés pour capter et transporter l’eau. Les fontaines jouent aussi un rôle social et religieux important, notamment dans la culture islamique où l’accès à l’eau est associé aux pratiques de purification.

Enfin, l’époque moderne marque le passage à des infrastructures hydrauliques centralisées. La croissance démographique d’Athènes au XIXe et au XXe siècle entraîne la construction de grands ouvrages, dont le barrage de Marathon inauguré à la fin des années 1920. Ce barrage, créant un réservoir de plus de quarante millions de mètres cubes, constitue l’une des premières grandes infrastructures hydrauliques de la Grèce contemporaine et marque la transition vers une gestion moderne de l’eau à l’échelle nationale. 

Les auteurs concluent que l’histoire des technologies hydrauliques en Grèce illustre une relation étroite entre innovation technique, organisation sociale et adaptation environnementale. Les systèmes hydrauliques les plus durables ne sont pas nécessairement les plus monumentaux, mais ceux qui combinent des solutions techniques appropriées avec des structures de gouvernance adaptées aux conditions locales.

L’étude montre également que les infrastructures décentralisées, telles que les citernes ou les systèmes locaux de collecte d’eau, ont souvent fait preuve d’une grande résilience face aux crises politiques ou économiques. À l’inverse, les grands systèmes centralisés se développent surtout dans des périodes de stabilité politique et de forte capacité administrative.

Pour les auteurs, l’histoire longue de la gestion de l’eau en Grèce offre ainsi des enseignements importants pour les politiques contemporaines. Dans un contexte de changement climatique et de pression croissante sur les ressources hydriques, les stratégies les plus efficaces pourraient combiner des infrastructures modernes à grande échelle avec des solutions locales inspirées des pratiques historiques de collecte, de stockage et de gestion communautaire de l’eau.

Référence : Angelakis, A. N. et al (2026), Hydro-Technologies in Greece from Prehistory to Modern Times: A Review of Water Management, Sustainability, and Resilience, Water, 18, 5, 560. doi.org/10.3390/w18050560 

03/03/2026

Petits plans d’eau en zone humide, non-régression environnementale et impossible simplification

Par une décision du 2 mars 2026, le Conseil d’État annule l’arrêté du 3 juillet 2024 qui avait assoupli les conditions de création de plans d’eau en zone humide. La haute juridiction administrative juge que cet assouplissement méconnaît le principe de non-régression de la protection de l’environnement, consacré par la loi du 8 août 2016. Décidément, rien de plus compliqué que la simplification dans le domaine environnemental !


L’arrêté ministériel du 3 juillet 2024 modifiait l’arrêté du 9 juin 2021 fixant les prescriptions techniques générales applicables aux plans d’eau relevant de la rubrique 3.2.3.0 de la nomenclature « IOTA » (installations, ouvrages, travaux et activités soumis à la police de l’eau).

Plusieurs associations de protection de l’environnement – dont France Nature Environnement, Sources et Rivières du Limousin, Eau et Rivières de Bretagne, ANPER-TOS, la Ligue pour la protection des oiseaux, l’Association française d’étude et de protection des poissons – ont saisi le Conseil d’État d’un recours pour excès de pouvoir, demandant l’annulation de cet arrêté.

Le cadre juridique antérieur : trois conditions cumulatives
Dans sa version issue de l’arrêté du 9 juin 2021, l’article 4 imposait des conditions strictes à l’implantation d’un plan d’eau en zone humide. Lorsque le projet ne participait pas à la restauration de la zone, il devait satisfaire à trois conditions cumulatives :
  • répondre à un intérêt général majeur ou présenter des bénéfices (santé, sécurité, développement durable) supérieurs à ceux liés à la préservation de la zone humide ;
  • démontrer l’absence d’alternative environnementalement meilleure ;
  • prévoir des mesures de réduction et de compensation visant la plus grande efficacité.
L’arrêté du 3 juillet 2024 a restreint l’application de ces conditions aux seuls plans d’eau dont la surface implantée en zone humide est supérieure ou égale à un hectare. En deçà de ce seuil, ces exigences disparaissaient.

