18/03/2026

Crise du saumon atlantique et échec de la continuité écologique, réponse à trois chercheurs

Trois chercheurs de l’INRAE ont récemment publié dans The Conversation un article alarmant sur le déclin du saumon atlantique sauvage en France, en défendant l’idée que la restauration de la continuité écologique des cours d’eau — en particulier, la suppression des obstacles à l’écoulement comme les barrages et seuils — devrait constituer la priorité des politiques à mener. Le diagnostic sur la gravité de la situation du saumon en France mérite d’être entendu. En revanche, la manière dont cet article hiérarchise les causes du déclin et les solutions à y apporter nous paraît erronée et incomplète. La littérature scientifique disponible conduit à une lecture plus nuancée dans laquelle la phase marine, la qualité de l’eau, les effets du changement climatique, les limites des restaurations morphologiques et les fonctions multiples des ouvrages hydrauliques ne peuvent être relégués au second plan. En outre, il y a constat d'échec des destructions massives d'ouvragés depuis  20 ans, sans retour du saumon dans nos rivières, et même avec chute des effectifs. 


Dans un article récemment publié par The Conversation, E. Prévost, A. Lamarins et M. Buoro, chercheurs de l’INRAE, reviennent sur l’effondrement du saumon atlantique sauvage en France et plaident pour faire de la continuité écologique en rivière la priorité des choix publics, en allant jusqu’à présenter l’effacement des obstacles comme la « solution de choix ». Le sujet est important, car il touche à la fois à la conservation d’une espèce emblématique, à la gestion des cours d’eau et à des politiques publiques déjà très controversées. Le problème n’est pas de nier la crise du saumon, qui est bien réelle, mais de discuter la manière dont ses causes sont ordonnées et dont certaines solutions sont élevées au rang d’évidence scientifique. Nous exposons ici notre désaccord avec la manière dont les trois chercheurs ont présenté cet enjeu. 

Un focus trop rapidement recentré sur la rivière
L’article de The Conversation a raison de rappeler que « les toutes dernières années, en particulier depuis 2024, ont toutefois été marquées par un nouveau fléchissement, vraisemblablement sous l’effet d’une dégradation soudaine des taux de survie de l’espèce dans l’océan Atlantique Nord ». Mais il en tire une conclusion plus discutable lorsqu’il affirme que, « dans un souci d’efficacité à court terme, la priorité est de rétablir la continuité écologique des milieux » et que « l’option la plus pertinente reste la restauration de conditions environnementales plus favorables au saumon en rivière ». 

Les travaux de synthèse disponibles montrent que l’effondrement des stocks s’observe aussi dans des rivières modèles sans obstacle, sans pollution majeure et avec une faible pression de pêche, ce qui désigne la phase marine comme un déterminant majeur du déclin récent plutôt que la seule fragmentation fluviale (Dadswell et al., 2022). Les synthèses consacrées aux menaces pesant sur le saumon atlantique insistent dans le même sens sur les stress marins, les modifications trophiques, les effets climatiques et des mortalités encore imparfaitement comprises en mer (Forseth et al., 2017 ; Gillson et al., 2022). La difficulté d’agir en milieu marin ne suffit donc pas à faire de la continuité fluviale la priorité causale principale à traiter. 

A quoi bon appeler à détruire des patrimoines en place si le saumon décline aussi dans des rivières sans obstacles et s'il est de toute façon perturbé dans sa phase océanique? L'argent public de l'eau et de l'écologie est rare et disputé, il n'est pas convaincant de flécher l'investissement vers des options vouées à l'échec.

Les barrages comme problème… mais sans discrimination sur la nature des barrages
La même prudence s’impose lorsque l’article écrit sur le déclin du saumon : « En cause, le développement des activités humaines sur les cours d’eau et, en premier lieu, la construction de barrages, qui font obstacle à ses migrations ». Cette proposition vaut pour le rôle historique des grands ouvrages infranchissables du 19e et surtout du 20e siècle, mais devient plus fragile lorsqu’elle est généralisée au déclin contemporain et à l’ensemble des ouvrages. 

L’analyse de longues séries françaises des trois dernières décennies ne met en évidence « aucun lien significatif » entre l’évolution des populations de poissons migrateurs et la politique de continuité écologique (Legrand et al., 2020). D’autres travaux montrent bien que la densité et la hauteur des barrières contribuent à la perte des poissons diadromes, mais dans un cadre multifactoriel où l’obstacle n’épuise pas l’explication (Merg et al., 2020). Ce dernier travail rappelle que le saumon restait présent dans la plupart des têtes de bassin au 18e siècle malgré l’existence de très nombreux seuils et petits barrages, alors même que ce sont surtout ces ouvrages modestes qui sont aujourd’hui visés par les politiques de continuité. Un suivi de chercheurs a montré que le saumon franchit des seuils traditionnels de moulin (Newton et al 2017), ce qui est vrai au demeurant pour d'autres espèces ayant moins de capacité de nage et de sut (Ovidio et al 2017). 

Le rôle des barrages existe donc, mais ce sont surtout les grands barrages, pas ceux que traitent en priorité les agences de l'eau, syndicats de bassin, fédérations de pêche. Les aménageurs publics seront d'autant moins tentés d'affiner leurs actions que les chercheurs resteront imprécis dans leurs analyses et préconisations...

La continuité écologique n’améliore pas l'état général de la rivière
Lorsque l’article affirme que « la priorité doit être donnée à la restauration d’une liberté de migration vers l’amont et vers l’aval », il risque de transforme une condition au mieux utile en conditionn suffisante. Mais c'est très loin d'être le cas : la libre circulation ne garantit pas la survie si les habitats recolonisés demeurent dégradés. En outre, en l'état des pressions sur les basins versants, il peut même y avoir des effets négatifs de meilleures circulations des polluants ou des espèces invasives.

