18/08/2026

500 ans d’Adam de Craponne : l’ingénieur de la Renaissance qui fit revenir la Durance en Crau

Voici cinq siècles, en 1526, naissait à Salon-de-Provence Adam de Craponne. Ingénieur militaire devenu hydraulicien, entrepreneur et aménageur, il conçut l’un des grands systèmes d’irrigation de la Renaissance française. Son canal ne se contenta pas d’apporter de l’eau : il transforma l’agriculture, l’économie, les paysages, les sols et jusqu’au fonctionnement de la nappe de Crau. Il entra même, trois siècles plus tard, dans l’histoire du droit français. À l’heure où reviennent les questions du stockage, du partage de l’eau et de l’adaptation des territoires, son œuvre offre un remarquable exemple d’aménagement inscrit dans le temps long. Nous avons besoin de renouer avec ce génie hydraulique français. 


Adam de Craponne naît à Salon-de-Provence en 1526 — certaines sources anciennes laissent subsister une petite incertitude sur 1526 ou 1527. Sa première carrière est celle d’un ingénieur militaire. Sous Henri II, il travaille aux fortifications et participe notamment, en 1552, au renforcement des défenses de Metz face à l'armée de Charles Quint. Comme beaucoup d’ingénieurs de la Renaissance, il appartient ainsi à cette génération chez qui la maîtrise de la géométrie, du nivellement, des terrassements et de la circulation de l’eau s’applique aussi bien à la défense des villes qu’aux grands travaux civils.

C’est pourtant dans sa Provence natale qu’il réalise l’œuvre qui fera passer son nom à la postérité. Le problème est ancien : Salon et les plaines voisines disposent de ressources locales irrégulières, insuffisantes pendant la saison sèche. À quelques dizaines de kilomètres coule cependant la Durance, rivière alpine abondante mais instable, longtemps difficile à maîtriser. Craponne comprend qu’il est possible d’utiliser uniquement la gravité pour transférer une partie de cette eau vers Salon puis vers les terres de Crau.

L'idée paraît simple aujourd'hui. Elle ne l'est nullement au XVIe siècle. Un canal gravitaire de plusieurs dizaines de kilomètres impose de connaître avec une précision suffisante les altitudes, de maintenir une pente assez forte pour assurer l'écoulement sans provoquer une érosion destructrice, de franchir vallons et chemins, d'établir des prises capables de fonctionner sur une rivière mobile, et enfin de distribuer l'eau entre une multitude d'usagers. La prouesse de Craponne est donc moins celle d'un monument spectaculaire que celle d'un système hydraulique territorial.

Une remarquable intuition géographique : rendre à la Crau l'eau de son ancienne rivière
Il existe une sorte d'ironie géologique dans cette entreprise, que Crapone ne pouvait connaître en son temps. Bien avant l'époque historique, la Durance ne suivait pas son cours actuel vers le Rhône : elle passait par la trouée de Lamanon et répandait ses alluvions sur la Crau. Ce sont ces anciens écoulements duranciens qui ont accumulé l'immense épaisseur de galets caractéristique de la plaine. L'histoire géologique explique ainsi le paysage extraordinairement minéral de la Crau.

En faisant franchir à son canal le pertuis de Lamanon, Craponne ramène donc artificiellement les eaux de la Durance vers une partie de leur ancien domaine géographique. Plusieurs centaines de milliers d'années après que la rivière eut abandonné son paléo-cours, l'ingénieur de la Renaissance rétablit, à une échelle évidemment bien plus modeste et cette fois contrôlée par l'homme, une connexion hydraulique entre Durance et Crau.

Cette dimension permet de mieux comprendre son œuvre : il ne crée pas seulement un canal, il réorganise un bassin hydrographique. L'eau est prélevée dans un territoire pour être conduite dans un autre, où elle devient successivement eau motrice, eau urbaine, eau agricole puis, par infiltration, eau souterraine.

1554 : faire de l'eau une entreprise
Le 17 août 1554, Craponne obtient la permission de prendre et conduire des eaux de la Durance à travers les terroirs de La Roque, Lamanon, Salon et au-delà. Les formulations souvent résumées comme un "arrêté du Parlement de Provence" recouvrent en réalité un montage institutionnel plus complexe, impliquant l'autorité royale et ses représentants provençaux. Le chantier commence rapidement.

Craponne n'agit pas ici comme le maître d'œuvre d'un grand programme entièrement financé par l'État. Il est aussi entrepreneur. Capitaux privés, concours des communautés bénéficiaires, droits accordés aux usagers et recettes futures participent au financement d'une infrastructure dont la rentabilité repose précisément sur la multiplication des usages. Même Nostradamus, son contemporain à Salon, apparaît parmi ceux qui contribuèrent financièrement à l'entreprise.

L'eau arrive à Salon dès 1557 ; les travaux de consolidation se poursuivent et l'alimentation devient permanente en 1559. La branche historique conduit ensuite les eaux vers le sud et l'étang de Berre. Il faut en revanche distinguer cette œuvre directement menée par Craponne de la grande branche d'Arles : projetée de son vivant, celle-ci est principalement réalisée après sa mort, entre 1581 et 1583, notamment par les frères Ravel. C'est à partir de ce tronc et de ses extensions que se développe progressivement un vaste réseau irriguant une partie de la Crau jusqu'au pays d'Arles.

Une infrastructure multi-usages avant la lettre
Réduire le canal à l'irrigation agricole serait d'ailleurs anachronique. L'eau apportée à Salon sert aux fontaines, aux activités urbaines et surtout à la production de force motrice. Des moulins à farine ou à huile s'installent sur le réseau ; à chaque nouvelle implantation correspondent des droits d'eau et des conventions particulières. À la mort de Craponne, huit moulins villageois sont déjà associés à son système hydraulique.

Le canal produit donc plusieurs services avec la même eau. Celle-ci peut faire tourner une roue hydraulique avant de poursuivre son trajet et d'être employée à l'irrigation. Ce principe de valorisation en cascade d'un flux hydraulique est remarquable par sa modernité : transport de l'eau, énergie, alimentation des villes et agriculture ne constituent pas nécessairement des usages concurrents lorsqu'un aménagement est conçu pour les articuler.

Le dispositif suppose parallèlement une véritable ingénierie institutionnelle. Il faut déterminer qui peut prendre de l'eau, à quel moment, en quelle quantité, moyennant quelle contribution et avec quelles obligations d'entretien. Dès lors, l'ouvrage physique devient inséparable d'un ensemble de contrats, de droits d'eau, de tours d'arrosage et de communautés d'usagers.

Après la disparition de Craponne, cette gouvernance se structure durablement. L'Œuvre générale de Craponne naît notamment d'une transaction conclue en 1583 entre les intéressés aux branches de Salon et d'Arles. Des formes collectives de gestion de l'eau ont ainsi traversé les siècles, préfigurant les associations syndicales de propriétaires et d'arrosants qui administrent toujours une partie des réseaux provençaux.

La Crau verte : quand l'artifice produit un nouvel écosystème
Les conséquences les plus spectaculaires sont cependant territoriales. La Crau est antérieurement une plaine sèche de galets, où s'est développé le célèbre coussoul, formation steppique méditerranéenne aujourd'hui reconnue pour son exceptionnelle valeur écologique. L'irrigation n'a pas fait disparaître toute cette Crau sèche, mais elle en a profondément transformé certaines parties en créant une Crau humide ou Crau verte, faite notamment de prairies de fauche.

L'eau de la Durance apporte avec elle des matières fines. Irrigation après irrigation, des limons se déposent entre et au-dessus des galets. Au cours des siècles se constitue ainsi un sol agricole là où dominaient auparavant des formations caillouteuses très pauvres. Ce processus est à l'origine des prairies du célèbre foin de Crau, aujourd'hui protégé par une appellation d'origine.

Il faut donc employer avec précaution les catégories de "naturel" et d'"artificiel". Le coussoul sec constitue un patrimoine écologique remarquable qu'il convient de préserver ; mais les prairies irriguées forment elles aussi, après plusieurs siècles, un agroécosystème original avec ses sols, sa flore, ses paysages et ses fonctions hydrologiques. L'histoire de la Crau est précisément celle de la coexistence de ces deux trajectoires écologiques.

C'est là que l'héritage de Craponne prend aujourd'hui une dimension inattendue.

Crédits : AFP, Nicolas Tucat

L'eau "perdue" par irrigation recharge en réalité une nappe stratégique
L'irrigation traditionnelle de la Crau fonctionne largement par gravité et submersion. Vue sous le seul angle de l'efficacité agricole immédiate, elle peut paraître beaucoup moins performante qu'une irrigation sous pression : toute l'eau apportée à la parcelle n'est évidemment pas consommée par la végétation.

Mais cette « perte » n'en est pas nécessairement une à l'échelle du système hydrologique.

Une partie considérable de l'eau s'infiltre dans les cailloutis et rejoint la nappe de Crau. Les travaux du SYMCRAU estiment ainsi que l'irrigation gravitaire représente environ 70 à 75 % de la recharge annuelle de l'aquifère, la pluie n'en assurant qu'environ un quart. Les fluctuations de la nappe suivent d'ailleurs directement les cycles d'irrigation dans une partie de la plaine.

Or cette nappe constitue aujourd'hui une ressource stratégique pour l'eau potable, l'agriculture, l'industrie et l'alimentation de milieux humides ; le SYMCRAU indique qu'elle contribue à l'alimentation en eau d'environ 270 000 habitants.

Voilà un résultat que Craponne ne pouvait évidemment pas prévoir : son système d'irrigation est devenu, cinq siècles plus tard, un élément du fonctionnement hydrogéologique du territoire. Une infrastructure créée pour produire et irriguer a engendré un cycle anthropique de l'eau auquel dépendent désormais d'autres usages et certains milieux.

C'est aussi une leçon de prudence pour l'ingénierie contemporaine. L'efficacité d'un ouvrage ne peut pas toujours être appréciée à partir d'un seul indicateur. Réduire les infiltrations d'un réseau d'irrigation peut économiser de l'eau à l'amont ou à la parcelle, mais aussi réduire une recharge souterraine utile à l'aval. La bonne échelle d'analyse est celle du système hydrologique complet.

Le canal de Craponne est aussi entré dans l'histoire du droit
Il existe un autre héritage de Craponne, beaucoup moins connu des hydrauliciens mais familier de générations d'étudiants en droit.

Le 22 juin 1567, Adam de Craponne conclut avec Pélissanne une convention organisant notamment l'irrigation des propriétés de la commune. Les usagers devaient verser une redevance fixée à trois sols par carteirade et par arrosage ; en contrepartie, Craponne et ses successeurs s'engageaient notamment à entretenir durablement le canal et certains ouvrages.

Trois siècles plus tard, l'inflation et l'augmentation considérable des coûts d'entretien avaient rendu cette tarification dérisoire. Les propriétaires du canal demandèrent donc aux tribunaux de réévaluer la redevance. La cour d'Aix accepta au nom de l'équité économique.

