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16/08/2026

Marcenay : quand un lac artificiel devient une zone humide exemplaire

En pleine sécheresse, Le Bien Public est allé jusqu’à Marcenay, dans le nord de la Côte-d’Or, pour montrer une zone humide encore gorgée d’eau et rappeler ses fonctions : biodiversité, stockage de l’eau, soutien des milieux en période sèche et frein à la propagation des incendies. Un point oublié mérite pourtant d’être souligné : l’étang de Marcenay est entièrement artificiel, créé par l’homme il y a près de huit siècles. Une réalité qui devrait conduire à regarder autrement le devenir de l’étang supérieur des Marots et de Combe Noire situés à quelques kilomètres en cœur de Parc national de forêts.


L’article publié ce 16 août 2026 par Le Bien Public tombe à point nommé. Alors que chaleur et sécheresse éprouvent les cours d’eau, les sols et les forêts, le journal accompagne Clément Bastin, chargé de projets au pôle Milieux humides Bourgogne-Franche-Comté du Conservatoire d’espaces naturels, sur les berges de l’étang de Marcenay. Le message est clair : une zone humide fonctionne comme une éponge, stockant l’eau lorsqu’elle est disponible et la restituant progressivement ; elle héberge une biodiversité particulière, entretient une atmosphère plus humide et peut aussi ralentir la progression des incendies.

L’article insiste même sur la nécessité, face au risque d’incendie, de conserver des sols humides, une végétation diversifiée et plusieurs strates d’habitats. Il évoque également le castor comme "allié de taille" : ses barrages maintiennent localement un niveau d’eau, reconnectent le cours d’eau avec ses milieux humides annexes et contribuent à réhumidifier les sols. Le Conservatoire expérimente d’ailleurs des dispositifs "low-tech" inspirés de ces barrages afin de recréer ces fonctions.

Une zone humide… créée par l'homme
Il manque pourtant dans cette démonstration un élément particulièrement intéressant : l’étang de Marcenay n’est pas un lac naturel. Il s’agit d’un lac artificiel de 92 hectares, créé en 1239 par les moines de l’abbaye de Molesme pour la pisciculture, puis utilisé pour la sidérurgie. Il est aujourd’hui classé Espace naturel sensible, propriété du Conservatoire d’espaces naturels de Bourgogne et de la Fédération de pêche de Côte-d’Or.

Autrement dit, près de huit siècles d’histoire ont transformé un aménagement hydraulique humain en un écosystème dont on vient aujourd’hui célébrer la valeur écologique. Face à la réalité des canicules et sécheresses frappant la région, on oublie les anciens points de vue doctrinaux sur les retenues qui soi-disant évaporent et ne servent à rien en été ! On pourrait faire la même observation sur les barrages de castors : à mesure que ce rongeur aquatique disparaissait des rivières en raison d'une prédation intensive au Moyen Âge, ce sont les seuils humains de moulins et étangs qui ont reprise la fonction de stockage et rehausse locale de l'eau. Autant les conserver aujourd'hui ! 

L’origine artificielle d’un milieu ne préjuge pas de sa valeur écologique actuelle. Un ouvrage créé autrefois pour la pisciculture, l’énergie ou d’autres usages peut, avec le temps, produire une mosaïque de pleine eau, roselières, vasières, boisements humides et sols saturés qui possède ses propres habitats, espèces et fonctions hydrologiques.

Et quelques kilomètres plus loin, les Marots en zone de cœur du parc national…
Cette évidence devrait éclairer le débat concernant les étangs des Marots et de Combe Noire, situés non loin de là dans le Châtillonnais. Les anciens étangs des Marots constituent une zone humide et doivent être remis en eau, notamment en raison de leur rôle dans la lutte contre les incendies de forêt.

Le Conseil économique, social et culturel du Parc avait d’ailleurs été plus loin dès 2022. Dans son avis officiel, il soulignait la valeur écosystémique que peut avoir un étang, son impact possible sur la ressource en eau et son rôle de réserve incendie. Il demandait alors explicitement la remise en eau des deux étangs des Marots, avec une gestion permettant d'alterner éventuellement les assecs afin de conserver à la fois biodiversité d’eaux calmes et biodiversité d’eaux courantes.

Depuis, le choix retenu est différent : remise en eau de l’étang inférieur, mais effacement définitif de l’étang supérieur. Le jugement du tribunal administratif de Dijon du 15 avril 2026 décrivait cette option. Il rappelle en même temps la quasi-absence de points d’eau dans plus de 10 000 hectares de forêt domaniale de Châtillon, le risque conséquent de feux de forêt relevé par le SDIS et l'intérêt stratégique d'une réserve accessible aux secours.

Le même dossier relève en outre que l’étang de Combe Noire est désormais presque comblé par les sédiments, situation apparue à la suite de l’effacement des cinq étangs Narlin en amont. Voilà qui devrait au minimum conduire à rouvrir la réflexion. Car dans ces lieux où l’on  détruit les retenues, les étés secs voient désormais disparaitre l’eau, sa faune et sa flore. Quel intérêt ? 

Ne plus opposer le naturel et l'artificiel
Comme toujours en écologie, il faut examiner les situations concrètes, les fonctions, les gains et les pertes. Mais c’est précisément l’enseignement de Marcenay : on ne peut pas décider de la valeur d’un milieu sur le seul critère de son caractère naturel ou artificiel.

Si conserver l’eau, maintenir des sols humides, diversifier les habitats, disposer de réserves en période sèche et ralentir les incendies deviennent des objectifs majeurs de l’adaptation climatique, alors les anciens systèmes d’étangs doivent être évalués à cette aune. Le raisonnement vaut pour l’étang inférieur des Marots ; rien ne justifie qu’il cesse soudainement d’être pertinent lorsqu’on passe à l’étang supérieur ou à Combe Noire.

En pleine sécheresse, on présente avec raison un étang artificiel vieux de huit siècles comme un remarquable réservoir de biodiversité et d’humidité ; dans le même Châtillonnais, d’autres étangs historiques restent asséchés ou disparaissent.

L’adaptation au changement climatique suppose sans doute de dépasser quelques vieux réflexes doctrinaux. 

La bonne question n’est plus : ce milieu a-t-il été créé par l’homme ? Elle est : que nous apporte-t-il aujourd’hui, et que perdrons-nous demain s’il disparaît ?

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Le lac de Marcenay, masse d'eau artificielle et réservoir de biodiversité

04/08/2026

Record des cours d’eau à sec... la France doit enfin organiser le stockage de l’eau !

Au 1er août 2026, l’Office français de la biodiversité constate la situation la plus critique jamais observée à cette période sur les petits cours d’eau français. Ce désastre annoncé confirme les projections hydroclimatiques : les débits estivaux et les étiages vont continuer de diminuer. Face à cette évolution, détruire sans discernement les ouvrages qui retiennent localement l’eau et refuser par principe les barrages de soutien d’étiage devient une politique de plus en plus incohérente. Commet consacrer encore un seul centime d'argent public de l'eau à détruire des retenues dans un budget contraint où nous sommes déjà incapables de payer l'adaptation climatique?


La Romanée à Bussières, réduite à de petites flaques d'eau chaude, été 2026. Jadis il y avait ici un étang en eau en permanence en été, même les années sèches. Il a été détruit (de manière illégale) par la fédération de pêche et les services publics de l'écologie, soi-disant pour revenir à une zone humide naturelle...


Les chiffres publiés par l’Office français de la biodiversité sont sans précédent. À la fin du mois de juillet, 1 373 petits cours d’eau présentaient une rupture d’écoulement ou un assec, soit 554 de plus qu’un mois auparavant. Toutes les régions sont touchées, notamment le long d’un axe allant de la Vendée au Grand Est, ainsi que dans le centre du sud de la France.

Au total, 43 % des stations du réseau ONDE étaient sans écoulement visible ou complètement asséchées. Il s’agit de la situation la plus critique enregistrée à cette date depuis la mise en place du réseau national en 2012. Elle dépasse même celle de 2022, avec 112 cours d’eau supplémentaires en rupture d’écoulement ou en assec, et apparaît plus de deux fois plus dégradée que celle observée à la même période en 2025.

Un désastre annoncé par les projections hydroclimatiques
Cette situation exceptionnelle ne constitue pas, à elle seule, une démonstration du changement climatique. Mais elle correspond exactement à la direction indiquée depuis plusieurs années par les projections hydrologiques.

Les résultats actualisés du programme Explore2 prévoient une baisse systématique des débits estivaux en France : jusqu’à –10 % dans une France réchauffée de 2,7 °C et –20 % avec un réchauffement de 4 °C. Les débits d’étiage diminueraient quant à eux d’environ 15 % à 2,7 °C et 30 % à 4 °C, avec des baisses encore plus prononcées dans certaines régions méridionales.

Le problème n’est donc plus seulement de traverser une année sèche. Il faut préparer des territoires dans lesquels les pluies seront davantage concentrées en hiver, tandis que l’évapotranspiration augmentera et que les débits diminueront pendant la saison chaude. Autrement dit, il faudra être capable de retenir une partie de l’eau lorsqu’elle est abondante pour la restituer lorsqu’elle devient rare.

Sortir du dogme de l’effacement des ouvrages
Dans ce contexte, continuer à financer la destruction d’ouvrages hydrauliques sans examiner leur fonction réelle devient aberrant. Commet consacrer encore un seul centime d'argent public de l'eau à détruire des retenues dans un budget contraint où nous sommes déjà incapables de payer l'adaptation climatique?