Les motifs  du Conseil d’État
Le cœur du raisonnement repose sur le principe de non-régression prévu au 9° du II de l’article L. 110-1 du code de l’environnement, selon lequel la protection de l’environnement ne peut faire l’objet que d’une amélioration constante, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment.

Le Conseil d’État relève d’abord que la majorité des plans d’eau en France ont une superficie inférieure à un hectare, selon l’inventaire national établi en 2024. L’assouplissement n’était donc pas marginal : il était susceptible de concerner une grande partie des projets implantés en tout ou partie en zone humide.

Or, la mise en eau de telles zones, même partielle, est susceptible d’altérer leurs fonctionnalités. La décision insiste sur l’état des connaissances scientifiques : les zones humides, y compris de petite taille, jouent un rôle essentiel en matière de biodiversité, de filtration et de régulation de l’eau, d’atténuation des événements climatiques extrêmes et de stockage du carbone, notamment pour les tourbières. Le Conseil d’État relève en outre la dégradation avérée des milieux : 41 % des sites emblématiques se sont dégradés entre 2010 et 2020. Il mentionne également l’adoption du plan national Milieux humides 2022-2026, qui fait de leur préservation une priorité nationale.

Face à ces éléments, l’administration soutenait que d’autres dispositifs juridiques demeuraient applicables : police de l’eau, pouvoirs du préfet, SDAGE et SAGE, protections spécifiques des zones humides d’intérêt environnemental particulier, sites Natura 2000, habitats protégés. Le Conseil d’État répond que ces régimes :
  • ne couvrent pas l’ensemble des zones concernées ;
  • étaient déjà en vigueur lors de l’arrêté de 2021 ;
  • n’offrent pas une protection équivalente à celle assurée par les conditions spécifiques supprimées.
Faute pour le ministre de démontrer, soit que l’assouplissement n’entraînait pas de recul de la protection environnementale, soit qu’un niveau équivalent était garanti par d’autres moyens, la haute juridiction conclut à la méconnaissance du principe de non-régression.

L’arrêté du 3 juillet 2024 est donc annulé pour ce motif, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens soulevés.

Portée et perspectives
Cette décision confirme la portée normative du principe de non-régression. Celui-ci est devenu un standard de contrôle du juge administratif sur les actes réglementaires.

Retour au régime strict d'autorisation à 3 critères. Concrètement, le régime de 2021 retrouve application intégrale : tout projet de plan d’eau en zone humide, quelle que soit sa surface, redevient soumis aux trois conditions cumulatives. Pour le gouvernement, deux voies sont théoriquement ouvertes : soit renoncer à l’assouplissement, soit porter le débat au niveau législatif, seule une loi pouvant, en principe, déroger au principe de non-régression tel qu’interprété par le Conseil d’État.

Impossible simplification. Cette décision nourrit un paradoxe récurrent du débat public. Alors que le mot d’ordre de «simplification» est invoqué avec insistance, notamment dans le contexte de la crise agricole et des revendications relatives au stockage de l’eau, la réalité juridique demeure d’une grande complexité. La police de l’eau, les principes généraux du droit de l’environnement, les exigences issues de la jurisprudence et les engagements nationaux en matière de protection des milieux forment un ensemble dense  qui ne se laisse pas aisément aménager. La simplification affichée se heurte ainsi à des cliquets juridiques (comme la non-régression) que le débat politique n'ose guère aborder frontalement.