Les analyses territoriales consacrées aux conflits autour du saumon montrent que certains acteurs en sont conscients et jugent illusoire d’attendre un retour significatif du poisson « tant que les eaux demeureront de mauvaise qualité » (Thomas & Germaine, 2018). Sur l’Aulne, les pêcheurs citaient déjà la pollution comme cause principale de dégradation de la pêche avant même la question des obstacles (Le Calvez, 2015). À cela s’ajoutent le réchauffement des eaux, la dégradation thermique des habitats et l’existence de véritables discontinuités chimiques dans les secteurs aval et estuariens, où s’accumulent les polluants et où la qualité de l’eau devient elle-même un facteur limitant pour les migrateurs (Le Pichon et al., 2020). Les modifications hydrologiques et thermiques induites par le changement climatique peuvent en outre désynchroniser la migration des smolts et les conditions favorables en mer, sans que les changements opérés localement en rivière suffisent à corriger ce décalage (Teichert et al., 2020). 

La continuité apparaît donc comme une condition parmi d’autres, non comme une réponse suffisante. L’accès à l’habitat n’équivaut pas à sa qualité. Si les secteurs amont restent affectés par le réchauffement, les pollutions diffuses, le colmatage ou la dégradation des débits, la seule reconnexion ne suffit pas. Cumming (2004) concluait déjà que la modification des volumes d’eau et de la température pouvait constituer une menace plus importante pour les poissons que la perte de connectivité liée à de petits barrages. Des travaux plus récents ont également minimisé l’effet de certaines petites installations hydroélectriques sur les populations piscicoles ou souligné le faible impact de certains petits barrages au regard d’autres facteurs limitants des bassins (Bilotta et al., 2016 ; Cooper et al., 2016). En outre la fragmentation elle-même, bien qu’elle soit ordinairement présentée comme un impact négatif majeur, peut aussi faire obstacle à la propagation d’espèces exotiques envahissantes ou de pathogènes (Dolan et al., 2025 ; Boardman & Foster, 2023). Boulêtreau et al. (2018) ont montré sur la Garonne qu’un prédateur introduit, le silure glane, pouvait exploiter une passe à poissons comme zone de prédation ciblée sur les saumons adultes. La restauration de la circulation peut donc parfois déplacer le problème plutôt que le résoudre, en concentrant localement les individus dans des configurations favorables à la prédation.

Un bilan scientifique de restauration écologique bien plus incertain que ne le suggère l’article
L’article soutient que la politique d’aménagement des obstacles « a montré son efficacité en contribuant à stabiliser la situation de l’espèce jusqu’à très récemment ». Cette formule va au-delà de ce que permet de dire la littérature scientifique. En fait, la restauration de rivière est critiquée par les chercheurs, et depuis longtemps. Cette critique concerne les modifications hydromorphologiques en général. 

Une méta-analyse de Palmer et al. (2010) sur 78 opérations de restauration concluait que seules deux présentaient une amélioration robuste et significative de la biodiversité. En France, Morandi et al. (2014) soulignent la faiblesse scientifique, la part de subjectivité et les résultats incertains de nombreux chantiers, notamment en raison de l’insuffisance des suivis avant et après travaux. Les synthèses générales invitent à davantage de prudence dans l’évaluation des bénéfices réels de la restauration morphologique et de la reconnexion longitudinale (Wohl et al., 2015 ; Tummers, 2016). Une méta-analyse récente de 7000 projets  de restaurations de rivière conclut à une efficacité faible, et cela inclut les opérations de restaurations d'habitat et connectivité (Haase et al 2025). 

Il est donc très excessif de présenter l’efficacité globale de ces politiques comme démontrée. Cette réserve vaut pour les dispositifs de franchissement. L’article reconnaît que leur « efficacité ne soit pas toujours garantie » et qu’elle puisse être « drastiquement réduite » par la succession des aménagements. C’est en effet ce que montrent des travaux disponibles : l’efficacité des passes varie fortement selon le type d’ouvrage, le débit, l’attractivité hydraulique et la configuration de l’ensemble du tronçon. Sur l’Aulne, des suivis par radio-pistage ont montré des taux de franchissement extrêmement faibles vers les zones amont de frai ; ailleurs, Chanseau, Croze et Larinier (1999) ont souligné combien la performance dépendait des dispositifs et des conditions locales. 

Enfin, la suppression d’un ouvrage n’est pas un acte neutre : ses conséquences sur les poissons migrateurs doivent être lues avec ses autres conséquences sur les espèces et les milieux. Or celle-ci sont très loin d'être étudiées systématiquement, en raison notamment de préjugés favorables par principe à a renaturation.  Les arasements et dérasements de seuils modifient le profil d’équilibre de la rivière, l’organisation sédimentaire et les niveaux hydrauliques latéraux. Maaß et Schüttrumpf (2019) ont montré que l’effacement de seuils de moulins pouvait provoquer une incision du lit et un assèchement des zones humides annexes, avec perte nette d’habitats aquatiques et humides. Bravard (2018) a également critiqué l’idée d’un arasement systématique fondé sur la seule continuité sédimentaire, en rappelant la complexité historique et géomorphologique des hydrosystèmes. L’effacement ne consiste donc pas simplement à ôter un obstacle: il reconfigure un système, avec des effets potentiellement positifs ou négatifs.

Des fonctions hydrologiques, chimiques, économiques et patrimoniales sous-estimées
Un autre angle mort du texte tient à la représentation implicite de l’ouvrage hydraulique comme simple nuisance, à l’exception éventuelle de son apport en énergie décarbonée. Cette vision est trop étroite. La littérature montre que les seuils, barrages et retenues peuvent assurer, selon les cas, des fonctions hydrologiques, biogéochimiques, économiques, sociales et patrimoniales qu’une approche centrée sur la seule circulation du saumon tend à minorer.