Tous les seuils, chaussées de moulins, étangs et retenues ne présentent évidemment pas le même intérêt. Certains stockent peu d’eau et peuvent avoir des effets écologiques négatifs. Mais d’autres maintiennent une lame d’eau, alimentent des annexes hydrauliques ou disposent d’un volume mobilisable. Les retenues françaises répondent à des fonctions diverses, parmi lesquelles l’alimentation en eau, l’irrigation, la pisciculture et le soutien d’étiage. Leur effet dépend du milieu, du mode de remplissage, de la saison d’alimentation et des modalités de restitution. La bonne politique n’est donc pas d'effacer ces ouvrages, mais de les expertiser et de les gérer selon leurs fonctions hydrologiques réelles.

La même réflexion doit être menée à une échelle supérieure. Les grands barrages-réservoirs situés en amont des bassins peuvent stocker les excédents hivernaux, écrêter certaines crues et restituer l’eau en été. Les quatre lacs-réservoirs du bassin de la Seine assurent ainsi simultanément l’écrêtement des crues et le soutien des débits de la Seine, de la Marne, de l’Aube et de l’Yonne. Lors de la sécheresse de 2022, leur gestionnaire estimait que, sans ces restitutions, les seuils de crise auraient été franchis dès juillet sur plusieurs rivières.

Réduire les besoins, mais aussi sécuriser la ressource
Les économies d’eau, la restauration des sols, des nappes et des zones humides sont indispensables. Mais elles ne dispensent pas d’une politique d’infrastructures. Face à la diminution annoncée des étiages, la France doit inventorier les volumes déjà stockés, moderniser les ouvrages utiles, équiper les retenues pour permettre une restitution maîtrisée et envisager de nouveaux réservoirs multifonctionnels dans les bassins qui en ont besoin.

Une politique sérieuse d’adaptation ne peut pas consister à regarder les rivières s’assécher tout en supprimant les moyens de retenir et de redistribuer l’eau. Le changement climatique impose désormais de gérer ensemble les milieux naturels, les usages et les infrastructures hydrauliques.

26/07/2026

Face aux incendies et aux sécheresses, l’environnement doit être géré et non laissé à lui-même

Canicules, sécheresses et incendies imposent de changer de doctrine. La renaturation ne peut plus être l’horizon directeur des politiques écologiques : il faut désormais gérer activement les milieux, sécuriser les ressources, entretenir les ouvrages et construire des modèles économiques capables de financer cette adaptation.


Sur la plage de Moutchic, à Lacanau, dans le sud-ouest de la France, le 24 juillet 2026. © AFP - Maximilien LAMY

L’été 2026 confirme brutalement le changement de régime hydroclimatique de la France. Face à des sécheresses, des canicules et des incendies plus intenses, la politique environnementale ne peut plus se limiter à réduire les interventions humaines et à laisser les milieux retrouver une supposée naturalité. Elle doit désormais organiser leur gestion active, préventive et adaptative.

La France vient de connaître une succession d’épisodes climatiques exceptionnels. Du 17 au 30 juin 2026, une canicule précoce, durable et d’une intensité jamais observée a touché le pays. Les 24 et 25 juin, la température moyenne nationale sur vingt-quatre heures a atteint pour la première fois 30 °C, dépassant les journées les plus chaudes d’août 2003. Plus de 40 % du territoire a connu au moins une température supérieure à 40 °C.

Ces chaleurs ont rapidement aggravé une sécheresse déjà installée. Au 22 juillet, l’humidité moyenne des sols atteignait un niveau inédit si tôt dans l’été, inférieur à ceux observés aux mêmes dates en 1976, 2022 et 2025. Les sols étaient exceptionnellement secs du Sud-Ouest au Nord-Est, en passant par la Normandie et l’Île-de-France.

La sécheresse n’est pas seulement superficielle. À la mi-juillet, 94 % des nappes phréatiques suivies étaient en baisse et 60 % se situaient sous leurs normales mensuelles. Dans les cours d’eau, la situation était encore plus inquiétante : près d’un tiers des stations affichaient des débits inférieurs aux minima observés à la même période durant les vingt dernières années, tandis qu’un quart des petits cours d’eau étaient déjà à sec. Au 24 juillet, les 99 départements métropolitains étaient concernés par des mesures de restriction de l’eau, dont 59 placés en situation de crise.

Quand le pays brûle, personne ne réclame moins de moyens techniques
La conséquence est désormais visible : la végétation desséchée devient un combustible. Au 24 juillet, près de 98 000 hectares avaient déjà brûlé en France depuis le début de l’année. Pour combattre les incendies, l’État mobilise douze Canadair, huit Dash, des Air Tractor, des hélicoptères bombardiers d’eau, des milliers de véhicules spécialisés et des infrastructures de ravitaillement réparties sur le territoire.

Personne ne propose alors de laisser la nature suivre son cours. Tout le monde réclame, à juste titre, davantage de moyens humains, de surveillance, de matériel, de pistes d’accès, de points d’eau et de capacités d’intervention rapide.

Car une forêt ne se défend pas seule contre le feu. La prévention repose sur le débroussaillement, l’entretien de pistes accessibles aux pompiers, la création de coupures de combustible, la surveillance des massifs et la disponibilité de réserves d’eau. Les services chargés de la défense des forêts contre l’incendie entretiennent précisément toute l’année les pistes, les points d’eau et les balisages nécessaires aux secours. L’Office national des forêts considère d’ailleurs le débroussaillement comme la mesure la plus efficace pour réduire l’impact des incendies.

Une forêt abandonnée à elle-même n’est donc pas nécessairement une forêt plus sûre ni même, après le passage d’un incendie extrême, une forêt plus riche en biodiversité. Dans un territoire habité, traversé par des routes, des villages et des réseaux, la non-intervention constitue elle aussi un choix de gestion — parfois le plus dangereux.

Pour l’eau aussi, il faut prévoir, stocker et répartir
Le même raisonnement doit être appliqué à l’eau. Lorsque les pluies tombent principalement en automne et en hiver, tandis que les besoins et les risques culminent en été, il faut pouvoir conserver une partie de cette eau. Cela suppose des retenues, des réservoirs, des zones humides gérées, des ouvrages hydrauliques entretenus et des réseaux permettant d’utiliser rapidement la ressource.

Les barrages-réservoirs existants sont déjà mobilisés pour soutenir les débits des cours d’eau pendant l’été. En juillet 2026, leur utilisation a même dû commencer plus tôt que les années précédentes.

Il ne s’agit évidemment pas de construire n’importe quelle retenue, n’importe où et sans examiner ses effets. Chaque projet doit être évalué selon son alimentation, son évaporation, ses impacts écologiques, les besoins du territoire et le maintien d’un débit suffisant en aval. Mais l’erreur inverse consiste à considérer par principe toute retenue, tout seuil ou tout ouvrage comme une atteinte à faire disparaître.

Avant de démolir un plan d’eau ou de mettre hors d’usage un ouvrage hydraulique, il faudrait désormais examiner systématiquement sa fonction possible pour la défense incendie, l’abreuvement, l’irrigation de secours, le soutien d’étiage ou la sécurité civile. Détruire une réserve existante est facile. La remplacer au moment où les flammes approchent l’est beaucoup moins.

La renaturation ne peut plus tenir lieu de doctrine générale
Depuis plusieurs décennies, la restauration et la renaturation sont devenues des orientations centrales des politiques de biodiversité. La stratégie française prévoit d’accélérer la restauration des forêts, des zones humides et des cours d’eau. Le règlement européen sur la restauration de la nature fixe quant à lui un objectif portant sur au moins 20 % des espaces terrestres et marins de l’Union d’ici à 2030, ainsi que sur 25 000 kilomètres de rivières devant retrouver un écoulement plus libre.

Restaurer certains milieux dégradés est utile. Redonner de l’espace à une rivière, réhumidifier une tourbière ou restaurer une zone humide peut contribuer à la biodiversité et parfois à la prévention des risques. Mais la renaturation devient problématique lorsqu’elle se transforme en principe automatique : moins l’être humain intervient, mieux la nature se porterait.

La nature ne poursuit pourtant aucun objectif de sécurité humaine. La sécheresse est naturelle, comme le feu, la crue, l’érosion ou la mortalité massive d’une population animale. Ces phénomènes ne sont pas pour autant souhaitables lorsqu’ils menacent des habitants, des ressources en eau, des cultures ou des infrastructures.

Surtout, il n’existe plus de passé hydrique et climatique stable auquel il suffirait de revenir. Le changement climatique déplace en permanence les températures, l’humidité des sols, les régimes de pluie, les débits et les aires de répartition des espèces. Dans une France plus chaude, Météo-France prévoit un allongement général de la durée des sécheresses des sols et une augmentation des conditions favorables aux incendies.

Passer à une écologie de gestion
La doctrine environnementale doit donc changer de centre de gravité. Son objectif ne peut plus être seulement de réduire l’empreinte humaine ou de reconstituer un état naturel supposé idéal. Elle doit gérer des territoires vivants, habités et surtout soumis à une incertitude croissante.

Cela signifie surveiller, anticiper, entretenir, débroussailler, stocker de l’eau, renforcer les ouvrages utiles, adapter les forêts, préserver des accès pour les secours et organiser des réserves incendie à distance opérationnelle des massifs. Cela signifie également mesurer les résultats réels des décisions, au lieu de juger leur valeur au seul critère de la diminution de l’intervention humaine comme "réduction d'impact".