Mais le 6 mars 1876, la Cour de cassation cassa cette décision. Dans le célèbre arrêt Canal de Craponne, elle affirma que le juge ne pouvait modifier un contrat librement accepté au seul motif que le passage du temps en avait bouleversé l'équilibre économique. Cet arrêt devint pendant près d'un siècle et demi le symbole français du refus de la révision judiciaire des contrats pour imprévision et l'une des grandes illustrations de la force obligatoire des conventions.

L'histoire connaît ici une remarquable boucle : l'ingénieur qui avait construit une infrastructure destinée à traverser les siècles avait également conclu des contrats qui, eux aussi, traversèrent les siècles — au point de devenir un problème fondamental de théorie juridique.

La réforme du droit des contrats de 2016 a finalement rompu avec la rigidité symbolisée par l'arrêt de 1876 : l'article 1195 du Code civil permet désormais, sous certaines conditions, une renégociation puis éventuellement une intervention du juge lorsqu'un changement imprévisible de circonstances rend l'exécution excessivement onéreuse.

Du moulin à l'hydroélectricité
L'histoire énergétique du canal n'est pas non plus terminée. Après avoir fourni pendant des siècles de la force motrice aux moulins, certaines de ses chutes peuvent désormais produire de l'électricité.

À Eyguières, le dénivelé du canal a ainsi été valorisé par une minicentrale hydroélectrique mise en service à la fin des années 2010. L'installation utilise environ 12 mètres de chute et un débit nominal de 15 m³/s pour une puissance de l'ordre de 1,5 MW et une production annuelle estimée autour de 5 GWh. Après turbinage, l'eau retourne au canal et poursuit sa fonction d'irrigation.

C'est probablement l'un des plus beaux symboles de la longévité de l'ouvrage : la même eau qui faisait tourner les moulins de la Renaissance peut aujourd'hui entraîner une turbine avant d'irriguer les prairies et de contribuer à la recharge de la nappe.

Cinq siècles d'ingénierie vivante
Adam de Craponne meurt à Nantes en décembre 1576 alors qu'il travaille encore pour le roi aux fortifications. Une tradition ancienne, rapportée notamment par sa famille, affirme qu'il aurait été empoisonné par des ingénieurs rivaux ; faute de preuve définitive, mieux vaut conserver à cet épisode son caractère d'hypothèse plutôt que de certitude historique.

Son œuvre, elle, ne relève nullement de la légende.

Cinq cents ans après sa naissance, elle rappelle d'abord ce qu'était l'ingénieur de la Renaissance : non un spécialiste enfermé dans une discipline, mais un homme capable d'articuler topographie, hydraulique, génie civil, économie, droit et organisation sociale.

Elle rappelle surtout qu'un grand aménagement hydraulique ne peut être jugé seulement au moment de sa construction. Le canal de Craponne a modifié des trajectoires agricoles, créé de nouveaux sols, alimenté des villes et des moulins, fait naître des institutions collectives, participé à la recharge d'un aquifère et trouvé plusieurs siècles plus tard de nouveaux usages énergétiques.

L'historienne Marylène Soma-Bonfillon a justement étudié le canal  comme un exemple des transformations simultanément économiques, environnementales et sociales produites par l'irrigation. Non la simple victoire technique d'un homme sur une rivière, mais la construction progressive d'un système où l'eau, les ouvrages et les sociétés se transforment mutuellement.

À une époque où l'on cherche à adapter les territoires au changement climatique, cette histoire vieille de cinq siècles mérite mieux que la seule commémoration patrimoniale – et a fortiori que l'oubli du génie français en matière de maîtrise de l'eau ! Elle montre qu'une infrastructure hydraulique entretenue, adaptée et réemployée peut dépasser très largement sa fonction initiale. Le véritable monument laissé par Adam de Craponne n'est pas seulement un canal : c'est un territoire organisé autour de l'eau.

16/08/2026

Marcenay : quand un lac artificiel devient une zone humide exemplaire

En pleine sécheresse, Le Bien Public est allé jusqu’à Marcenay, dans le nord de la Côte-d’Or, pour montrer une zone humide encore gorgée d’eau et rappeler ses fonctions : biodiversité, stockage de l’eau, soutien des milieux en période sèche et frein à la propagation des incendies. Un point oublié mérite pourtant d’être souligné : l’étang de Marcenay est entièrement artificiel, créé par l’homme il y a près de huit siècles. Une réalité qui devrait conduire à regarder autrement le devenir de l’étang supérieur des Marots et de Combe Noire situés à quelques kilomètres en cœur de Parc national de forêts.


L’article publié ce 16 août 2026 par Le Bien Public tombe à point nommé. Alors que chaleur et sécheresse éprouvent les cours d’eau, les sols et les forêts, le journal accompagne Clément Bastin, chargé de projets au pôle Milieux humides Bourgogne-Franche-Comté du Conservatoire d’espaces naturels, sur les berges de l’étang de Marcenay. Le message est clair : une zone humide fonctionne comme une éponge, stockant l’eau lorsqu’elle est disponible et la restituant progressivement ; elle héberge une biodiversité particulière, entretient une atmosphère plus humide et peut aussi ralentir la progression des incendies.

L’article insiste même sur la nécessité, face au risque d’incendie, de conserver des sols humides, une végétation diversifiée et plusieurs strates d’habitats. Il évoque également le castor comme "allié de taille" : ses barrages maintiennent localement un niveau d’eau, reconnectent le cours d’eau avec ses milieux humides annexes et contribuent à réhumidifier les sols. Le Conservatoire expérimente d’ailleurs des dispositifs "low-tech" inspirés de ces barrages afin de recréer ces fonctions.

Une zone humide… créée par l'homme
Il manque pourtant dans cette démonstration un élément particulièrement intéressant : l’étang de Marcenay n’est pas un lac naturel. Il s’agit d’un lac artificiel de 92 hectares, créé en 1239 par les moines de l’abbaye de Molesme pour la pisciculture, puis utilisé pour la sidérurgie. Il est aujourd’hui classé Espace naturel sensible, propriété du Conservatoire d’espaces naturels de Bourgogne et de la Fédération de pêche de Côte-d’Or.

Autrement dit, près de huit siècles d’histoire ont transformé un aménagement hydraulique humain en un écosystème dont on vient aujourd’hui célébrer la valeur écologique. Face à la réalité des canicules et sécheresses frappant la région, on oublie les anciens points de vue doctrinaux sur les retenues qui soi-disant évaporent et ne servent à rien en été ! On pourrait faire la même observation sur les barrages de castors : à mesure que ce rongeur aquatique disparaissait des rivières en raison d'une prédation intensive au Moyen Âge, ce sont les seuils humains de moulins et étangs qui ont reprise la fonction de stockage et rehausse locale de l'eau. Autant les conserver aujourd'hui ! 

L’origine artificielle d’un milieu ne préjuge pas de sa valeur écologique actuelle. Un ouvrage créé autrefois pour la pisciculture, l’énergie ou d’autres usages peut, avec le temps, produire une mosaïque de pleine eau, roselières, vasières, boisements humides et sols saturés qui possède ses propres habitats, espèces et fonctions hydrologiques.

Et quelques kilomètres plus loin, les Marots en zone de cœur du parc national…
Cette évidence devrait éclairer le débat concernant les étangs des Marots et de Combe Noire, situés non loin de là dans le Châtillonnais. Les anciens étangs des Marots constituent une zone humide et doivent être remis en eau, notamment en raison de leur rôle dans la lutte contre les incendies de forêt.

Le Conseil économique, social et culturel du Parc avait d’ailleurs été plus loin dès 2022. Dans son avis officiel, il soulignait la valeur écosystémique que peut avoir un étang, son impact possible sur la ressource en eau et son rôle de réserve incendie. Il demandait alors explicitement la remise en eau des deux étangs des Marots, avec une gestion permettant d'alterner éventuellement les assecs afin de conserver à la fois biodiversité d’eaux calmes et biodiversité d’eaux courantes.

Depuis, le choix retenu est différent : remise en eau de l’étang inférieur, mais effacement définitif de l’étang supérieur. Le jugement du tribunal administratif de Dijon du 15 avril 2026 décrivait cette option. Il rappelle en même temps la quasi-absence de points d’eau dans plus de 10 000 hectares de forêt domaniale de Châtillon, le risque conséquent de feux de forêt relevé par le SDIS et l'intérêt stratégique d'une réserve accessible aux secours.

Le même dossier relève en outre que l’étang de Combe Noire est désormais presque comblé par les sédiments, situation apparue à la suite de l’effacement des cinq étangs Narlin en amont. Voilà qui devrait au minimum conduire à rouvrir la réflexion. Car dans ces lieux où l’on  détruit les retenues, les étés secs voient désormais disparaitre l’eau, sa faune et sa flore. Quel intérêt ? 

Ne plus opposer le naturel et l'artificiel
Comme toujours en écologie, il faut examiner les situations concrètes, les fonctions, les gains et les pertes. Mais c’est précisément l’enseignement de Marcenay : on ne peut pas décider de la valeur d’un milieu sur le seul critère de son caractère naturel ou artificiel.

Si conserver l’eau, maintenir des sols humides, diversifier les habitats, disposer de réserves en période sèche et ralentir les incendies deviennent des objectifs majeurs de l’adaptation climatique, alors les anciens systèmes d’étangs doivent être évalués à cette aune. Le raisonnement vaut pour l’étang inférieur des Marots ; rien ne justifie qu’il cesse soudainement d’être pertinent lorsqu’on passe à l’étang supérieur ou à Combe Noire.

En pleine sécheresse, on présente avec raison un étang artificiel vieux de huit siècles comme un remarquable réservoir de biodiversité et d’humidité ; dans le même Châtillonnais, d’autres étangs historiques restent asséchés ou disparaissent.

L’adaptation au changement climatique suppose sans doute de dépasser quelques vieux réflexes doctrinaux. 

La bonne question n’est plus : ce milieu a-t-il été créé par l’homme ? Elle est : que nous apporte-t-il aujourd’hui, et que perdrons-nous demain s’il disparaît ?

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Le lac de Marcenay, masse d'eau artificielle et réservoir de biodiversité

10/08/2026

Droits d’eau fondés en titre : le préfet ne peut plus les abroger

Un décret publié au Journal officiel du 7 août 2026 supprime du code de l’environnement la possibilité pour le préfet d’"abroger" un droit d’eau fondé en titre. Cette modification était imposée par une décision du Conseil d’État d’octobre 2025 : l’administration peut réglementer l’exploitation d’un ouvrage hydraulique, voire constater qu’un droit a disparu du fait de la ruine des ouvrages essentiels, mais elle ne peut supprimer elle-même un droit fondé en titre qui existe toujours.


Le décret n° 2026-740 du 6 août 2026, publié au Journal officiel le 7 août, vient modifier l’article R. 214-18-1 du code de l’environnement.

La modification est minuscule dans sa rédaction, mais importante dans sa portée : les mots "le droit fondé en titre ou" sont supprimés du 3° du II de cet article.

