25/02/2026

Sur la Sélune, l'idéologie de la "rivière libre" finit dans le salon des riverains !

On nous avait promis une "renaturation" miraculeuse et exemplaire, un retour à l'équilibre écologique et une vallée pacifiée. Quelques années après le démantèlement des barrages de Vezins et de la Roche-qui-Boit, le réveil est brutal et boueux pour les habitants du Sud-Manche. À Saint-Hilaire-du-Harcouët, Ducey-Les Chéris ou Poilley, l'Airon et la Sélune ont rappelé une vérité physique élémentaire : supprimer les obstacles, c'est accélérer l'onde de crue, augmenter les risques, aggraver les conséquences. Retour sur un désastre annoncé, financé à grands frais par l'argent public.


Images France Bleue, tous droits réservés.

C’est un spectacle de désolation qui a frappé le Sud-Manche au début de ce mois de février.

À Saint-Hilaire-du-Harcouët, Ducey-Les Chéris, Poilley et dans plusieurs autres communes du bassin versant, des rues, des quartiers entiers et même des bâtiments industriels ont été envahis par les crues exceptionnelles de ces cours d’eau, entraînant des maisons inondées, des routes coupées et une mobilisation générale des services de secours et des habitants. Les pompiers et les élus locaux ont dû déclencher des plans d’urgence pour organiser l’aide aux sinistrés, tandis que la municipalité déposait un dossier pour reconnaître l’état de catastrophe naturelle et que la solidarité des habitants s’organisait devant l’ampleur des eaux sur les chaussées et dans les jardins.

"C’était surtout pas le moment de les enlever."
Des rues transformées en torrents, des quartiers entiers sous les eaux, des maisons envahies et, symbole de ce gâchis économique, une usine sinistrée à Saint-Hilaire-du-Harcouët. Une phrase tourne en boucle sur les réseaux sociaux et dans les conversations des riverains à propos des barrages détruits par l'État sur la Sélune : "C’était surtout pas le moment de les enlever."

Car oui, cette zone aujourd'hui sinistrée était protégée par deux grands barrages-réservoirs EDF qui ont été démantelés voici quatre ans, au nom du retour hypothétique d'une faible quantité de saumon sauvage...

Le "toboggan hydraulique" : une physique que l'administration a oubliée ou minimisée
Depuis 2018, Hydrauxois n'a cessé d'alerter sur les conséquences du "chantier exemplaire" de la Sélune. Nous dénoncions à l'époque les "mauvais arguments" d'une administration pressée de détruire un patrimoine fonctionnel. On nous opposait alors un botté en touche : les barrages ne serviraient à rien contre les crues. Ni d'ailleurs contre les sécheresses. 

Pourtant, la réalité du terrain vient de donner une leçon de laminage hydraulique aux théoriciens en chambre du bonheur de la "continuité écologique". Certes, Vezins et la Roche-qui-Boit n'étaient pas des barrages de régulation de crues centennales. Mais nier l'effet tampon d'une retenue de plusieurs millions de mètres cubes relève de l'aveuglement. En supprimant ces ouvrages, on a transformé la vallée en un véritable toboggan hydraulique. L'onde de crue n'est plus freinée, elle ne s'étale plus dans les réservoirs ; elle fonce tête baissée vers les zones habitées.

Le bon sens de Louis Gontier face au dogme
Louis Gontier, défenseur historique des barrages du Sud-Manche, porte aujourd'hui la voix de ceux qui ne se résignent pas à voir leur territoire sacrifié. Son analyse rapportée par France Bleue est sans appel :

"Aujourd'hui, on fait des bassins de rétention à tout va pour essayer d'absorber les excédents d'eau, mais c'est ce que les barrages pouvaient faire. À l'époque, on savait qu'on pouvait baisser de deux mètres le lac de Vezins pour créer une réserve tampon capable d'absorber l'excédent et de réguler le débit. C'était une protection naturelle que nous avions la chance d'avoir à proximité. On les a cassés alors qu'il n'y avait pas besoin."

L'amélioration des prévisions météo aurait permis une gestion fine de ces abaissements préventifs. Au lieu de cela, les riverains sont désormais livrés à la seule "dynamique naturelle" de la rivière. Une dynamique qui ne se soucie ni des parquets flottants, ni des outils de production industrielle.

53 millions d'euros d'argent public pour augmenter le risque ?
Le coût de cette obstination est effarant. Comme nous le rappelions lors du lancement des travaux, le démantèlement des barrages de la Sélune (Vezins, 36 mètres de haut, et la Roche-qui-Boit, 16 mètres) a représenté un investissement public de plus de 50 millions d'euros (les estimations finales avoisinent les 53 millions d'euros).

C’est la double peine pour le contribuable :
  • on dépense des fortunes pour détruire des outils de production d'énergie décarbonée et des réserves d'eau potable,
  • on doit maintenant payer pour l'indemnisation des sinistrés et, demain, pour la construction de nouveaux bassins de rétention artificiels afin de corriger les erreurs de la "renaturation".
Conclusion : sortir du dogme coûteux, inefficace et dangereux de la continuité écologique
La Sélune est devenue le symbole d'une écologie qui détruit plus qu'elle ne protège. La gestion de l'eau ne peut se résumer à une vision muséale d'une nature sauvage pré-humaine. Un barrage, un seuil, un étang, un plan d'eau sont aussi des outils de régulation. Les supprimer sans mesurer l'impact sur la vitesse d'écoulement est une faute lourde, dont les habitants du Sud-Manche paient aujourd'hui le prix fort, les pieds dans la boue.

Il est temps de sortir du dogme de la table rase au nom du retour à la nature sauvage. Si l'on veut vraiment protéger les populations face aux aléas climatiques, il faudra bien un jour admettre que l'homme et ses ouvrages font partie de l'équilibre de la vallée, et non de son déséquilibre.

Post scriptum : si des riverais souhaitent porter plainte contre l'Etat pour dommages et mise en danger de la vie d'autrui, ils peuvent contacter notre association. Les erreurs doivent avoir des conséquences, en particulier quand tous les avertissements avaient été donnés et ont été ignorés. 

23/02/2026

Petits barrages en climat méditerranéen, des solutions locales d’adaptation à la crise de l'eau ? (Yassin et al 2026)

Dans les régions méditerranéennes et semi-arides soumises à une variabilité hydro-climatique marquée et à l’intensification des sécheresses, les petits barrages sont de plus en plus mobilisés comme infrastructures décentralisées de stockage et de régulation de l’eau. À partir d’une revue structurée de la littérature internationale, une équipe de chercheurs proposent une synthèse des bénéfices et des limites de ces ouvrages. Ils soulignent leur caractère profondément contextuel, pointant les enjeux hydrologiques, écologiques et institutionnels qui conditionnent leur durabilité.


L’article s’inscrit dans un contexte de raréfaction croissante de la ressource en eau en climat méditerranéen (classes Csa et Csb de Köppen-Geiger), marqué par des étés chauds et secs, des hivers courts et pluvieux, une forte variabilité interannuelle et une sensibilité accrue au changement climatique. Ces territoires – Europe du Sud, Afrique du Nord, Proche-Orient, Californie, sud-ouest australien, Chili, Éthiopie – subissent simultanément une pression démographique et agricole, une surexploitation des nappes et une dégradation des écosystèmes fluviaux.

Face aux coûts sociaux et écologiques historiquement associés aux grands barrages, les petits barrages (généralement < 15 m de hauteur) sont présentés comme une alternative plus flexible, localisée et potentiellement plus acceptable socialement. L’enjeu central examiné par les auteurs est donc le suivant : dans quelle mesure ces infrastructures, souvent perçues comme « douces » et décentralisées, constituent-elles une solution durable d’adaptation au stress hydrique, et à quelles conditions leurs effets hydrologiques et écologiques demeurent-ils compatibles avec la résilience des bassins versants ?

Les auteurs adoptent une démarche systématique en plusieurs étapes. À partir de bases de données internationales (Web of Science, Scopus, Google Scholar), 3454 publications relatives aux petits barrages en climat méditerranéen ou semi-aride ont été identifiées. Après filtrage thématique et méthodologique, 28 études de cas empiriquement riches ont été sélectionnées pour analyse comparative. 