Cette gestion active de l’environnement suppose également de construire un modèle économique soutenable. L’eau et la forêt concernent en effet une multitude de petits propriétaires privés, de riverains et de communes rurales disposant de moyens limités. Leur demander d’entretenir les ouvrages, de débroussailler, de créer des accès, de gérer les retenues ou de préserver des zones coupe-feu sans aucune ressource associée conduirait soit à l’inaction, soit à une augmentation rapidement insoutenable de la dépense publique. La gestion de l’environnement doit donc être liée, chaque fois que cela est possible, à des usages productifs capables de financer au moins une partie de son coût : pastoralisme et élevage extensif pour entretenir les coupures de combustible, exploitation raisonnée du bois et de la biomasse pour réduire la charge végétale, hydroélectricité pour financer l’entretien d’ouvrages hydrauliques utiles au stockage, à la régulation des débits ou à la défense incendie. Une politique écologique durable ne peut pas seulement imposer des obligations : elle doit rendre économiquement possible le travail d’entretien qu’elle exige.

Changer la hiérarchie des normes dans le code de l'environnement 
La renaturation peut être un outil. Mais elle ne peut plus être l’horizon directeur de la politique écologique.

Face aux sécheresses, aux incendies, mais aussi aux crues futures, passer d’une écologie de la renaturation à une écologie de la gestion ne peut rester un simple slogan. Les échéances nationales de 2027 doivent être l’occasion de proposer une nouvelle loi sur l’eau et l’adaptation hydroclimatique, capable de modifier clairement la hiérarchie des priorités publiques. 

Il faut inscrire dans le code de l’environnement — en particulier dans son article L. 211-1 relatif à la gestion équilibrée et durable de l’eau — que la sécurité civile, l’adaptation climatique, la conservation des réserves, la prévention des sécheresses, des incendies et des inondations, ainsi que la résilience des territoires, doivent prévaloir lorsqu’elles entrent en conflit avec des objectifs de renaturation ou de continuité écologique. Le droit reconnaît déjà la priorité de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l’alimentation en eau potable : il faut désormais en tirer toutes les conséquences concrètes. Cette nouvelle orientation devra ensuite être traduite dans les décrets, les circulaires ministérielles, les SDAGE et les procédures d’autorisation, afin de faire évoluer la doctrine quotidienne des agences de l’eau, de l’OFB et des services instructeurs. 

Changer de politique suppose d’abord de changer les normes qui commandent les décisions : non plus laisser faire l’environnement non humain en supposant que le résultat sera forcément bon, mais apprendre à le gérer intelligemment, préventivement et durablement.

24/07/2026

Étangs des Marots : après dix ans de combat et la fin des recours, l’urgence est désormais d’agir !

La justice a définitivement rejeté les recours contre la remise en eau des étangs des Marots en Châtillonnais. Le financement est prêt. Mais l’arrêté préfectoral expire le 4 août 2026 et l’ONF n’a toujours pas transmis les devis nécessaires au lancement du chantier. Il y a urgence à agir, alors que les risques incendie et les pénuries d’eau deviennent le lot de chaque été dans nos territoires. 


Châtillonnais (Côte-d’Or), juillet 2026. Mis en assec en 2017 pour un entretien qui devait durer un à deux ans, les étangs médiévaux des Marots sont toujours vides. Après près d’une décennie de blocages, le tribunal administratif de Dijon a rejeté, le 17 avril 2026, la dernière requête opposée à leur remise en eau. Tous les obstacles juridiques sont donc levés.

Pourtant, rien ne bouge sur le terrain. L’arrêté préfectoral du 4 août 2023, qui autorise la restauration de l’étang inférieur, arrive à échéance le 4 août 2026. Sa prorogation est désormais urgente. Dans le même temps, l’Office national des forêts (ONF), gestionnaire du site, doit transmettre sans délai les études, le dossier technique et les devis à la Communauté de communes du Pays Châtillonnais, qui s’est engagée à financer les travaux.

La remise en eau répond à plusieurs enjeux complémentaires : préserver un patrimoine hydraulique vieux de huit siècles ; restaurer les digues, le vannage et la qualité des eaux restituées au ruisseau ; maintenir un site paysager et écologique ; et créer une réserve opérationnelle pour la défense contre l’incendie. Cette dernière fonction est d’autant plus importante que les sécheresses, les dépérissements forestiers et l’accumulation de bois mort accroissent le risque de feu, tandis que plusieurs villages voisins disposent de réseaux d’eau insuffisants pour assurer correctement la défense extérieure contre l’incendie urbain.

Le collectif d’habitants, les usagers de la forêt, les associations et les élus locaux demandent donc :
• la prorogation de l’arrêté préfectoral avant le 4 août 2026 ;
• la transmission immédiate par l’ONF du dossier technique, des études et des devis ;
• le lancement effectif des travaux financés par la Communauté de communes.
« Le bon sens, la loi et le soutien populaire ont triomphé. Il appartient désormais à l’ONF et aux services de l’État de concrétiser cette victoire sur le terrain. Chaque semaine de retard supplémentaire expose inutilement le territoire et ses habitants. »

Télécharger le communiqué et le dossier complet

23/02/2026

Petits barrages en climat méditerranéen, des solutions locales d’adaptation à la crise de l'eau ? (Yassin et al 2026)

Dans les régions méditerranéennes et semi-arides soumises à une variabilité hydro-climatique marquée et à l’intensification des sécheresses, les petits barrages sont de plus en plus mobilisés comme infrastructures décentralisées de stockage et de régulation de l’eau. À partir d’une revue structurée de la littérature internationale, une équipe de chercheurs proposent une synthèse des bénéfices et des limites de ces ouvrages. Ils soulignent leur caractère profondément contextuel, pointant les enjeux hydrologiques, écologiques et institutionnels qui conditionnent leur durabilité.


L’article s’inscrit dans un contexte de raréfaction croissante de la ressource en eau en climat méditerranéen (classes Csa et Csb de Köppen-Geiger), marqué par des étés chauds et secs, des hivers courts et pluvieux, une forte variabilité interannuelle et une sensibilité accrue au changement climatique. Ces territoires – Europe du Sud, Afrique du Nord, Proche-Orient, Californie, sud-ouest australien, Chili, Éthiopie – subissent simultanément une pression démographique et agricole, une surexploitation des nappes et une dégradation des écosystèmes fluviaux.

Face aux coûts sociaux et écologiques historiquement associés aux grands barrages, les petits barrages (généralement < 15 m de hauteur) sont présentés comme une alternative plus flexible, localisée et potentiellement plus acceptable socialement. L’enjeu central examiné par les auteurs est donc le suivant : dans quelle mesure ces infrastructures, souvent perçues comme « douces » et décentralisées, constituent-elles une solution durable d’adaptation au stress hydrique, et à quelles conditions leurs effets hydrologiques et écologiques demeurent-ils compatibles avec la résilience des bassins versants ?

Les auteurs adoptent une démarche systématique en plusieurs étapes. À partir de bases de données internationales (Web of Science, Scopus, Google Scholar), 3454 publications relatives aux petits barrages en climat méditerranéen ou semi-aride ont été identifiées. Après filtrage thématique et méthodologique, 28 études de cas empiriquement riches ont été sélectionnées pour analyse comparative. 

L’examen porte sur neuf pays (États-Unis, Australie, Éthiopie, Irak, Kenya, Grèce, Maroc, Espagne, Tunisie) et couvre quatre grands registres analytiques :
- les effets hydrologiques – recharge des nappes, régulation saisonnière des écoulements, atténuation des crues, pertes par évaporation, modifications des hydrogrammes, impacts cumulés sur les débits d’aval;
- les dynamiques sédimentaires – piégeage, envasement, altération du transit solide, réduction de la capacité de stockage, effets morphologiques en aval (incision, simplification des habitats);
- les impacts écologiques – fragmentation longitudinale, effets sur les communautés piscicoles et benthiques, modification des régimes thermiques et biogéochimiques, potentiel de restauration après arasement;
- les dimensions socio-institutionnelles – participation des communautés, inégalités d’accès à l’eau, gouvernance polycentrique ou fragmentée, durabilité de la maintenance, justice environnementale.

L’analyse bibliométrique met également en évidence le caractère fortement interdisciplinaire du champ (hydrologie, géomorphologie, écologie aquatique, sciences de l’environnement, gouvernance), ainsi que des réseaux de collaboration régionaux denses dans l’espace méditerranéen.

Sur le plan des bénéfices, les petits barrages peuvent, lorsqu’ils sont stratégiquement implantés et correctement entretenus, fournir un éventail d’avantages significatifs :
– stockage de l’eau pour l’irrigation et l’usage domestique en saison sèche ;
– recharge des aquifères ;
– réduction locale du ruissellement et de l’érosion ;
– atténuation partielle des crues ;
– création d’habitats artificiels pouvant, dans certains contextes, soutenir une biodiversité non négligeable ;
– renforcement de la résilience locale face aux sécheresses.

Cependant, ces effets positifs sont fortement dépendants des conditions géomorphologiques, climatiques et institutionnelles. Les limites identifiées sont elles aussi substantielles :
– envasement rapide dans les bassins versants érodés – plusieurs études montrent des pertes de capacité pouvant dépasser 50 % en moins de quinze ans;
– pertes par évaporation –  élevées en climat chaud et sec (20 à 60 % des volumes stockés annuellement dans certains contextes);
– réduction cumulative des débits aval – dans les bassins à forte densité d’ouvrages, des diminutions de l’ordre de 20 à 30 % des écoulements en saison sèche ont été observées;
– fragmentation des habitats et altération des régimes sédimentaires – effets sur la morphologie fluviale et la résilience écologique;
– risques d’inégalités sociales – captation des bénéfices par les usagers amont, externalisation des coûts vers l’aval.

Le caractère cumulatif des impacts est souligné : à l’échelle du bassin, la prolifération non coordonnée de barrages peut modifier en profondeur le régime hydrologique et la connectivité écologique. L’article observe également que l’efficacité en matière de contrôle des crues reste limitée : les réductions de débit de pointe sont généralement modestes (quelques pourcents), sauf lorsque des réseaux d’ouvrages fonctionnent de manière coordonnée.

