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18/03/2026

Crise du saumon atlantique et échec de la continuité écologique, réponse à trois chercheurs

Trois chercheurs de l’INRAE ont récemment publié dans The Conversation un article alarmant sur le déclin du saumon atlantique sauvage en France, en défendant l’idée que la restauration de la continuité écologique des cours d’eau — en particulier, la suppression des obstacles à l’écoulement comme les barrages et seuils — devrait constituer la priorité des politiques à mener. Le diagnostic sur la gravité de la situation du saumon en France mérite d’être entendu. En revanche, la manière dont cet article hiérarchise les causes du déclin et les solutions à y apporter nous paraît erronée et incomplète. La littérature scientifique pointe que la phase marine des poissons migrateurs, la qualité de l’eau, les effets du changement climatique, les limites des restaurations morphologiques de rivières et les fonctions multiples des ouvrages hydrauliques ne peuvent être relégués au second plan. En outre, il y a constat d'échec des destructions massives d'ouvragés depuis  20 ans en France, sans retour du saumon dans nos rivières, et même avec chute des effectifs. 


Dans un article récemment publié par The Conversation, E. Prévost, A. Lamarins et M. Buoro, chercheurs de l’INRAE, reviennent sur l’effondrement du saumon atlantique sauvage en France et plaident pour faire de la continuité écologique en rivière la priorité des choix publics, en allant jusqu’à présenter l’effacement des obstacles comme le choix à préconiser. Le sujet est important, car il touche à la fois à la conservation d’une espèce emblématique, à la gestion des cours d’eau, à la représentation des ouvrages hydrauliques et à des politiques publiques déjà très controversées. Nous exposons ici notre désaccord avec la manière dont les trois chercheurs ont présenté cet enjeu. 

Un focus trop rapidement recentré sur la rivière
L’article de The Conversation a raison de rappeler que « les toutes dernières années, en particulier depuis 2024, ont toutefois été marquées par un nouveau fléchissement, vraisemblablement sous l’effet d’une dégradation soudaine des taux de survie de l’espèce dans l’océan Atlantique Nord ». Mais il en tire une conclusion plus discutable lorsqu’il affirme que, « dans un souci d’efficacité à court terme, la priorité est de rétablir la continuité écologique des milieux » et que « l’option la plus pertinente reste la restauration de conditions environnementales plus favorables au saumon en rivière ». 

Les travaux de synthèse disponibles montrent que l’effondrement des stocks de saumon atlantique s’observe aussi dans des rivières modèles sans obstacle, sans pollution majeure et avec une faible pression de pêche, ce qui désigne la phase marine comme un déterminant majeur du déclin récent plutôt que la fragmentation ou la pollution fluviales (Dadswell et al., 2022). Les synthèses consacrées aux menaces pesant sur le saumon atlantique insistent dans le même sens sur les stress marins, les modifications trophiques, les effets climatiques et des mortalités encore imparfaitement comprises en mer (Forseth et al., 2017 ; Gillson et al., 2022). La difficulté d’agir en milieu marin ne suffit pas à faire de la continuité fluviale la priorité causale principale à traiter. A quoi bon appeler à détruire des patrimoines en place si le saumon décline aussi dans des rivières sans obstacles et s'il est de toute façon perturbé dans sa phase océanique? L'argent public de l'eau et de l'écologie est rare et disputé, il n'est pas convaincant de flécher l'investissement vers des options vouées à l'échec.

Les barrages comme problème… mais sans discrimination sur la nature des barrages
La même prudence s’impose lorsque l’article écrit sur le déclin du saumon : « En cause, le développement des activités humaines sur les cours d’eau et, en premier lieu, la construction de barrages, qui font obstacle à ses migrations ». Cette proposition vaut pour le rôle historique des grands ouvrages infranchissables du 19e siècle et surtout du 20e siècle, mais devient plus fragile lorsqu’elle est généralisée au déclin contemporain et à l’ensemble des ouvrages des rivières. 

L’analyse de longues séries françaises des trois dernières décennies ne met en évidence « aucun lien significatif » entre l’évolution des populations de poissons migrateurs et la politique de continuité écologique (Legrand et al., 2020). D’autres travaux montrent bien que la densité et la hauteur des barrières contribuent à la perte des poissons diadromes, mais dans un cadre multifactoriel où l’obstacle n’épuise pas l’explication (Merg et al., 2020). Ce dernier travail rappelle surtout que le saumon restait présent dans la plupart des têtes de bassin au 18e siècle malgré l’existence de très nombreux seuils et petits barrages, alors même que ce sont surtout ces ouvrages modestes qui sont aujourd’hui visés par les politiques de continuité. Un suivi de chercheurs a montré que le saumon franchit des seuils traditionnels de moulin (Newton et al 2017), ce qui est vrai au demeurant pour d'autres espèces ayant moins de capacité de nage et de sut (Ovidio et al 2017). 