L’examen porte sur neuf pays (États-Unis, Australie, Éthiopie, Irak, Kenya, Grèce, Maroc, Espagne, Tunisie) et couvre quatre grands registres analytiques :
- les effets hydrologiques – recharge des nappes, régulation saisonnière des écoulements, atténuation des crues, pertes par évaporation, modifications des hydrogrammes, impacts cumulés sur les débits d’aval;
- les dynamiques sédimentaires – piégeage, envasement, altération du transit solide, réduction de la capacité de stockage, effets morphologiques en aval (incision, simplification des habitats);
- les impacts écologiques – fragmentation longitudinale, effets sur les communautés piscicoles et benthiques, modification des régimes thermiques et biogéochimiques, potentiel de restauration après arasement;
- les dimensions socio-institutionnelles – participation des communautés, inégalités d’accès à l’eau, gouvernance polycentrique ou fragmentée, durabilité de la maintenance, justice environnementale.

L’analyse bibliométrique met également en évidence le caractère fortement interdisciplinaire du champ (hydrologie, géomorphologie, écologie aquatique, sciences de l’environnement, gouvernance), ainsi que des réseaux de collaboration régionaux denses dans l’espace méditerranéen.

Sur le plan des bénéfices, les petits barrages peuvent, lorsqu’ils sont stratégiquement implantés et correctement entretenus, fournir un éventail d’avantages significatifs :
– stockage de l’eau pour l’irrigation et l’usage domestique en saison sèche ;
– recharge des aquifères ;
– réduction locale du ruissellement et de l’érosion ;
– atténuation partielle des crues ;
– création d’habitats artificiels pouvant, dans certains contextes, soutenir une biodiversité non négligeable ;
– renforcement de la résilience locale face aux sécheresses.

Cependant, ces effets positifs sont fortement dépendants des conditions géomorphologiques, climatiques et institutionnelles. Les limites identifiées sont elles aussi substantielles :
– envasement rapide dans les bassins versants érodés – plusieurs études montrent des pertes de capacité pouvant dépasser 50 % en moins de quinze ans;
– pertes par évaporation –  élevées en climat chaud et sec (20 à 60 % des volumes stockés annuellement dans certains contextes);
– réduction cumulative des débits aval – dans les bassins à forte densité d’ouvrages, des diminutions de l’ordre de 20 à 30 % des écoulements en saison sèche ont été observées;
– fragmentation des habitats et altération des régimes sédimentaires – effets sur la morphologie fluviale et la résilience écologique;
– risques d’inégalités sociales – captation des bénéfices par les usagers amont, externalisation des coûts vers l’aval.

Le caractère cumulatif des impacts est souligné : à l’échelle du bassin, la prolifération non coordonnée de barrages peut modifier en profondeur le régime hydrologique et la connectivité écologique. L’article observe également que l’efficacité en matière de contrôle des crues reste limitée : les réductions de débit de pointe sont généralement modestes (quelques pourcents), sauf lorsque des réseaux d’ouvrages fonctionnent de manière coordonnée.

Les auteurs identifient plusieurs axes prioritaires de réflexion.

D’abord, un besoin de recherches longitudinales suivant l’évolution des réservoirs sur plusieurs décennies, afin d’évaluer les trajectoires d’envasement, les effets sur les régimes d’écoulement et la dépendance socio-économique des communautés.

Ensuite, une approche multi-échelle intégrant les effets cumulatifs au niveau du bassin versant : modélisation hydrologique couplée aux indicateurs écologiques et aux scénarios climatiques non stationnaires. Sur le plan technique, des pistes d’innovation sont mentionnées, notamment la réduction de l’évaporation (dispositifs flottants), l’intégration systématique de dispositifs de gestion des sédiments en amont, ou encore l’amélioration de la connectivité piscicole par des passes adaptées aux faibles hauteurs d’ouvrage.

Enfin, l’article insiste sur la dimension institutionnelle : les petits barrages doivent être intégrés dans des cadres de gouvernance adaptative, polycentrique et participative, incorporant des objectifs explicites de justice distributive, de maintien des débits environnementaux et de soutenabilité intergénérationnelle. La maximisation du stockage ne peut constituer le seul principe directeur.

Discussion
L’article retient la définition usuelle du « small dam » (ouvrage inférieur à 15 m), mais, dans la pratique hydraulique traditionnelle – notamment en Europe méditerranéenne –, la majorité des ouvrages de rétention relèvent de hauteurs plus modestes. Or il existe une relation entre la hauteur d’un barrage et ses effets écologiques : plus la chute est importante, plus l’interruption de la continuité sédimentaire et piscicole est marquée, plus la capacité de stockage s’accompagne d’une modification substantielle du régime thermique et biogéochimique. À l’inverse, des seuils bas, des micro-rehausses ou des systèmes de dérivation latérale par canaux peuvent produire des effets hydromorphologiques plus diffus, parfois réversibles, et inscrire la régulation de l’eau dans une logique de détournement partiel plutôt que d’interruption frontale du cours d’eau. Cette diversité technique n’est pas pleinement explorée dans l’article, alors qu’elle conditionne fortement l’intensité des impacts. Comme le montrent les auteurs, les études complètes des hydrosystèmes de retenues restent finalement assez rares. 

Ensuite, certaines conclusions  liées au contexte climatique méditerranéen ici étudié – en particulier les pertes par évaporation élevées associées aux étés longs, secs et chauds – ne sont pas généralisables. Si ces pertes peuvent atteindre des proportions significatives dans ces régions, leur ampleur est mécaniquement plus faible dans des contextes tempérés ou océaniques où l’évaporation estivale est moindre, même en situation de déficit hydrique relatif. L’extrapolation des effets négatifs liés à l’évaporation doit donc être prudente : la contrainte est réelle dans les climats chauds à forte insolation, mais n’a pas la même intensité hydrologique partout. D'autres travaux avaient montré que les barrages sont efficaces en atténuation des sécheresses hors climat aride (Wan et al 2017)

En dernier ressort, la question centrale est d’ordre normatif et politique. Une société ne peut poursuivre simultanément des objectifs structurellement contradictoires sans expliciter les arbitrages : viser une renaturation intégrale des cours d’eau, entendue comme effacement des infrastructures et retour à un régime hydro-écologique sans régulation anthropique, est incompatible avec un objectif de stockage diffus, d’écrêtement des crues, de soutien d’étiage et d’alimentation sécurisée des usages humains. Toute intervention modifie un régime écologique ; cela ne signifie pas la disparition des milieux, mais le passage d’un état hydro-écologique à un autre, avec ses propres dynamiques et assemblages biologiques. La question est donc le type de régime que la collectivité souhaite privilégier, en connaissance des bénéfices et des coûts associés. Ce débat relève d’un choix démocratique fondé sur une information transparente, plutôt que d’une solution purement technique.

Référence  : Yassin A et al (2026), Benefits and challenges of small dams in Mediterranean climate region: A Review. Hydrology, 13(1), 10. doi.org/10.3390/hydrology13010010

20/02/2026

Le bon exemple des projets hydrauliques agricoles est à généraliser

Le gouvernement annonce le déblocage des premiers projets hydrauliques agricoles (retenue, irrigation), après un recensement national des dossiers en attente. Treize projets sont relancés immédiatement, tandis que de nouvelles mesures financières et administratives visent à accélérer l’irrigation et l’adaptation de l’agriculture au changement climatique. Un exemple à généraliser sur les autres blocages de l'hydraulique en France – moulins, étangs, canaux, centrales hydro-électriques – qui sont confrontés au même phénomène de complexité administrative, insécurité juridique, charge financière exorbitante.

À l’issue d’une réunion interministérielle placée sous l’égide du Premier ministre, le gouvernement annonce le déblocage des premiers projets hydrauliques agricoles, visant à soutenir les agriculteurs dans leurs projets d’irrigation et de gestion de l’eau.