Les auteurs identifient plusieurs axes prioritaires de réflexion.

D’abord, un besoin de recherches longitudinales suivant l’évolution des réservoirs sur plusieurs décennies, afin d’évaluer les trajectoires d’envasement, les effets sur les régimes d’écoulement et la dépendance socio-économique des communautés.

Ensuite, une approche multi-échelle intégrant les effets cumulatifs au niveau du bassin versant : modélisation hydrologique couplée aux indicateurs écologiques et aux scénarios climatiques non stationnaires. Sur le plan technique, des pistes d’innovation sont mentionnées, notamment la réduction de l’évaporation (dispositifs flottants), l’intégration systématique de dispositifs de gestion des sédiments en amont, ou encore l’amélioration de la connectivité piscicole par des passes adaptées aux faibles hauteurs d’ouvrage.

Enfin, l’article insiste sur la dimension institutionnelle : les petits barrages doivent être intégrés dans des cadres de gouvernance adaptative, polycentrique et participative, incorporant des objectifs explicites de justice distributive, de maintien des débits environnementaux et de soutenabilité intergénérationnelle. La maximisation du stockage ne peut constituer le seul principe directeur.

Discussion
L’article retient la définition usuelle du « small dam » (ouvrage inférieur à 15 m), mais, dans la pratique hydraulique traditionnelle – notamment en Europe méditerranéenne –, la majorité des ouvrages de rétention relèvent de hauteurs plus modestes. Or il existe une relation entre la hauteur d’un barrage et ses effets écologiques : plus la chute est importante, plus l’interruption de la continuité sédimentaire et piscicole est marquée, plus la capacité de stockage s’accompagne d’une modification substantielle du régime thermique et biogéochimique. À l’inverse, des seuils bas, des micro-rehausses ou des systèmes de dérivation latérale par canaux peuvent produire des effets hydromorphologiques plus diffus, parfois réversibles, et inscrire la régulation de l’eau dans une logique de détournement partiel plutôt que d’interruption frontale du cours d’eau. Cette diversité technique n’est pas pleinement explorée dans l’article, alors qu’elle conditionne fortement l’intensité des impacts. Comme le montrent les auteurs, les études complètes des hydrosystèmes de retenues restent finalement assez rares. 

Ensuite, certaines conclusions  liées au contexte climatique méditerranéen ici étudié – en particulier les pertes par évaporation élevées associées aux étés longs, secs et chauds – ne sont pas généralisables. Si ces pertes peuvent atteindre des proportions significatives dans ces régions, leur ampleur est mécaniquement plus faible dans des contextes tempérés ou océaniques où l’évaporation estivale est moindre, même en situation de déficit hydrique relatif. L’extrapolation des effets négatifs liés à l’évaporation doit donc être prudente : la contrainte est réelle dans les climats chauds à forte insolation, mais n’a pas la même intensité hydrologique partout. D'autres travaux avaient montré que les barrages sont efficaces en atténuation des sécheresses hors climat aride (Wan et al 2017)

En dernier ressort, la question centrale est d’ordre normatif et politique. Une société ne peut poursuivre simultanément des objectifs structurellement contradictoires sans expliciter les arbitrages : viser une renaturation intégrale des cours d’eau, entendue comme effacement des infrastructures et retour à un régime hydro-écologique sans régulation anthropique, est incompatible avec un objectif de stockage diffus, d’écrêtement des crues, de soutien d’étiage et d’alimentation sécurisée des usages humains. Toute intervention modifie un régime écologique ; cela ne signifie pas la disparition des milieux, mais le passage d’un état hydro-écologique à un autre, avec ses propres dynamiques et assemblages biologiques. La question est donc le type de régime que la collectivité souhaite privilégier, en connaissance des bénéfices et des coûts associés. Ce débat relève d’un choix démocratique fondé sur une information transparente, plutôt que d’une solution purement technique.

Référence  : Yassin A et al (2026), Benefits and challenges of small dams in Mediterranean climate region: A Review. Hydrology, 13(1), 10. doi.org/10.3390/hydrology13010010

17/03/2025

AquiSeuil, un outil pour évaluer l’impact de l’effacement des seuils sur les nappes

Mieux vaut tard que jamais : près de vingt ans après la loi sur l'eau de 2006, le gestionnaire public admet que l'effacement des seuils et barrages peut avoir des effets négatifs sur le stockage de l'eau dans le sol et les nappes. A la demande de l'Office français  de la biodiversité (OFB, le Bureau des ressources géologiques et minières (BRGM) a développé un outil analytique pour obtenir une première estimation de ces conséquences. 

L’effacement ou l’arasement d’un seuil en rivière entraîne une modification du niveau d’eau et des échanges entre la rivière et la nappe d’accompagnement. Ces transformations peuvent impacter les prélèvements en eau souterraine ainsi que la préservation des milieux aquatiques et humides. Face aux incertitudes liées à ces effets, le BRGM et l’OFB ont développé l’outil AquiSeuil, une solution de modélisation permettant d’anticiper les conséquences d’un arasement de seuil sur le niveau de la nappe phréatique.

Basé sur un modèle mathématique intégré à un macro Excel, AquiSeuil simule la distribution de la charge hydraulique dans l’aquifère avant et après l’effacement d’un seuil. Il permet ainsi une première évaluation des impacts hydrauliques, facilitant la prise de décision pour les gestionnaires de l’eau et les acteurs de la restauration des cours d’eau.

L’outil a été testé sur plusieurs cas d’étude, comme l’abaissement de seuils sur le Gardon d’Anduze ou encore la suppression du barrage de Milltown aux États-Unis. Ces simulations ont permis de mieux comprendre les dynamiques souterraines et d’évaluer les conséquences sur l’alimentation en eau potable et la gestion des ressources hydriques.

Référence : Dewandel B, Lanini S, Frissant N (2024). Impact hydraulique de l’effacement d’un seuil en rivière sur la nappe d’accompagnement. BRGM/OFB.

Extraits de l'introduction du manuel sur l'état de l'art

"L’édition la plus récente de la Commission Internationale des grands barrages (2023; https://www.icold-cigb.org) contient des informations sur 51 325 grands barrages (ouvrages supérieurs à 15 m de haut). Les références mondiales sur les petits barrages (<15 m) sont plus rares, les États-Unis (USACE, 2008) ont référencé 2,5 millions de petits barrages (moins de 1,8 m de haut) et 80 000 barrages moyens (plus de 1,8 m de haut). En Europe (sans la Russie), European Rivers Network estime le nombre de petits barrages (moins de 15 m de haut) à des centaines de milliers. Dans le monde, Lehner et al. (2011) estiment qu’il pourrait y avoir plus de 16 millions de ces petits barrages. Grands ou petits, les barrages et les seuils sont donc des structures omniprésentes des systèmes fluviaux.

Ces ouvrages assurent la régulation des crues, la production d’énergie hydroélectrique, une partie de l’approvisionnement en eau douce, des activités récréatives, etc., mais de nos jours, la suppression des barrages et des seuils suscite un intérêt croissant. Cet intérêt est motivé par les impacts écologiques et sociaux de tels ouvrages, les conditions de sécurité associées au vieillissement des barrages pour éviter leur rupture et l’appréciation des valeurs sociétales liées à des rivières saines et assurer leur continuité écologique (par exemple World Commission on Dams, 2000 ; Pejchar et Warner, 2001 ; Bednarek, 2001 ; Johnson et Graber, 2002 ; Collins et al., 2007 ; Graf, 2005). Ainsi, la suppression des barrages ou des seuils est souvent considérée comme un moyen de restaurer la continuité des cours d’eau et le transport des sédiments, d’améliorer leur état au sens de la continuité écologique, de faire revenir un cadre végétal plus pastoral, mais aussi de favoriser des activités récréatives comme la pêche ou le rafting. Cependant, la suppression des barrages peut avoir des impacts écologiques négatifs à court terme en raison de l’augmentation potentielle de la charge sédimentaire dans le cours d’eau (libération subite de sédiments accumulés dans le plan d’eau), qui peut provoquer l’étouffement et l’abrasion de divers biotes et habitats, la libération de sédiments contaminés ou augmenter le risque d’inondations à l’aval (Bednarek, 2001 ; Roberts et al., 2006).

Bien que la prévision des impacts suite à la mise en place ou la suppression de barrages ait historiquement suscité l’intérêt des chercheurs depuis plusieurs décennies dans des domaines variés : régime d’écoulement des rivières, écosystèmes, transport sédimentaire, processus géomorphologiques, dynamique des nutriments, végétation riveraine (ripisylve), impacts économiques et sociaux, peu d’attention a été portée à leur impact sur les eaux souterraines (Farinacci, 2009 ; Berthelote, 2013 ; Servière, 2021 ; Li et al., 2023).

Le plan d’eau créé par le barrage génère généralement un dôme piézométrique au droit du plan d’eau (Figure 1) qui peut s’étendre sur plusieurs kilomètres en amont et en aval de ce dernier (Berthelote, 2013). Par conséquent, la suppression du barrage peut créer une baisse du niveau des eaux souterraines, réduire la productivité des puits de pompage implantés dans la nappe d’accompagnement ou les assécher, ou encore assécher les zones humides créées par la hausse du niveau de la nappe (USDA, 2010 ; Learn, 2011 ; Berthelote, 2013).

Dès lors, l’arasement ou l’effacement d’un seuil en rivière entraîne l’abaissement du plan d’eau de surface (et sa vidange) et modifie les échanges entre la rivière et la nappe. Ces changements peuvent s’avérer problématiques pour la pérennité des prélèvements en eau souterraine et/ou la pérennité des écosystèmes dépendant de l’aquifère d’accompagnement. Les fortes incertitudes sur les impacts potentiels de l’arasement d’un seuil conduisent parfois à renoncer à son arasement ou son effacement.