Sur le plan hydrologique, les barrages et leurs réservoirs participent à la régulation des débits : stockage temporaire en période de hautes eaux, contribution possible à l’écrêtement des crues, soutien des étiages, parfois stabilisation locale des niveaux de nappe en amont (Catalon, 2015 ; Duarte et al., 2020 ; Koschorreck et al., 2019 ; Brittain, 2003 ; Berthelote, 2013). Sur le plan de la qualité de l’eau, certains ouvrages favorisent des processus d’auto-épuration, de transformation des nutriments, d’épuration des pesticides ou d’oxygénation locale (Donati et al., 2022 ; Brummer et al., 2017 ;  Cisowska & Hutchins, 2016 ; Gaillard et al., 2016). Ils demeurent en outre des instruments de production et d’approvisionnement, qu’il s’agisse d’hydroélectricité, d’irrigation, d’eau potable ou d’usages industriels (Alp, 2024 ; Catalon, 2015 ; Duarte et al., 2020 ; Koschorreck et al., 2019 ; Berthelote, 2013).

Ils s’inscrivent aussi dans des systèmes d’usages et d’attachements collectifs. Les retenues soutiennent des pratiques de loisir, de pêche, de navigation ou d’activités nautiques ; elles contribuent à des paysages d’agrément qui ont acquis une valeur esthétique et culturelle propre (Alp, 2024 ; Barraud, 2009 ; Catalon, 2015 ; Duarte et al., 2020 ; Koschorreck et al., 2019 ; Perrin 2019). Les seuils anciens, notamment de moulins, sont fréquemment perçus comme un patrimoine matériel et symbolique, lié à l’histoire et à l’identité territoriale, ce qui explique la vigueur des oppositions à leur suppression (Barraud, 2009 ; Depoilly & Dufour, 2015 ; Alp, 2024). 

Enfin, les retenues, canaux et zones lentes associées aux ouvrages constituent des milieux artificiels qui peuvent présenter un intérêt écologique réel pour d’autres espèces, notamment certains oiseaux migrateurs, amphibiens, invertébrés (Wohl & Inamdar, 2025, Sousa et al 2019, 201). En fait, de nombreux chercheur appellent à prendre en compte ce qui est appelé écosystèmes culturels, écosystème artificiels, anthroposystèmes ou nouveaux écosystèmes (Ballouche et al 2015 ; Clifford et Heffernan 2018 ; Koschorreck et al 2020 ; Zamora-Marin et al 2021 ; Grano 2025). Sans idéaliser ces milieux, il faut donc reconnaître qu’une politique de suppression ne peut être sérieuse qu’à condition d’évaluer comparativement ce qu’elle détruit et ce qu’elle restaure à l’échelle de l’ensemble du bassin.

Une question de gouvernance et de vision de la rivière, non de seule ingénierie écologique
L’article évoque les obstacles économiques et sociaux à la politique d’effacement surtout comme des contraintes de mise en œuvre. La littérature conduit à une lecture plus forte : ces dimensions ne sont pas périphériques, elles font partie du problème lui-même. Thomas et Germaine (2018) montrent que le saumon est devenu un enjeu social et politique débordant largement la seule biologie de la conservation. Drouineau et al. (2018) insistent de leur côté sur le fait que la restauration de continuité pour les poissons diadromes est « bien plus qu’un enjeu écologique » et suppose d’intégrer pleinement les dimensions économiques, sociales et territoriales. Les conflits autour de la petite hydroélectricité, des usages hydrauliques, du paysage ou du patrimoine ne sont donc pas des résistances extérieures à la science, mais des composantes de la décision collective elle-même.

À cela s’ajoute une réserve plus fondamentale sur la vision de la rivière qui sous-tend la politique de continuité. Celle-ci repose souvent, explicitement ou non, sur l’idée d’un état de référence plus naturel, plus libre et moins aménagé, vers lequel il conviendrait de revenir. Or cette représentation est contestée. Dufour et Piégeay (2009) suggère que la vision d'une nature de référence comme « paradis perdu » risque de provoquer des égarements et déceptions des politiques publiques, par rapport à un centrage sur les bénéfices humains de la restauration.  Bouleau et Pont (2014, 2015) ont montré les limites scientifiques et administratives de la notion d’état de référence de la rivière, notamment en phase de changement climatique qui va changer toutes les conditions aux limites des hydrosystèmes deau douce. Lespez et al. (2015) décrivent au contraire les rivières européennes comme des « rivières hybrides », façonnées depuis des millénaires par l’interaction entre dynamiques naturelles et sociétés humaines. Linton et Kreger (2020) soulignent que l'opposition nature-société est une « erreur ontologique » qui, réduisant l'humain a un impact,  néglige les natures vécues et co-construites par les riverains. Dufour (2018) pose dès lors la question décisive : qui fixe les objectifs de restauration, et au nom de quelle définition de la nature souhaitable ? 

Cette discussion n’abolit pas l’enjeu de conservation du saumon, mais elle interdit de présenter l’effacement des ouvrages comme une conclusion mécanique de la science et, plus largement, de considérer que le retour à une forma ancienne de naturalité ou de biodiversité est forcément l'objectif des politiques publiques (in fine, de l'intérêt général).

Conclusion
Le diagnostic d’alerte posé par The Conversation est fondé : le saumon atlantique sauvage est dans une situation critique, et la fermeture de la pêche est cohérente avec la faiblesse extrême des retours en rivière en France. En revanche, la conclusion selon laquelle la priorité devrait être la continuité écologique et selon laquelle l’arasement des ouvrages constituerait la solution de choix n’apparaît pas suffisamment établie. 

Les travaux disponibles montrent que la phase marine est aujourd’hui un déterminant central du déclin récent, que le lien entre politique de continuité et redressement des populations n’est pas démontré de manière simple à l’échelle française, que les résultats des restaurations sont très hétérogènes, que l’effacement des ouvrages peut produire des effets hydrologiques et hydromorphologiques négatifs, que ces ouvrages remplissent aussi diverses fonctions hydrologiques, écologiques, économiques et sociales, qu'ils font partie de la réponse énergétique à l'atténuation du changement climatique, qu'il existe de fortes controverses sociales et politiques sur ces choix publics. 