Constat de blocage et changement de mentalité de l'administration
Face à un grand nombre de projets de retenues d’eau incomplets ou bloqués, l’exécutif a défini un plan d’action pour accélérer leur réalisation et moderniser leur suivi. Ce plan repose sur trois axes : recenser tous les projets en cours sur le territoire, débloquer immédiatement une partie de ceux en instruction, et instaurer une méthode de suivi plus efficace.


Le recensement a mis en lumière 35 projets en instruction, 82 en contentieux et près de 390 projets incomplets non déposés par les agriculteurs, souvent en raison de difficultés financières ou administratives. Dans ce contexte, 13 projets hydrauliques — soit un tiers des dossiers en instruction — ont été débloqués immédiatement et se déploieront dans différentes régions françaises.

Pour faciliter la création de retenues d’eau, le gouvernement a annoncé plusieurs mesures : une démarche proactive des préfets pour accompagner les porteurs de projet, des simplifications réglementaires, le triplement du fonds hydraulique de l’État à 60 millions d’euros par an pour soutenir les investissements et études, et la création de cellules hydrauliques régionales pilotées par les services de l’État.

Un suivi trimestriel des projets par les préfets de région permettra d’ajuster l’accompagnement et de planifier de nouveaux déblocages dans les mois à venir. L’ensemble de ces actions s’inscrit dans une stratégie plus large de préservation et d’adaptation des ressources en eau face au changement climatique, tout en garantissant un accès sécurisé à l’eau pour les usages agricoles et humains.

Faire école sur les autres enjeux de l'hydraulique
Cet exemple de simplification et d’accélération doit désormais faire école. La conversion de l’administration à une logique réellement hydraulique — c’est-à-dire orientée vers la gestion concrète des écoulements, le stockage, l’entretien et la régulation — devrait s’appliquer aux nombreux cas aujourd’hui bloqués par une complexité excessive. 

Les propriétaires de moulins, d’étangs et de plans d’eau se heurtent à des procédures longues et incertaines, qu’il s’agisse de la continuité écologique ou de la reconnaissance de droits d’eau. Les porteurs de projets de petites centrales hydroélectriques affrontent des années d’instruction, avec une insécurité juridique permanente qui décourage l’investissement. Quant à l’entretien ordinaire du patrimoine hydraulique — fossés, canaux, biefs, rivières — il implique trop souvent des démarches administratives plus longues que les travaux eux-mêmes. 

Si l’État peut débloquer des projets agricoles en quelques semaines, il doit pouvoir appliquer la même méthode pragmatique et proportionnée à l’ensemble du tissu hydraulique français.

15/02/2026

Pollutions, zones humides et paradoxes du méthane (Ciais et al 2026)

Après plusieurs années de hausse modérée, la concentration de méthane dans l’atmosphère a connu une accélération brutale à partir de 2019, atteignant des niveaux inédits avant de ralentir à nouveau en 2023. Un article publié dans Science propose une explication détaillée de cette séquence, en mobilisant des observations atmosphériques, satellitaires et des modèles globaux. Alors que les politiques publiques visant à réduire les pollutions atmosphériques et à restaurer les zones humides sont généralement conçues comme des leviers aussi favorables au climat, elles peuvent avoir un effet paradoxal de renforcement de l'effet de serre. 


L’étude est menée par une équipe internationale coordonnée par Philippe Ciais (Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, CEA–CNRS–Université Paris-Saclay), associant plus de trente chercheurs spécialisés en chimie atmosphérique, sciences du climat, modélisation et observation satellitaire.

L’objet de la recherche est d’identifier les causes de la forte accélération du taux de croissance du méthane atmosphérique observée entre 2019 et 2021, puis de son ralentissement progressif jusqu’en 2023. Les auteurs cherchent à départager le rôle des émissions de méthane et celui de ses mécanismes de destruction dans l’atmosphère.

Les résultats montrent que la dynamique récente du méthane est principalement expliquée par une modification temporaire de la chimie atmosphérique, combinée à des variations climatiques affectant les émissions naturelles.

Entre 2019 et 2020, le taux de croissance du méthane est passé à un maximum de 16,2 parties par milliard par an (ppb/an), avant de retomber à 8,6 ppb/an en 2023. Sur la période 2019–2023, la concentration atmosphérique totale a augmenté d’environ 55 ppb, pour atteindre 1 921 ppb en 2023.


Les auteurs estiment qu’environ 80 à 83 % des variations interannuelles du taux de croissance du méthane s’expliquent par une baisse temporaire de la concentration des radicaux hydroxyles (OH) en 2020–2021. Ces radicaux constituent le principal mécanisme de destruction du méthane dans l’atmosphère. Leur diminution est liée à la chute des émissions de polluants atmosphériques (notamment NOₓ et monoxyde de carbone) durant les confinements associés à la pandémie de Covid-19, ce qui a affaibli la capacité de « nettoyage » chimique de l’atmosphère.

À cette diminution du puits atmosphérique s’ajoute une hausse des émissions de méthane d’origine microbienne. Les modèles d’inversion estiment une augmentation globale des émissions d’environ +22 téragrammes (Tg) de méthane par an entre 2019 et 2020. Cette hausse est principalement attribuée aux zones humides et aux eaux continentales, en lien avec des conditions climatiques exceptionnellement humides lors de l’épisode prolongé de La Niña entre 2020 et 2023.

Les augmentations d’émissions les plus marquées sont observées dans les zones humides tropicales d’Afrique et d’Asie du Sud-Est, ainsi que dans certaines régions arctiques. À l’inverse, les zones humides d’Amérique du Sud connaissent une baisse nette des émissions en 2023, concomitante à une sécheresse liée à un épisode El Niño.

L’analyse isotopique du méthane atmosphérique (δ¹³C-CH₄) confirme que ces variations sont dominées par des sources microbiennes (zones humides, agriculture, eaux continentales), tandis que les contributions des combustibles fossiles et des feux de biomasse apparaissent secondaires et insuffisantes pour expliquer la dynamique observée.

Enfin, l’étude met en évidence un décalage important entre les estimations issues des inventaires « bottom-up » et les résultats des modèles d’inversion atmosphérique, en particulier concernant l’ampleur et la variabilité des émissions des écosystèmes inondés.

La forte hausse du méthane au début des années 2020 résulte d’une combinaison de facteurs : une réduction temporaire de la capacité oxydante de l’atmosphère liée aux changements d’émissions polluantes pendant la pandémie, et une augmentation climatique des émissions naturelles de méthane, principalement issues des zones humides. Le ralentissement observé à partir de 2023 correspond à la fois à la restauration des concentrations de radicaux hydroxyles et à des conditions climatiques moins favorables aux émissions microbiennes. Ces résultats soulignent l’importance de mieux intégrer la chimie atmosphérique, la variabilité climatique et le fonctionnement des écosystèmes inondés dans les politiques de suivi et de réduction du méthane, ainsi que les limites actuelles des modèles d’émissions utilisés à l’échelle mondiale.

Référence : Ciais P et al (2026), Why methane surged in the atmosphere during the early 2020s, Science, 391,  6785. DOI: 10.1126/science.adx8262 

08/02/2026

Un nouveau guide technique pour les chantiers en cours d'eau

Fruit d'une collaboration entre l'Office français de la biodiversité (OFB) et le Cerema, un guide paru fin 2025 est un outil opérationnel indispensable pour tous les acteurs de l'aménagement hydraulique. Conçu comme un complément au guide de 2018 sur la gestion des sédiments, il recense les bonnes pratiques environnementales permettant d'anticiper et de réduire les impacts des chantiers réalisés directement dans le lit et sur les berges des cours d'eau. Une lecture utile pour les propriétaires d'ouvrages hydrauliques, appelés à intervenir sur leurs ouvrages, leurs biefs ou leurs berges.

Image extraite du guide,
exemples de batardeaux pour mettre à sec une zone de chantier. 

Intervenir dans un milieu aquatique est une opération complexe qui expose des écosystèmes fragiles à des risques importants de dégradation, qu'il s'agisse de perturbations hydromorphologiques, de pollutions accidentelles ou de destruction d'habitats protégés. Pour répondre aux exigences réglementaires croissantes et appliquer concrètement la séquence « Éviter, Réduire, Compenser » (ERC) en phase de réalisation, ce guide propose une méthodologie progressive et pragmatique. 