L’influence des plans d’eau sur les eaux souterraines et sur les interactions nappe-rivière peut être évaluée à l’aide d’observations de terrain et de modélisations numériques pour quantifier les flux d’eau souterraine, le transport de contaminants ou les effets des barrages de surface pour repousser l’intrusion d’eau salée (Girard et al., 2003 ; Constantz et Essaid, 2007 ; Ashraf et al., 2007 ; Berthelote, 2013 ; Chang et al., 2019 ; Åberg, 2022 ; Fang et al., 2022 ; Li et al., 2023). Cependant, la modélisation numérique nécessite un grand nombre d’observations sur le terrain qui ne sont pas disponibles dans la plupart des contextes. Par conséquent, dans ces cas, une approche plus simple est nécessaire pour modéliser l’impact sur les eaux souterraines lié à la suppression des barrages, qui peut être basée sur des solutions analytiques. Bien qu’un modèle analytique ne puisse pas représenter les interactions du plan d’eau ou du cours d’eau avec l’aquifère avec le même degré de détail qu’un modèle numérique, il peut s’avérer être un outil utile pour examiner l’influence de divers facteurs et obtenir des estimations en adéquation avec la quantité et la qualité des données disponibles. De plus, comme sa mise en œuvre nécessite bien moins de données qu’un modèle numérique, son application en est largement facilitée.

L’impact des fluctuations du niveau d’eau d’une rivière, d’un lac ou d’une mer sur le niveau des eaux souterraines est un problème théorique bien connu. Sa formulation mathématique conduit à un ensemble d’équations différentielles pour lesquelles des solutions analytiques peuvent être trouvées dans divers ouvrages et autres publications scientifiques. Une partie de ces solutions sont présentées au § 3. Bien que ces solutions soient développées pour des situations hydrogéologiques variées : nappes infinies à chenalisées, cours d’eau de longueur infinie, plan d’eau rectangulaire isolé, lit du cours d’eau partiellement colmaté, etc., aucune solution analytique n’a été proposée pour évaluer la répartition spatiale de la charge hydraulique induite par un plan d’eau créé par un barrage ou un seuil, ou ses modifications dues à sa suppression ou son nivellement. Pour ressembler le plus possible aux conditions d’un cas réel (Figure 1), une telle solution doit pouvoir prendre en compte à la fois les interactions « plan d’eau-aquifère » et celles entre le cours d’eau et l’aquifère en amont et en aval du plan d’eau, et le fait que les échanges ne sont pas nécessairement parfaits et identiques au niveau du plan d’eau et du cours d’eau. De plus, la solution doit également tenir compte du fait que la hauteur du niveau d’eau dans le plan d’eau varie dans l’espace."

13/03/2025

Un ingénieur des Ponts et Chaussées ayant compris l’intérêt des retenues d’eau (Belgrand 1846)

En 1846, M. Belgrand, ingénieur des Ponts et Chaussées, publie une étude détaillée de l’infiltration et de l’écoulement des eaux pluviales dans les terrains granitiques et jurassiques du bassin supérieur de la Seine. Il note l’intérêt des étangs et retenues de moulins pour réguler le débit des rivières en période de crue ou de sécheresse, déplorant que l’administration de son époque soit (déjà) frileuse quand il s’agit de créer de tels aménagements. Qu’aurait dit M. Belgrand s’il avait assisté à l'actuelle et aberrante politique de destruction massive des retenues humaines, cela alors même que le changement climatique devrait renforcer notre vigilance sur la régulation de l’eau  ? 


L’ objectif de l’auteur est d’établir le degré de perméabilité des formations géologiques du bassin de Seine amont et leurs effets sur le régime des cours d’eau, la conception des ouvrages hydrauliques et l’aménagement des vallées. Il s’oppose aux méthodes alors utilisées par certains ingénieurs et plaide pour une approche fondée sur des observations rigoureuses.

Belgrand distingue trois grands groupes de terrains selon leur perméabilité :
  • Les granites et le lias sont globalement imperméables, entraînant un ruissellement rapide des eaux de pluie. Les crues sont intenses, et les cours d’eau sont bien alimentés en période humide, mais connaissent de fortes variations saisonnières.
  • Les terrains oolithiques inférieurs (calcaire à entroques, grande oolithe, forest marble) sont très perméables. L’eau s’infiltre massivement et n’atteint presque pas le réseau hydrographique en surface, ce qui provoque la disparition estivale de ruisseaux et rivières.
  • L’Oxford-clay présente une perméabilité intermédiaire : l’eau s’infiltre partiellement, et l’alimentation des rivières dépend des caractéristiques locales des formations argileuses.
Il note que ces différences ont des implications majeures sur le tracé et l’alimentation des canaux de navigation, la gestion des crues et l’irrigation, l’urbanisme et les ouvrages d’art, avec nécessité d'approches adaptées aux caractéristiques hydrologiques locales.

Belgrand recommande plusieurs mesures pour améliorer la gestion des eaux :
  • Construire des réservoirs et des barrages dans les terrains imperméables (granite, lias) pour retenir les eaux de crue et mieux répartir les débits.
  • Éviter les canaux sur terrains oolithiques où l’eau s’infiltre trop rapidement.
  • Privilégier les prairies naturelles plutôt que le reboisement (jugé peu efficace) dans le lias pour stabiliser les sols et limiter les pertes par évaporation.
  • Maintenir ou restaurer les étangs et retenues d’eau dans le Morvan, qui jouent un rôle clé dans la régulation hydrologique.

Extrait : 

« Autrefois les petites vallées granitiques du Morvan étaient toutes preservee5 par une multitude d’étangs où les crues venaient s’emmagasiner ; dans la partie supérieure des vallées ; où le terrain a peu de valeur, il existe encore un grand nombre de ces étangs.

Les plus importants servent presque toujours de biefs à des moulins qui marchent d’une manière continue pendant les sécheresses, et alimentent ainsi les petits cours d’eau situés en Aval qui, sans cela, seraient promptement mis à sec; mais, depuis quelques années, la conversion des étangs en prairies a pris beaucoup d’extension, et on en a desséché un grand nombre.

C'est là un grand mal bien autrement désastreux que le déboisement et qu’il faudrait arrêter promptement, en donnant à l’administration les pouvoirs nécessaires (note).

Il faudrait aussi encourager le rétablissement des anciens étangs, dont les digues existent toutes encore, et la création de nouvelles retenues , surtout en amont de riches prairies. C’est la seule méthode certaine de régulariser les petits cours d’eau dans les terrains granitiques.

Mais dans le lias et les marnes supra-liasiques , sans doute par suite du prix élevé des terrains, il existe peu d’étangs, et il ne serait pas prudent d’en établir un grand nombre, en raison de la grande quantité de vase qui s’y rassemblerait et de l’insalubrité qui pourrait en résulter pour le pays (voir la note L).

Cependant ces terrains, par cela même qu’ils sont très fertiles, ont besoin plus que les autres d’un préservatif. Combien n’y voit-on pas de riches prairies qu’un faible ruisseau couvre tous les deux ou trois ans , au moment des récoltes , d’un torrent d’eau et de boue! Le moyen d’arrêter ce fléau serait bien simple. Il suffirait en effet de construire en amont de la prairie une digue d’étang avec des moyens de décharge tels que dans les saisons où les crues n’ont aucun inconvénient, l’eau s’écoulât sans difficultés et sans former d'amas; mais au printemps et jusqu’au moment des récoltes , toutes les issues seraient fermées, à l’exception d’une vanne de fond assez grande pour laisser échapper les eaux ordinaires , mais insuffisante pour l’écoulement des crues dès qu’elles deviendraient dangereuses. On perdrait sans doute les récoltes sur une certaine étendue en amonts mais en établissant la digue avec intelligence, cette perte serait infiniment moindre que celle d’aval qui aurait eu lieu sans cela.

Dans l’état actuel de notre législation sur les cours d’eau, la réalisation des améliorations que je signale serait sans doute bien difficile et rencontrerait de nombreux obstacles même de la part des propriétaires intéressés. .

Chacun reconnaît aujourd’hui l’insuffisance et les inconvénients de cette législation , et nous ne voyons pas pourquoi, lorsque par une étude consciencieuse , des enquêtes, etc., on aurait reconnu qu’un ruisseau dangereux peut être maîtrisé par l’établissement de deux ou trois barrages, on ne pourrait pas forcer par un règlement d'administration publique, les propriétaires intéressés à faire les dépenses d’établissement de digues et les acquisitions de terrains nécessaires, dût-on recourir à l’expropriation.

(note) Il est vraiment singulier que l'administration qui, avec raison, empêche l'établissement d'une retenue d'eau lorsqu’elle peut nuire au moindre des riverains , ne puisse s'opposer à la destruction d'un étang ; qui, dans certains cas, préserve les récoltes d'immenses prairies, d'une ruine certaine.  »

Source : Conseil général des Ponts et Chaussées (1846), Annales des Ponts et Chaussées. Mémoires et documents relatifs à l'art des constructions et au service de l'ingénieur. N°153, « Études hydrologiques dans les granites et les terrains jurassiques formant la zone supérieure du bassin de la Seine », par M. Belgrand, ingénieur des ponts et chaussées.

Référence Gallica, notice 

25/08/2024

Le futur cycle de l'eau dans une France réchauffée (Explore2)

Les dernières simulations des modèles couplés climat-hydrologie indiquent que la France métropolitaine va connaître dans les prochaines décennies des sécheresses plus prononcées en été, mais aussi des pluies se maintenant ou augmentant en hiver. Il est donc indispensable de préserver et renforcer les systèmes hydrauliques permettant de stocker l'eau, au lieu de la politique actuelle de destruction des retenues et réservoirs. 



