Le projet de Plan national d’actions en faveur des migrateurs amphihalins 2026-2036 est soumis à consultation publique jusqu’au 28 octobre. On observe que la continuité écologique occupe une place moins importante et plus nuancée que d'habitude – au moins dans la présentation du plan, ce qui ne préjuge pas de mise en application. Hydrauxois invite les riverains, propriétaires, associations et élus à examiner ce document et à donner leur avis. Le texte comporte des orientations intéressantes. Mais il laisse une question centrale sans réponse suffisante : quels enseignements tire-t-on des résultats décevants des politiques précédentes ?
Le projet concerne les espèces dont le cycle de vie comporte des déplacements entre eaux douces et milieu marin : saumons, aloses, anguilles, lamproies et autres migrateurs. Il transforme le plan national engagé en 2022 en un Plan national d’actions couvrant la période 2026-2036. Son préambule précise que cette actualisation intervient «sans modification du fond du plan» (p. 2).
Ses 35 actions sont réparties entre six thèmes : lien terre-mer, pêche, habitats continentaux et continuité écologique, pisciculture et repeuplement, suivi et évaluation, communication et formation. Elles visent notamment à mieux connaître les habitats marins et les pressions, améliorer le suivi des captures, protéger les habitats importants, réduire les impacts d’ouvrages hydrauliques et définir des objectifs de conservation. Le plan prévoit aussi de centraliser les données et d’évaluer les résultats.
Des espèces présentant des niveaux de menace différents
Le plan reprend les classements de la Liste rouge métropolitaine de l’UICN de 2019. Parmi les douze espèces retenues, cinq appartiennent aux catégories d’espèces menacées : l’esturgeon européen, la grande alose et l’anguille européenne sont «en danger critique d’extinction» ; la lamproie marine est «en danger» ; la lamproie fluviatile est «vulnérable» (p. 25-28). Ces catégories évaluent le risque d’extinction à partir de critères comme le déclin des effectifs, leur faiblesse ou la restriction des aires de répartition.
Le saumon atlantique, les deux aloses feintes et l’éperlan sont «quasi menacés». Le saumon de l’Allier fait toutefois l’objet d’une évaluation particulière qui le classe «vulnérable». La truite de mer et le mulet porc relèvent de la catégorie «préoccupation mineure», tandis que les données sont insuffisantes pour évaluer le flet. Le tableau du plan indique une tendance décroissante pour huit des douze espèces. Ces évaluations, principalement issues de 2019, doivent être distinguées des données de suivi plus récentes.
Un ensemble de protections déjà en place
Le plan rappelle que les migrateurs bénéficient déjà de nombreux instruments internationaux, européens, nationaux et locaux. Leur portée varie : certains protègent directement les animaux, d’autres encadrent leur exploitation ou visent leurs habitats. Le classement dans une Liste rouge constitue un diagnostic scientifique ; il ne crée pas, à lui seul, une interdiction de pêche.
À l’échelle internationale, les conventions de Berne et de Bonn organisent respectivement la conservation de la vie sauvage européenne et celle des espèces migratrices. La convention de Washington, dite CITES, encadre le commerce international, notamment celui des esturgeons et des anguilles. Les conventions OSPAR et de Barcelone concernent les milieux marins de l’Atlantique du Nord-Est et de la Méditerranée. Le saumon fait aussi l’objet d’une coopération spécifique dans le cadre de l’Organisation pour la conservation du saumon de l’Atlantique Nord, l’OCSAN.
À l’échelle européenne, la directive Habitats-Faune-Flore prévoit la conservation de plusieurs migrateurs et de leurs habitats, notamment par le réseau Natura 2000. La directive-cadre sur l’eau fixe des objectifs de bon état des eaux continentales, estuariennes et côtières ; la directive-cadre sur le milieu marin complète cette approche en mer. L’anguille relève d’un règlement spécifique de 2007 destiné à reconstituer son stock. Le règlement européen de 2024 sur la restauration de la nature ajoute des objectifs de restauration des milieux et de connectivité des rivières.