Loin de se cantonner à un rappel théorique du cadre législatif ou du fonctionnement des rivières, l'ouvrage offre un  catalogue de solutions techniques éprouvées pour sécuriser chaque étape du chantier. De l'organisation générale (phasage, anticipation) à la mise en œuvre de mesures de sauvegarde de la biodiversité (pêches de sauvetage, gestion des espèces invasives), il détaille à travers 18 fiches techniques illustrées les procédés de dérivation, de batardage ou de franchissement provisoire, transformant ainsi la contrainte environnementale en un levier de qualité des travaux.

Les principes généraux des travaux en cours d'eau
Tout chantier intervenant dans le lit mineur ou sur les berges doit respecter une logique de moindre impact environnemental, en appliquant la séquence « Éviter, Réduire, Compenser » (ERC). 

Les principes fondamentaux sont les suivants :

1. Travailler à sec et isoler le chantier C'est la règle d'or. On n'intervient pas directement dans l'eau pour les travaux de génie civil (maçonnerie, terrassement). Il faut isoler la zone de travail de l'écoulement (par batardeau) et assécher l'emprise pour limiter la pollution et les matières en suspension (MES).

2. Maintenir la continuité écologique et hydraulique Même pendant la phase travaux, l'eau doit continuer à s'écouler vers l'aval pour alimenter les écosystèmes. Il ne faut jamais assécher un tronçon complet sans dérivation (pompage, busage ou canal provisoire). De même, la circulation des sédiments et de la faune doit être maintenue ou rétablie rapidement.

3. Respecter le calendrier biologique et hydrologique L'organisation temporelle est cruciale :
• Hydrologie : Privilégier les périodes de basses eaux (étiage) pour limiter les risques de crues et faciliter la gestion des débits.
• Biologie : Éviter impérativement les périodes de reproduction des poissons (frayères) et des autres espèces (amphibiens, oiseaux). Par exemple, pour les salmonidés (truites), les travaux dans le lit sont déconseillés de novembre à mars.
4. Préserver l'existant (lit et berges) On ne dérange ou détruit que le strict nécessaire. Il faut conserver la végétation rivulaire (ripisylve) qui tient les berges et fait de l'ombre, et ne pas modifier la granulométrie du fond du lit (ne pas curer systématiquement).

Les points de vigilance sur la pollution
La phase de chantier constitue, pour les cours d’eau et les milieux aquatiques, un moment de vulnérabilité élevé. Le guide de l’OFB insiste sur le fait que la majorité des atteintes constatées ne provient pas tant des travaux eux-mêmes que d’une mauvaise maîtrise de certains risques techniques pourtant bien identifiés. Plusieurs points de vigilance doivent donc faire l’objet d’une attention constante.

Le premier concerne la production et la dispersion des matières en suspension (MES). Il s’agit de l’impact le plus fréquent et l’un des plus dommageables pour les milieux aquatiques. Une augmentation de la turbidité peut entraîner le colmatage des branchies des poissons, l’asphyxie des frayères, la perturbation de la photosynthèse et, plus largement, une dégradation de la qualité biologique du cours d’eau en aval. Le guide souligne que les MES peuvent provenir aussi bien du terrassement que du pompage ou du rejet des eaux de chantier. La mise en place effective de dispositifs adaptés (rideaux de turbidité, barrières à sédiments) est donc indispensable, tout comme le traitement systématique des eaux pompées par décantation ou infiltration, sans rejet direct dans le cours d’eau.

Un second point de vigilance majeur concerne les pollutions accidentelles ou chroniques d’origine physico-chimique. Les hydrocarbures liés à l’utilisation des engins constituent une source de risque permanente : ravitaillement, stationnement et maintenance doivent être réalisés à distance du milieu aquatique, sur des zones étanches, avec des moyens d’intervention disponibles en cas de fuite. Les pollutions liées au béton et au ciment font l’objet d’une alerte particulière dans le guide : les eaux de lavage, laitances et rejets alcalins présentent une toxicité aiguë pour la faune aquatique et peuvent entraîner des mortalités rapides si elles atteignent le milieu.

Le guide attire également l’attention sur les risques liés à une mauvaise gestion hydraulique du chantier. Une dérivation mal dimensionnée, un pompage inadapté ou un défaut d’anticipation hydrologique peuvent provoquer des assèchements temporaires, des variations brutales de débit ou, à l’inverse, une remise en eau incontrôlée en cas de crue. Ces dysfonctionnements peuvent affecter directement la faune aquatique, déstabiliser les berges et aggraver les impacts initialement prévus.

Enfin, la phase chantier doit intégrer une vigilance particulière à l’égard de la faune et de la flore présentes sur site. Le guide rappelle que la découverte d’espèces protégées ou d’espèces exotiques envahissantes n’est pas exceptionnelle lors des travaux. L’absence d’anticipation ou de procédure claire peut conduire à des impacts irréversibles ou à des situations de non-conformité réglementaire. Le balisage environnemental, les mesures de sauvegarde, ainsi que l’adaptation immédiate du chantier en cas de découverte imprévue, constituent donc des éléments centraux de la bonne conduite des travaux.

Ainsi, la maîtrise de ces points de vigilance repose moins sur des solutions complexes que sur une organisation rigoureuse du chantier, une anticipation fine des risques et une mise en œuvre effective des bonnes pratiques, adaptées aux spécificités locales du cours d’eau et aux enjeux identifiés en amont

Entretenir et restaurer le patrimoine hydraulique : les bonnes pratiques de chantier
La pérennité des ouvrages hydrauliques (moulins, forges, canaux, douves, étangs, plans d'eau) repose sur un entretien régulier. Lorsqu'il s'agit de réparer un seuil, de changer une vanne ou de curer un bief, l'objectif est de concilier la durabilité du bâti avec la protection temporaire du milieu aquatique durant le chantier. Voici les mesures techniques concrètes pour transformer une phase de travaux en une opération respectueuse du vivant.

1. Préparer le chantier : la bonne période et la bonne méthode
Tout chantier en rivière commence par une anticipation rigoureuse. La première règle d'or est le respect du calendrier biologique. Il est impératif de proscrire les interventions lourdes durant les périodes de reproduction de la faune (généralement de mars à août pour les oiseaux et les poissons, et dès l'automne pour les truites en 1ère catégorie). La période privilégiée se situe souvent en début d'automne (septembre-octobre), lorsque les niveaux d'eau sont bas (étiage) et la faune moins vulnérable.
Avant de démarrer, il est essentiel de vérifier le statut administratif des travaux (déclaration ou autorisation IOTA) et de définir les zones sensibles à éviter (frayères, berges instables).

2. Réparer le seuil : travailler au sec pour protéger la rivière
La réparation d'un barrage de moulin (maçonnerie, vannage) ne doit jamais se faire "les pieds dans l'eau". La bonne pratique consiste à isoler la zone de travail pour opérer à sec.
Le confinement par batardeaux : On installe des barrages temporaires (sacs de sable, big-bags, palplanches) à l'amont et à l'aval de la zone à réparer. Cela permet de travailler proprement, sans que le ciment ou les gravats ne partent dans le courant.
La pêche de sauvegarde : Avant d'assécher la zone isolée entre les batardeaux, une pêche électrique de sauvetage est indispensable. Elle permet de capturer les poissons et écrevisses piégés pour les relâcher en sécurité à l'amont, évitant ainsi toute mortalité.
La gestion des eaux troubles : L'eau pompée dans la zone de chantier est souvent chargée de boue. Elle ne doit pas être rejetée directement dans la rivière, mais filtrée via un bassin de décantation ou infiltrée sur une zone enherbée à distance de la berge.
3. Entretenir le bief et les berges : une gestion douce
Le bief (canal d'amenée ou de fuite) est souvent un habitat riche qu'il faut entretenir avec discernement.
Gestion des sédiments (curage) : L'accumulation de vase est naturelle mais peut gêner le fonctionnement. L'extraction mécanique (curage) doit se faire depuis la berge, sans que la pelle ne descende dans l'eau. Il est crucial d'utiliser des rideaux de turbidité (barrières flottantes) pour empêcher le nuage de boue de se propager et d'asphyxier la faune en aval. Les sédiments extraits, s'ils ne sont pas pollués, doivent être stockés à distance du cours d'eau pour éviter leur retour par ruissellement.
Entretien de la végétation (ripisylve) : Sur les berges du bief, l'entretien doit être sélectif. L'abattage doit se faire manuellement (tronçonneuse) plutôt qu'à la pelle mécanique pour ne pas déstructurer la berge. Une règle essentielle est de conserver les souches des arbres coupés : leurs racines maintiennent la terre et offrent des caches aux poissons (caves sous berges).
Lutte contre les invasives : Le chantier est le moment idéal pour identifier et traiter les plantes exotiques envahissantes (renouée du Japon, jussie) en évitant absolument de disperser leurs fragments dans l'eau lors des travaux.
En résumé : entretenir ou réparer les éléments d'un patrimoine hydraulique n'est pas une agression contre la rivière si l'on applique ces techniques correctes. C'est au contraire l'occasion de maintenir un patrimoine fonctionnel sans impact durable sur la biodiversité.