La continuité écologique doit donc être pensée comme un levier parmi d’autres, à intégrer dans une stratégie plus large tenant compte de la phase océanique, de la qualité de l’eau, de la température, de la prédation, des usages territoriaux et d’une évaluation rigoureuse, au cas par cas, des coûts et bénéfices écologiques, sociaux, économiques.

Pour le moment et d'un point de vue empirique, la politique de restauration de continuité écologique en long initiée en France dans les années 1980 et accélérée à compter des années 2000 n'a produit aucune amélioration pour le saumon atlantique, et pour la plupart des espèces migratrices. On assiste même dans les années 2020 à des niveaux historiquement bas de ces espèces en rivière, malgré des milliers de barrages et seuils détruits, des milliers d'autres aménagés. 

Le citoyen a le droit de connaître ces réalités. Et le débat scientifique a le devoir de les rappeler. 

Références : pour des raisons de place, nous ne listons pas ici toutes les références citées en format usuel de bibliométrie. Elles sont analysées de manière unitaire dans nos pages Science

15/03/2026

Le Bazacle de Toulouse : un moulin à eau à l'origine des sociétés par actions

Au cœur de la ville rose baignée par les eaux de la Garonne se dresse une célébrité de notre patrimoine hydraulique : la chaussée du Bazacle. Si ce site se visite aujourd'hui pour ses installations hydroélectriques et ses passes à poissons, il est le lieu d'une histoire méconnue qui dépasse le cadre de l'ingénierie fluviale. C'est ici, face aux défis techniques et financiers imposés par la maîtrise de l'eau, qu'est née au Moyen Âge une innovation structurelle appelée à faire date : la toute première société par actions au monde. Retour sur cet épisode étonnant de l'histoire des moulins à eau et de l'économie.


Dès l'Antiquité, le site du Bazacle était connu comme un point de passage majeur sur la Garonne, favorisé par la présence d'un haut-fond constitué d'une marne dure et résistante. C'est au niveau de ce seuil naturel, qui provoque un ralentissement opportun du courant, que les hommes ont cherché à exploiter l'énergie cinétique du fleuve. Les tout premiers moulins à eau toulousains sont mentionnés aux alentours de 1071. C'est en 1190, avec l'autorisation expresse du comte Raymond V de Toulouse, qu'est véritablement édifiée la première « chaussée » (ou digue) en travers du lit mineur. 

Initialement, le fleuve était peuplé de moulins dits «flottants» ou pendus à des pontons. Mais pour tirer le meilleur parti de la force motrice de l'eau, les meuniers ont rapidement édifié des moulins «terriens» ou «de pied ferme»  adossés à de puissantes digues en pieux de bois, permettant de canaliser efficacement le flux vers les roues à aubes. À cette époque, la Garonne toulousaine comptait une soixantaine de moulins. Leurs rendements étaient exceptionnels pour l'époque : les installations les plus perfectionnées pouvaient moudre jusqu'à 1 500 kilos de blé par jour et faisaient vivre des dizaines d'ouvriers. Véritable première zone industrielle de la ville, le site a vu s'agglomérer, outre les moulins céréaliers, des moulins pasteliers, des tanneries et des moulins à papier.

Le Bazacle, une gouvernance innovante au Moyen Age
Dompter un fleuve au débit aussi capricieux que la Garonne n'allait pas sans difficultés. La construction, l'entretien régulier et la réparation des chaussées en bois, souvent dévastées par les violentes crues, représentaient un gouffre financier. De plus, les conflits d'usage de l'eau se multipliaient : il fallait financer d'interminables batailles juridiques contre les bateliers, gênés dans leur navigation, ou contre les moulins concurrents, comme ceux de la Daurade, situés en amont. Face à ces coûts exorbitants, les meuniers ne pouvaient plus faire cavalier seul et furent contraints de s'associer.

Le droit coutumier du sud de la France, imprégné de droit romain (qui ignore le droit d'aînesse), permettait la propriété collective d'un bien indivis à travers des structures juridiques appelées «pariages». C'est sur cette base juridique que les propriétaires des moulins du Bazacle ont formalisé leur association. En 1372, ils signent la charte de fondation de la Société des moulins du Bazacle, marquant l'aboutissement d'un long processus de mutualisation. 

La gouvernance mise en place est d'une modernité remarquable. Le capital est divisé en 96 parts, appelées uchaux, qui sont librement cessibles sur le marché selon le principe de l'offre et de la demande. Les propriétaires, nommés pariers, voient leur responsabilité financière strictement limitée à la hauteur de leur apport. Surtout, la structure de direction préfigure nos grands groupes actuels : une assemblée générale annuelle (le Conselh general) approuve les comptes et décide des investissements lourds, tout en élisant un conseil d'administration (la Régence, composée de huit membres), qui nomme lui-même un directeur général (le Régent) désigné pour un an. Fait notable, les salariés de l'entreprise (meuniers, comptables) percevaient collectivement 10 % des bénéfices annuels, instaurant avant l'heure un système de participation aux résultats.

Une révolution économique redécouverte à l'époque moderne
Historiquement, la doxa économique a longtemps attribué l'invention de la société par actions aux grandes compagnies commerciales du XVIIe siècle, telles que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). C'est ignorer la percée conceptuelle réalisée sur les berges de la Garonne près de trois siècles plus tôt. Le succès et la longévité de cette entreprise toulousaine s'expliquent en grande partie par un environnement institutionnel et fiscal très favorable. Contrairement à Paris où les droits de mutation atteignaient 20 % de la valeur du bien, Toulouse – administrée par des marchands bourgeois, les Capitouls – appliquait des taxes symboliques inférieures à 2 %, favorisant ainsi la fluidité et l'attractivité des parts du Bazacle. Cet investissement s'est avéré particulièrement lucratif, offrant un rendement moyen (le dividende) d'environ 5 % par an tout au long de son existence, avec des pics allant de 15 % à 20 % lors des périodes fastes du Moyen Âge.

