07/05/2026

Gouverner les paysages d’étangs, entre conservation de la biodiversité et maintien de la pisciculture (Schwerdtner Máñez et al 2025)

Des chercheurs allemands étudient un paradoxe écologique et économique : des étangs artificiels, créés de longue date pour la pisciculture, sont devenus en Europe centrale des refuges majeurs pour la biodiversité, alors même que leur maintien dépend d’une activité aquacole de plus en plus fragile... y compris en raison de protections environnementales faisant perdre leur rentabilité aux exploitations, sans compensation suffisante. En prenant pour cas principal la Lusace, leur travail montre que la conservation de ces paysages culturels ne peut pas reposer sur la seule protection réglementaire ; elle exige aussi des dispositifs de gouvernance capables de rendre viable, dans la durée, la gestion piscicole qui entretient ces milieux.


Etang en Haute Lusace, Wikimedia Commons. 

Le point de départ de l’article est un déplacement du regard en conservation. Les auteurs (Kathleen Schwerdtner Máñez, Irene Ring, Rosa Hildebrandt et Uwe Brämick) rappellent que la protection de la nature s’est longtemps construite autour de l’idéal d’une nature intacte, peu ou pas transformée par l’être humain. Or, dans un monde fortement anthropisé, cette approche atteint ses limites. Les paysages culturels deviennent alors centraux, car ils peuvent produire de la biodiversité par leurs usages mêmes. Les étangs piscicoles, en particulier, ont été moins étudiés que les milieux aquatiques naturels, alors qu’ils jouent un rôle important là où zones humides et plaines inondables ont régressé. Les auteurs écrivent ainsi que les paysages culturels offrent la possibilité de « coproduire la biodiversité grâce à des modes d’usage des terres favorables à la biodiversité et durables ». Ils rappellent aussi que les étangs constituent des « îles uniques de biodiversité aquatique », servant de relais entre habitats d’eau douce.

L’objet précis de l’article est le paysage d’étangs de Lusace, présenté comme l’un des plus grands ensembles continus de ce type en Europe. Cet espace à cheval sur le Brandebourg et la Saxe compte environ 1 250 étangs pour 9 500 hectares. Côté saxon, il inclut la réserve de biosphère UNESCO de la Haute-Lusace des landes et étangs. Les auteurs décrivent cette région comme un hotspot de biodiversité : elle abrite notamment des espèces prioritaires de la directive Habitats, comme la loutre d’Europe et le sonneur à ventre de feu, ainsi que 53 des 80 espèces allemandes de libellules et plus de 20 espèces de poissons indigènes : « le maintien de ces paysages d’étangs est crucial pour répondre aux demandes sociétales de conservation des paysages et de la nature », soulignent-ils.

Pour comprendre cet enjeu, il faut revenir sur la longue histoire de la carpiculture en Europe centrale. La construction d’étangs pour produire du poisson remonte à près d’un millénaire et accompagne la diffusion de la carpe commune. Les étangs de carpes sont des plans d’eau peu profonds, riches en nutriments, remplis et vidangés de façon cyclique. En conditions ordinaires, ils permettent une production de 250 à 350 kg de carpes par hectare et par saison, et de 500 à 1 000 kg/ha avec apports nutritifs et alimentation complémentaire ; un poisson de taille commerciale demande en général trois saisons de croissance. Mais ce système extensif, historiquement stabilisateur pour les écosystèmes, suppose un entretien régulier — coupe des roseaux, curage, gestion des mises en eau et des assecs — sans lequel les fonctions écologiques des étangs se dégradent.