Référence  : Georges N., Billy de V., Schwab T., Rivaud P., Corbet T., Moulin N., Miramont T (2025), Travaux en cours d’eau. Bonnes pratiques en phase chantier, Office français de la biodiversité, Méthodes et techniques, 210 pages. 

31/01/2026

Déclin des poissons grands migrateurs et échec de la politique de continuité écoloqique

À partir des indicateurs nationaux élaborés dans le cadre du Plan National de Gestion des Poissons Migrateurs Amphihalins (PNMA), les données les plus récentes mettent en évidence un déclin marqué et généralisé des principales espèces de poissons grands migrateurs suivies en France. Malgré plus de vingt ans de politiques de restauration de la continuité écologique, les niveaux de population observés demeurent très largement inférieurs aux références historiques, sans signal clair de reconstitution durable à l’échelle nationale. Une révision des choix publics s'impose. 

Les constats présentés ici s’appuient sur les nouveaux indicateurs nationaux sur les poissons grands migrateurs élaborés dans le cadre du Plan National de Gestion des Poissons Migrateurs Amphihalins (PNMA), piloté par Office Français de la Biodiversité pour le compte des ministères chargés de la Transition écologique et de l’Agriculture et de l’Alimentation.

Ces indicateurs relèvent de l’orientation S-O2 « Suivis, évaluation et perspectives » du PNMA et visent à centraliser, à l’échelle nationale, les données de suivi des populations afin de produire, lorsque cela est pertinent, des indicateurs d’état des espèces et des principales pressions qui s’exercent sur elles.

Ils sont issus du programme IndiNAT, conduit collectivement par les sept Associations Migrateurs de France à l’échelle des grands bassins hydrographiques. Les travaux ont été accompagnés par un comité de suivi réunissant notamment l’INRAE, la Fédération Nationale pour la Pêche en France, le Muséum national d’Histoire naturelle, ainsi que des représentants de la pêche professionnelle maritime et en eau douce.

Déclin généralisé des migrateurs
Les dernières données nationales disponibles (2024) montrent une situation de déclin généralisé des grands migrateurs amphihalins suivis en France (saumon atlantique, grande alose, alose feinte, lamproie marine), malgré plus de deux décennies de politiques publiques visant à restaurer la continuité écologique des cours d’eau.

Saumon atlantique

Alose feinte

Grande alose

Lamproie marine


Pour l’ensemble des espèces considérées, les effectifs de géniteurs potentiels ou les indices de reproduction se situent très en-deçà des niveaux historiques de référence. En 2024, ces indicateurs représentent entre 3 % et 32 % du maximum connu selon les espèces, plaçant systématiquement les populations dans les classes « très éloigné » à « extrêmement éloigné » du maximum observé.

La dynamique temporelle confirme ce constat.

Les tendances sur dix ans sont majoritairement stables à décroissantes, avec une forte proportion de stations ou de bassins en diminution sur les cinq dernières années.

Aucun signal robuste de reconstitution durable des populations n’apparaît à l’échelle nationale, y compris pour les espèces ayant fait l’objet d’efforts anciens et continus de gestion.

Echec de a continuité écologique par suppression d'obstacles
Ce diagnostic s’observe malgré la mise en œuvre prolongée de politiques centrées sur la suppression ou l’aménagement des obstacles transversaux (seuils, barrages), conduites depuis environ vingt ans dans le cadre de la restauration de la continuité écologique. L’évolution des indicateurs ne met pas en évidence, à ce stade, de retournement de tendance positif généralisé pouvant être directement associé à ces actions, à l’échelle nationale.

Enfin, l’homogénéité du constat entre espèces aux écologies et cycles biologiques différents suggère que le déclin observé ne peut être attribué à un facteur unique, mais résulte vraisemblablement d’un ensemble de pressions cumulées agissant à différentes étapes du cycle de vie (milieux continentaux, estuaires, milieu marin), dont la continuité longitudinale des cours d’eau n’est qu’un élément parmi d’autres. Et probablement un élément marginal vu l'absence de résultat quand des milliers de seuils et barrages ont déjà été détruits, sans effet manifeste de cette ouverture d'habitat. 

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25/01/2026

Alerte pour les moulins et usines à eau, nouvelle agression de l’État contre le droit d'eau et la micro hydro-électricité !

Alors que la proposition de loi visant à relancer l’hydroélectricité française marque une sortie bienvenue de l’ornière européenne pour les grands barrages, un article discret glissé en fin de texte organise en réalité une remise en cause profonde de la petite et de la micro hydro-électricité. Sous couvert « d’harmonisation », l’article 20 s’attaque frontalement aux droits fondés en titre et sur titre, piliers juridiques de dizaines de milliers d’ouvrages patrimoniaux. Une attaque silencieuse, mais structurante, qui appelle une réaction immédiate.


Nous l’avions souligné dans un précédent article : la proposition de loi portée par Marie-Noëlle Battistel et plusieurs députés constitue une avancée majeure pour sortir le secteur hydroélectrique français d’un blocage vieux de plus de dix ans. La clarification du régime des concessions, la sécurisation juridique des grands barrages, la reconnaissance de leur rôle stratégique pour la transition énergétique, le stockage et la gestion de l’eau, ainsi que la fin annoncée du contentieux avec la Commission européenne vont clairement dans le bon sens.

Le passage à un régime d’autorisation, l’octroi de droits réels de long terme aux exploitants historiques, la préservation des recettes locales et le maintien du statut social des salariés traduisent une volonté réelle de stabilisation et d’investissement. Sur ce volet, le texte est cohérent, attendu et, dans une large mesure, utile.

L’alerte : l’article 20, une bombe juridique pour les droits d'eau et la micro-hydroélectricité
Mais comme souvent, le diable se niche dans les détails. Et ici, il se trouve à l’article 20, relégué en toute fin de projet, page 49.

Voici le texte reproduit in extenso :
Article 20

L’article L. 511-9 du code de l’énergie est ainsi rédigé :

« Art. L. 511-9. – Lorsqu’elles sont régulièrement exploitées à l’entrée en vigueur de la loi n° … visant à relancer les investissements dans le secteur de l’hydroélectricité pour contribuer à la transition énergétique, les installations hydrauliques autorisées à la date du 18 octobre 1919 et dont la puissance est inférieure ou égale à 150 kilowatts demeurent autorisées conformément à leur titre pendant une durée de vingt ans à compter de la date d’entrée en vigueur de cette même loi. Après cette date, les autorisations sont renouvelées selon les règles fixées à l’article L. 531-1.

La remise en exploitation des installations visées au premier alinéa qui ne sont pas exploitées à l’entrée en vigueur de ladite loi est soumise aux règles de l’article L. 531-1.