Jusqu’alors, le texte prévoyait que le préfet pouvait, à l’occasion notamment du confortement, de la remise en eau ou de la remise en exploitation d'un ouvrage, "modifier ou abroger le droit fondé en titre ou l'autorisation" dans les conditions prévues par la police de l'eau.

Désormais, cette faculté ne concerne plus le droit fondé en titre lui-même. Le décret indique d'ailleurs explicitement que son objet est de supprimer "le pouvoir du préfet d'abroger un droit fondé en titre".

Une conséquence directe de la décision du Conseil d'État de 2025
Cette modification était devenue obligatoire depuis la décision du Conseil d'État du 10 octobre 2025 (n°495104).

Le Conseil d'État avait rappelé une distinction fondamentale entre le droit d'usage de l'eau et l'autorisation administrative d'exploiter un ouvrage.

Les ouvrages fondés en titre restent soumis à la police de l'eau. Le préfet peut donc leur imposer des prescriptions, notamment pour la sécurité, les inondations ou la protection des milieux aquatiques. Dans les cas prévus par l'article L. 214-4 du code de l'environnement, il peut également modifier ou abroger une autorisation d'exploiter. Mais ces pouvoirs ne lui permettent pas de supprimer le droit fondé en titre lui-même.

Le Conseil d'État a ainsi jugé que l'abrogation d'une autorisation d'exploiter est "sans incidence sur le maintien du droit d'usage de l'eau attaché à l'installation". Il a donc déclaré illégale la disposition réglementaire qui permettait au préfet d'abroger directement le droit fondé en titre et ordonné au Premier ministre de modifier le texte.

Le décret d'août 2026 est l'exécution, avec quelques mois de retard, de cette décision juridictionnelle.

Qu'est-ce qu'un droit d'eau fondé en titre ?
Le Conseil d'État rappelle également les grandes lignes de sa jurisprudence.

Sont notamment fondées en titre les prises d'eau établies sur les cours d'eau non domaniaux en vertu de droits antérieurs à l'instruction de 1790 sur les autorisations administratives des nouveaux ouvrages en rivière, les anciens déjà présents étant présumés autorisés sans limite de temps. Pour les cours d'eau domaniaux, l'origine du droit doit en principe être antérieure à l'édit de Moulins de 1566. S'y ajoutent certains droits acquis lors de la vente des biens nationaux.

Ces droits sont qualifiés par le Conseil d'État de droits d'usage de l'eau ayant le caractère de droits réels immobiliers. 

Leur ancienneté ne signifie pas qu'ils disparaissent simplement parce qu'un moulin n'a plus fonctionné pendant plusieurs décennies. La jurisprudence considère qu'un droit fondé en titre se perd lorsque la force motrice du cours d'eau n'est plus susceptible d'être utilisée en raison de la ruine ou du changement d'affectation des ouvrages essentiels permettant d'utiliser la pente et le volume d'eau.

En revanche, une longue période de non-utilisation ne suffit pas à elle seule. Le mauvais état du bâtiment du moulin, du barrage ou du bief ne suffit pas davantage. Ce sont les ouvrages hydrauliques essentiels et leur aptitude à permettre encore l'utilisation de la force motrice qui sont déterminants.

Cette distinction reste importante : le préfet peut constater qu'un droit a déjà été perdu en raison de la ruine de l'ouvrage ; il ne peut pas décider de faire disparaître un droit qui existe encore.

Ce que cela change pour les propriétaires de moulins
Pour le propriétaire d'un moulin ou d'un ouvrage hydraulique fondé en titre, la clarification est bienvenue.

Elle ne signifie évidemment pas que les ouvrages anciens échappent à la réglementation contemporaine. L'administration conserve ses compétences de police de l'eau, peut demander des éléments lors d'une remise en exploitation, déterminer la consistance légale du droit, imposer des prescriptions et, lorsque les conditions juridiques sont réunies, constater sa perte par ruine ou changement d'affectation.

Mais elle ne peut plus confondre ces pouvoirs de police avec un pouvoir de suppression du droit lui-même.

Pour un propriétaire, les précautions essentielles restent donc de conserver les preuves de l'existence historique du droit, documenter sa consistance légale et éviter la ruine des ouvrages hydrauliques essentiels. En cas de projet de restauration ou de remise en service, il faut distinguer soigneusement les prescriptions administratives applicables à l'exploitation de l'existence du droit d'eau proprement dit.

La clarification apportée par le Conseil d'État puis par le décret du 6 août 2026 est à cet égard importante : réglementer l'exercice d'un droit n'est pas supprimer ce droit.

Source : Décret n°2026-740 du 6 août 2026 ajustant les mesures de police de l’eau applicables aux droits fondés en titre

04/08/2026

Record des cours d’eau à sec... la France doit enfin organiser le stockage de l’eau !

Au 1er août 2026, l’Office français de la biodiversité constate la situation la plus critique jamais observée à cette période sur les petits cours d’eau français. Ce désastre annoncé confirme les projections hydroclimatiques : les débits estivaux et les étiages vont continuer de diminuer. Face à cette évolution, détruire sans discernement les ouvrages qui retiennent localement l’eau et refuser par principe les barrages de soutien d’étiage devient une politique de plus en plus incohérente. Commet consacrer encore un seul centime d'argent public de l'eau à détruire des retenues dans un budget contraint où nous sommes déjà incapables de payer l'adaptation climatique?


La Romanée à Bussières, réduite à de petites flaques d'eau chaude, été 2026. Jadis il y avait ici un étang en eau en permanence en été, même les années sèches. Il a été détruit (de manière illégale) par la fédération de pêche et les services publics de l'écologie, soi-disant pour revenir à une zone humide naturelle...


Les chiffres publiés par l’Office français de la biodiversité sont sans précédent. À la fin du mois de juillet, 1 373 petits cours d’eau présentaient une rupture d’écoulement ou un assec, soit 554 de plus qu’un mois auparavant. Toutes les régions sont touchées, notamment le long d’un axe allant de la Vendée au Grand Est, ainsi que dans le centre du sud de la France.

Au total, 43 % des stations du réseau ONDE étaient sans écoulement visible ou complètement asséchées. Il s’agit de la situation la plus critique enregistrée à cette date depuis la mise en place du réseau national en 2012. Elle dépasse même celle de 2022, avec 112 cours d’eau supplémentaires en rupture d’écoulement ou en assec, et apparaît plus de deux fois plus dégradée que celle observée à la même période en 2025.

Un désastre annoncé par les projections hydroclimatiques
Cette situation exceptionnelle ne constitue pas, à elle seule, une démonstration du changement climatique. Mais elle correspond exactement à la direction indiquée depuis plusieurs années par les projections hydrologiques.

Les résultats actualisés du programme Explore2 prévoient une baisse systématique des débits estivaux en France : jusqu’à –10 % dans une France réchauffée de 2,7 °C et –20 % avec un réchauffement de 4 °C. Les débits d’étiage diminueraient quant à eux d’environ 15 % à 2,7 °C et 30 % à 4 °C, avec des baisses encore plus prononcées dans certaines régions méridionales.

Le problème n’est donc plus seulement de traverser une année sèche. Il faut préparer des territoires dans lesquels les pluies seront davantage concentrées en hiver, tandis que l’évapotranspiration augmentera et que les débits diminueront pendant la saison chaude. Autrement dit, il faudra être capable de retenir une partie de l’eau lorsqu’elle est abondante pour la restituer lorsqu’elle devient rare.

Sortir du dogme de l’effacement des ouvrages
Dans ce contexte, continuer à financer la destruction d’ouvrages hydrauliques sans examiner leur fonction réelle devient aberrant. Commet consacrer encore un seul centime d'argent public de l'eau à détruire des retenues dans un budget contraint où nous sommes déjà incapables de payer l'adaptation climatique?

Tous les seuils, chaussées de moulins, étangs et retenues ne présentent évidemment pas le même intérêt. Certains stockent peu d’eau et peuvent avoir des effets écologiques négatifs. Mais d’autres maintiennent une lame d’eau, alimentent des annexes hydrauliques ou disposent d’un volume mobilisable. Les retenues françaises répondent à des fonctions diverses, parmi lesquelles l’alimentation en eau, l’irrigation, la pisciculture et le soutien d’étiage. Leur effet dépend du milieu, du mode de remplissage, de la saison d’alimentation et des modalités de restitution. La bonne politique n’est donc pas d'effacer ces ouvrages, mais de les expertiser et de les gérer selon leurs fonctions hydrologiques réelles.

La même réflexion doit être menée à une échelle supérieure. Les grands barrages-réservoirs situés en amont des bassins peuvent stocker les excédents hivernaux, écrêter certaines crues et restituer l’eau en été. Les quatre lacs-réservoirs du bassin de la Seine assurent ainsi simultanément l’écrêtement des crues et le soutien des débits de la Seine, de la Marne, de l’Aube et de l’Yonne. Lors de la sécheresse de 2022, leur gestionnaire estimait que, sans ces restitutions, les seuils de crise auraient été franchis dès juillet sur plusieurs rivières.

Réduire les besoins, mais aussi sécuriser la ressource
Les économies d’eau, la restauration des sols, des nappes et des zones humides sont indispensables. Mais elles ne dispensent pas d’une politique d’infrastructures. Face à la diminution annoncée des étiages, la France doit inventorier les volumes déjà stockés, moderniser les ouvrages utiles, équiper les retenues pour permettre une restitution maîtrisée et envisager de nouveaux réservoirs multifonctionnels dans les bassins qui en ont besoin.

Une politique sérieuse d’adaptation ne peut pas consister à regarder les rivières s’assécher tout en supprimant les moyens de retenir et de redistribuer l’eau. Le changement climatique impose désormais de gérer ensemble les milieux naturels, les usages et les infrastructures hydrauliques.

31/07/2026

Près de 45 000 moulins à eau recensés sur la carte de Cassini

Pour la première fois, une étude conduite par notre association propose une quantification systématique des moulins à eau représentés sur l’ensemble de la carte de Cassini. Grâce aux outils de vision par ordinateur appliqués aux 181 feuilles couvrant le royaume de France, près de 45 000 sites hydrauliques ont été détectés et répartis entre les grands bassins versants. Ce travail permet de mieux mesurer l’importance de l’énergie hydraulique dans l’économie et les paysages de la France préindustrielle.


Les moulins à eau figurent par milliers sur la carte de Cassini, mais ils n’avaient encore jamais fait l’objet d’un dénombrement systématique à l’échelle nationale. Les connaissances disponibles reposaient principalement sur des monographies locales, des dépouillements manuels ou des estimations générales établies à partir de données démographiques et économiques.

Cette étude constitue ainsi la première analyse quantitative des moulins à eau représentés sur l’ensemble du corpus Cassini. Elle repose sur un modèle d’intelligence artificielle entraîné à reconnaître automatiquement le symbole cartographique du moulin à eau. Le modèle a ensuite été appliqué aux 181 feuilles numérisées en haute résolution par la Bibliothèque nationale de France.

