Depuis 15 ans, les agences de l'eau et syndicats de rivières ont dépensé l'argent public à détruire en masse les seuils et barrages de cours d'eau. Mais face à des lits à sec, les riverains se demandent si c'était un bon usage de l'argent public en situation de réchauffement climatique. Exemple de la Vaige en Mayenne, où l'on a fait disparaître les moulins, plans d'eau et autres dispositifs de stockage de la précieuse ressource en lit mineur.
Dans son dossier du 24 septembre 2026, Le Courrier de la Mayenne donne la parole à Paul-Henry de Vitton, propriétaire du moulin de Thévalles et président de l’association de sauvegarde des moulins de la Mayenne. À La Cropte, il décrit une Vaige réduite, à la fin de l'été, à une succession de trous d'eau. Selon lui, les suppressions de seuils ont fait disparaître des biefs qui retenaient l'eau et soutenaient les milieux riverains. Il plaide pour retrouver des capacités de retenue et remettre des ouvrages là où ils ont été détruits.
Interrogée dans le même dossier, l'Agence de l'eau Loire-Bretagne défend une autre lecture. Sa représentante, Morgan Priol, insiste sur la circulation des poissons et des sédiments, l'oxygénation de l'eau et les inconvénients des retenues sur le cours des rivières. Elle privilégie la capacité des sols et des haies à retenir l'eau. Le journal relève une divergence sur le nombre d'ouvrages concernés : Paul-Henry de Vitton évoque environ 300 seuils disparus en Mayenne depuis 2008 ; l'agence dénombre 131 seuils supprimés ou partiellement arasés au titre d'une obligation réglementaire et précise ne pas disposer du nombre complet des autres suppressions. Ces deux chiffres ne recouvrent donc pas le même périmètre.
Pour y voir plus clair, nous avons examiné les mesures. La station publique de la Vaige à Bouessay (HydroPortail M065311010) fournit les débits quotidiens. Nous avons retenu, pour chaque été de 1981 à 2025, la plus petite moyenne de débit sur trente jours en juillet-août : cet indicateur décrit l'intensité d'un étiage prolongé. Nous l'avons confronté aux pluies quotidiennes de Sablé-sur-Sarthe et aux températures estivales du Mans, deux postes de Météo-France disposant de séries longues. Ce sont des indicateurs voisins du bassin, et non des mesures de sa pluie moyenne ou de son évapotranspiration. L'été 2026 est disponible, mais ses débits sont encore provisoires ; nous le laissons hors du test de tendance.
45 étés de débit, de pluie et de température ; les cercles vides signalent les étiages comportant des mesures de débit qualifiées de « douteuses ». Cliquer pour agrandir.
Nous avons choisi l'année 2015 comme référence du début e la politique de suppression systématique des seuils dan la région, sans avoir accès aux données exactes de ces suppressions.
Premier constat : la médiane des débits d'étiages de trente jours est de 56 litres par seconde entre 1981 et 2014, contre 27 litres par seconde entre 2015 et 2025. Cette forte baisse mérite attention et explication de la part du gestionnaire de l'eau. Certes, des étiages extrêmes existaient déjà en 1990-1992, en 2005 et en 2006. Plusieurs de ces très faibles mesures anciennes sont toutefois qualifiées de "douteuses" dans la base officielle.
Il existe bel et bien une baisse des débits d'été concomitante à la destruction des seuils
La seule diminution de la pluie n'explique pas le tableau. À Sablé, la pluie cumulée de juin à août n'a pas de tendance claire à la baisse sur 1981-2025 ; sa moyenne passe même d'environ 144 à 151 mm entre les deux périodes. Une année plus pluvieuse tend néanmoins à avoir un débit d'étiage plus élevé. En parallèle, la température estivale mesurée au Mans augmente d'environ 0,49 °C par décennie ; sa moyenne passe de 19,1 à 20,6 °C. Cette hausse rend plausible une demande évaporative et végétale accrue, sans que nous ayons mesuré directement l'évapotranspiration du bassin.
La comparaison de plusieurs années confirme que le seul total des pluies ne suffit pas à tout expliquer. En 2006 (avant la période d'effacement proposée), 83 mm de pluie estivale à Sablé accompagnent un débit minimal de trente jours de 3,3 l/s à Bouessay, valeur en partie incertaine. En 2010, 110 mm donnent 20 l/s. En 2017, malgré 166 mm en été, l'hiver précédent n'avait apporté que 279 mm et l'étiage atteint 22 l/s. En 2020, après un hiver très arrosé (646 mm), la faible pluie d'été (114 mm) va de pair avec 20 l/s. En 2022, avec 144 mm en été et une température moyenne de 21,9 °C, l'indicateur tombe à 15 l/s. La saison, la succession des pluies, la chaleur et l'état antérieur du bassin (dont la présence d'ouvrage de retenues) comptent ensemble dans l'évolution de ces débits. Aussi les usages de l'eau, mais nous ne disposons pas de cette donnée, qui est désormais très régulée en sécheresse par des arrêtés préfectoraux.
Une politique de destruction socialement décriée et hydrologiquement absurde
Reste l'évidence physique : détruire un seuil abaisse le plan d'eau qu'il maintenait en amont, supprime le volume retenu dans ce bief, abaisse le niveau des nappes et réduit la recharge des aquifères. L'Agence de l'eau documente elle-même ailleurs un abaissement de la ligne d'eau après effacement (cf sources). Selon les lieux, la géologie, les prélèvements et les travaux sur le lit, les effets sur la nappe et le débit en aval peuvent différer.
Sur la Vaige, la perte de stockage et un éventuel assèchement local doivent donc être mesurés sur les sites concernés, avant et après travaux, et comparés à des secteurs témoins. Or ce genre d'analyse n'est jamais faite par le gestionnaire de l'eau, qui se réfugie ensuite derrière des généralités, voire des dogmes, sur la nécessaire renaturation des rivières. Quant aux riverains, ils sont presque tous unanimes : le maintien des plans d'eau est bien plus agréable à vivre en été que la contemplation de lits à sec ! La politique d'adaptation au changement climatique suppose de stocker l'eau partout où on le peut, pas de la faire disparaître.
Plus que jamais, nous considérons que la destruction indifférenciée des seuils en période de changement climatique a été une erreur catastrophique de l'écologie gouvernementale. Nous appelons à stopper les effacements et à examiner la reconstruction des ouvrages détruits là où leur utilité hydrologique locale est établie, tout en assurant la circulation sélective des espèces migratrices.
Sources et liens
Le Courrier de la Mayenne, dossier du 24 septembre 2026, pages 12-13
HydroPortail, fiche de la station La Vaige à Bouessay
Hub'Eau, API publique des débits journaliers (QmnJ) de cette station :
Météo-France, données climatologiques quotidiennes (postes 72264001 et 72181001) :
SAGE Sarthe aval, étude des prélèvements et des débits, 2017, pages 102-104 et 129-130 du PDF :
Agence de l'eau Loire-Bretagne, exemple d'abaissement de la ligne d'eau après effacement sur l'Indre



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