Le rôle des barrages existe donc, mais ce sont surtout les grands barrages, pas ceux que traitent en priorité les agences de l'eau, syndicats de bassin, fédérations de pêche. Les aménageurs publics seront d'autant moins tentés d'affiner leurs actions que les chercheurs resteront imprécis dans leurs analyses et préconisations...

La continuité écologique n’améliore pas l'état général de la rivière
Lorsque l’article affirme que « la priorité doit être donnée à la restauration d’une liberté de migration vers l’amont et vers l’aval », il risque de transforme une condition au mieux utile en condition suffisante. Mais c'est très loin d'être le cas : la libre circulation ne garantit pas la survie si les habitats recolonisés demeurent dégradés. En outre, en l'état des pressions sur les basins versants, il peut même y avoir des effets négatifs de meilleures circulations des polluants ou des espèces invasives.

Les analyses territoriales consacrées aux conflits autour du saumon montrent que certains acteurs en sont conscients et jugent illusoire d’attendre un retour significatif du poisson « tant que les eaux demeureront de mauvaise qualité » (Thomas & Germaine, 2018). Sur l’Aulne, les pêcheurs citaient déjà la pollution comme cause principale de dégradation de la pêche avant même la question des obstacles (Le Calvez, 2015). À cela s’ajoutent le réchauffement des eaux, la dégradation thermique des habitats et l’existence de véritables discontinuités chimiques dans les secteurs aval et estuariens, où s’accumulent les polluants et où la qualité de l’eau devient elle-même un facteur limitant pour les migrateurs (Le Pichon et al., 2020). Les modifications hydrologiques et thermiques induites par le changement climatique peuvent en outre désynchroniser la migration des smolts et les conditions favorables en mer, sans que les changements opérés localement en rivière suffisent à corriger ce décalage (Teichert et al., 2020). 

La continuité apparaît donc comme une condition parmi d’autres, non comme une réponse suffisante. L’accès à l’habitat n’équivaut pas à sa qualité. Si les secteurs amont restent affectés par le réchauffement, les pollutions diffuses, le colmatage ou la dégradation des débits, la seule reconnexion ne suffit pas. Cumming (2004) concluait déjà que la modification des volumes d’eau et de la température pouvait constituer une menace plus importante pour les poissons que la perte de connectivité liée à de petits barrages. Des travaux plus récents ont également minimisé l’effet de certaines petites installations hydroélectriques sur les populations piscicoles ou souligné le faible impact de certains petits barrages au regard d’autres facteurs limitants des bassins (Bilotta et al., 2016 ; Cooper et al., 2016). En outre la fragmentation elle-même, bien qu’elle soit ordinairement présentée comme un impact négatif majeur, peut aussi faire obstacle à la propagation d’espèces exotiques envahissantes ou de pathogènes (Dolan et al., 2025 ; Boardman & Foster, 2023). Boulêtreau et al. (2018) ont montré sur la Garonne qu’un prédateur introduit, le silure glane, pouvait exploiter une passe à poissons comme zone de prédation ciblée sur les saumons adultes. La restauration de la circulation peut donc parfois déplacer le problème plutôt que le résoudre, en concentrant localement les individus dans des configurations favorables à la prédation.

Un bilan scientifique de restauration écologique bien plus incertain que ne le suggère l’article
L’article soutient que la politique d’aménagement des obstacles « a montré son efficacité en contribuant à stabiliser la situation de l’espèce jusqu’à très récemment ». Cette formule va au-delà de ce que permet de dire la littérature scientifique. En fait, la restauration de rivière est critiquée par les chercheurs, et depuis longtemps. Cette critique concerne les modifications hydromorphologiques en général. 