Au total, 44 817 moulins à eau ont été détectés. Compte tenu des performances du modèle et des incertitudes inhérentes aux documents historiques, leur nombre est estimé à environ 45 000, avec une marge d’incertitude de ±5 %, soit une fourchette plausible comprise entre 42 500 et 47 300 sites.

Cela représente en moyenne un moulin à eau pour environ 577 habitants dans la France du XVIIIe siècle. Ce résultat confirme la place centrale de la force hydraulique dans une économie encore largement rurale, où les moulins assuraient non seulement la mouture des céréales, mais aussi de nombreuses activités artisanales et industrielles.

La répartition par grands bassins versants fait apparaître :
  • 14 291 moulins dans le bassin Loire-Bretagne ;
  • 10 783 dans le bassin Adour-Garonne ;
  • 8 229 dans le bassin Rhône-Méditerranée ;
  • 6 988 dans le bassin Seine-Normandie ;
  • 3 571 dans le bassin Rhin-Meuse ;
  • 955 dans le bassin Artois-Picardie.

Ces chiffres mettent en évidence l’ampleur de l’aménagement ancien des cours d’eau français. Bien avant l’industrialisation moderne, les rivières formaient déjà une infrastructure énergétique dense, structurée par des dizaines de milliers de chaussées, de seuils, de biefs et de canaux.

L’estimation de 45 000 moulins doit probablement être considérée comme un minimum. La carte de Cassini n’était pas conçue comme un inventaire industriel exhaustif : certains petits moulins ont pu être omis, les relevés se sont étalés sur plusieurs décennies et certains territoires aujourd’hui français, comme la Savoie, la Haute-Savoie et le pays niçois, n’étaient pas couverts.

Cette première étude ouvre donc la voie à la constitution d’une base de données géohistorique plus précise, susceptible de documenter l’évolution des paysages fluviaux, du patrimoine hydraulique et des usages énergétiques de l’eau sur plusieurs siècles.

Référence : Champetier, Charles-François, 2026. Les moulins à eau de la carte de Cassini. Une première estimation quantitative. Hydrauxois, 19 p. (Lien pdf)

26/07/2026

Face aux incendies et aux sécheresses, l’environnement doit être géré et non laissé à lui-même

Canicules, sécheresses et incendies imposent de changer de doctrine. La renaturation ne peut plus être l’horizon directeur des politiques écologiques : il faut désormais gérer activement les milieux, sécuriser les ressources, entretenir les ouvrages et construire des modèles économiques capables de financer cette adaptation.


Sur la plage de Moutchic, à Lacanau, dans le sud-ouest de la France, le 24 juillet 2026. © AFP - Maximilien LAMY

L’été 2026 confirme brutalement le changement de régime hydroclimatique de la France. Face à des sécheresses, des canicules et des incendies plus intenses, la politique environnementale ne peut plus se limiter à réduire les interventions humaines et à laisser les milieux retrouver une supposée naturalité. Elle doit désormais organiser leur gestion active, préventive et adaptative.

La France vient de connaître une succession d’épisodes climatiques exceptionnels. Du 17 au 30 juin 2026, une canicule précoce, durable et d’une intensité jamais observée a touché le pays. Les 24 et 25 juin, la température moyenne nationale sur vingt-quatre heures a atteint pour la première fois 30 °C, dépassant les journées les plus chaudes d’août 2003. Plus de 40 % du territoire a connu au moins une température supérieure à 40 °C.

Ces chaleurs ont rapidement aggravé une sécheresse déjà installée. Au 22 juillet, l’humidité moyenne des sols atteignait un niveau inédit si tôt dans l’été, inférieur à ceux observés aux mêmes dates en 1976, 2022 et 2025. Les sols étaient exceptionnellement secs du Sud-Ouest au Nord-Est, en passant par la Normandie et l’Île-de-France.

La sécheresse n’est pas seulement superficielle. À la mi-juillet, 94 % des nappes phréatiques suivies étaient en baisse et 60 % se situaient sous leurs normales mensuelles. Dans les cours d’eau, la situation était encore plus inquiétante : près d’un tiers des stations affichaient des débits inférieurs aux minima observés à la même période durant les vingt dernières années, tandis qu’un quart des petits cours d’eau étaient déjà à sec. Au 24 juillet, les 99 départements métropolitains étaient concernés par des mesures de restriction de l’eau, dont 59 placés en situation de crise.

Quand le pays brûle, personne ne réclame moins de moyens techniques
La conséquence est désormais visible : la végétation desséchée devient un combustible. Au 24 juillet, près de 98 000 hectares avaient déjà brûlé en France depuis le début de l’année. Pour combattre les incendies, l’État mobilise douze Canadair, huit Dash, des Air Tractor, des hélicoptères bombardiers d’eau, des milliers de véhicules spécialisés et des infrastructures de ravitaillement réparties sur le territoire.

Personne ne propose alors de laisser la nature suivre son cours. Tout le monde réclame, à juste titre, davantage de moyens humains, de surveillance, de matériel, de pistes d’accès, de points d’eau et de capacités d’intervention rapide.

Car une forêt ne se défend pas seule contre le feu. La prévention repose sur le débroussaillement, l’entretien de pistes accessibles aux pompiers, la création de coupures de combustible, la surveillance des massifs et la disponibilité de réserves d’eau. Les services chargés de la défense des forêts contre l’incendie entretiennent précisément toute l’année les pistes, les points d’eau et les balisages nécessaires aux secours. L’Office national des forêts considère d’ailleurs le débroussaillement comme la mesure la plus efficace pour réduire l’impact des incendies.

Une forêt abandonnée à elle-même n’est donc pas nécessairement une forêt plus sûre ni même, après le passage d’un incendie extrême, une forêt plus riche en biodiversité. Dans un territoire habité, traversé par des routes, des villages et des réseaux, la non-intervention constitue elle aussi un choix de gestion — parfois le plus dangereux.

Pour l’eau aussi, il faut prévoir, stocker et répartir
Le même raisonnement doit être appliqué à l’eau. Lorsque les pluies tombent principalement en automne et en hiver, tandis que les besoins et les risques culminent en été, il faut pouvoir conserver une partie de cette eau. Cela suppose des retenues, des réservoirs, des zones humides gérées, des ouvrages hydrauliques entretenus et des réseaux permettant d’utiliser rapidement la ressource.

Les barrages-réservoirs existants sont déjà mobilisés pour soutenir les débits des cours d’eau pendant l’été. En juillet 2026, leur utilisation a même dû commencer plus tôt que les années précédentes.

Il ne s’agit évidemment pas de construire n’importe quelle retenue, n’importe où et sans examiner ses effets. Chaque projet doit être évalué selon son alimentation, son évaporation, ses impacts écologiques, les besoins du territoire et le maintien d’un débit suffisant en aval. Mais l’erreur inverse consiste à considérer par principe toute retenue, tout seuil ou tout ouvrage comme une atteinte à faire disparaître.

Avant de démolir un plan d’eau ou de mettre hors d’usage un ouvrage hydraulique, il faudrait désormais examiner systématiquement sa fonction possible pour la défense incendie, l’abreuvement, l’irrigation de secours, le soutien d’étiage ou la sécurité civile. Détruire une réserve existante est facile. La remplacer au moment où les flammes approchent l’est beaucoup moins.

La renaturation ne peut plus tenir lieu de doctrine générale
Depuis plusieurs décennies, la restauration et la renaturation sont devenues des orientations centrales des politiques de biodiversité. La stratégie française prévoit d’accélérer la restauration des forêts, des zones humides et des cours d’eau. Le règlement européen sur la restauration de la nature fixe quant à lui un objectif portant sur au moins 20 % des espaces terrestres et marins de l’Union d’ici à 2030, ainsi que sur 25 000 kilomètres de rivières devant retrouver un écoulement plus libre.

Restaurer certains milieux dégradés est utile. Redonner de l’espace à une rivière, réhumidifier une tourbière ou restaurer une zone humide peut contribuer à la biodiversité et parfois à la prévention des risques. Mais la renaturation devient problématique lorsqu’elle se transforme en principe automatique : moins l’être humain intervient, mieux la nature se porterait.

La nature ne poursuit pourtant aucun objectif de sécurité humaine. La sécheresse est naturelle, comme le feu, la crue, l’érosion ou la mortalité massive d’une population animale. Ces phénomènes ne sont pas pour autant souhaitables lorsqu’ils menacent des habitants, des ressources en eau, des cultures ou des infrastructures.

Surtout, il n’existe plus de passé hydrique et climatique stable auquel il suffirait de revenir. Le changement climatique déplace en permanence les températures, l’humidité des sols, les régimes de pluie, les débits et les aires de répartition des espèces. Dans une France plus chaude, Météo-France prévoit un allongement général de la durée des sécheresses des sols et une augmentation des conditions favorables aux incendies.

Passer à une écologie de gestion
La doctrine environnementale doit donc changer de centre de gravité. Son objectif ne peut plus être seulement de réduire l’empreinte humaine ou de reconstituer un état naturel supposé idéal. Elle doit gérer des territoires vivants, habités et surtout soumis à une incertitude croissante.

Cela signifie surveiller, anticiper, entretenir, débroussailler, stocker de l’eau, renforcer les ouvrages utiles, adapter les forêts, préserver des accès pour les secours et organiser des réserves incendie à distance opérationnelle des massifs. Cela signifie également mesurer les résultats réels des décisions, au lieu de juger leur valeur au seul critère de la diminution de l’intervention humaine comme "réduction d'impact".

Cette gestion active de l’environnement suppose également de construire un modèle économique soutenable. L’eau et la forêt concernent en effet une multitude de petits propriétaires privés, de riverains et de communes rurales disposant de moyens limités. Leur demander d’entretenir les ouvrages, de débroussailler, de créer des accès, de gérer les retenues ou de préserver des zones coupe-feu sans aucune ressource associée conduirait soit à l’inaction, soit à une augmentation rapidement insoutenable de la dépense publique. La gestion de l’environnement doit donc être liée, chaque fois que cela est possible, à des usages productifs capables de financer au moins une partie de son coût : pastoralisme et élevage extensif pour entretenir les coupures de combustible, exploitation raisonnée du bois et de la biomasse pour réduire la charge végétale, hydroélectricité pour financer l’entretien d’ouvrages hydrauliques utiles au stockage, à la régulation des débits ou à la défense incendie. Une politique écologique durable ne peut pas seulement imposer des obligations : elle doit rendre économiquement possible le travail d’entretien qu’elle exige.

Changer la hiérarchie des normes dans le code de l'environnement 
La renaturation peut être un outil. Mais elle ne peut plus être l’horizon directeur de la politique écologique.

Face aux sécheresses, aux incendies, mais aussi aux crues futures, passer d’une écologie de la renaturation à une écologie de la gestion ne peut rester un simple slogan. Les échéances nationales de 2027 doivent être l’occasion de proposer une nouvelle loi sur l’eau et l’adaptation hydroclimatique, capable de modifier clairement la hiérarchie des priorités publiques. 