Vers une analyse scientifique élargie des milieux et des usages. Au-delà du cas des plans d’eau, l’arrêt s’inscrit dans une jurisprudence exigeante quant à la justification scientifique et juridique de toute modification susceptible d’affecter les milieux naturels. Il met en lumière la nécessité d’une réflexion scientifique approfondie sur les intérêts comparés d’une zone humide naturelle et d’un plan d’eau artificiel. Cette analyse ne saurait se limiter à une approche purement naturaliste sur la biodiversité, mais doit intégrer l’ensemble des services écosystémiques rendus, au sens large, y compris ceux liés aux usages humains, à la régulation hydrologique et thermique locale, aux fonctions paysagères, sociales et économiques. Même dans le domaine de la biodiversité, des travaux ont montré que des plans d'eau artificiels peuvent accueillir faune et flore, et que leur renaturation spontanée en fin d'usage peut même en faire des milieux de grand intérêt. Pour éclairer le juge, la question appelle donc davantage de travaux scientifiques pluridisciplinaires, associant sciences naturelles et sciences sociales, afin d’évaluer correctement ce que représentent ces petits plans d’eau traditionnellement créés par l’homme et que certains acteurs souhaitent encore développer dans un contexte d’adaptation au changement climatique.

Référence : Conseil d’État, 6e et 5e chambres réunies, 2 mars 2026, nos 497009, 497839, 497885

25/02/2026

Sur la Sélune, l'idéologie de la "rivière libre" finit dans le salon des riverains !

On nous avait promis une "renaturation" miraculeuse et exemplaire, un retour à l'équilibre écologique et une vallée pacifiée. Quelques années après le démantèlement des barrages de Vezins et de la Roche-qui-Boit, le réveil est brutal et boueux pour les habitants du Sud-Manche. À Saint-Hilaire-du-Harcouët, Ducey-Les Chéris ou Poilley, l'Airon et la Sélune ont rappelé une vérité physique élémentaire : supprimer les obstacles, c'est accélérer l'onde de crue, augmenter les risques, aggraver les conséquences. Retour sur un désastre annoncé, financé à grands frais par l'argent public.


Images France Bleue, tous droits réservés.

C’est un spectacle de désolation qui a frappé le Sud-Manche au début de ce mois de février.

À Saint-Hilaire-du-Harcouët, Ducey-Les Chéris, Poilley et dans plusieurs autres communes du bassin versant, des rues, des quartiers entiers et même des bâtiments industriels ont été envahis par les crues exceptionnelles de ces cours d’eau, entraînant des maisons inondées, des routes coupées et une mobilisation générale des services de secours et des habitants. Les pompiers et les élus locaux ont dû déclencher des plans d’urgence pour organiser l’aide aux sinistrés, tandis que la municipalité déposait un dossier pour reconnaître l’état de catastrophe naturelle et que la solidarité des habitants s’organisait devant l’ampleur des eaux sur les chaussées et dans les jardins.

"C’était surtout pas le moment de les enlever."
Des rues transformées en torrents, des quartiers entiers sous les eaux, des maisons envahies et, symbole de ce gâchis économique, une usine sinistrée à Saint-Hilaire-du-Harcouët. Une phrase tourne en boucle sur les réseaux sociaux et dans les conversations des riverains à propos des barrages détruits par l'État sur la Sélune : "C’était surtout pas le moment de les enlever."

Car oui, cette zone aujourd'hui sinistrée était protégée par deux grands barrages-réservoirs EDF qui ont été démantelés voici quatre ans, au nom du retour hypothétique d'une faible quantité de saumon sauvage...

Le "toboggan hydraulique" : une physique que l'administration a oubliée ou minimisée
Depuis 2018, Hydrauxois n'a cessé d'alerter sur les conséquences du "chantier exemplaire" de la Sélune. Nous dénoncions à l'époque les "mauvais arguments" d'une administration pressée de détruire un patrimoine fonctionnel. On nous opposait alors un botté en touche : les barrages ne serviraient à rien contre les crues. Ni d'ailleurs contre les sécheresses. 

Pourtant, la réalité du terrain vient de donner une leçon de laminage hydraulique aux théoriciens en chambre du bonheur de la "continuité écologique". Certes, Vezins et la Roche-qui-Boit n'étaient pas des barrages de régulation de crues centennales. Mais nier l'effet tampon d'une retenue de plusieurs millions de mètres cubes relève de l'aveuglement. En supprimant ces ouvrages, on a transformé la vallée en un véritable toboggan hydraulique. L'onde de crue n'est plus freinée, elle ne s'étale plus dans les réservoirs ; elle fonce tête baissée vers les zones habitées.