Ce jalon fondamental de l'histoire du capitalisme serait peut-être resté dans l'oubli sans les travaux fondateurs de l'historien du droit Germain Sicard. Le 17 juin 1952, lors de la soutenance de sa thèse à l'Université de droit de Toulouse, il démontre de façon magistrale, archives à l'appui, que c'est bien la ville rose qui a accouché de la première société par actions moderne. Plus récemment, en 2015, les presses de la prestigieuse université de Yale ont réédité en anglais la thèse de Sicard, consacrant définitivement la portée internationale et pionnière de ce patrimoine industriel français.



Du Moyen Âge à l'époque moderne, bientôt 1000 ans d'exploitation hydraulique
Le modèle économique de la meunerie a perduré jusqu'à la fin du XIXe siècle, période où sa rentabilité a commencé à décliner face aux mutations industrielles. Faisant preuve d'une résilience remarquable, les actionnaires du Bazacle amorcent en 1888-1889 la transformation du site en centrale hydroélectrique. La « Société Toulousaine d'Électricité » est alors créée pour convertir l'énergie hydraulique du fleuve et fournir l'éclairage public de Toulouse. Le dynamisme de la firme lui vaudra même une introduction à la Bourse de Paris en 1910, avant que son histoire en tant qu'entité privée ne s'achève par sa nationalisation et son intégration au sein d'EDF en 1946.

Aujourd'hui, l'ouvrage est toujours en pleine exploitation. La chaussée du Bazacle se déploie sur une longueur de crête de 270 mètres, offrant une chute brute de 4,5 mètres et alimentant des turbines générant de l'électricité renouvelable. Le site est également devenu un modèle de continuité écologique fluviale. Afin de restaurer les axes migratoires de la faune aquatique (saumons, grandes aloses, anguilles, lamproies), EDF a aménagé plusieurs dispositifs de franchissement performants : une passe à ralentisseurs de fond (rénovée en 1989) ainsi qu'une imposante passe à bassins successifs et fentes verticales longue de 67 mètres. En parallèle de sa mission de production, l'Espace EDF Bazacle s'est réinventé en un vaste lieu culturel et pédagogique ouvert au public, mêlant découverte du patrimoine industriel, expositions artistiques et sensibilisation à la préservation de la biodiversité du fleuve.

Conclusion
Sur la chaussée du Bazacle se croisent l'audace de l'ingénierie hydraulique et le génie de l'organisation économique. En cherchant à dompter la puissance de l'eau, les meuniers toulousains du Moyen Âge ont jeté les bases du capitalisme moderne par la création de la première société par actions. Toujours en activité, produisant une énergie décarbonée et respectueux de la vie fluviale grâce à ses passes à poissons, le Bazacle reste un exemple éloquent de la façon dont le patrimoine de l'eau sait se réinventer à travers les siècles pour répondre aux nouveaux défis de son époque.

Référence : Sicard, G. (1953). Aux origines des sociétés anonymes. Les moulins de Toulouse au Moyen Age. Armand Colin. (Réédition anglaise : Yale University Press, 2015).

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07/03/2026

Ce que nous dit l’histoire longue des technologies hydrauliques en Grèce (Angelakis et al 2026)

Depuis plus de quatre millénaires, les sociétés grecques ont développé une relation étroite avec l’eau, ressource à la fois rare et structurante pour l’organisation des territoires. En mobilisant les données archéologiques, historiques et techniques issues d’environ deux cents sites répartis dans l’ensemble du monde grec, une recherche retrace l’évolution des technologies hydrauliques depuis la préhistoire jusqu’à l’époque contemporaine. L’étude met en évidence une tradition continue d’ingénierie et de gouvernance de l’eau, marquée par des périodes d’innovation majeure, mais aussi par des phases de transmission, d’adaptation et parfois de régression. Elle propose enfin des enseignements utiles pour la gestion moderne de l’eau dans les régions méditerranéennes confrontées à la rareté hydrique et aux effets du changement climatique. 


L’article d'Andreas N. Angelakis et de ses collègues vise à proposer une synthèse historique complète de l’évolution des technologies hydrauliques en Grèce, depuis les premières sociétés agricoles jusqu’au développement des infrastructures modernes. Les auteurs cherchent à comprendre comment les sociétés grecques ont conçu, construit et administré leurs systèmes de gestion de l’eau dans des contextes climatiques et politiques très différents. L’étude s’appuie sur une approche interdisciplinaire combinant archéologie, histoire, ingénierie hydraulique et sciences de l’environnement.

L’analyse repose sur un corpus documentaire large comprenant des fouilles archéologiques, des études techniques et des sources historiques portant sur environ deux cents sites répartis dans l’ensemble du territoire grec. L’objectif n’est pas seulement de décrire l’évolution des techniques, mais aussi d’identifier les relations entre infrastructures hydrauliques, organisation sociale et formes de gouvernance de l’eau. Les auteurs cherchent ainsi à dégager des principes généraux susceptibles d’éclairer les défis contemporains de gestion des ressources hydriques, en particulier dans les régions méditerranéennes. 

L’étude met d’abord en évidence l’ancienneté et la sophistication des systèmes hydrauliques développés dans le monde grec dès l’âge du bronze. La civilisation minoenne, active principalement en Crète entre le IIIe et le IIe millénaire avant notre ère, possédait déjà des systèmes élaborés de collecte, de stockage et d’évacuation de l’eau. Les palais de Knossos ou de Phaistos intégraient des réseaux de distribution d’eau, des systèmes de drainage des eaux pluviales et des installations sanitaires avancées pour l’époque. L’eau y était captée par des citernes, des puits et des aqueducs rudimentaires, tandis que des dispositifs de filtration et de gestion des eaux usées témoignent d’une compréhension remarquable des enjeux sanitaires et hydrologiques. 