Il faut inscrire dans le code de l’environnement — en particulier dans son article L. 211-1 relatif à la gestion équilibrée et durable de l’eau — que la sécurité civile, l’adaptation climatique, la conservation des réserves, la prévention des sécheresses, des incendies et des inondations, ainsi que la résilience des territoires, doivent prévaloir lorsqu’elles entrent en conflit avec des objectifs de renaturation ou de continuité écologique. Le droit reconnaît déjà la priorité de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l’alimentation en eau potable : il faut désormais en tirer toutes les conséquences concrètes. Cette nouvelle orientation devra ensuite être traduite dans les décrets, les circulaires ministérielles, les SDAGE et les procédures d’autorisation, afin de faire évoluer la doctrine quotidienne des agences de l’eau, de l’OFB et des services instructeurs. 

Changer de politique suppose d’abord de changer les normes qui commandent les décisions : non plus laisser faire l’environnement non humain en supposant que le résultat sera forcément bon, mais apprendre à le gérer intelligemment, préventivement et durablement.

24/07/2026

Étangs des Marots : après dix ans de combat et la fin des recours, l’urgence est désormais d’agir !

La justice a définitivement rejeté les recours contre la remise en eau des étangs des Marots en Châtillonnais. Le financement est prêt. Mais l’arrêté préfectoral expire le 4 août 2026 et l’ONF n’a toujours pas transmis les devis nécessaires au lancement du chantier. Il y a urgence à agir, alors que les risques incendie et les pénuries d’eau deviennent le lot de chaque été dans nos territoires. 


Châtillonnais (Côte-d’Or), juillet 2026. Mis en assec en 2017 pour un entretien qui devait durer un à deux ans, les étangs médiévaux des Marots sont toujours vides. Après près d’une décennie de blocages, le tribunal administratif de Dijon a rejeté, le 17 avril 2026, la dernière requête opposée à leur remise en eau. Tous les obstacles juridiques sont donc levés.

Pourtant, rien ne bouge sur le terrain. L’arrêté préfectoral du 4 août 2023, qui autorise la restauration de l’étang inférieur, arrive à échéance le 4 août 2026. Sa prorogation est désormais urgente. Dans le même temps, l’Office national des forêts (ONF), gestionnaire du site, doit transmettre sans délai les études, le dossier technique et les devis à la Communauté de communes du Pays Châtillonnais, qui s’est engagée à financer les travaux.

La remise en eau répond à plusieurs enjeux complémentaires : préserver un patrimoine hydraulique vieux de huit siècles ; restaurer les digues, le vannage et la qualité des eaux restituées au ruisseau ; maintenir un site paysager et écologique ; et créer une réserve opérationnelle pour la défense contre l’incendie. Cette dernière fonction est d’autant plus importante que les sécheresses, les dépérissements forestiers et l’accumulation de bois mort accroissent le risque de feu, tandis que plusieurs villages voisins disposent de réseaux d’eau insuffisants pour assurer correctement la défense extérieure contre l’incendie urbain.

Le collectif d’habitants, les usagers de la forêt, les associations et les élus locaux demandent donc :
• la prorogation de l’arrêté préfectoral avant le 4 août 2026 ;
• la transmission immédiate par l’ONF du dossier technique, des études et des devis ;
• le lancement effectif des travaux financés par la Communauté de communes.
« Le bon sens, la loi et le soutien populaire ont triomphé. Il appartient désormais à l’ONF et aux services de l’État de concrétiser cette victoire sur le terrain. Chaque semaine de retard supplémentaire expose inutilement le territoire et ses habitants. »

Télécharger le communiqué et le dossier complet

12/07/2026

Seuils de moulins, climat et poissons : une analyse de trois rivières de la Loire

À partir de données hydrologiques et piscicoles recueillies pendant plusieurs années sur trois petites rivières du département de la Loire, cette étude examine le rôle respectif des seuils, du débit, de l’altitude et du réchauffement de l’eau dans la répartition des peuplements de poissons. Ses résultats invitent à reconsidérer les politiques systématiques d’effacement des ouvrages au profit d’une approche adaptée aux caractéristiques de chaque bassin.


Effacement de seuil en changement climatique : un choix perdant pour l'eau et le vivant.

L’étude de Patrice Cadet (IRD) et de Charles-Henri Eyraud (ENS Lyon) porte sur l’Aix, le Lignon du Forez et la Coise, trois affluents de la Loire fortement marqués par la présence ancienne de seuils de moulins. Elle exploite les données de 17 stations de suivi, réparties des confluences jusqu’aux têtes de bassin, et croise de nombreux paramètres : débits, altitude, pente, température, distance à la source, densité des seuils, nombre d’espèces et biomasses piscicoles.

Les auteurs observent que la composition des peuplements dépend principalement de la quantité d’eau disponible, de l’altitude et de la température. Le nombre d’espèces augmente avec le débit, tandis que les populations de truites se concentrent dans les secteurs d’altitude où l’eau reste plus fraîche. Dans les trois bassins étudiés, la densité des seuils ne paraît pas désorganiser cette répartition générale.

L’étude avance également que les seuils peuvent, dans certaines configurations, contribuer au maintien de volumes d’eau en période sèche et ralentir la progression d’espèces invasives comme le goujon asiatique. Elle conclut que leur effacement ne devrait pas être décidé sur le seul critère de la continuité piscicole, mais à partir d’une analyse locale intégrant le climat, l’hydrologie, les assecs, les espèces présentes et les usages.

Les auteurs soulignent qu’il s’agit d’une micro-analyse portant sur trois bassins en déficit quantitatif : ses conclusions ne sont donc pas directement généralisables et devraient être vérifiées sur d’autres cours d’eau.

Document à télécharger (pdf) : 

29/06/2026

La destruction des retenues d’eau, symbole d’une écologie dévoyée

Après avoir longtemps sous-estimé l’adaptation aux fortes chaleurs, la France répète la même erreur avec l’eau. Alors que le changement climatique rend chaque réserve plus précieuse, une partie de la politique publique continue de promouvoir l’effacement des retenues, canaux et ouvrages hydrauliques. Cette écologie de l’effacement n’est plus adaptée au réel. En 2027, le changement d'orientation de la politique de l'eau doit être un élément central du débat public et électoral. 


La France vient de traverser une nouvelle canicule. Comme à chaque épisode de forte chaleur, le pays découvre, avec stupeur, que des enfants étudient dans des classes surchauffées, que des malades restent dans des chambres d’hôpital à plus de 30 °C, que des personnels soignants, enseignants ou agents publics travaillent dans des bâtiments inadaptés au nouveau climat.

Ce constat dit quelque chose de profond sur notre retard d’adaptation et sur l'échec de notre action publique. Pendant des années, la climatisation a été traitée comme un tabou, une facilité coupable, une réponse imparfaite qu’il fallait décourager au nom de principes abstraits ou au nom de la recherche d'une solution parfaite. Or le mieux est toujours l'ennemi du bien. Certes, la climatisation consomme de l’énergie, elle doit être bien conçue, sobre, pilotée, alimentée autant que possible par une électricité bas carbone. Mais lorsque les températures atteignent 35 ou 40 °C dans des lieux accueillant des enfants, des personnes âgées ou des malades, la question cesse d’être idéologique : elle devient une évidence sociale et une urgence sanitaire !

Cette erreur de raisonnement se retrouve aujourd’hui, plus gravement encore, dans la politique de l’eau telle qu'elle a évolué après les années 1990.

Depuis une vingtaine d’années, une partie de l’administration française de l’eau a ainsi engagé, soutenu ou financé l’effacement massif d’ouvrages hydrauliques : seuils, chaussées de moulins, petits barrages, retenues, étangs, plans d’eau, parfois même de grands barrages comme ceux de la Sélune. Le tout au nom d’une idée devenue centrale dans les politiques publiques : la "continuité écologique".

Que les ouvrages hydrauliques puissent poser des problèmes, nul ne le nie. Certains gênent la circulation de poissons migrateurs. Certains perturbent le transport sédimentaire. Certains sont abandonnés, mal gérés. Sur ces cas, il faut regarder, diagnostiquer, aménager, équiper, entretenir, parfois restaurer autrement. Hydrauxois n’a jamais défendu l’immobilisme ni l’idée que tout ouvrage serait bon par nature.

Mais ce qui s’est installé en France dépasse largement cette approche raisonnable. La continuité écologique a trop souvent été interprétée comme un idéal d’effacement : moins d’ouvrages, moins de retenues, moins d’interventions humaines, donc une rivière supposée plus "naturelle", qui serait capable de fournir des services écosystémiques sans aucun investissement. Cette vision séduisait certains élus sur le papier. Elle devient dangereuse lorsqu’elle se transforme en programme public appliqué mécaniquement et dogmatiquement, au détriment des autres fonctions de l’eau et en négation des réalités.

Car le climat a changé.

La France n’est plus dans le régime hydrologique du XXe siècle. Les sécheresses deviennent plus probables, plus longues, plus intenses. Les sols se dessèchent plus vite. L’évapotranspiration augmente avec les températures. Les besoins en eau se tendent pour l’agriculture, les jardins, les villes, les milieux naturels eux-mêmes. Les épisodes extrêmes alternent davantage : trop d’eau à certains moments, pas assez à d’autres. Dans ce contexte, la priorité stratégique devrait être évidente : ralentir, stocker, infiltrer, répartir, gérer.

Or, au même moment, la politique publique a trop souvent consisté à faire disparaître ce qui ralentissait et retenait localement l’eau.

On objectera que les petites retenues ne créent pas de l’eau. C’est exact. On dira aussi qu’un plan d’eau peut évaporer davantage qu’un cours d’eau, ou réchauffer localement l’eau. C’est parfois vrai, mais les forêts et zones humides évaporent tout autant voire parfois davantage qu'un étang humain en forte chaleur. Ces remarques ne justifient en rien  une politique d’effacement généralisé. 

Une retenue n’est pas seulement une ligne d’eau. C’est parfois une réserve incendie, un soutien d’étiage local, un point d’abreuvement, une zone humide associée, un paysage, un patrimoine, un potentiel énergétique, un outil de régulation, un élément de recharge latérale ou de maintien de nappes d’accompagnement. Un bief n’est pas seulement une dérivation : c’est parfois un ancien réseau hydraulique qui irrigue un fond de vallée, alimente des zones humides, soutient une végétation riveraine, permet une production hydroélectrique décarbonée. Un moulin n’est pas seulement un obstacle : c’est un site déjà artificialisé depuis des siècles, où l’on peut produire une énergie locale sans bétonner un autre point du bassin versant.

La vraie écologie devrait partir de cette complexité. Elle devrait chercher la meilleure combinaison entre biodiversité, eau disponible, énergie bas carbone, prévention des crues, adaptation aux sécheresses, usages agricoles, patrimoine et qualité paysagère. Elle devrait comparer les gains et les pertes. Mesurer avant de détruire. Préférer l’entretien, l’équipement, la modernisation et la gestion intelligente à l’arasement par principe et conviction idéologique.