Les deux alinéas précédents s’appliquent également aux installations d’une puissance inférieure ou égale à 150 kilowatts bénéficiant de droits d’exploitation de l’énergie hydraulique fondés en titre. » 
Pour mémoire, l'article L 531-1 du code de l'énergie stipule :
« I. ― L'octroi par l'autorité administrative de l'autorisation permettant l'exploitation d'installations utilisant l'énergie hydraulique également soumises aux articles L. 214-1 à L. 214-11 du code de l'environnement est entièrement régi par ces dispositions et par celles du chapitre unique du titre VIII du livre Ier du même code et les actes délivrés en application du code de l'environnement valent autorisation au titre du présent chapitre, sous réserve de ses dispositions particulières.

II. ― L'octroi par l'autorité administrative de l'autorisation permettant l'exploitation d'installations utilisant l'énergie hydraulique qui ne sont pas soumises aux articles L. 214-1 à L. 214-11 du code de l'environnement est régi par l'article L. 311-5 du présent code.

III. ― Le présent article est applicable aux demandes d'autorisation formulées après l'expiration d'un délai de six mois à compter de la promulgation de la loi n° 2012-387 du 22 mars 2012 relative à la simplification du droit et à l'allégement des démarches administratives. » 

Pourquoi cet article pose un problème majeur
Cet article opère une rupture profonde avec plus de deux siècles du droit de l’eau. Il organise, de fait, une extinction programmée des droits fondés en titre et sur titre, pourtant reconnus comme des droits réels perpétuels par une jurisprudence constante. En imposant, au bout de vingt ans, un basculement vers un régime d’autorisation de droit commun, l’État transforme un droit historique en simple tolérance administrative.

Cette logique est doublement problématique. Juridiquement, elle constitue une remise en cause sans indemnisation d’un droit patrimonial attaché à l’ouvrage, indépendamment de l’usage énergétique. Politiquement, elle envoie un signal désastreux aux propriétaires de moulins, d’usines anciennes et de petites centrales, déjà fragilisés par des décennies de pressions réglementaires liées à la continuité écologique.

Contrairement aux grands barrages, la micro-hydroélectricité ne pose aucun enjeu de concurrence européenne. Elle relève d’un tissu diffus, local, patrimonial, souvent non spéculatif, et participe à l’entretien des ouvrages, à la gestion des niveaux d’eau, à la prévention des assecs et à la vitalité des territoires ruraux. L’argument de « l’harmonisation » masque mal une logique de reprise en main administrative totale.

Supprimer ou réécrire cet article 20
Deux voies s’offrent selon nous au législateur, c'est-à-dire aux députés et sénateurs s'ils sont appelés à examiner ce projet de loi.

La première, la plus saine, consiste à supprimer purement et simplement l’article 20, qui n’est en rien nécessaire à la réforme des concessions hydroélectriques et n’a aucun lien direct avec le contentieux européen ayant motivé le texte.

La seconde, à défaut, serait une réécriture profonde, garantissant explicitement que les droits fondés en titre et les titres antérieurs à 1919 demeurent valables sans limitation de durée, y compris au-delà du délai de vingt ans, sous réserve du respect des règles de sécurité et d’entretien des ouvrages. Une autorisation ne devrait intervenir qu’en cas de modification substantielle de l’ouvrage.

Appel à la mobilisation des acteurs de l’hydraulique
Le mouvement des ouvrages hydrauliques, associations de moulins, producteurs indépendants, collectivités et juristes du droit de l’eau ne peuvent laisser passer cet article sans réaction. Il est impératif de saisir les députés et les sénateurs, dans la phase parlementaire, pour dénoncer clairement cette disposition et exiger sa suppression ou sa correction.

Ce texte, s’il était adopté en l’état, ouvrirait la voie à une nouvelle vague de contentieux, d’insécurité juridique et de découragement des acteurs de terrain. Après avoir enfin desserré l’étau sur les grands barrages, l’État ne peut, dans le même mouvement, sacrifier la micro-hydro-électricité et le patrimoine hydraulique qui en constitue le socle.

A vous de jouer !
Synthèse – 5 arguments clés à faire valoir auprès des députés et des sénateurs
Nous vous invitons à collecter les adresses mail des députés et sénateurs de votre circonscription à ces liens, afin de les saisir du problème.
Députés : https://www2.assemblee-nationale.fr/deputes/liste/departements
Sénateurs : https://www.senat.fr/vos-senateurs.html

Le texte problématique à citer est : Battistel, Marie-Noëlle, Bolo, Philippe, Armand, Antoine, Rolland, Vincent, Schellenberger, Raphaël, Albertini, Xavier et Mazars, Stéphane. Proposition de loi visant à relancer les investissements dans le secteur de l'hydroélectricité pour contribuer à la transition énergétique, Assemblée nationale , XVIIe législature , n° 2334 , enregistrée le 13 janvier 2026.

En version courte : le projet de loi Battistel sur les concessions hydro-électriques.

Voici 5 premiers arguments de fond pour informer vos élus (à chacun de choisir et reformuler, tout en rappelant au parlementaire que les moulins et usines à eau sont déjà l'objet de harcèlements administratifs qui entravent leur gestion, leur  entretien et leur relance). 

1. L’article 20 remet en cause un droit réel historique sans justification européenne
Les droits fondés en titre constituent des droits réels reconnus par une jurisprudence constante, sans limitation de durée. Leur extinction programmée après vingt ans ne répond à aucune exigence du droit européen ni à l’accord conclu avec la Commission. Cette disposition est hors du champ initial de la réforme.

2. La micro-hydroélectricité ne pose aucun problème de concurrence ni de marché
Les installations de moins de 150 kW relèvent d’une production locale, diffuse et patrimoniale. Elles ne concernent ni les concessions arrivées à échéance, ni la position dominante d’un opérateur, ni l’ouverture du marché. Les inclure dans le dispositif constitue un amalgame juridiquement infondé.

3. L’insécurité juridique créée découragera l’entretien et fragilisera les ouvrages
En transformant des droits perpétuels en autorisations temporaires, l’article 20 dissuade les propriétaires d’investir dans la sécurité, l’entretien et la modernisation des ouvrages. À terme, cette instabilité favorisera l’abandon des sites, avec des risques accrus pour la gestion de l’eau et la sécurité hydraulique.

4. Cette disposition est contraire aux objectifs énergétiques, patrimoniaux et territoriaux
La micro-hydroélectricité est une énergie renouvelable pilotable, déjà installée, sans artificialisation supplémentaire. Elle participe aussi à la conservation d’un patrimoine hydraulique structurant pour les territoires ruraux. Fragiliser ce socle va à l’encontre des objectifs affichés de transition énergétique et de sobriété foncière.

5. L’article 20 expose la loi à un risque sérieux de censure constitutionnelle et contentieuse
En imposant une extinction ou une transformation automatique des droits fondés en titre, l’article 20 porte atteinte à un droit réel immobilier attaché à la propriété, sans expropriation, sans indemnisation et sans motif d’intérêt général proportionné. À ce titre, il serait très vraisemblablement contesté devant le Conseil constitutionnel (atteinte au droit de propriété) et le Conseil d’État (méconnaissance des principes généraux du droit et de la sécurité juridique), exposant la loi à une fragilisation juridique majeure.

21/01/2026

Les moulins hydrauliques comme socio-écosystèmes face au changement climatique (Grano 2025)

Dans un contexte marqué par la montée en puissance des approches d’adaptation au changement climatique et des solutions fondées sur la nature, une recherche de Maria Carmela Grano propose une contribution  majeure à la relecture des moulins hydrauliques historiques. S’éloignant d’une vision patrimoniale strictement monumentale, l’auteure analyse les moulins comme des systèmes socio-écologiques complexes, issus d’une coévolution de long terme entre hydrologie, techniques, paysages et communautés humaines. Loin d'être des vestiges du passé à détruire, ces sites aux nombreuses fonctions utiles ont un avenir!


Vue du seuil de la rivière Derwent à Masson Mills, faisant partie du système hydraulique qui alimentait les manufactures textiles (source : John M, 2013, licence CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons).