Les sociétés mycéniennes poursuivent et amplifient ces pratiques, notamment par des travaux de drainage et de contrôle hydraulique à plus grande échelle. Le drainage du bassin du lac Copaïs en Béotie constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de cette période. Des réseaux de canaux, de digues et de conduits souterrains furent aménagés afin de contrôler les crues et d’assécher des terres agricoles. Dans les citadelles mycéniennes, la sécurité de l’approvisionnement en eau devient également un enjeu stratégique : des citernes souterraines reliées à des sources extérieures permettent d’assurer l’accès à l’eau même en cas de siège.

Après la période dite des « siècles obscurs », les cités grecques redéveloppent progressivement leurs infrastructures hydrauliques. À l’époque archaïque et classique, l’eau devient un enjeu central de l’urbanisme et de la gouvernance civique. Athènes constitue un exemple particulièrement bien documenté. La ville dépend d’un réseau dense de puits, de citernes et de fontaines publiques, complété par des aqueducs souterrains. Les lois de Solon au VIe siècle avant notre ère introduisent des règles précises concernant l’accès aux puits et la limitation des prélèvements, montrant que la gestion de l’eau est déjà intégrée au cadre juridique de la cité.

La période classique correspond également à une étape importante dans l’histoire de la pensée scientifique sur l’eau. Des philosophes et savants tels que Thalès, Aristote ou Hippocrate s’intéressent aux phénomènes hydrologiques et aux relations entre qualité de l’eau et santé humaine. Aristote propose notamment l’une des premières descriptions du cycle hydrologique, fondée sur les processus d’évaporation et de condensation. Cette articulation entre réflexion scientifique, ingénierie et organisation politique constitue l’un des traits marquants de la civilisation grecque classique.

Avec la domination romaine, les infrastructures hydrauliques connaissent une phase d’expansion spectaculaire. Les Romains reprennent les savoirs techniques hérités des Grecs et les appliquent à des ouvrages de grande ampleur. Les aqueducs se multiplient, certains atteignant plusieurs dizaines de kilomètres de longueur. À Athènes, l’aqueduc d’Hadrien, construit au IIe siècle de notre ère, transporte l’eau sur environ vingt kilomètres depuis les sources du mont Parnès jusqu’au centre urbain. Dans d’autres villes comme Nicopolis, les aqueducs dépassent cinquante kilomètres et témoignent d’une maîtrise avancée des techniques de captage, de transport et de stockage de l’eau. 

Après l’Antiquité, les périodes byzantine et médiévale sont marquées par une transformation des systèmes hydrauliques. Les grands aqueducs romains continuent parfois d’être utilisés ou réparés, mais la tendance dominante est à la décentralisation des infrastructures. Les citernes et les puits deviennent les principales sources d’approvisionnement en eau, reflétant un contexte politique plus instable et des ressources économiques plus limitées. Cette évolution montre que la forme des infrastructures hydrauliques dépend étroitement de la stabilité politique et des capacités institutionnelles des sociétés.

Sous les dominations vénitienne et ottomane, la gestion de l’eau s’adapte aux conditions locales et aux contraintes climatiques. Les villes et villages développent des réseaux de citernes, de fontaines publiques et de petits aqueducs. Dans certaines régions, des systèmes souterrains similaires aux qanats sont utilisés pour capter et transporter l’eau. Les fontaines jouent aussi un rôle social et religieux important, notamment dans la culture islamique où l’accès à l’eau est associé aux pratiques de purification.

Enfin, l’époque moderne marque le passage à des infrastructures hydrauliques centralisées. La croissance démographique d’Athènes au XIXe et au XXe siècle entraîne la construction de grands ouvrages, dont le barrage de Marathon inauguré à la fin des années 1920. Ce barrage, créant un réservoir de plus de quarante millions de mètres cubes, constitue l’une des premières grandes infrastructures hydrauliques de la Grèce contemporaine et marque la transition vers une gestion moderne de l’eau à l’échelle nationale. 

Les auteurs concluent que l’histoire des technologies hydrauliques en Grèce illustre une relation étroite entre innovation technique, organisation sociale et adaptation environnementale. Les systèmes hydrauliques les plus durables ne sont pas nécessairement les plus monumentaux, mais ceux qui combinent des solutions techniques appropriées avec des structures de gouvernance adaptées aux conditions locales.

L’étude montre également que les infrastructures décentralisées, telles que les citernes ou les systèmes locaux de collecte d’eau, ont souvent fait preuve d’une grande résilience face aux crises politiques ou économiques. À l’inverse, les grands systèmes centralisés se développent surtout dans des périodes de stabilité politique et de forte capacité administrative.

Pour les auteurs, l’histoire longue de la gestion de l’eau en Grèce offre ainsi des enseignements importants pour les politiques contemporaines. Dans un contexte de changement climatique et de pression croissante sur les ressources hydriques, les stratégies les plus efficaces pourraient combiner des infrastructures modernes à grande échelle avec des solutions locales inspirées des pratiques historiques de collecte, de stockage et de gestion communautaire de l’eau.

Référence : Angelakis, A. N. et al (2026), Hydro-Technologies in Greece from Prehistory to Modern Times: A Review of Water Management, Sustainability, and Resilience, Water, 18, 5, 560. doi.org/10.3390/w18050560 

03/03/2026

Petits plans d’eau en zone humide, non-régression environnementale et impossible simplification

Par une décision du 2 mars 2026, le Conseil d’État annule l’arrêté du 3 juillet 2024 qui avait assoupli les conditions de création de plans d’eau en zone humide. La haute juridiction administrative juge que cet assouplissement méconnaît le principe de non-régression de la protection de l’environnement, consacré par la loi du 8 août 2016. Décidément, rien de plus compliqué que la simplification dans le domaine environnemental !


L’arrêté ministériel du 3 juillet 2024 modifiait l’arrêté du 9 juin 2021 fixant les prescriptions techniques générales applicables aux plans d’eau relevant de la rubrique 3.2.3.0 de la nomenclature « IOTA » (installations, ouvrages, travaux et activités soumis à la police de l’eau).