Plus nous mesurons la brutalité du changement climatique et plus les contradictions deviennent criantes. On explique aux Français qu’il faudra vivre avec des canicules plus fréquentes, mais on a longtemps découragé les solutions de rafraîchissement actif. On leur explique que l’eau va manquer, mais on détruit des retenues et canaux. On leur explique que les crues seront plus sévères, mais on élimine ce qui peut ralentir ou divertir le cours de l'eau de l'amont à l'aval. On leur explique qu’il faut produire une électricité bas carbone, mais on complique l’équipement hydroélectrique de sites existants. On leur explique qu’il faut protéger les milieux aquatiques, mais on réduit parfois des plans d’eau, annexes hydrauliques et zones humides associés à de simples "anomalies" à supprimer.

Ce n’est pas une politique pragmatique d’adaptation. C’est une politique de théoriciens qui vivent dans une image idéalisée et décalée des réalités naturelles et sociales.

La France a besoin d’une autre doctrine de l’eau. Non pas une doctrine productiviste qui ignorerait les milieux naturels. Non pas une doctrine passéiste qui sanctuariserait chaque ouvrage. Mais une doctrine réaliste, hydraulique et écologique à la fois, capable d’assumer que l’eau doit être gérée dans des territoires habités.

Cette réorientation doit devenir un enjeu politique majeur. L’année 2027 sera une année électorale importante. Le mouvement des ouvrages hydrauliques doit y porter une exigence claire : réviser en profondeur la loi sur l’eau et les pratiques administratives qui en découlent.

Trois orientations sont indispensables.

La première est le retour explicite de l’hydraulique dans la gestion des bassins versants. Depuis les années 1990, l’action publique a beaucoup parlé de naturalité, de morphologie, de continuité, de biodiversité, mais elle a trop souvent oublié la gestion hydraulique des sites existants ou à créer. Cette compétence doit redevenir centrale.

La deuxième est l’adoption de dispositions favorables à l’équipement, à l’entretien et à la valorisation des ouvrages existants. Il faut faciliter l’hydroélectricité sur les seuils et barrages déjà en place, simplifier les procédures d’entretien des biefs, canaux, fossés, étangs, plans d'eau, aider les propriétaires à gérer correctement leurs ouvrages, et non les pousser vers l’abandon ou la destruction, inciter au multi-usages des milieux en eau d'origine artificielle.

La troisième est la subordination effective de la continuité écologique à la gestion équilibrée et durable de l’eau. La continuité ne doit plus être une politique autonome, encore moins une religion administrative de gestionnaires publics isolés. Elle doit être un objectif parmi d’autres, concilié avec l’irrigation, l’eau potable, la prévention des crues, la lutte contre les sécheresses, la production d’énergie bas carbone, la préservation du patrimoine et les usages locaux. Aucune mesure de continuité écologique ne devrait être imposée si elle dégrade ces autres intérêts généraux.

L’écologie du XXIe siècle ne peut plus être une écologie de l’interdiction et du soupçon envers toute intervention humaine. Elle doit devenir une écologie de l’adaptation, de la gestion et de la responsabilité.

Détruire des retenues d’eau au moment où l’eau devient plus précieuse est le symbole d’une écologie dévoyée. Nous devons la remettre dans le bon chemin.

25/06/2026

Relancer la petite hydroélectricité en Europe à l’ère du réchauffement climatique (Juśkiewicz et Marszelewski 2026)

Deux chercheurs examinent le potentiel de développement des petites centrales hydroélectriques en Europe à partir d’un vaste inventaire de sites anciens, puis le croisent avec des projections climatiques et hydrologiques jusqu’à la fin du XXIe siècle. Leur analyse montre une forte concentration géographique du potentiel, surtout en Europe occidentale et centrale, tandis que l’Europe du Sud apparaît plus contrainte par l’évolution attendue des débits.


L’étude part d’un double constat. D’un côté, l’hydroélectricité est présentée comme un levier de décarbonation, et les petites centrales hydroélectriques (SHP, pour small hydropower plants) sont décrites comme moins dommageables que les grands aménagements. De l’autre, leur développement ne peut pas être pensé indépendamment des effets du changement climatique sur l’eau disponible dans les rivières. L’enjeu du papier est donc de déterminer dans quels bassins européens la remise en service ou la création de petites installations pourrait rester réaliste dans un climat plus chaud. Les auteurs travaillent à partir de la base RESTOR Hydro, qui recense des sites hydrauliques historiques en Europe, notamment d’anciens moulins et scieries.

L’équipe de recherche réunit deux géographes polonais. Włodzimierz Juśkiewicz est affilié au Department of Environmental Resources and Geohazards de l’Institute of Geography and Spatial Organization de l’Académie polonaise des sciences, à Toruń. Włodzimierz Marszelewski appartient au Department of Hydrology, Cryology and Water Management de la Faculté des sciences de la Terre et de l’aménagement spatial de l’Université Nicolas-Copernic, également à Toruń. L’article relève ainsi d’un croisement entre géographie, hydrologie et analyse spatiale.

L’objet de la recherche est l’évaluation, à l’échelle européenne, du potentiel de développement des petites centrales de moins de 10 MW, y compris les microcentrales de moins de 200 kW et les minicentrales de moins de 1 MW. Pour cela, les auteurs reprennent la base RESTOR Hydro, qui contenait 68 964 localisations de sites existants, abandonnés ou potentiels. Après vérification, ils retirent 163 installations dépassant 10 MW, et fondent leur analyse sur 68 801 sites. Ces sites sont répartis dans 39 grandes régions hydrographiques européennes, elles-mêmes subdivisées en 3 600 sous-régions, ce qui permet une lecture fine par bassin et sous-bassin.

La méthode combine inventaire technique et modélisation hydroclimatique. Les auteurs utilisent un traitement sous SIG, puis construisent un indice intégré, l’Integrated Energy Index (IEI), qui agrège deux composantes : le potentiel de puissance des sites et l’évolution simulée des écoulements. Pour la partie hydrologique, ils mobilisent le modèle VIC-WUR, alimenté par des projections climatiques européennes, et retiennent notamment le scénario RCP 8.5 pour tester la robustesse des sites dans un contexte de réchauffement marqué à l’horizon 2071-2100. L’objectif n’est pas de produire une faisabilité locale projet par projet, mais d’identifier des configurations régionales favorables ou défavorables.

Le premier résultat marquant est la forte inégalité spatiale du potentiel. À grande échelle, les bassins comptant le plus de sites potentiels sont le Danube avec 8 540 sites et le Rhône avec 6 525, alors que le Douro et l’Èbre n’en comptent respectivement que 12 et 16. Si l’on raisonne en densité par 500 km², les régions les plus denses sont la Meuse avec 40,1 sites et le Rhône avec 33,2. Les cartes et tableaux montrent ainsi une concentration du potentiel dans certaines portions de l’Europe occidentale et centrale. 

À l’échelle des sous-bassins, la concentration est encore plus nette. Sur environ 3 600 unités analysées, plus de 83 % ne contiennent aucun site SHP identifié.  Autrement dit, le potentiel européen existe, mais il n’est pas diffus : il se regroupe dans des noyaux bien précis, que les cartes de l’article situent notamment en France, en Belgique, dans l’ouest de l’Allemagne, au Royaume-Uni, dans le sud de la Finlande, en Slovénie, dans le sud de l’Autriche, en Croatie centrale, en Grèce, dans le sud de la Pologne, dans les pays baltes et dans l’ouest de la Tchéquie.


Le papier montre aussi que ce potentiel est dominé par de très petites installations. Parmi tous les sites recensés, 91,6 % correspondent à des puissances estimées inférieures ou égales à 40 kW. Les sites compris entre 40 et 300 kW représentent 7,3 %, ceux entre 300 kW et 1 MW seulement 0,9 %, et ceux entre 1 et 10 MW 0,2 %. Le gisement étudié est donc massivement constitué de micro- ou très petites centrales, ce qui éclaire le type de développement envisagé par les auteurs : il s’agit moins de grands ouvrages nouveaux que d’une logique de réactivation ou d’optimisation de petits sites existants ou hérités.

Le deuxième grand bloc de résultats concerne l’effet du climat futur. Les auteurs rappellent que l’augmentation des températures et l’évolution des précipitations modifieront fortement les débits. Dans leur synthèse, ils indiquent que « les hausses projetées de température et les changements des régimes de précipitations pourraient poser des difficultés, en particulier en Europe du Sud ». L’article insiste sur ce contraste nord-sud : le nord et certaines régions alpines garderaient des conditions hydrologiques relativement stables ou plus favorables, alors qu’une partie de l’Europe méridionale, en particulier l’espace ibérique et méditerranéen, devrait subir une baisse de disponibilité en eau.

L’indice IEI sert précisément à croiser ces deux dimensions, technique et hydrologique. Les auteurs identifient des zones où la combinaison entre potentiel de puissance et écoulements projetés reste favorable, et d’autres où la capacité technique seule ne suffit pas à garantir un développement pertinent. L’analyse spatiale par Moran local montre que 2 005 sous-bassins, soit 55,7 % des 3 600 unités étudiées, présentent une autocorrélation locale statistiquement significative. Parmi eux, 313 appartiennent à des clusters High–High, c’est-à-dire des ensembles de conditions favorables, 1 317 à des clusters Low–Low, défavorables, 104 sont des exceptions favorables isolées, et 271 des unités défavorables dans un environnement plutôt favorable. Les clusters les plus favorables se situent surtout dans le nord, l’ouest et le centre de l’Europe ; les clusters défavorables dominent davantage dans certaines parties de la péninsule Ibérique et d’autres zones méridionales.

L’article ne présente pas ces résultats comme un feu vert généralisé au développement de la petite hydroélectricité. Les auteurs rappellent que les petites installations ont elles aussi des effets cumulatifs sur les milieux et qu’il faut raisonner à l’échelle des bassins, non du seul site : « les stratégies de développement des SHP devraient privilégier une planification coordonnée à l’échelle du bassin versant plutôt que des initiatives locales isolées ». De même, ils soutiennent que les futurs choix européens devraient d’abord privilégier la rénovation, l’optimisation des sites existants, la prise en compte des débits écologiques et l’évaluation des impacts cumulés, surtout dans les régions qui seront soumises à un stress hydrologique croissant.

Discussion
La recherche de Włodzimierz Juśkiewicz et Włodzimierz Marszelewski s'appuie sur le scénario climatique le plus sévère (8,5 W/m2 de forçage en 2100). Or, dans la littérature récente, ce RCP8.5 ou SSP5-8.5 n’est plus considéré comme le scénario le plus crédible pour décrire la trajectoire centrale du monde actuel. Le GIEC soulignait déjà dans l’AR6 que ces trajectoires ne devaient pas être lues comme un « business as usual », mais plutôt comme des scénarios de risque élevé, devenus « considérablement moins probables » qu’au moment de l’AR5. Le nouveau cadre de scénarios préparé pour le CMIP7 (futur rapport GIEC) retient d’ailleurs un ensemble de trajectoires jugées plausibles, distinct de l’ancien extrême RCP8.5, et la Commission européenne a acté récemment  que ce « worst-case scenario » n’est plus considéré comme plausible. Cela ne rend pas le choix des auteurs inutile : comme « crash test », ce scénario garde un intérêt pour explorer la robustesse des petites centrales sous contrainte hydrologique maximale. En revanche, son emploi appelle une précaution d’interprétation : les résultats obtenus ne décrivent pas la trajectoire la plus probable de l’Europe, mais plutôt un cas limite de stress climatique, ce qui peut conduire à accentuer les contraintes projetées, notamment pour l’Europe du Sud.