En France, l’esturgeon bénéficie d’une protection stricte. Pour plusieurs autres migrateurs, l’arrêté du 8 décembre 1988 protège notamment les œufs et les milieux de reproduction. Le code de l’environnement prévoit également la protection des frayères, le maintien d’un débit minimal à l’aval des ouvrages et les classements de cours d’eau relatifs à la continuité écologique. La pêche est encadrée par des règles de périodes, de tailles, d’engins et, selon les cas, d’autorisations ou de quotas. Des plans spécifiques existent pour l’esturgeon, l’anguille et le saumon.
À l’échelle des bassins, les plans de gestion des poissons migrateurs, ou PLAGEPOMI, organisent les mesures de conservation et de gestion avec les comités de gestion des poissons migrateurs, les COGEPOMI. Ils s’articulent avec les schémas de gestion de l’eau et la planification maritime. Des sites Natura 2000, réserves naturelles, arrêtés de protection de biotope et restrictions locales de pêche peuvent compléter ces dispositifs.
Trois insuffisances
Le nouveau PNA s’inscrit donc dans un ensemble ancien et déjà dense. Il constitue lui-même un outil d’orientation et de coordination, sans créer à lui seul de nouvelles obligations juridiques directes . Trois insuffisances appellent particulièrement des observations.
1. Expliquer les résultats des politiques précédentes
La France conduit des programmes de restauration des migrateurs depuis le plan saumon lancé en 1975. Le document soumis à consultation décrit les menaces et les actions engagées. Il ne présente toutefois pas un bilan indépendant permettant de relier les dépenses et les interventions aux résultats biologiques obtenus.
Or les données récentes sont très préoccupantes. Selon le rapport IndiNAT de mai 2026, les indicateurs nationaux de géniteurs potentiels comptés en migration atteignent, en 2024, seulement 32 % du maximum connu pour le saumon, 5 % pour la grande alose et 4 % pour la lamproie marine. L’indicateur de production naturelle de jeunes saumons atteint 26 % de son maximum. Ces références correspondent aux maximums de séries de suivi de durées différentes, non à des abondances naturelles anciennes. Elles montrent la faiblesse des niveaux actuels.
L’objectif général de rétablissement reste loin d’être atteint. Cela ne signifie pas que chaque intervention a été inutile : une amélioration locale peut être contrariée par d’autres pressions. Mais cette situation impose d’expliquer les réussites, les échecs et les écarts aux prévisions. La reconduction d’un programme ne peut tenir lieu de bilan.
En outre, il est de moins en moins probable que les rivières de demain puissent ressembler aux rivières d'hier. La question des objectifs mêmes de repeuplement devra être posée, au vu des faibles résultats obtenus depuis 50 ans.
En outre, il est de moins en moins probable que les rivières de demain puissent ressembler aux rivières d'hier. La question des objectifs mêmes de repeuplement devra être posée, au vu des faibles résultats obtenus depuis 50 ans.
2. Justifier la place donnée à la continuité écologique
Le plan indique que la restauration de la continuité écologique représentait environ 80 % des moyens engagés dans les bassins pour la gestion en faveur des migrateurs, selon les bilans de 2021 (p. 64). Une telle concentration des efforts appelle une évaluation précise de ses bénéfices.
Legrand et ses collègues ont étudié les comptages de cinq taxons dans 43 stations françaises entre 1983 et 2017. Ils observent des évolutions contrastées, avec un fort recul des aloses et des lamproies marines. Leur analyse ne détecte aucun effet statistiquement significatif de l’amélioration de la continuité telle qu’elle était renseignée. Les auteurs invoquent notamment le manque de données précises sur les interventions. Ce résultat ne démontre pas une absence générale d’effet. Il montre que les informations disponibles ne permettaient pas d’établir clairement le bénéfice des politiques conduites.