L’article montre ensuite que cet équilibre est aujourd’hui fragilisé par une convergence de contraintes. Les réglementations environnementales protègent les habitats et les espèces, mais peuvent aussi limiter des pratiques d’entretien pourtant nécessaires à la biodiversité. Les auteurs soulignent par exemple que la coupe des roseaux est importante pour maintenir les étangs, alors que le droit allemand de la conservation en restreint la pratique pendant la saison de croissance. À cela s’ajoute l’augmentation des prédateurs piscivores protégés — grand cormoran, héron cendré, grande aigrette, loutre, castor — qui accroît les pertes et les coûts. En Lusace, les rendements moyens ne sont plus que d’environ 200 kg/ha dans le Brandebourg et 220 kg/ha en Saxe. Entre 1998 et 2024, les prix de l’électricité ont augmenté de 210 % et ceux du carburant de 220 %. Enfin, le nombre d’exploitations d’étangs à carpes a diminué de 35 % en Allemagne au cours de la dernière décennie.

Ces difficultés n’empêchent pas une hausse des prix de vente : la carpe est passée en moyenne de 5,05 €/kg en 2020 à 6,84 €/kg en 2023. Mais les auteurs montrent que cette hausse ne suffit pas à compenser la montée des charges, les pertes de production et les contraintes de gestion. Ils citent plusieurs études économiques convergentes, en Lusace, en Bavière et en Tchéquie, selon lesquelles nombre d’exploitations, surtout les plus petites, ne sont pas viables à long terme sans soutien financier. L’enjeu de conservation devient alors un enjeu de gouvernance : qui paie pour l’entretien d’habitats dont toute la société bénéficie ?

La seconde moitié de l’article est consacrée à cette question de gouvernance. Les auteurs distinguent surtout deux grandes familles d’instruments : les instruments juridiques et réglementaires, d’une part, et les instruments économiques et financiers, d’autre part. Ils accordent une place centrale aux paiements pour services environnementaux, déjà utilisés dans plusieurs pays européens pour soutenir la gestion extensive des étangs. Leur diagnostic est cependant que les dispositifs actuels compensent surtout des surcoûts ou des pertes de revenu, sans rémunérer pleinement les bénéfices écologiques et paysagers produits pour la collectivité. En Lusace, le cadre d’action résulte d’un empilement de normes européennes, fédérales et régionales. 

L’une des contributions les plus concrètes de l’article tient à l’analyse du projet TeichLausitz. Les auteurs rapportent qu’un atelier organisé en mars 2023 a réuni 54 participants — pisciculteurs, autorités halieutiques, administrations environnementales et organisations de conservation. Ce travail a mis au jour un décalage entre, d’un côté, des décideurs centrés sur la conformité aux exigences européennes de conservation et, de l’autre, des pisciculteurs estimant être exclus de la définition des règles alors même que leurs pratiques rendent possible le maintien des habitats. Les auteurs insistent sur la nécessité d’un dispositif fondé à la fois sur des données écologiques et économiques solides, sur une procédure participative et transparente, et sur une prise en compte de la logique réelle de gestion par groupes d’étangs et cycles pluriannuels.

Discussion
Dans leur conclusion, les auteurs soutiennent que les paysages d’étangs sont un cas exemplaire de biodiversité coproduite par l’interaction de processus naturels et de pratiques humaines de longue durée. Ils en tirent une conséquence politique : « il est crucial d’aligner les objectifs de conservation sur les besoins économiques de ceux qui gèrent ces paysages ». En précisant leur pensée, que notre association partage pleinement « des politiques qui traitent la biodiversité comme une valeur isolée, détachée des réalités économiques des gestionnaires de terrain, ont peu de chances de réussir ». 

Leur proposition centrale est celle d’une véritable « prime à l’étang », qui ne se limiterait pas à compenser des contraintes, mais rémunérerait réellement les services environnementaux rendus. Une telle prime devrait être assez élevée pour rendre la pisciculture d’étang rentable à long terme, afin de créer une incitation réelle à poursuivre cette activité. Aucune conservation durable de ces paysages ne sera possible sans un mix d’instruments conciliant effectivement impératifs écologiques et viabilité économique, dans un contexte où la souveraineté alimentaire de l'Europe redevient peu à peu un enjeu.

Référence : Schwerdtner Máñez K et al (2025), Of ponds and people: Governance to balance biodiversity conservation and carp pond farming in Central Europe,. Ambio, 54, 1809-1820.