Cette nouvelle recherche sur le potentiel de la petite hydro-électricité confirme trois orientations déjà connues. D’une part, il existe bien en Europe un réservoir important de petites installations potentielles, appuyé sur un héritage hydraulique ancien. D’autre part, ce réservoir est spatialement très concentré et son exploitation future dépendra de plus en plus de la stabilité hydrologique régionale. Enfin, c'est la petite hydroélectricité qui a le plus de sites favorables, aujourd'hui comme demain. Ce travail fournit ainsi une base de repérage territorial pour les politiques énergétiques, sans prétendre remplacer les études locales de faisabilité ni les évaluations environnementales détaillées. 

Nous attendons désormais que les décideurs des politiques publiques françaises et européennes intègrent pleinement le potentiel hydro-électrique dans la gestion de chaque bassin versant. Ce qui est hélas loin de correspondre encore à la réalité, malgré l'urgence de transition énergétique et climatique. 

Référence : Juśkiewicz, W., & Marszelewski, W. (2026). Potential opportunities for the development of small hydropower plants in Europe in the context of further climate warming. Climatic Change, 179, Article 131. 

14/06/2026

Les liens entre étangs et cours d'eau en tête de bassin, continuité ou discontinuité? (Bartout et Touchart 2025)

Une nouvelle recherche examine à grande échelle la relation entre étangs et cours d’eau dans la France continentale. Elle conclut qu’un étang sur trois seulement est réellement connecté à un cours d’eau, ce qui remet en perspective les approches trop générales de la "connectivité hydrologique" et souligne la nécessité d’analyses territorialisées. Ce travail montre en outre que les têtes de bassin sont au moins autant définies par leur dimension stagnustre (eau stagnante) que lotique (eau courante). Or, les politiques publiques se focalisent souvent sur les ruisseaux et rivières. 

La recherche de Pascal Bartout et Laurent Touchart propose une lecture cartographique de la relation entre cours d’eau et étangs dans les têtes de bassin françaises. Les deux auteurs, professeurs à l’UR CEDETE de l’Université d’Orléans, cherchent à déplacer l’analyse de la seule "continuité écologique" vers une approche hydrosystémique plus large, fondée sur les connexions et déconnexions réciproques entre milieux lotiques et lentiques.

L’étude s’inscrit dans le contexte des politiques européennes de restauration des milieux aquatiques, alors que l’objectif de "bon état" des eaux a été repoussé à plusieurs reprises et que le terme de "connectivité hydrologique" prend une place croissante dans les textes réglementaires et de gestion. Les auteurs rappellent que cette notion est souvent mobilisée, selon eux, dans un sens réducteur, centré sur la continuité écologique des cours d’eau. Leur enjeu est donc de réexaminer la question en tête de bassin, là où se concentrent à la fois des milieux très divers et des conflits d’usage importants autour des étangs. Ils annoncent clairement leur but : comprendre "les interconnexions et autres déconnexions entre étangs et cours d’eau" dans ces espaces amont.

Sur le plan conceptuel, les auteurs redéfinissent la connectivité hydrologique de manière stricte : "un contact aqueux direct, permanent ou ponctuel" entre plusieurs milieux aquatiques. Cette définition leur permet de distinguer la connectivité réelle d’une simple proximité spatiale, et de réintroduire plusieurs dimensions de l’hydrosystème, non seulement longitudinales, mais aussi verticales, latérales et temporelles. Ils contestent en parallèle une vision exclusivement potamocentrée de la tête de bassin et proposent d’y inclure aussi les formes hydrologiques non connectées au cours d’eau, regroupées sous l’appellation de rang 0. Leur cadre d’analyse porte ainsi sur des têtes de bassin hydrographiques comprenant les rangs 0, 1 et 2.

La méthode repose sur une construction d’indicateurs cartographiques à partir de deux grandes bases de données. Pour les cours d’eau, les auteurs mobilisent la BD Topage 2023 et en extraient les cours d’eau de rangs 1 et 2. Pour les étangs, ils utilisent une base Bartout inédite, fiabilisée pour 2018, construite à partir de la BD Topo 2018, de la base Ecrins_15 de l’Agence européenne pour l’environnement et d’OpenStreetMap. L’étang est défini ici comme un objet lentique, naturel ou artificiel, d’eau douce ou saumâtre, d’une superficie comprise entre 0,1 et 100 hectares. L’analyse est limitée à la France continentale. Les auteurs croisent ensuite densité de drainage et densité d’étangs, puis élaborent successivement un indicateur de sensibilité brute, deux indicateurs de sensibilité relative, et enfin une carte de synthèse des degrés et types de connectivité.



Les premiers résultats chiffrés montrent l’importance des têtes de bassin dans la distribution spatiale des étangs. Sur les 793 889,05 km de linéaire de cours d’eau et assimilés recensés dans la BD Topage 2023, 546 506,25 km correspondent aux rangs 1 et 2, soit 69 % du total. Du côté des plans d’eau, la base Bartout 2018 recense 271 858 étangs, dont 260 450 situés dans les têtes de bassin hydrographiques, soit 96 %. Les auteurs en tirent l’idée que la tête de bassin, telle qu’ils la définissent, est statistiquement plus corrélée à la dimension stagnustre qu’à la seule dimension lotique.

L’un des résultats centraux de l’article concerne précisément le niveau de connexion des étangs au réseau hydrographique. À l’échelle de l’ensemble des étangs, 66 % sont déconnectés des cours d’eau et classés en rang 0, 30 % sont connectés à des cours d’eau de rangs 1 ou 2, et 4 % à des rivières de rang supérieur.  À l’échelle régionale, ils soulignent des situations fortement contrastées : la Haute-Normandie présente 85 % de déconnexion, tandis que le Limousin n’en présente que 25 %.

L’analyse départementale et communale affine ensuite cette géographie. Les valeurs les plus fortes de connexion apparaissent notamment dans des secteurs du Massif central, des Pyrénées et des Alpes du Sud. Les auteurs signalent par exemple des valeurs élevées en Corrèze (1,211), dans les Alpes-de-Haute-Provence (1,138) et en Ariège (1,061) pour le rang moyen de Strahler des étangs rapporté à la moyenne française. Ils relèvent aussi que, dans le quart nord-ouest, des départements à forte densité d’étangs restent pourtant faiblement connectés aux cours d’eau.

Le tableau national de synthèse conduit les auteurs à insister sur la prédominance des situations de déconnexion. Ils écrivent que "l’élément saillant est la déconnexion". Plus précisément, 80,8 % des communes de France continentale ne présentent, ni pour les cours d’eau ni pour les étangs, un degré de connectivité supérieur aux normales nationales. 

La carte de synthèse finale (ci-dessus) isole quelques configurations régionales fortes. Les auteurs présentent le Limousin, surtout la Haute-Vienne, comme le principal espace d’"ultra-connectivité" entre cours d’eau et étangs, en l’expliquant par la combinaison d’une topographie encaissée, d’un substrat imperméable générant de l’intermittence, d’un abandon ancien des terres agricoles et d’une prolifération d’étangs de loisirs. À l’inverse, les Dombes, le Forez, la Brenne et une partie de la Sologne apparaissent peu concernés par cette problématique, ce qui conduit les auteurs à souligner que certaines des grandes régions françaises d’étangs reconnues de longue date correspondent justement à des situations de déconnexion marquée.

La conclusion revient sur la portée de cette cartographie. Les auteurs ne présentent pas leur travail comme une défense générale des étangs, ni comme une justification de leur effacement. Ils indiquent que l’objectif est de mieux comprendre le milieu hydrologique dans son ensemble et d’identifier les secteurs où la fragilité hydrologique et écosystémique appelle des études complémentaires. Plusieurs prolongements sont proposés : intégrer d’autres composantes comme les zones humides et les nappes, discuter l’inclusion éventuelle des rangs 3 et 4 dans la définition des têtes de bassin, tenir davantage compte du caractère permanent ou intermittent des cours d’eau. 

Référence : Bartout P, Touchart L (2025), Évaluation cartographique de la connectivité entre cours d’eau et étangs en tête de bassin. Le cas de la France continentale, Bulletin de la Société Géographique de Liège, 84(2025/1), 1-19

10/06/2026

Obstacles en rivière et état piscicole : le signal n’est pas celui attendu !

Les obstacles à l’écoulement (seuils, barrages, etc.) sont souvent présentés comme l’un des facteurs majeurs de dégradation des rivières françaises, en particulier de leurs populations de poissons. Nous avons voulu tester cette hypothèse à partir des données nationales disponibles, en croisant le référentiel des obstacles à l’écoulement, les stations de mesures de qualité piscicole et les masses d’eau suivies pour la directive cadre sur l’eau. L’analyse porte sur 2 894 tronçons disposant à la fois d’une information sur les obstacles et d’une mesure de qualité piscicole. Le résultat est contraire à l'affirmation selon laquelle les obstacles à l'écoulement serait un facteur important : à l’échelle des masses d’eau, le nombre d’obstacles n’est pas associé à une dégradation de l’IPR, mais au contraire à une légère amélioration ! Ce constat n’efface pas les effets locaux possibles des ouvrages, mais il invite à interroger la place qui leur est accordée en France et en Europe dans le diagnostic général de l’état écologique des cours d’eau.

La continuité écologique repose sur une idée simple : plus un cours d’eau est fragmenté par des ouvrages transversaux — seuils, barrages, buses, radiers de pont, gués, etc. —, plus son état écologique devrait être dégradé. Cette intuition peut paraître logique, après tout. Un obstacle peut modifier les vitesses d’écoulement, bloquer certaines migrations piscicoles, transformer les habitats ou favoriser le colmatage des substrats.

Mais observe-t-on ce signal dans les données nationales, là où l'on dispose de très nombreuses informations sur des tronçons avec plus ou moins d'obstacles, ainsi que des mesures de qualité piscicole faites pour la directive cadre sur l'eau, depuis maintenant 15 ans ?

Pour le vérifier, nous avons croisé trois jeux de données : 
  • le Référentiel des Obstacles à l’Écoulement (ROE), qui recense tous les obstacles présents sur le lit mineur des rivières, 
  • l’Indice Poisson Rivière (IPR), qui est la mesure officielle pour la DCE de la qualité biologique d’une rivière à travers l’analyse de ses poissons,
  • les masses d’eau et tronçons tels qu’ils ont été découpés pour assurer la suivi de la directive cadre sur l’eau, plus généralement le suivi physique, chimique, biologique des rivières, plans d’eau et estuaires. 
L’analyse porte sur 2 894 tronçons DCE disposant à la fois d’une information ROE et d’une information IPR. L’objectif n’était pas d’étudier l’effet local d’un ouvrage donné, mais de tester une question plus large et plus simple : les masses d’eau comptant davantage d’obstacles présentent-elles, en moyenne, un état piscicole plus dégradé ?