Plusieurs associations de protection de l’environnement – dont France Nature Environnement, Sources et Rivières du Limousin, Eau et Rivières de Bretagne, ANPER-TOS, la Ligue pour la protection des oiseaux, l’Association française d’étude et de protection des poissons – ont saisi le Conseil d’État d’un recours pour excès de pouvoir, demandant l’annulation de cet arrêté.

Le cadre juridique antérieur : trois conditions cumulatives
Dans sa version issue de l’arrêté du 9 juin 2021, l’article 4 imposait des conditions strictes à l’implantation d’un plan d’eau en zone humide. Lorsque le projet ne participait pas à la restauration de la zone, il devait satisfaire à trois conditions cumulatives :
  • répondre à un intérêt général majeur ou présenter des bénéfices (santé, sécurité, développement durable) supérieurs à ceux liés à la préservation de la zone humide ;
  • démontrer l’absence d’alternative environnementalement meilleure ;
  • prévoir des mesures de réduction et de compensation visant la plus grande efficacité.
L’arrêté du 3 juillet 2024 a restreint l’application de ces conditions aux seuls plans d’eau dont la surface implantée en zone humide est supérieure ou égale à un hectare. En deçà de ce seuil, ces exigences disparaissaient.

Les motifs  du Conseil d’État
Le cœur du raisonnement repose sur le principe de non-régression prévu au 9° du II de l’article L. 110-1 du code de l’environnement, selon lequel la protection de l’environnement ne peut faire l’objet que d’une amélioration constante, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment.

Le Conseil d’État relève d’abord que la majorité des plans d’eau en France ont une superficie inférieure à un hectare, selon l’inventaire national établi en 2024. L’assouplissement n’était donc pas marginal : il était susceptible de concerner une grande partie des projets implantés en tout ou partie en zone humide.

Or, la mise en eau de telles zones, même partielle, est susceptible d’altérer leurs fonctionnalités. La décision insiste sur l’état des connaissances scientifiques : les zones humides, y compris de petite taille, jouent un rôle essentiel en matière de biodiversité, de filtration et de régulation de l’eau, d’atténuation des événements climatiques extrêmes et de stockage du carbone, notamment pour les tourbières. Le Conseil d’État relève en outre la dégradation avérée des milieux : 41 % des sites emblématiques se sont dégradés entre 2010 et 2020. Il mentionne également l’adoption du plan national Milieux humides 2022-2026, qui fait de leur préservation une priorité nationale.

Face à ces éléments, l’administration soutenait que d’autres dispositifs juridiques demeuraient applicables : police de l’eau, pouvoirs du préfet, SDAGE et SAGE, protections spécifiques des zones humides d’intérêt environnemental particulier, sites Natura 2000, habitats protégés. Le Conseil d’État répond que ces régimes :
  • ne couvrent pas l’ensemble des zones concernées ;
  • étaient déjà en vigueur lors de l’arrêté de 2021 ;
  • n’offrent pas une protection équivalente à celle assurée par les conditions spécifiques supprimées.
Faute pour le ministre de démontrer, soit que l’assouplissement n’entraînait pas de recul de la protection environnementale, soit qu’un niveau équivalent était garanti par d’autres moyens, la haute juridiction conclut à la méconnaissance du principe de non-régression.

L’arrêté du 3 juillet 2024 est donc annulé pour ce motif, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens soulevés.

Portée et perspectives
Cette décision confirme la portée normative du principe de non-régression. Celui-ci est devenu un standard de contrôle du juge administratif sur les actes réglementaires.

Retour au régime strict d'autorisation à 3 critères. Concrètement, le régime de 2021 retrouve application intégrale : tout projet de plan d’eau en zone humide, quelle que soit sa surface, redevient soumis aux trois conditions cumulatives. Pour le gouvernement, deux voies sont théoriquement ouvertes : soit renoncer à l’assouplissement, soit porter le débat au niveau législatif, seule une loi pouvant, en principe, déroger au principe de non-régression tel qu’interprété par le Conseil d’État.

Impossible simplification. Cette décision nourrit un paradoxe récurrent du débat public. Alors que le mot d’ordre de «simplification» est invoqué avec insistance, notamment dans le contexte de la crise agricole et des revendications relatives au stockage de l’eau, la réalité juridique demeure d’une grande complexité. La police de l’eau, les principes généraux du droit de l’environnement, les exigences issues de la jurisprudence et les engagements nationaux en matière de protection des milieux forment un ensemble dense  qui ne se laisse pas aisément aménager. La simplification affichée se heurte ainsi à des cliquets juridiques (comme la non-régression) que le débat politique n'ose guère aborder frontalement.

Vers une analyse scientifique élargie des milieux et des usages. Au-delà du cas des plans d’eau, l’arrêt s’inscrit dans une jurisprudence exigeante quant à la justification scientifique et juridique de toute modification susceptible d’affecter les milieux naturels. Il met en lumière la nécessité d’une réflexion scientifique approfondie sur les intérêts comparés d’une zone humide naturelle et d’un plan d’eau artificiel. Cette analyse ne saurait se limiter à une approche purement naturaliste sur la biodiversité, mais doit intégrer l’ensemble des services écosystémiques rendus, au sens large, y compris ceux liés aux usages humains, à la régulation hydrologique et thermique locale, aux fonctions paysagères, sociales et économiques. Même dans le domaine de la biodiversité, des travaux ont montré que des plans d'eau artificiels peuvent accueillir faune et flore, et que leur renaturation spontanée en fin d'usage peut même en faire des milieux de grand intérêt. Pour éclairer le juge, la question appelle donc davantage de travaux scientifiques pluridisciplinaires, associant sciences naturelles et sciences sociales, afin d’évaluer correctement ce que représentent ces petits plans d’eau traditionnellement créés par l’homme et que certains acteurs souhaitent encore développer dans un contexte d’adaptation au changement climatique.

Référence : Conseil d’État, 6e et 5e chambres réunies, 2 mars 2026, nos 497009, 497839, 497885

25/02/2026

Sur la Sélune, l'idéologie de la "rivière libre" finit dans le salon des riverains !