La destruction des réservoirs d'eau, comme ici sur le fleuve Sélune dans la Manche, est un choix mal-adaptatif face aux défis hydro-climatiques du pays. Les lois sur l'eau doivent notamment restaurer l'impératif de gestion hydraulique des précipitations entre saison pluvieuse et saison sèche. (Source Archives Ouest-France, dr)


Le projet Explore2, mené par l'INRAE pour la partie scientifique et l'Office iternational de l'Eau pour le transfert des résultats, vise à actualiser les connaissances sur l'impact du changement climatique sur les ressources en eau en France. Inspiré par le GIEC, ce projet fédère une quarantaine de scientifiques pour exploiter les derniers scénarios climatiques du GIEC. Explore2 se distingue par son ampleur, analysant 4 000 bassins versants avec un maillage de 8 x 8 km, permettant ainsi une analyse territoriale fine. Les données harmonisées et les outils communs facilitent l'appropriation des résultats par les acteurs de l'eau grâce à des comités d'utilisateurs intégrés dès le début du projet.

Les changements projetés dans Explore2 comprennent des incertitudes qu'il faut avoir à l'esprit : celle des émissions carbone, qui dépendent de nos choix, mais aussi celles de la physique sous-jacente des modèles. Les modèles sont en effet encore imparfaits et divergents pour la simulation des nuages, des précipitations et des flux zonaux à l'avenir. Pour toutes les variables, l’incertitude concerne l’intensité des changements. Pour les précipitations et les variables étroitement liées à celles-ci (débits annuels moyens ; débits journaliers maximum), l’incertitude concerne aussi le signe des changements, les précipitations augmentant pour certaines projections, diminuant pour d’autres. A l’inverse, les modèles sont toujours d’accord sur le signe des changements attendus pour les températures (augmentation) et aussi pour les variables qui en dépendent fortement : précipitations solides (diminution), évapotranspiration (augmentation), étiages estivaux (intensification). 

Les étés plus secs, les hivers restant pluvieux
Explore2 utilise trois scénarios d'émissions de gaz à effet de serre du GIEC, allant du moins émetteur, compatible avec les accords de Paris, au plus émetteur sans atténuation, avec un scénario intermédiaire de modération. Ces scénarios ont été développés en 72 projections climatiques pour modéliser l'évolution des ressources en eau jusqu'en 2100, couvrant des aspects comme les débits, précipitations, et niveaux des nappes, au niveau national et par territoire.

Les projections indiquent un réchauffement en France métropolitaine pouvant atteindre +4°C à la fin du siècle sous le scénario de fortes émissions, avec des étés en moyenne +4,7°C plus chauds. Les précipitations augmenteront en hiver, particulièrement dans le Nord (+24 %) et le Sud (+13 %), mais diminueront fortement en été (-23 % en moyenne). Une hausse de la recharge hivernale des aquifères est prévue, excepté dans certaines régions du Sud et de la Bretagne, tandis que la fréquence et la sévérité des sécheresses météorologiques et des sols augmenteront significativement.

Les sécheresses hydrologiques seront plus sévères, avec une baisse des débits estivaux estimée à -30 % pour les fortes émissions et -12 % pour les émissions modérées. Les assèchements des cours d'eau en tête de bassin devraient progresser, touchant 27 % du territoire sous le scénario de fortes émissions à la fin du siècle, comparé à 17 % actuellement. 

Ces changements nécessiteront des adaptations importantes dans la gestion des ressources en eau. Outre la sobriété des usages, il est notamment indispensable de préserver tous les systèmes hydrauliques aidant à réguler des niveaux variables de précipitations et d'écoulement, notamment les retenues et réservoirs. Cela implique d'amender dans les normes françaises et européennes les politiques de renaturation et de continuité écologique, qui ont été conçues pour la biodiversité mais sans réflexion réelle sur le changement climatique et ses conséquences.

Référence : Inrae-OiEau, Projet Explore 2, lien vers les rapports (août 2024)

19/01/2024

Un rapport parlementaire acte la nécessité du stockage de l’eau, parmi un bouquet de solutions

L’évolution du cycle de l’eau liée au changement climatique et aux usages humains va induire un risque accru de manque (sécheresse) et d’excès (crue) à l’avenir. La France en fait déjà l'expérience, or ces phénomènes devraient s'accentuer. Face à cette situation, les parlementaires de la commission développement durable de l’Assemblée nationale viennent de publier un rapport d’information proposant un «bouquet de solutions». Parmi ces solutions, le stockage de l’eau, sujet sur lequel nous nous attardons ici. Nous soulignons aussi quelques carences dans la démarche parlementaire.

Source (droits réservés)

Comment faire évoluer la politique de l’eau en période d’adaptation au changement hydrique et climatique? Comment conjurer le double risque liés aux situations extrêmes de l'eau, la sécheresse ou la crue? Au terme des travaux parlementaires, voici les orientations-clés qui ont été identifiées par les rapporteurs :
« Les travaux de la mission d’information montrent qu’il n’existe pas de solution unique dans ce domaine, mais qu’il faut agir simultanément sur différents fronts. Dans ce « bouquet de solutions », on peut identifier plusieurs leviers d’amélioration qui s’articulent autour des exigences suivantes : 
– Mieux connaître la disponibilité de la ressource et les effets du changement climatique sur celle-ci ; 
– Disposer d’informations précises et régulières, si possible en temps réel, sur les prélèvements opérés en faveur des activités humaines ; 
– Protéger l’eau et les milieux aquatiques en se fondant autant que possible sur des solutions naturelles, comme favoriser l’infiltration de l’eau dans le sol et ralentir le cycle de l’eau ; 
– Encourager la sobriété et les économies d’eau pour tous les usages, notamment en accompagnant le monde agricole ; 
– Développer le stockage de l’eau sous des formes qui ne nuisent pas aux espaces de stockage naturels que sont les nappes phréatiques ; 
– Réutiliser les eaux non conventionnelles et les eaux usées chaque fois que cela est possible ; 
– Développer des mécanismes de gouvernance collectifs efficaces et réellement appliqués pour définir le partage de l’eau et penser l’aménagement du territoire en fonction de la ressource ; 
– S’interroger sur les moyens budgétaires et sur les outils fiscaux permettant une protection maximale de la ressource tout en responsabilisant les différents acteurs. »
On observe que le stockage de l’eau fait partie des orientations fortes souhaitées pour la politique publique, les parlementaires rappelant d’ailleurs que cet objectif a été inscrit par la loi dans le code de l’environnement (article L 211-1). Encore faut-il que les administrations mettent en œuvre les choix législatifs, ce qui n’est pas toujours automatique, notamment dans le domaine de l’eau. La loi  a aussi interdit en 2021 la destruction de l’usage actuel ou potentiel des ouvrages hydrauliques au nom de la continuité écologique (article L 214-17 code environnement), mais des préfectures persistent à valider ces destructions d’ouvrages et assèchements de milieux.