Une méta-analyse de Palmer et al. (2010) sur 78 opérations de restauration concluait que seules deux présentaient une amélioration robuste et significative de la biodiversité. En France, Morandi et al. (2014) soulignent la faiblesse scientifique, la part de subjectivité et les résultats incertains de nombreux chantiers, notamment en raison de l’insuffisance des suivis avant et après travaux. Les synthèses générales invitent à davantage de prudence dans l’évaluation des bénéfices réels de la restauration morphologique et de la reconnexion longitudinale (Wohl et al., 2015 ; Tummers, 2016). Une méta-analyse récente de 7000 projets  de restaurations de rivière conclut à une efficacité faible, et cela inclut les opérations de restaurations d'habitat et connectivité (Haase et al 2025). 

Il est donc très excessif de présenter l’efficacité globale de ces politiques comme démontrée. Cette réserve vaut pour les dispositifs de franchissement. L’article reconnaît que leur « efficacité ne soit pas toujours garantie » et qu’elle puisse être « drastiquement réduite » par la succession des aménagements. C’est en effet ce que montrent des travaux disponibles : l’efficacité des passes varie fortement selon le type d’ouvrage, le débit, l’attractivité hydraulique et la configuration de l’ensemble du tronçon. Sur l’Aulne, des suivis par radio-pistage ont montré des taux de franchissement extrêmement faibles vers les zones amont de frai ; ailleurs, Chanseau, Croze et Larinier (1999) ont souligné combien la performance dépendait des dispositifs et des conditions locales. 

Enfin, la suppression d’un ouvrage n’est pas un acte neutre : ses conséquences sur les poissons migrateurs doivent être lues avec ses autres conséquences sur les espèces et les milieux. Or celle-ci sont très loin d'être étudiées systématiquement, en raison notamment de préjugés favorables par principe à a renaturation.  Les arasements et dérasements de seuils modifient le profil d’équilibre de la rivière, l’organisation sédimentaire et les niveaux hydrauliques latéraux. Maaß et Schüttrumpf (2019) ont montré que l’effacement de seuils de moulins pouvait provoquer une incision du lit et un assèchement des zones humides annexes, avec perte nette d’habitats aquatiques et humides. Bravard (2018) a également critiqué l’idée d’un arasement systématique fondé sur la seule continuité sédimentaire, en rappelant la complexité historique et géomorphologique des hydrosystèmes. L’effacement ne consiste donc pas simplement à ôter un obstacle: il reconfigure un système, avec des effets potentiellement positifs ou négatifs.

Des fonctions hydrologiques, chimiques, économiques et patrimoniales sous-estimées
Un autre angle mort du texte tient à la représentation implicite de l’ouvrage hydraulique comme simple nuisance, à l’exception éventuelle de son apport en énergie décarbonée. Cette vision est trop étroite. La littérature montre que les seuils, barrages et retenues peuvent assurer, selon les cas, des fonctions hydrologiques, biogéochimiques, économiques, sociales et patrimoniales qu’une approche centrée sur la seule circulation du saumon tend à minorer.

Sur le plan hydrologique, les barrages et leurs réservoirs participent à la régulation des débits : stockage temporaire en période de hautes eaux, contribution possible à l’écrêtement des crues, soutien des étiages, parfois stabilisation locale des niveaux de nappe en amont (Duarte et al., 2020 ; Koschorreck et al., 2019 ; Brittain, 2003 ; Berthelote, 2013). Sur le plan de la qualité de l’eau, certains ouvrages favorisent des processus d’auto-épuration, de transformation des nutriments, d’épuration des pesticides ou d’oxygénation locale (Donati et al., 2022 ; Brummer et al., 2017 ;  Cisowska & Hutchins, 2016 ; Gaillard et al., 2016 ; Le Cor et al 2021). Ils demeurent en outre des instruments de production et d’approvisionnement, qu’il s’agisse d’hydroélectricité, d’irrigation, d’eau potable ou d’usages industriels (Janssen et al 2020 ; Briones-Hidrovo et al 2021).

Ils s’inscrivent aussi dans des systèmes d’usages et d’attachements collectifs. Les retenues soutiennent des pratiques de loisir, de pêche, de navigation ou d’activités nautiques ; elles contribuent à des paysages d’agrément qui ont acquis une valeur esthétique et culturelle propre (Alp, 2024 ; Barraud, 2009 ; Perrin 2019) ; Janssen et al 2020. Les seuils anciens, notamment de moulins, sont fréquemment perçus comme un patrimoine matériel et symbolique, lié à l’histoire et à l’identité territoriale, ce qui explique la vigueur des oppositions à leur suppression (Barraud, 2009 ; Depoilly & Dufour, 2015 ; Alp, 2024). 