La recherche analyse le rôle historique et contemporain des moulins à eau dans la structuration des paysages, la régulation hydrologique, la production énergétique et l’organisation sociale. Elle s’intéresse en particulier à leur double dimension :
  • matérielle : barrages, seuils, biefs, canaux, roues, systèmes de vannage ;
  • immatérielle : savoir-faire hydrauliques, gestion saisonnière des débits, entretien des ouvrages, gouvernance communautaire de l’eau.
L’étude examine comment ces systèmes ont, sur la longue durée, contribué à la régulation des crues, à la gestion des sédiments, au maintien de zones humides, à la biodiversité riparienne et à des formes d’énergie à faible impact, anticipant ce que l’on nomme aujourd’hui des solutions fondées sur la nature.

L’article repose sur une analyse comparative qualitative, combinant une revue interdisciplinaire de la littérature scientifique (hydrologie, géomorphologie, écologie, sciences du patrimoine) ; l’étude détaillée de sites UNESCO et non-UNESCO intégrant des moulins hydrauliques (France, Italie, Espagne, Royaume-Uni, Finlande, Allemagne, Pays-Bas) ; l’exploitation de bases de données patrimoniales et hydrauliques européennes (notamment RESTOR Hydro, inventaires molinologiques) ; une analyse des cadres institutionnels et réglementaires (UNESCO, directives européennes sur l’eau et la biodiversité).

Le périmètre couvre principalement l’Europe tempérée et méditerranéenne, avec des ouvertures comparatives vers d’autres systèmes historiques de gestion de l’eau (qanats, aflaj, foggaras).

Parmi les principaux points mis en avant pr Maria Carmela Grano :

Les moulins sont des systèmes socio-écologiques fonctionnels - Ils ont historiquement assuré des fonctions clés de régulation hydrologique, de stabilisation des sols, de gestion des sédiments et de soutien aux écosystèmes aquatiques, tout en structurant des économies locales et des formes de gouvernance de l’eau.

L’abandon accélère les risques climatiques - Les moulins inactifs se dégradent rapidement sous l’effet des crues, sécheresses et phénomènes hydro-géologiques. La perte des pratiques d’entretien hydraulique amplifie les impacts du changement climatique.

Les moulins actifs ou réhabilités renforcent la résilience des territoires - À l’inverse, les sites maintenus ou réactivés continuent à fournir des services écosystémiques : rétention d’eau, atténuation des crues, soutien à la biodiversité, micro-hydroélectricité à faible impact.

La tension patrimoine – continuité écologique est mal posée - L’article montre que l’opposition binaire entre moulins et écologie est scientifiquement infondée. Les enjeux portent sur l’échelle, la densité des ouvrages et leur adaptation (passes à poissons, vannages ajustables, gestion saisonnière), non sur leur suppression systématique.

Le rôle central des savoirs et de la gouvernance locale - Les connaissances immatérielles associées aux moulins (gestion des débits, entretien, arbitrages d’usage) sont aussi importantes que les structures physiques. Leur disparition fragilise la résilience des territoires autant que la destruction des ouvrages.

Un angle mort des politiques publiques actuelles - Malgré leur présence dans de nombreux sites UNESCO, les fonctions écologiques et climatiques des moulins restent largement sous-reconnues. L’auteure plaide pour une intégration explicite des moulins – classés ou non – dans les stratégies de résilience climatique et de gestion de l’eau.

Conclusion de la chercheuse : "Les moulins hydrauliques historiques ne sont pas des monuments figés, mais des infrastructures socio-écologiques au sein desquelles hydrologie, technologies, processus paysagers et savoirs immatériels ont coévolué. (…) L’analyse comparative montre que les moulins ont historiquement contribué à la régulation des écoulements, à la stabilisation des sols, au maintien des zones humides et au soutien des économies agro-industrielles, des fonctions pleinement alignées avec les objectifs contemporains d’adaptation climatique et de solutions fondées sur la nature. Une distinction cruciale apparaît entre les moulins inactifs, qui se dégradent rapidement en raison de la perte de la gestion hydraulique de routine, et les moulins encore en activité ou durablement réutilisés, qui continuent à fournir des services écosystémiques et à renforcer la résilience des communautés. Reconnaître les moulins comme des systèmes socio-écologiques met en lumière leur pertinence pour une gouvernance intégrée de l’eau, pour la transition énergétique et pour des formes de gestion participative."

15/01/2026

Vers un renouveau des grands barrages français : la fin du contentieux européen

Après plus d'une décennie d'incertitudes juridiques et de blocages stratégiques, la France engage enfin la réforme de son parc hydroélectrique en concession, le plus important de l'Union européenne. Une proposition de loi, déposée par Marie-Noëlle Battistel et plusieurs députés, vise à traduire dans la loi l'accord de principe trouvé avec la Commission européenne à la fin de l'été 2025 pour relancer les investissements et sécuriser l'avenir de la « houille blanche ».


Le secteur de l'hydroélectricité, qui couvre environ 13 % des besoins électriques français, était plongé depuis plus de dix ans dans une impasse préjudiciable à la transition énergétique. Deux précontentieux majeurs opposaient la France à Bruxelles : le premier, datant de 2015, concernait la position dominante d'EDF sur le marché, tandis que le second, initié en 2019, portait sur l'absence de remise en concurrence des concessions arrivées à échéance. Cette situation gelait des milliards d'euros d'investissements, compromettant notamment le développement des stations de transfert d'énergie par pompage (STEP), alors que 1,5 gigawatt de nouvelles capacités sont jugées nécessaires d'ici 2035. L'accord de 2025, fruit d'intenses négociations, prévoit la clôture de ces litiges à condition que la France adopte une réforme structurelle de son régime juridique.

La fin des concessions : le nouveau régime d'autorisation
Le cœur du projet réside dans le passage d'un régime de concession à un régime d'autorisation pour les installations de plus de 4 500 kilowatts, à l'exception notable des ouvrages du Rhône exploités par la Compagnie nationale du Rhône. La proposition de loi prévoit la résiliation de l'ensemble des contrats de concession en vigueur pour attribuer aux exploitants actuels un « droit réel » sur les ouvrages et installations pour une durée de soixante-dix ans. Ce maintien des acteurs en place n'est pas arbitraire ; il est justifié par des « raisons impérieuses d'intérêt général » liées à la sûreté des barrages, la sécurité d'approvisionnement, la gestion équilibrée de l'eau et la protection de l'environnement. Si l'État reste pleinement propriétaire des terrains et des installations, ce nouveau cadre offre une visibilité juridique et financière inédite pour les opérateurs, favorisant ainsi la modernisation des infrastructures.

Ouverture du marché : la flexibilité au service de la concurrence
Pour satisfaire les exigences européennes de libre accès au marché sans démanteler le parc physique d'EDF, la proposition de loi introduit un mécanisme de « capacités hydroélectriques virtuelles ». Électricité de France sera tenue de mettre à disposition de tiers, via des enchères concurrentielles supervisées par la Commission de régulation de l'énergie (CRE), un volume initial de 6 gigawatts de puissance virtuelle pendant vingt ans. L'objectif est de garantir que 40 % de la capacité hydroélectrique nationale soit accessible à la concurrence. Ces produits de marché refléteront la flexibilité réelle des installations, permettant à divers acteurs d'accéder à la gestion fine de l'électricité de lac ou de pompage. Ce dispositif fera l'objet de rapports réguliers à la Commission européenne pour s'assurer de sa bonne exécution et de la satisfaction des besoins du marché.

Garanties locales et transition sociale
La réforme a été conçue pour ne pas déstabiliser les équilibres territoriaux et sociaux préexistants. Sur le plan financier, la fiscalité est adaptée pour garantir aux collectivités territoriales le maintien de leurs recettes globales, notamment par la création d'une imposition forfaitaire sur les entreprises de réseau (IFER) spécifique, fixée à 7,5 euros par kilowatt. Les retombées seront réparties entre les départements (deux tiers), les communes (un sixième) et les intercommunalités (un sixième). Socialement, la proposition de loi réaffirme que le changement de régime sera sans incidence sur le statut des salariés des industries électriques et gazières. Enfin, une période transitoire de vingt ans est prévue pour permettre aux services instructeurs de traiter les nouvelles demandes d'autorisation environnementale, assurant ainsi la continuité de l'exploitation pendant la bascule vers ce nouveau modèle juridique.