Concernant ce stockage d’eau, le rapport parlementaire énumère les formes possibles :
« Il existe différentes méthodes pour retenir de l’eau et l’utiliser en fonction des besoins, et ainsi plusieurs types de retenues d’eau. Les différentes catégories dépendent notamment du mode d’extraction de l’eau et de son origine (rivière ou nappe) : 
– retenues collinaires, alimentées principalement par les eaux pluviales et de ruissellement (citerne, plan d’eau, étang, bassins divers) ; 
– retenues en barrage sur les cours d’eau (lac de barrage, plan d’eau) ; 
– retenues alimentées par un canal en dérivation d’un cours d’eau (étang) ; 
–  réserves alimentées par pompage dans la nappe ou dans la rivière, aussi appelée « réserves de substitution ». 
Au début des années 2000, on comptait environ 125 000 retenues de petite taille sur le territoire national, assurant la collecte et le stockage de l’eau pour des besoins variés : alimentation des villes en eau potable, mais aussi usages agricoles, industriels, piscicoles, de loisir ou de soutien d’étiage. Depuis, la création de nouvelles retenues se poursuit. Aujourd’hui, le nombre exact de retenues d’eau sur le territoire est mal connu, mais se situerait, y compris avec les retenues de petite taille et pour des besoins variés, entre 600 000 et 800 000. » 
Relativement aux "continuités écologiques", le rapport est d’une prudente sobriété, évoquant pour l’essentiel la question des reméandrages avec débordement en lit majeur :
« Il existe un panel de solutions permettant d’améliorer l’infiltration de l’eau dans les sols. Ces adaptations doivent toutefois également prendre en compte les risques associés, comme le risque de remontées de nappe ou de retrait-gonflement argileux par exemple. Le meilleur stockage possible pour l’eau est dans les nappes phréatiques, car elle est ainsi protégée de l’évaporation et des pollutions présentes en surface. L’objectif est donc de favoriser l’infiltration des eaux pluviales directement dans les sols, et de ré-humidifier les territoires. De plus, l’eau qui ruisselle se pollue par la même occasion, via le lessivage du sol. Aussi, permettre une meilleure infiltration de l’eau pluviale à la parcelle a aussi pour effet d’améliorer la qualité de l’eau. Cela peut passer par divers aménagements urbains comme ruraux. 
Au cours du temps, les rivières ont été approfondies et redressées par l’homme, ce qui a accéléré le cycle de l’eau. Pour y remédier, il est possible de procéder au reméandrage des cours d’eau, qui consiste à remettre le cours d’eau dans ses anciens méandres ou à créer un nouveau tracé, pour lui redonner une morphologie sinueuse, se rapprochant de son style fluvial naturel. Il s’agit de ralentir les vitesses d’écoulement, en période de crue notamment. Cela permet également d’améliorer la diversification des habitats du cours d’eau et de limiter l’eutrophisation. 
Le reméandrage tend aussi à réduire le risque d’inondation, grâce à une meilleure capacité de rétention. L’eau déborde plus facilement en amont, et recharge ainsi les nappes situées à proximité, permettant un rechargement « passif », sans surcoût énergétique, contrairement à un rechargement artificiel. La restauration peut prendre quelques mois pour une rivière à forte énergie, à quelques décennies pour un cours d’eau peu puissant. 
L’objectif est la gestion de l’eau « à la parcelle», c’est-à-dire d’infiltrer la goutte d’eau au plus près de l’endroit où elle tombe. Cela revient à« déconnecter » une partie de l’eau pluviale du réseau d’eau et d’assainissement classique, puisqu’elle n’est plus acheminée dans les canalisations, mais bien infiltrée directement dans le sol. L’objectif est de créer des aménagements permettant de recueillir une partie importante de l’eau pluviale, stockée naturellement et restituée progressivement au milieu. Cette méthode permet aussi de soulager les réseaux d’eaux usées et d’éviter leur éventuel débordement en période d’inondation, qui conduit à une pollution de l’eau et des milieux. »
Quelques réserves et critiques
Le rapport est associé à 81 propositions de mesures. La plupart sont de bon sens et ont notre soutien. Mais nous souhaitons émettre ici quelques réserves et critiques :
  • Comme d’habitude, les usagers et la société civile sont mal représentés dans les auditions, beaucoup restent des invisibles de l’eau. Nous retrouvons les abonnés de longue date à ces exercices (France Nature Environnement, Fédération de pêche, etc.), quelques chercheurs un peu engagés et médiatisés, mais par exemple nous ne voyons pas de représentants des secteurs directement associés au sujet, au premier chef les associations et fédérations de riverains, mais aussi les moulins, forges et autres patrimoines hydrauliques, les étangs et plans d’eau, les producteurs de petite hydro-électricité, les irrigants traditionnels en réseaux locaux de canaux et biefs. Le rapport note que l’on parle de plus de 500 000 petits systèmes hydrauliques sur la France métropolitaine mais cette réalité n’existe pas dans la représentation d’intérêt ni réellement dans la connaissance scientifique ou même la nomenclature administrative. Les experts en limnologie travaillant sur les lacs, réservoirs, retenues et divers plans d'eau n'ont pas non plus été auditionnés. 
  • Les excès et erreurs de la restauration de continuité écologique en long, ayant conduit à détruire et assécher un grand nombre de retenues et de diversions d’eau, sont totalement évacués du rapport. Pas de vague ! On s’aperçoit aujourd’hui que cette politique est nuisible à tous les niveaux : pour la production d’énergie décarbonée, pour le stockage de l'eau, pour la régulation de l’eau, pour les usages et aménités qui peuvent en découler. La moindre des choses quand une politique publique s’égare ainsi, c’est de le reconnaître et d’en faire un retour d’expérience, afin de ne pas commettre le même genre d’erreurs à l’avenir. Or rien ici. C'est bien dommage, d'autant que la prochaine révision de la loi sur l'eau comme de la directive cadre européenne sur l'eau devra impérativement recadrer cette continuité écologique en long en la soumettant à davantage de respect des autres dimensions des rivières et plans d'eau. 
  • Les parlementaires et de manière générale les acteurs de l’eau doivent être désormais plus précis en ce qui concerne les solutions fondées sur la nature. En effet, si ces orientations vont dans la bonne direction, il ne faut pas pour autant en surestimer le potentiel ni en minimiser le coût. C'est justement une erreur usuelle des politiques publiques, qui entraîne ensuite déception et démobilisation. Le seul exemple associé à l’idée de continuité écologique latérale (reméandrage) fait l’objet de retours critiques en science, et il faut les examiner. Si l’on se contente de creuser un lit en sinusoïde sur une rivière à faible puissance et sans prévoir des capacités de débordement (donc éviter le lit incisé), on ne change quasiment rien aux capacités de prévention des inondations et assecs tout en dépensant sans grande raison une certaine somme d’argent public. Si l’on prévoit à l’inverse des chantiers associés à des capacités décisives de stockage par débordement latéral, le coût va être conséquent car il concernera des grandes surfaces et des changements substantiels du régime d’écoulement. Tout cela doit désormais dépasser la déclaration d’intention pour être évalué et chiffré afin de conjurer le risque de petites opérations n’ayant pas réellement l’effet visé mais dilapidant les fonds publics des agences de l’eau. Fonds qui ne sont pas inépuisables, ce problème étant aussi abordé dans le rapport.
  • Enfin, rejoignant la question budgétaire du rapport coût-efficacité réel des chantiers en terme de ressource en eau (et de ressource utile à la société), le sujet de la tarification progressive de l’eau est à discuter avec précaution. On a compris que la transition écologique représente des surcoûts et des inflations, car on réintroduit dans la réflexion et dans le prix des externalités négatives qui étaient auparavant négligées. Mais on a aussi compris, sur le sujet proche de l’énergie, que la sous-estimation de la question sociale peut conduire à des troubles notables. Le signal prix est connu pour induire de la sobriété, et il est légitime de l’envisager pour modérer des usages. Mais si ce signal est perçu comme une « punition » injuste, on risque d’aboutir au contraire de l’effet escompté, une remise en question des politiques environnementales. 
Source : Rapport d’information n° 2069 sur l’adaptation de la politique de l’eau au défi climatique, au nom de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire, présenté par MM. Yannick Haury et Vincent Descoeur, 17 janvier 2024.

07/08/2023

Les zones humides peuvent atténuer les sécheresses... mais pas toujours (Wu et al 2023)

Face aux sécheresses appelées à devenir plus fréquentes et intenses, les politiques publiques de l’eau présentent parfois la recréation de zones humides comme une idée nouvelle susceptible d’apporter la solution au problème. Toutefois, les observations empiriques sont ambivalentes et une modélisation hydrologique par des chercheurs chinois et canadiens vient de le confirmer. Les zones humides tendent à réduire le risque de sécheresse – ce qui légitime l'intérêt de leur protection ou restauration –, mais avec un effet modeste. Et dans certains cas, les zones humides peuvent au contraire aggraver un déficit de débit superficiel autour d’elles. Il ne faut donc pas donner de faux espoirs aux populations et il est nécessaire d’augmenter le niveau de rigueur sur les bilans d’expérimentations dans les bassins versants.


La sécheresse est un aléa exerçant une pression considérable sur les ressources en eau et les systèmes socio-écologiques. En raison du réchauffement climatique, la fréquence et la gravité des sécheresses ont augmenté au cours des dernières décennies, et ces caractéristiques devraient être encore exacerbées dans les décennies à venir. 

En prévention des sécheresses, on propose aujourd’hui des solutions fondées sur la nature comme les zones humides. L’idée est que la zone humide ralentit le passage d’une sécheresse météorologique (déficit de pluie) à une sécheresse hydrologique (déficit d’eau superficielle et dans les sols). 

Toutefois, la littérature scientifique ne donne pas des résultats clairs, certains travaux trouvant même que des zones humides peuvent jouer négativement sur les débits de surface en cas de sécheresse. Yanfeng Wu et ses collègues ont donc creusé le sujet par un modèle hydrologique intégrant les zones humides, dont la qualité de simulation a été confrontée à deux bassins versants (en Chine et au Canada). 

Voici le résumé de leur étude :
"Les zones humides ont été désignées comme une solution potentielle fondée sur la nature pour améliorer la résilience et réduire les risques d'extrêmes hydrométéorologiques. Cependant, si et dans quelle mesure les zones humides peuvent affecter les sécheresses hydrologiques n'est pas bien compris. Pour combler cette lacune, nous avons proposé un cadre général permettant de discerner l'effet des zones humides sur : (i) les caractéristiques (durée, sévérité, processus de développement et de récupération) des sécheresses hydrologiques, et (ii) la propagation des sécheresses météorologiques aux sécheresses hydrologiques. 

Premièrement, une modélisation hydrologique a été réalisée avec un modèle spatialement explicite intégré à des modules de zones humides. Ensuite, la théorie de la course et la méthode de mise en commun ont été sélectionnées pour reconnaître les événements de sécheresse hydrologique et identifier leurs caractéristiques. En outre, le coefficient de corrélation de Pearson, la méthode de décalage temporel et la transformée en ondelettes croisées ont été utilisés pour explorer les processus de propagation. Enfin, les caractéristiques et les processus de propagation ont été comparés pour quantifier les services d'atténuation des zones humides sur les sécheresses hydrologiques. Pour valider le cadre proposé, deux bassins fluviaux de Chine et du Canada (le Gan River Bain et le Nelson River Bain), avec une couverture terrestre distincte, ont été choisis pour effectuer une modélisation hydrologique et quantifier les effets des zones humides. 

Les résultats indiquent que les zones humides contribuent principalement à atténuer les sécheresses hydrologiques en ralentissant le processus de développement, en accélérant la récupération, en raccourcissant la durée et en réduisant la gravité des épisodes de sécheresse hydrologique. Cependant, les effets sont variables car ils peuvent avoir des impacts faibles et même aggraver les conditions de sécheresse. Les zones humides peuvent prolonger le temps de propagation de la sécheresse et affaiblir la transition des sécheresses météorologiques aux sécheresses hydrologiques. La probabilité de formation de sécheresse hydrologique due aux conditions météorologiques a diminué de 19% et 18% respectivement, pour le Gan River Bain et le Nelson River Bain, grâce aux services d'atténuation des zones humides. Ces résultats mettent en évidence les rôles d'atténuation de la sécheresse des zones humides et le cadre de modélisation proposé a le potentiel d'être utile pour aider la gestion du bassin sur les risques de sécheresse dans le contexte de l'atténuation du changement climatique."