Enfin, les retenues, canaux et zones lentes associées aux ouvrages constituent des milieux artificiels qui peuvent présenter un intérêt écologique réel pour d’autres espèces, notamment certains oiseaux migrateurs, amphibiens, invertébrés (Evans et Davis 2018 ; Wohl & Inamdar, 2025, Sousa et al 2019, 2021). En fait, de nombreux chercheur appellent à prendre en compte ce qui est appelé écosystèmes culturels, écosystème artificiels, anthroposystèmes ou nouveaux écosystèmes (Ballouche et al 2015 ; Clifford et Heffernan 2018 ; Koschorreck et al 2020 ; Zamora-Marin et al 2021 ; Grano 2025). Sans idéaliser ces milieux, il faut donc reconnaître qu’une politique de suppression ne peut être sérieuse qu’à condition d’évaluer comparativement ce qu’elle détruit et ce qu’elle restaure à l’échelle de l’ensemble du bassin.

Une question de gouvernance et de vision de la rivière, non de seule ingénierie écologique
L’article évoque les obstacles économiques et sociaux à la politique d’effacement surtout comme des contraintes de mise en œuvre. La littérature conduit à une lecture plus forte : ces dimensions ne sont pas périphériques, elles font partie du problème lui-même. Thomas et Germaine (2018) montrent que le saumon est devenu un enjeu social et politique débordant largement la seule biologie de la conservation. Drouineau et al. (2018) insistent de leur côté sur le fait que la restauration de continuité pour les poissons diadromes est « bien plus qu’un enjeu écologique » et suppose d’intégrer pleinement les dimensions économiques, sociales et territoriales. Les conflits autour de la petite hydroélectricité, des usages hydrauliques, du paysage ou du patrimoine ne sont donc pas des résistances extérieures à la science, mais des composantes de la décision collective elle-même.

À cela s’ajoute une réserve plus fondamentale sur la vision de la rivière qui sous-tend la politique de continuité. Celle-ci repose souvent, explicitement ou non, sur l’idée d’un état de référence plus naturel, plus libre et moins aménagé, vers lequel il conviendrait de revenir. Or cette représentation est contestée. Dufour et Piégeay (2009) suggère que la vision d'une nature de référence comme « paradis perdu » risque de provoquer des égarements et déceptions des politiques publiques, par rapport à un centrage sur les bénéfices humains de la restauration.  Bouleau et Pont (2014, 2015) ont montré les limites scientifiques et administratives de la notion d’état de référence de la rivière, notamment en phase de changement climatique qui va changer toutes les conditions aux limites des hydrosystèmes deau douce. Lespez et al. (2015) décrivent au contraire les rivières européennes comme des « rivières hybrides », façonnées depuis des millénaires par l’interaction entre dynamiques naturelles et sociétés humaines. Linton et Kreger (2020) soulignent que l'opposition nature-société est une « erreur ontologique » qui, réduisant l'humain a un impact,  néglige les natures vécues et co-construites par les riverains. Dufour (2018) pose dès lors la question décisive : qui fixe les objectifs de restauration, et au nom de quelle définition de la nature souhaitable ? 

Cette discussion n’abolit pas l’enjeu de conservation du saumon, mais elle interdit de présenter l’effacement des ouvrages comme une conclusion mécanique de la science et, plus largement, de considérer que le retour à une forma ancienne de naturalité ou de biodiversité est forcément l'objectif des politiques publiques (in fine, de l'intérêt général).

Conclusion
Le diagnostic d’alerte posé par The Conversation est fondé : le saumon atlantique sauvage est dans une situation critique, et la fermeture de la pêche est cohérente avec la faiblesse extrême des retours en rivière en France. En revanche, la conclusion selon laquelle la priorité devrait être la continuité écologique et selon laquelle l’arasement des ouvrages constituerait la solution de choix n’apparaît pas suffisamment établie. 

Les travaux disponibles montrent que la phase marine est aujourd’hui un déterminant central du déclin récent, que le lien entre politique de continuité et redressement des populations n’est pas démontré de manière simple à l’échelle française, que les résultats des restaurations sont très hétérogènes, que l’effacement des ouvrages peut produire des effets hydrologiques et hydromorphologiques négatifs, que ces ouvrages remplissent aussi diverses fonctions hydrologiques, écologiques, économiques et sociales, qu'ils font partie de la réponse énergétique à l'atténuation du changement climatique, qu'il existe de fortes controverses sociales et politiques sur ces choix publics. 