Merg et ses collègues établissent, en 2020, un rôle important de la fragmentation dans le recul historique des migrateurs. Mais leur reconstitution, fondée sur des archives allant du milieu du XVIIIe au début du XXe siècle, montre aussi que les migrateurs atteignaient encore des parties amont des bassins, jusque dans certaines têtes de bassin, dans des paysages déjà aménagés par de nombreux moulins et étangs. Les auteurs reconnaissent ce paradoxe pour les ouvrages anciens et évoquent notamment les changements de gestion et les transformations ultérieures des installations. Ce constat appelle a minima à distinguer les types d’ouvrages, leurs caractéristiques, leur histoire et leur mode de gestion. L’étude souligne également la difficulté à quantifier l’effet protecteur des passes à poissons. Elle rappelle que certains programmes ambitieux de restauration et de repeuplement ont produit des résultats décevants, voire des échecs. Enfin, ses scénarios d’effacement n’intègrent ni les coûts ni plusieurs conséquences patrimoniales, économiques ou morphologiques indésirables. Un scénario de modèle ne constitue donc pas une garantie de résultat sur le terrain.
Le plan devrait tirer explicitement les conséquences de ces limites. Quels gains démographiques attend-on du traitement d’un obstacle ? Comment les compare-t-on aux bénéfices d’une réduction des pollutions, des prélèvements ou des mortalités par pêche ? Comment tient-on compte des conditions estuariennes et marines ? Connaître un mécanisme nuisible ne suffit pas à déterminer la meilleure dépense sur chaque bassin.
3. Transformer le ciblage annoncé en priorités vérifiables
Le projet insiste sur les territoires importants pour les migrateurs qui devraient rester favorables malgré le changement climatique. Il s’agit de rechercher les secteurs où les espèces pourront encore se reproduire, grandir et circuler dans les décennies à venir. Le plan propose de les cartographier et, selon les besoins, de renforcer leur protection (p. 139). Cette orientation rejoint une demande ancienne de Hydrauxois : concentrer les moyens sur des objectifs territorialement réalistes.
La notion d’ouvrage clé appelle également une sélection argumentée. Un barrage qui commande l’accès à de vastes habitats favorables ne présente pas le même enjeu qu’un seuil partiellement franchissable donnant accès à un secteur dégradé. Le plan prévoit le diagnostic de 25 ouvrages clés et l’élaboration de plans d’action sur cinq ouvrages pilotes (p. 141-142).
Cette approche ciblée mérite d’être saluée. Elle doit cependant conduire à publier les critères de choix, les bénéfices attendus et les solutions comparées. La conciliation annoncée avec les usages de l’eau suppose d’examiner la gestion des vannes, les dispositifs de franchissement, les contournements, les modifications et les effacements, avec leurs coûts et leurs conséquences.
Le texte ne permet pas de conclure à un retrait effectif des interventions de continuité. Il décrit surtout un ciblage dont les implications restent à préciser. Les évaluations annoncées à mi-parcours et en fin de plan sont utiles, mais leur méthode doit être définie dès le départ. Compter les ouvrages traités ou les kilomètres accessibles ne suffit pas : il faut mesurer la reproduction, la survie et le renouvellement des populations, et déterminer ce que les interventions ont réellement amélioré. En cas de résultat nul voire négatif (ce qui est souvent observé), il faut assumer l'arrêt de certains choix publics car les bugets contraints de l'eau et de l'écologie aquatique imposent des choix.
Participer à la consultation
Hydrauxois appelle à demander un bilan indépendant des politiques précédentes, une justification comparative des priorités et une évaluation des bénéfices comme des pertes pour les territoires.
Les choix concernant les rivières engagent des fonds publics, des milieux vivants, des usages et des patrimoines. Les habitants et les collectivités doivent pouvoir comprendre les résultats raisonnablement attendus et participer aux arbitrages.
La consultation est ouverte jusqu’au 28 octobre 2026 : lien
Sources
Associations Migrateurs de France (2026). Rapport d’action du projet IndiNAT – Indicateurs nationaux pour les poissons migrateurs. Mai 2026
Legrand M. et al. (2020). Contrasting trends between species and catchments in diadromous fish counts over the last 30 years in France. Knowledge & Management of Aquatic Ecosystems, 421, 7 :
Merg M.-L. et al. (2020). Modeling diadromous fish loss from historical data: Identification of anthropogenic drivers and testing of mitigation scenarios. PLOS ONE, 15(7), e0236575 :
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