Discussion
La discussion publique sur l’eau et les sécheresses parle souvent des « solutions fondées sur la nature ». Mais s’il est aisé d’en comprendre le principe, il est difficile de trouver des bases scientifiques précises sur les mécanismes et, surtout, sur les résultats attendus. Or, à moyens limités et face à un enjeu critique comme l’eau, une politique publique doit garantir l’efficacité de ses investissements. 

L’étude de Yanfeng Wu et de ses collègues est donc bienvenue. Ses résultats, encore très préliminaires, tendent à confirmer deux intuitions que l’on peut avoir : les zones humides ont un rôle plutôt bénéfique d’atténuation des sécheresses, mais ce rôle reste modeste (ce n’est pas une solution miracle) ; dans certains cas l’effet peut être négatif (c’est une solution à manipuler avec précaution). 

Nous souhaitons donc que les politiques publiques de l’eau accordent davantage d’importance à la nécessité de collecter des données précisés sur des expériences pilotes avant de généraliser à tous les bassins versants des outils dont on ne maîtrise pas vraiment les conditions d’efficacité. Les zones humides ont toutes sortes d’intérêt, y compris pour la riche biodiversité qu’elles hébergent. Mais si la promesse première est de sécuriser l’eau pour la société et le vivant, c’est ce critère hydrologique qu’il convient d’analyser plus en détail.

08/04/2023

Le gouvernement reconnaît la nécessité de mieux stocker l'eau dans les ouvrages hydrauliques déjà en place

Confronté aux sécheresses, le gouvernement français vient d'annoncer un "plan eau". On y observe la timide reconnaissance de la nécessité de stocker l'eau avec, parmi les mesures citées, l'aide à l'entretien des ouvrages existants. Pour le moment, cette mesure est limitée à l'hydraulique "agricole". Mais il faut bien évidement l'étendre aux centaines de milliers de retenues, plans d'eau, canaux issus de l'hydraulique ancienne et permettant de stocker l'eau un peu partout sur le territoire. 


Après avoir financé pendant une décennie la destruction à marche forcée des seuils, digues, barrages, avec en conséquence l'assèchement des retenues et canaux dérivés de ces ouvrages hydrauliques, le ministère de l'écologie entame une timide marche arrière. Il faut dire que là où cette politique a été appliquée, le retour à la rivière dite "naturelle" n'a nullement tenu les promesses naïves de paradis retrouvé: on a observé partout en 2022 des rivières et ruisseaux à sec ou réduits à un filet d'eau chaude. Ceux des riverains qui jouissaient auparavant de retenues y ont vu à juste titre une catastrophe locale pour l'eau, le vivant, l'agrément. La délégation à la prospective du Sénat avait déjà publié quelques mois plus tôt un rapport appelant à cesser la disqualification du stockage

Le plan eau, révélé au début de ce mois par le président de la république et porté par le ministère de l'écologie, reconnait la nécessité d'améliorer le stockage de l'eau dans les ouvrages, et d'investir à cette fin afin déjà d'améliorer les ouvrages existants. 

Dont acte. Mais que les préfets fassent immédiatement cesser les programmes de syndicats de rivière et financements des agences de l'eau qui persistent à dilapider l'argent public dans ces destructions et assèchements, alors que cette nouvelle politique exige l'aménagement et la gestion des ouvrages. Ce que demandait déjà la loi de 2006, non appliquée par une administration eau & biodiversité ayant préféré un programme douteux de retour aux rivières sauvages. Nous le payons aujourd'hui par le retard dans l'adaptation hydroclimatique comme dans la transition énergétique

Extraits :

AMÉLIORER LE STOCKAGE DANS LES SOLS, LES NAPPES, LES OUVRAGES

OBJECTIF : Remobiliser les ressources existantes et répondre au besoin de développer l’hydraulique agricole, dans le respect de la réglementation

• La préservation des zones humides sera renforcée avec 50 M€/an supplémentaires de paiements pour services écosystémiques et le Conservatoire du littoral consolidera sa stratégie d’acquisition foncière. Dès 2024

• Un fonds d’investissement hydraulique agricole sera abondé à hauteur de 30M€/ an pour remobiliser et moderniser les ouvrages existants (curages de retenues, entretien de canaux…) et développer de nouveaux projets dans le respect des équilibres des usages et des écosystèmes. Dès 2024

• Une stratégie nationale et un guide technique relatifs à la mise en place de systèmes de recharge maîtrisé des aquifères seront élaborés. 2024

28/03/2023

Les seuils et ouvrages en rivière aident à stocker l'eau face aux sécheresses

Un ouvrage en lit mineur de rivière ralentit, retient et infiltre l'eau. C'est vrai pour les ouvrages de castors comme pour ceux des humains. Le mouvement de défense des ouvrages hydrauliques le sait bien, mais il affronte un déni totalement aberrant de la part des pouvoirs publics en charge de l'eau et de la biodiversité, qui s'obstinent à nier, minimiser ou invisibiliser les intérêts des seuils et barrages.  Toutefois, lors d'une audition au Sénat, c'est la pdg du Bureau des ressources géologiques et minières (BRGM) qui a cru bon rappeler aux parlementaires les règles élémentaires de l'hydrologie, et notamment ce rôle des seuils. Les élus vont-ils en tirer la conclusion qui s'impose, à savoir valoriser et non plus vandaliser ces ouvrages? 



En février dernier, le Sénat a créé une mission d’information intitulée : "Gestion durable de l'eau : l'urgence d'agir pour nos usages, nos territoires et notre environnement". Le 15 mars, cette mission auditionnait les experts en hydrogéologie du Bureau de recherches géologiques et minières.

A cette occasion, une mise au point intéressante a été faite : "Sur un sujet qui est polémique dans le domaine de l'eau, sur le sujet des obstacles ou seuils en rivières, quand il y a des seuils l'eau stagne un peu et donc cela s'infiltre davantage", a expliqué Michèle Rousseau (présidente-directrice générale du BRGM), en faisant le panorama des possibilités d'amélioration du stockage de l'eau en France métropolitaine.

En fait, ce phénomène est connu. Dans le monde naturel de l'aire européenne et nord-américaine, ce sont les barrages en série de castors qui jouent ce rôle de création de multiples retenues par petits barrages, et tous les travaux étudiant le phénomène concluent que ces aménagements ont un bilan hydrologique positif, tant pour l'infiltration dans les sols que pour les débordements par rehausse de niveau de la lame d'eau (voir nos publications sur le thème castor).  

Les propriétaires ou riverains de retenues et de biefs observent eux aussi le phénomène : si le niveau est baissé un certain temps par ouverture de vanne, alors le niveau des puits baissent, comme celui des éventuelles zones humides d'accompagnement à eau affleurante de type mare, prairie humide. Au demeurant, quand un projet d'aménagement de seuil concerne une retenue en zone de captage, des relevés piézométriques sont faits et la conclusion est immanquablement que le niveau du captage va baisser en cas d'effacement de la retenue et d'abaissement de sa ligne d'eau. On peut aussi lire la remarquable monographie de l'ingénieur public Pierre Potherat, qui a documenté le rôle des ouvrages dans le cas particulier des bassins sédimentaires des sources de la Seine et de l'Ource (voir cette recension). 


Ces constats n'ont rien d'extraordinaire, ils relèvent de lois bien connues en hydrostatique et hydrodynamique depuis le 19e siècle.

Ce qui est assez extraordinaire en revanche, c'est la politique de déni de ces réalités par les politiques publiques de l'eau, qui sont en France et pour partie en Europe arcboutées sur le nouveau dogme de la "continuité écologique", vu sous l'angle de l'effacement des ouvrages humains et du retour à une supposée "naturalité" de type sauvage. 

Refusant de reconnaître le moindre élément négatif de ce choix public, ces politiques passent sous silence le rôle des ouvrages dans la rétention et régulation de l'eau. Elles ne parlent immanquablement que de l'évaporation – comme si une zone humide naturelle ou une prairie ou une forêt n'évaporaient pas aussi en été, par un étonnant miracle physique! En fait, des travaux de recherche scientifique ont quantifié toutes ces évaporations et montré qu'elles sont du même ordre de grandeur, voire pire dans le cas de milieux naturels (cf Al Domany et al 2020).

La politique de continuité écologique est devenue le faux-nez d'une écologie assez radicale et polémique, dont la philosophie sous-jacente entend diaboliser et interdire la présence humaine au bord des rivières. Non seulement elle est nuisible à la régulation de l'eau alors que nous affrontons une multiplication des risques crues et sécheresses, mais elle heurte de nombreuses autres dimensions qui concourent à l'intérêt général et au bénéfice des riverains : patrimoine historique, culturel et paysager, production d'énergie renouvelable locale, réserve incendie, stockage pour abreuvement et irrigation, adaptation climatique, usages partagés. 

Nous demandons donc à nouveau à l'administration eau et biodiversité de respecter le choix parlementaire plusieurs fois réaffirmé de la nécessité de préserver, valoriser et exploiter les ouvrages hydrauliques, au lieu d'envisager leur effacement au nom d'un idéal non légal et non légitime de retour à la rivière sauvage. Nous demandons également au financeur public de solvabiliser les aménagements écologiques de ces ouvrages, qui optimisent certaines dimensions environnementales (franchissement piscicole, transit sédimentaire) sans en perdre les avantages. Nous demandons enfin une politique positive et intelligente des ouvrages hydrauliques, car l'amélioration de leur gestion et la responsabilisation de leur propriétaire sont un vrai enjeu public, bien plus nécessaire que la tentative d'ores et déjà ratée de détruire et assécher ces biens utiles.