Résultat principal : une corrélation faible, négative et contre-intuitive
Le résultat principal est net : on n’observe pas de corrélation positive entre le nombre d’obstacles ROE et la dégradation de l’IPR.

Sur les 2 894 tronçons DCE analysés, la corrélation de Spearman entre le nombre total d’obstacles et l’IPR moyen est de r = −0,147, avec p < 0,0001. La régression log-linéaire donne un résultat du même ordre : pour le nombre total d’obstacles ROE, la corrélation affichée est de r = −0,16, avec p = 0,000, sur 2 894 tronçons (graphique ci-dessus). Le signe négatif signifie que les tronçons comportant davantage d’obstacles tendent, très légèrement, à présenter un IPR plus faible — donc un meilleur état piscicole, puisque le score de l'IPR augmente avec la dégradation.

Il ne faut évidemment pas interpréter ce résultat comme une preuve que les obstacles améliorent à eux seuls l’état écologique des rivières. La corrélation est faible, et une corrélation ne démontre pas une causalité. Mais le point important est ailleurs : si le nombre d’obstacles était un facteur fortement structurant de la dégradation piscicole à l’échelle des masses d’eau, on s’attendrait à trouver un signal positif robuste. Ce n’est pas ce que montrent les données. 

Ce genre de résultat devrait a minima mener le gestionnaires de l'eau à une conclusion prudente : on fait fausse route si l'on prétend que le rétablissement de continuité écologique longitudinale est une politique de première importance et qu'elle va garantir le respect de nos obligations européennes de qualité des eaux. 

Les seuils ne changent pas le diagnostic
L’analyse a ensuite été restreinte aux seuils, en agrégeant toutes les catégories ROE dont le libellé contient le terme "seuil" (seuil en rivière, seuil en rivière déversoir, seuil radier, seuil en enrochements, etc). Après tout, peut-être que des ouvrages comme les ponts ou les buses faussaient le signal. 

Là encore, le résultat reste négatif. Sur 2 562 tronçons DCE, la corrélation de Spearman entre les seuils agrégés et l’IPR moyen est de r = −0,136, avec p < 0,0001. Sur le graphique en log(1 + nombre de seuils), la corrélation de Pearson est de r = −0,161, avec p = 0,0000.

Autrement dit, les tronçons comportant le plus de seuils ne présentent pas, à cette échelle d’analyse, un IPR plus dégradé. Le signal reste faible, mais il demeure orienté dans le sens inverse de l’hypothèse attendue.

Résultats par type d’obstacle
L’analyse par type d’ouvrage confirme cette absence de signal positif. Les valeurs restent faibles, le plus souvent négatives et non dans le sens d’une relation nette entre accumulation d’obstacles et dégradation piscicole. Seuls 6 sous-types d’obstacles ont une association significative. 

Un type d'ouvrage fait exception : les barrages poids, pour lesquels la corrélation est positive et significative (r = +0,196, p = 0,0009, n = 285). Plus de barrages poids sur un tronçon est bien associé à un IPR plus élevé — autrement dit à un état piscicole plus dégradé. Cela dit, même ce signal reste faible en termes de taille d'effet : r² ≈ 4 %, soit 4 % de la variance de l'IPR expliquée par le seul nombre de barrages poids.

Un contrôle simple a aussi été effectué avec le nombre de stations IPR par tronçon : la corrélation est de r = −0,02 sur 2 894 tronçons. Cela suggère que le signal observé n’est pas principalement un artefact lié au nombre de stations disponibles par masse d’eau.

Analyse avant 2015 : pas un artefact d'antériorité à la restauration de continuité écologique
La base du ROE n'étant pas forcément à jour en terme d'information sur l'effacement des obstacles par restauration de continuité écologique (RCE), il était possible que l'utilisation des IPR les plus récents reflète les premiers effets de cette politique. 

Une analyse a donc été faite sur la relation entre le nombre d'obstacles à l'écoulement et l'indice IPR moyen pour 2 112 tronçons DCE disposant de données de surveillance piscicole antérieures à 2015 (soit avant le début de la RCE à grande échelle). 

La droite de régression (r = −0,13, p < 0,001) confirme l'absence de relation positive entre le nombre d'obstacles et la dégradation de l'état piscicole : la tendance observée va toujours dans le sens opposé à l'intuition, l'IPR est un peu meilleur avec un nombre d'obstacles croissant. 

En utilisant le filtre "seuils", on retrouve la même tendance (r = −0,14, p < 0,001). Les seuils de moulins et forges, de radiers de pont, de soutien de berge ont été les premières cibles de la RCE, mais ce résultat indique qu'ils n'étaient pourtant pas associés statistiquement à un signal de dégradation piscicole, plutôt l'inverse.

Ces mesures, établies sur des données antérieures aux politiques nationales de restauration de continuité écologique (classements de cours d'eau, obligations de passes à poissons, effacements en masse), ne permettent donc pas d'attribuer un signal à un éventuel effet de ces politiques en raison d'une incomplétude de la base ROE sur les effacements. Le résultat robuste dans le temps reflète un état structurel du réseau hydrographique français : à l'échelle des masses d'eau DCE, le nombre d'obstacles n'a pas été, historiquement, un prédicteur de la qualité de la faune piscicole. 

Dommage que ce genre de mesure n'ait jamais été faite dans les années 2000 et 2010...

Ce que ces résultats disent — et ne disent pas
Ces résultats ne signifient pas que les obstacles à l’écoulement n’ont aucun effet. Un seuil ou un barrage peut avoir des effets locaux bien identifiés : modification de l’écoulement, blocage partiel ou total de certaines espèces, effet de retenue, changement de granulométrie, réchauffement local, colmatage ou rupture de continuité sédimentaire.

Mais ces effets locaux ne se traduisent pas, dans cette analyse nationale, par une dégradation mesurable de l’IPR moyen à l’échelle des tronçons DCE. C’est un point essentiel, car l’action publique raisonne à cette échelle des masses d’eau et selon les indicateurs DCE.

L’hypothèse minimale et conservatrice est donc la suivante : les obstacles peuvent produire des impacts locaux réels, parfois importants, ils changent souvent les populations de poissons dans leur emprise immédiate, mais leur nombre brut ne suffit pas à expliquer l’état piscicole global d’un tronçon de rivière, en particulier dans les zones à morphologie moins impactée où sont mesurés les IPR. D’autres facteurs peuvent peser davantage : qualité physico-chimique de l’eau, régime hydrologique, température, occupation des sols, artificialisation du bassin versant, rejets, prélèvements, état des habitats, pression agricole ou urbaine. Nous ne les avons pas étudiés ici, mais les travaux de chercheurs qui l’ont fait confirment que les variations naturelles, les pollutions et les occupations des sols du bassin versant ont un rôle nettement  plus important en variation de la qualité de l’eau et de sa biologie (voir par exemple cet article de synthèse).

Comme le nombre d'ouvrages en rivière est (légèrement) corrélé à une amélioration de l'IPR, on ne peut exclure que le maintien d'eau par les ouvrages soit même un facteur positif. En ce cas, la politique actuelle de destruction des seuils et barrages deviendrait une folie collective, risquant d'aboutir à terme à des dégradations futures des poissons et du vivant dans les rivières. Des lanceurs d'alerte (dont notre association) soulignent de longue date que nous prenons en matière de continuité écologique des mesures bien trop radicales avec bien trop peu de recul et de certitude. 

Méthode
  • L’analyse mobilise le Référentiel des Obstacles à l’Écoulement, base nationale de l’OFB comptant environ 121 000 obstacles, localisés et classés selon une nomenclature d’une vingtaine de catégories. Elle mobilise également les données IPR disponibles via Hub’Eau, soit 5 379 stations couvrant la période 1971–2025, ainsi que les 10 714 masses d’eau de cours d’eau au sens des cycles DCE.
  • Le rattachement des obstacles ROE aux masses d’eau DCE a été effectué à partir des bassins versants spécifiques des masses d’eau, issus du Sandre VEDL 2019. Ce référentiel comprend 10 235 polygones, chacun représentant le bassin versant incrémental drainant vers un tronçon DCE donné. La jointure spatiale a été réalisée par inclusion.
  • Cette méthode permet de rattacher 118 903 obstacles sur 120 914, soit une couverture de 98,3 %. Les 1,7 % restants correspondent principalement à des obstacles situés hors des polygones cartographiés, notamment sur de petits cours d’eau non classés DCE en zone périphérique.
  • Les stations IPR ont été rattachées à la masse d’eau la plus proche par jointure spatiale. Lorsqu’une station dispose de plusieurs mesures IPR, seule la mesure la plus récente est retenue. Les valeurs sont ensuite agrégées par masse d’eau, en calculant l’IPR moyen et médian. Au total, 3 284 masses d’eau disposent d’au moins une station IPR ; la jointure avec les données ROE produit 2 894 masses d’eau exploitables pour l’analyse.
  • Pour chaque masse d’eau, trois informations principales ont été calculées : le nombre total d’obstacles ROE, le nombre d’obstacles par type, et un agrégat « seuils tous types » regroupant les catégories ROE dont le libellé contient le mot « seuil ».
  • L’analyse statistique repose sur deux approches. La corrélation de Spearman est utilisée car elle est non paramétrique et plus adaptée aux distributions asymétriques. En complément, une corrélation de Pearson est calculée sur le nombre d’obstacles transformé en log(1 + n), afin de tester une relation log-linéaire. Le seuil de significativité retenu est p < 0,05.
Définitions
  • Le ROE, ou Référentiel des Obstacles à l’Écoulement, est la base nationale recensant les ouvrages transversaux présents sur les cours d’eau français : seuils, barrages, buses, radiers de pont et autres structures susceptibles de modifier l’écoulement.
  • L’IPR, ou Indice Poisson Rivière, est un indicateur réglementaire de l’état écologique des cours d’eau. Il compare les peuplements piscicoles observés lors de pêches électriques à ceux attendus dans une situation de référence. Un score proche de zéro indique un bon état ; un score élevé indique une dégradation.
  • Les masses d’eau DCE sont les unités spatiales utilisées pour appliquer la Directive-Cadre sur l’Eau. Elles correspondent à des tronçons de cours d’eau considérés comme relativement homogènes, généralement sur quelques kilomètres à quelques dizaines de kilomètres.
  • La transformation log(1 + n) permet d’analyser des nombres d’obstacles très dispersés : beaucoup de tronçons ont peu d’obstacles, tandis que quelques-uns en concentrent beaucoup. Ajouter 1 permet d’inclure les cas où le nombre d’obstacles vaut zéro.
  • La corrélation de Spearman mesure si deux variables tendent à évoluer ensemble selon leur rang, sans supposer de relation linéaire stricte. La corrélation de Pearson mesure une relation linéaire, ici appliquée après transformation logarithmique du nombre d’obstacles.