Le bon sens de Louis Gontier face au dogme
Louis Gontier, défenseur historique des barrages du Sud-Manche, porte aujourd'hui la voix de ceux qui ne se résignent pas à voir leur territoire sacrifié. Son analyse rapportée par France Bleue est sans appel :

"Aujourd'hui, on fait des bassins de rétention à tout va pour essayer d'absorber les excédents d'eau, mais c'est ce que les barrages pouvaient faire. À l'époque, on savait qu'on pouvait baisser de deux mètres le lac de Vezins pour créer une réserve tampon capable d'absorber l'excédent et de réguler le débit. C'était une protection naturelle que nous avions la chance d'avoir à proximité. On les a cassés alors qu'il n'y avait pas besoin."

L'amélioration des prévisions météo aurait permis une gestion fine de ces abaissements préventifs. Au lieu de cela, les riverains sont désormais livrés à la seule "dynamique naturelle" de la rivière. Une dynamique qui ne se soucie ni des parquets flottants, ni des outils de production industrielle.

53 millions d'euros d'argent public pour augmenter le risque ?
Le coût de cette obstination est effarant. Comme nous le rappelions lors du lancement des travaux, le démantèlement des barrages de la Sélune (Vezins, 36 mètres de haut, et la Roche-qui-Boit, 16 mètres) a représenté un investissement public de plus de 50 millions d'euros (les estimations finales avoisinent les 53 millions d'euros).

C’est la double peine pour le contribuable :
  • on dépense des fortunes pour détruire des outils de production d'énergie décarbonée et des réserves d'eau potable,
  • on doit maintenant payer pour l'indemnisation des sinistrés et, demain, pour la construction de nouveaux bassins de rétention artificiels afin de corriger les erreurs de la "renaturation".
Conclusion : sortir du dogme coûteux, inefficace et dangereux de la continuité écologique
La Sélune est devenue le symbole d'une écologie qui détruit plus qu'elle ne protège. La gestion de l'eau ne peut se résumer à une vision muséale d'une nature sauvage pré-humaine. Un barrage, un seuil, un étang, un plan d'eau sont aussi des outils de régulation. Les supprimer sans mesurer l'impact sur la vitesse d'écoulement est une faute lourde, dont les habitants du Sud-Manche paient aujourd'hui le prix fort, les pieds dans la boue.

Il est temps de sortir du dogme de la table rase au nom du retour à la nature sauvage. Si l'on veut vraiment protéger les populations face aux aléas climatiques, il faudra bien un jour admettre que l'homme et ses ouvrages font partie de l'équilibre de la vallée, et non de son déséquilibre.

Post scriptum : si des riverais souhaitent porter plainte contre l'Etat pour dommages et mise en danger de la vie d'autrui, ils peuvent contacter notre association. Les erreurs doivent avoir des conséquences, en particulier quand tous les avertissements avaient été donnés et ont été ignorés. 

23/02/2026

Petits barrages en climat méditerranéen, des solutions locales d’adaptation à la crise de l'eau ? (Yassin et al 2026)

Dans les régions méditerranéennes et semi-arides soumises à une variabilité hydro-climatique marquée et à l’intensification des sécheresses, les petits barrages sont de plus en plus mobilisés comme infrastructures décentralisées de stockage et de régulation de l’eau. À partir d’une revue structurée de la littérature internationale, une équipe de chercheurs proposent une synthèse des bénéfices et des limites de ces ouvrages. Ils soulignent leur caractère profondément contextuel, pointant les enjeux hydrologiques, écologiques et institutionnels qui conditionnent leur durabilité.


L’article s’inscrit dans un contexte de raréfaction croissante de la ressource en eau en climat méditerranéen (classes Csa et Csb de Köppen-Geiger), marqué par des étés chauds et secs, des hivers courts et pluvieux, une forte variabilité interannuelle et une sensibilité accrue au changement climatique. Ces territoires – Europe du Sud, Afrique du Nord, Proche-Orient, Californie, sud-ouest australien, Chili, Éthiopie – subissent simultanément une pression démographique et agricole, une surexploitation des nappes et une dégradation des écosystèmes fluviaux.