On nous avait promis une "renaturation" miraculeuse et exemplaire, un retour à l'équilibre écologique et une vallée pacifiée. Quelques années après le démantèlement des barrages de Vezins et de la Roche-qui-Boit, le réveil est brutal et boueux pour les habitants du Sud-Manche. À Saint-Hilaire-du-Harcouët, Ducey-Les Chéris ou Poilley, l'Airon et la Sélune ont rappelé une vérité physique élémentaire : supprimer les obstacles, c'est accélérer l'onde de crue, augmenter les risques, aggraver les conséquences. Retour sur un désastre annoncé, financé à grands frais par l'argent public.


Images France Bleue, tous droits réservés.

C’est un spectacle de désolation qui a frappé le Sud-Manche au début de ce mois de février.

À Saint-Hilaire-du-Harcouët, Ducey-Les Chéris, Poilley et dans plusieurs autres communes du bassin versant, des rues, des quartiers entiers et même des bâtiments industriels ont été envahis par les crues exceptionnelles de ces cours d’eau, entraînant des maisons inondées, des routes coupées et une mobilisation générale des services de secours et des habitants. Les pompiers et les élus locaux ont dû déclencher des plans d’urgence pour organiser l’aide aux sinistrés, tandis que la municipalité déposait un dossier pour reconnaître l’état de catastrophe naturelle et que la solidarité des habitants s’organisait devant l’ampleur des eaux sur les chaussées et dans les jardins.

"C’était surtout pas le moment de les enlever."
Des rues transformées en torrents, des quartiers entiers sous les eaux, des maisons envahies et, symbole de ce gâchis économique, une usine sinistrée à Saint-Hilaire-du-Harcouët. Une phrase tourne en boucle sur les réseaux sociaux et dans les conversations des riverains à propos des barrages détruits par l'État sur la Sélune : "C’était surtout pas le moment de les enlever."

Car oui, cette zone aujourd'hui sinistrée était protégée par deux grands barrages-réservoirs EDF qui ont été démantelés voici quatre ans, au nom du retour hypothétique d'une faible quantité de saumon sauvage...

Le "toboggan hydraulique" : une physique que l'administration a oubliée ou minimisée
Depuis 2018, Hydrauxois n'a cessé d'alerter sur les conséquences du "chantier exemplaire" de la Sélune. Nous dénoncions à l'époque les "mauvais arguments" d'une administration pressée de détruire un patrimoine fonctionnel. On nous opposait alors un botté en touche : les barrages ne serviraient à rien contre les crues. Ni d'ailleurs contre les sécheresses. 

Pourtant, la réalité du terrain vient de donner une leçon de laminage hydraulique aux théoriciens en chambre du bonheur de la "continuité écologique". Certes, Vezins et la Roche-qui-Boit n'étaient pas des barrages de régulation de crues centennales. Mais nier l'effet tampon d'une retenue de plusieurs millions de mètres cubes relève de l'aveuglement. En supprimant ces ouvrages, on a transformé la vallée en un véritable toboggan hydraulique. L'onde de crue n'est plus freinée, elle ne s'étale plus dans les réservoirs ; elle fonce tête baissée vers les zones habitées.

Le bon sens de Louis Gontier face au dogme
Louis Gontier, défenseur historique des barrages du Sud-Manche, porte aujourd'hui la voix de ceux qui ne se résignent pas à voir leur territoire sacrifié. Son analyse rapportée par France Bleue est sans appel :

"Aujourd'hui, on fait des bassins de rétention à tout va pour essayer d'absorber les excédents d'eau, mais c'est ce que les barrages pouvaient faire. À l'époque, on savait qu'on pouvait baisser de deux mètres le lac de Vezins pour créer une réserve tampon capable d'absorber l'excédent et de réguler le débit. C'était une protection naturelle que nous avions la chance d'avoir à proximité. On les a cassés alors qu'il n'y avait pas besoin."

L'amélioration des prévisions météo aurait permis une gestion fine de ces abaissements préventifs. Au lieu de cela, les riverains sont désormais livrés à la seule "dynamique naturelle" de la rivière. Une dynamique qui ne se soucie ni des parquets flottants, ni des outils de production industrielle.

53 millions d'euros d'argent public pour augmenter le risque ?
Le coût de cette obstination est effarant. Comme nous le rappelions lors du lancement des travaux, le démantèlement des barrages de la Sélune (Vezins, 36 mètres de haut, et la Roche-qui-Boit, 16 mètres) a représenté un investissement public de plus de 50 millions d'euros (les estimations finales avoisinent les 53 millions d'euros).

C’est la double peine pour le contribuable :
  • on dépense des fortunes pour détruire des outils de production d'énergie décarbonée et des réserves d'eau potable,
  • on doit maintenant payer pour l'indemnisation des sinistrés et, demain, pour la construction de nouveaux bassins de rétention artificiels afin de corriger les erreurs de la "renaturation".
Conclusion : sortir du dogme coûteux, inefficace et dangereux de la continuité écologique
La Sélune est devenue le symbole d'une écologie qui détruit plus qu'elle ne protège. La gestion de l'eau ne peut se résumer à une vision muséale d'une nature sauvage pré-humaine. Un barrage, un seuil, un étang, un plan d'eau sont aussi des outils de régulation. Les supprimer sans mesurer l'impact sur la vitesse d'écoulement est une faute lourde, dont les habitants du Sud-Manche paient aujourd'hui le prix fort, les pieds dans la boue.

Il est temps de sortir du dogme de la table rase au nom du retour à la nature sauvage. Si l'on veut vraiment protéger les populations face aux aléas climatiques, il faudra bien un jour admettre que l'homme et ses ouvrages font partie de l'équilibre de la vallée, et non de son déséquilibre.

Post scriptum : si des riverais souhaitent porter plainte contre l'Etat pour dommages et mise en danger de la vie d'autrui, ils peuvent contacter notre association. Les erreurs doivent avoir des conséquences, en particulier quand tous les avertissements avaient été donnés et ont été ignorés.