Référence : Battistel, Marie-Noëlle, Bolo, Philippe, Armand, Antoine, Rolland, Vincent, Schellenberger, Raphaël, Albertini, Xavier et Mazars, Stéphane. Proposition de loi visant à relancer les investissements dans le secteur de l'hydroélectricité pour contribuer à la transition énergétique, Assemblée nationale , XVIIe législature , n° 2334 , enregistrée le 13 janvier 2026.

04/01/2026

GEMAPI et cours d’eau artificialisés, gare aux conséquences juridiques quand on modifie les niveaux d'eau

À travers plusieurs décisions rendues en 2025, la jurisprudence administrative précise et étend progressivement la responsabilité des autorités compétentes en matière de GEMAPI à propos de cours d’eau artificialisés, de canaux anciens et d’ouvrages hydrauliques historiques. Le blog Landot Avocats pointe cette évolution du droit, pragmatique en apparence, mais lourde de conséquences juridiques et financières pour des gestionnaires qui héritent désormais de situations complexes, parfois pluriséculaires, sans en avoir maîtrisé ni la conception ni les usages. Les conséquences de la "continuité écologique" seront particulièrement à suivre, car en bouleversant les niveaux d'eau hérités (destruction d'ouvrage, remise en fond de talweg), les autorités GEMAPI s'exposent à des contentieux sur les conséquences adverses.  


La gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations, dite GEMAPI, est une compétence créée par la loi MAPTAM et rendue obligatoire au 1er janvier 2018. Elle est confiée aux établissements publics de coopération intercommunale à fiscalité propre, qui peuvent l’exercer directement ou la transférer à des syndicats mixtes. La GEMAPI recouvre des missions distinctes mais étroitement liées, allant de l’entretien et de l’aménagement des cours d’eau à la défense contre les inondations et submersions. En pratique, cette compétence place les communautés de communes, communautés d’agglomération et syndicats gemapiens en première ligne face aux aléas hydrauliques, mais aussi face aux héritages matériels d’ouvrages anciens, souvent antérieurs de plusieurs siècles à toute structuration administrative moderne.

Ancien, artificiel ou non domanial, l'écoulement concerne la GEMAPI
L’analyse proposée par le blog Landot Avocats met en lumière une inflexion jurisprudentielle nette, à partir de trois décisions successives, qui tend à raisonner moins en fonction de l’histoire des ouvrages qu’à partir de leur rattachement actuel aux compétences GEMAPI.

La première étape est marquée par l’arrêt de la cour administrative d’appel de Lyon du 30 janvier 2025. Dans cette affaire, un cours d’eau canalisé avait été busé sur une courte section par une commune afin de permettre la construction d’un parking. À la suite d’un épisode orageux violent, plusieurs propriétés riveraines ont été inondées. La juridiction retient un lien de causalité entre les travaux de busage et les dommages, mais va plus loin en considérant que cet ouvrage, indissociable du parking, est entré dans le champ de la compétence GEMAPI lors du transfert opéré par la loi. La communauté de communes est ainsi déclarée solidairement responsable avec la commune, au titre d’un ouvrage public, les riverains étant qualifiés de tiers. Ce raisonnement conduit à l’application d’un régime de responsabilité sans faute, indépendamment de l’ancienneté des aménagements ou du contexte dans lequel ils ont été réalisés.

La décision rendue par la cour administrative d’appel de Versailles le 9 octobre 2025 accentue encore cette logique. Dans une situation comparable, impliquant un cours d’eau canalisé à ciel ouvert depuis les années 1960 et des dommages affectant une copropriété voisine, la juridiction identifie cette fois un responsable unique. Le syndicat gemapien est considéré comme le gardien de l’ouvrage, directement affecté au service public de lutte contre les inondations, et doit assumer seul la réparation des préjudices. Les copropriétaires sont qualifiés de tiers, au motif que l’ouvrage a été conçu dans l’intérêt général de la population et non au bénéfice particulier de la résidence. À l’inverse, l’État est mis hors de cause, l’incertitude historique sur la maîtrise d’œuvre des travaux jouant ici en sa faveur, ce qui renforce le déséquilibre supporté par les structures gemapiennes.

Le jugement du tribunal administratif de Lille du 3 décembre 2025 introduit une nuance importante. Les faits concernent un canal artificiel très ancien, datant du XIIIe siècle, sur lequel une propriété privée a été bâtie, le mur de soutènement du canal servant de fondation à un garage. Le tribunal commence par rappeler les règles issues du code de l’environnement relatives aux cours d’eau non domaniaux, en soulignant que l’obligation d’entretien régulier incombe en principe aux propriétaires riverains, et que le caractère artificiel du cours d’eau n’y change rien. Sur ce fondement, la responsabilité gemapienne est d’abord écartée, faute d’action présentant un caractère d’intérêt général. Toutefois, le juge examine ensuite la situation sous l’angle de la responsabilité du maître de l’ouvrage public. Le canal est qualifié d’ouvrage public en raison de sa finalité hydraulique et de ses caractéristiques techniques. Cette fois, les propriétaires ne sont plus considérés comme de simples tiers mais comme des usagers de l’ouvrage, en raison de l’usage structurel qu’ils en font. Le régime applicable devient celui de la responsabilité pour faute présumée, dont le syndicat peut s’exonérer en démontrant l’entretien normal de l’ouvrage ou un usage anormal par les victimes. En l’espèce, les juges estiment que le dommage résulte exclusivement du choix des propriétaires d’avoir utilisé le mur du canal comme support de construction, excluant toute indemnisation.

Gare aux chantiers qui ont négligé les droits des riverains et l'intérêt général des ouvrages
Pris ensemble, ces arrêts montrent des juridictions de plus en plus enclines à rattacher des ouvrages hydrauliques anciens, parfois mal documentés, à la compétence GEMAPI dès lors qu’ils participent aujourd’hui, de fait, à la régulation des eaux ou à la prévention des inondations. Ce faisant, elles font primer la finalité fonctionnelle actuelle sur l’histoire juridique et technique des aménagements.

Cette évolution jurisprudentielle appelle une vigilance particulière des communes, syndicats, parcs et autres responsables de la GEMAPI. En jouant parfois aux apprentis sorciers sur les niveaux d’eau, en intervenant de manière  brutale sur des ouvrages anciens au nom de la continuité écologique ou d’une lecture extensive de la GEMAPI, les autorités compétentes s’exposent à un risque contentieux croissant. Les décisions récentes montrent que, lorsque les intérêts des riverains n’ont pas été correctement évalués en amont, notamment en matière de sécurité, de stabilité des constructions ou de salubrité, la responsabilité des gestionnaires peut être engagée lourdement, y compris pour des situations héritées du passé. 

Au-delà des seuls épisodes d’inondation, l’altération d’un écoulement ancien, stabilisé de longue date par un ouvrage artificiel, peut produire toute une chaîne d’effets différés, parfois invisibles à court terme mais lourds de conséquences sur le temps long. La modification des niveaux d’eau ou des régimes d’écoulement peut entraîner l’assèchement de puits privés, la baisse de nappes superficielles utilisées pour l’alimentation en eau potable ou l’irrigation, ainsi que des phénomènes de retrait-gonflement des sols argileux affectant la stabilité des terrains et fondations de bâtiments, le pourrissement de fondations bois, les affaissements progressifs de berges, la fragilisation de bâtiments anciens et d’ouvrages riverains, la remise en cause de servitudes hydrauliques ou d’usages établis de longue date. Ces dommages souvent lents à émerger, cumulatifs et difficilement réversibles constituent autant de risques juridiques différés pour les autorités ayant modifié l’ouvrage ou l’écoulement sans évaluation exhaustive des impacts, et qui peuvent fonder, plusieurs années après les travaux, des actions indemnitaires complexes fondées sur la responsabilité administrative.

À défaut d’une approche plus prudente, plus documentée et juridiquement sécurisée sur des ouvrages hydrauliques existants, les désaccords d'aménagement des eaux courantes et stagnantes se déplaceront durablement des lits des rivières vers les prétoires.