Face aux coûts sociaux et écologiques historiquement associés aux grands barrages, les petits barrages (généralement < 15 m de hauteur) sont présentés comme une alternative plus flexible, localisée et potentiellement plus acceptable socialement. L’enjeu central examiné par les auteurs est donc le suivant : dans quelle mesure ces infrastructures, souvent perçues comme « douces » et décentralisées, constituent-elles une solution durable d’adaptation au stress hydrique, et à quelles conditions leurs effets hydrologiques et écologiques demeurent-ils compatibles avec la résilience des bassins versants ?

Les auteurs adoptent une démarche systématique en plusieurs étapes. À partir de bases de données internationales (Web of Science, Scopus, Google Scholar), 3454 publications relatives aux petits barrages en climat méditerranéen ou semi-aride ont été identifiées. Après filtrage thématique et méthodologique, 28 études de cas empiriquement riches ont été sélectionnées pour analyse comparative. 

L’examen porte sur neuf pays (États-Unis, Australie, Éthiopie, Irak, Kenya, Grèce, Maroc, Espagne, Tunisie) et couvre quatre grands registres analytiques :
- les effets hydrologiques – recharge des nappes, régulation saisonnière des écoulements, atténuation des crues, pertes par évaporation, modifications des hydrogrammes, impacts cumulés sur les débits d’aval;
- les dynamiques sédimentaires – piégeage, envasement, altération du transit solide, réduction de la capacité de stockage, effets morphologiques en aval (incision, simplification des habitats);
- les impacts écologiques – fragmentation longitudinale, effets sur les communautés piscicoles et benthiques, modification des régimes thermiques et biogéochimiques, potentiel de restauration après arasement;
- les dimensions socio-institutionnelles – participation des communautés, inégalités d’accès à l’eau, gouvernance polycentrique ou fragmentée, durabilité de la maintenance, justice environnementale.

L’analyse bibliométrique met également en évidence le caractère fortement interdisciplinaire du champ (hydrologie, géomorphologie, écologie aquatique, sciences de l’environnement, gouvernance), ainsi que des réseaux de collaboration régionaux denses dans l’espace méditerranéen.

Sur le plan des bénéfices, les petits barrages peuvent, lorsqu’ils sont stratégiquement implantés et correctement entretenus, fournir un éventail d’avantages significatifs :
– stockage de l’eau pour l’irrigation et l’usage domestique en saison sèche ;
– recharge des aquifères ;
– réduction locale du ruissellement et de l’érosion ;
– atténuation partielle des crues ;
– création d’habitats artificiels pouvant, dans certains contextes, soutenir une biodiversité non négligeable ;
– renforcement de la résilience locale face aux sécheresses.

Cependant, ces effets positifs sont fortement dépendants des conditions géomorphologiques, climatiques et institutionnelles. Les limites identifiées sont elles aussi substantielles :
– envasement rapide dans les bassins versants érodés – plusieurs études montrent des pertes de capacité pouvant dépasser 50 % en moins de quinze ans;
– pertes par évaporation –  élevées en climat chaud et sec (20 à 60 % des volumes stockés annuellement dans certains contextes);
– réduction cumulative des débits aval – dans les bassins à forte densité d’ouvrages, des diminutions de l’ordre de 20 à 30 % des écoulements en saison sèche ont été observées;
– fragmentation des habitats et altération des régimes sédimentaires – effets sur la morphologie fluviale et la résilience écologique;
– risques d’inégalités sociales – captation des bénéfices par les usagers amont, externalisation des coûts vers l’aval.

Le caractère cumulatif des impacts est souligné : à l’échelle du bassin, la prolifération non coordonnée de barrages peut modifier en profondeur le régime hydrologique et la connectivité écologique. L’article observe également que l’efficacité en matière de contrôle des crues reste limitée : les réductions de débit de pointe sont généralement modestes (quelques pourcents), sauf lorsque des réseaux d’ouvrages fonctionnent de manière coordonnée.

Les auteurs identifient plusieurs axes prioritaires de réflexion.

D’abord, un besoin de recherches longitudinales suivant l’évolution des réservoirs sur plusieurs décennies, afin d’évaluer les trajectoires d’envasement, les effets sur les régimes d’écoulement et la dépendance socio-économique des communautés.

Ensuite, une approche multi-échelle intégrant les effets cumulatifs au niveau du bassin versant : modélisation hydrologique couplée aux indicateurs écologiques et aux scénarios climatiques non stationnaires. Sur le plan technique, des pistes d’innovation sont mentionnées, notamment la réduction de l’évaporation (dispositifs flottants), l’intégration systématique de dispositifs de gestion des sédiments en amont, ou encore l’amélioration de la connectivité piscicole par des passes adaptées aux faibles hauteurs d’ouvrage.

Enfin, l’article insiste sur la dimension institutionnelle : les petits barrages doivent être intégrés dans des cadres de gouvernance adaptative, polycentrique et participative, incorporant des objectifs explicites de justice distributive, de maintien des débits environnementaux et de soutenabilité intergénérationnelle. La maximisation du stockage ne peut constituer le seul principe directeur.

Discussion
L’article retient la définition usuelle du « small dam » (ouvrage inférieur à 15 m), mais, dans la pratique hydraulique traditionnelle – notamment en Europe méditerranéenne –, la majorité des ouvrages de rétention relèvent de hauteurs plus modestes. Or il existe une relation entre la hauteur d’un barrage et ses effets écologiques : plus la chute est importante, plus l’interruption de la continuité sédimentaire et piscicole est marquée, plus la capacité de stockage s’accompagne d’une modification substantielle du régime thermique et biogéochimique. À l’inverse, des seuils bas, des micro-rehausses ou des systèmes de dérivation latérale par canaux peuvent produire des effets hydromorphologiques plus diffus, parfois réversibles, et inscrire la régulation de l’eau dans une logique de détournement partiel plutôt que d’interruption frontale du cours d’eau. Cette diversité technique n’est pas pleinement explorée dans l’article, alors qu’elle conditionne fortement l’intensité des impacts. Comme le montrent les auteurs, les études complètes des hydrosystèmes de retenues restent finalement assez rares. 

Ensuite, certaines conclusions  liées au contexte climatique méditerranéen ici étudié – en particulier les pertes par évaporation élevées associées aux étés longs, secs et chauds – ne sont pas généralisables. Si ces pertes peuvent atteindre des proportions significatives dans ces régions, leur ampleur est mécaniquement plus faible dans des contextes tempérés ou océaniques où l’évaporation estivale est moindre, même en situation de déficit hydrique relatif. L’extrapolation des effets négatifs liés à l’évaporation doit donc être prudente : la contrainte est réelle dans les climats chauds à forte insolation, mais n’a pas la même intensité hydrologique partout. D'autres travaux avaient montré que les barrages sont efficaces en atténuation des sécheresses hors climat aride (Wan et al 2017)

En dernier ressort, la question centrale est d’ordre normatif et politique. Une société ne peut poursuivre simultanément des objectifs structurellement contradictoires sans expliciter les arbitrages : viser une renaturation intégrale des cours d’eau, entendue comme effacement des infrastructures et retour à un régime hydro-écologique sans régulation anthropique, est incompatible avec un objectif de stockage diffus, d’écrêtement des crues, de soutien d’étiage et d’alimentation sécurisée des usages humains. Toute intervention modifie un régime écologique ; cela ne signifie pas la disparition des milieux, mais le passage d’un état hydro-écologique à un autre, avec ses propres dynamiques et assemblages biologiques. La question est donc le type de régime que la collectivité souhaite privilégier, en connaissance des bénéfices et des coûts associés. Ce débat relève d’un choix démocratique fondé sur une information transparente, plutôt que d’une solution purement technique.

Référence  : Yassin A et al (2026), Benefits and challenges of small dams in Mediterranean climate region: A Review. Hydrology, 13(1), 10. doi.org/10.3390/hydrology13010010