La continuité écologique doit donc être pensée comme un levier parmi d’autres, à intégrer dans une stratégie plus large tenant compte de la phase océanique, de la qualité de l’eau, de la température, de la prédation, des usages territoriaux et d’une évaluation rigoureuse, au cas par cas, des coûts et bénéfices écologiques, sociaux, économiques.

Pour le moment et d'un point de vue empirique, la politique de restauration de continuité écologique en long initiée en France dans les années 1980 et accélérée à compter des années 2000 n'a produit aucune amélioration pour le saumon atlantique, et pour la plupart des espèces migratrices. On assiste même dans les années 2020 à des niveaux historiquement bas de ces espèces en rivière, malgré des milliers de barrages et seuils détruits, des milliers d'autres aménagés. 

Le citoyen a le droit de connaître ces réalités. Et le débat scientifique a le devoir de les rappeler. 

Références : pour des raisons de place, nous ne listons pas ici toutes les références citées en format usuel de bibliométrie. Elles sont analysées de manière unitaire dans nos pages Science

31/01/2026

Déclin des poissons grands migrateurs et échec de la politique de continuité écoloqique

À partir des indicateurs nationaux élaborés dans le cadre du Plan National de Gestion des Poissons Migrateurs Amphihalins (PNMA), les données les plus récentes mettent en évidence un déclin marqué et généralisé des principales espèces de poissons grands migrateurs suivies en France. Malgré plus de vingt ans de politiques de restauration de la continuité écologique, les niveaux de population observés demeurent très largement inférieurs aux références historiques, sans signal clair de reconstitution durable à l’échelle nationale. Une révision des choix publics s'impose. 

Les constats présentés ici s’appuient sur les nouveaux indicateurs nationaux sur les poissons grands migrateurs élaborés dans le cadre du Plan National de Gestion des Poissons Migrateurs Amphihalins (PNMA), piloté par Office Français de la Biodiversité pour le compte des ministères chargés de la Transition écologique et de l’Agriculture et de l’Alimentation.

Ces indicateurs relèvent de l’orientation S-O2 « Suivis, évaluation et perspectives » du PNMA et visent à centraliser, à l’échelle nationale, les données de suivi des populations afin de produire, lorsque cela est pertinent, des indicateurs d’état des espèces et des principales pressions qui s’exercent sur elles.

Ils sont issus du programme IndiNAT, conduit collectivement par les sept Associations Migrateurs de France à l’échelle des grands bassins hydrographiques. Les travaux ont été accompagnés par un comité de suivi réunissant notamment l’INRAE, la Fédération Nationale pour la Pêche en France, le Muséum national d’Histoire naturelle, ainsi que des représentants de la pêche professionnelle maritime et en eau douce.

Déclin généralisé des migrateurs
Les dernières données nationales disponibles (2024) montrent une situation de déclin généralisé des grands migrateurs amphihalins suivis en France (saumon atlantique, grande alose, alose feinte, lamproie marine), malgré plus de deux décennies de politiques publiques visant à restaurer la continuité écologique des cours d’eau.

Saumon atlantique

Alose feinte

Grande alose

Lamproie marine


Pour l’ensemble des espèces considérées, les effectifs de géniteurs potentiels ou les indices de reproduction se situent très en-deçà des niveaux historiques de référence. En 2024, ces indicateurs représentent entre 3 % et 32 % du maximum connu selon les espèces, plaçant systématiquement les populations dans les classes « très éloigné » à « extrêmement éloigné » du maximum observé.

La dynamique temporelle confirme ce constat.

Les tendances sur dix ans sont majoritairement stables à décroissantes, avec une forte proportion de stations ou de bassins en diminution sur les cinq dernières années.

Aucun signal robuste de reconstitution durable des populations n’apparaît à l’échelle nationale, y compris pour les espèces ayant fait l’objet d’efforts anciens et continus de gestion.

Echec de a continuité écologique par suppression d'obstacles
Ce diagnostic s’observe malgré la mise en œuvre prolongée de politiques centrées sur la suppression ou l’aménagement des obstacles transversaux (seuils, barrages), conduites depuis environ vingt ans dans le cadre de la restauration de la continuité écologique. L’évolution des indicateurs ne met pas en évidence, à ce stade, de retournement de tendance positif généralisé pouvant être directement associé à ces actions, à l’échelle nationale.

Enfin, l’homogénéité du constat entre espèces aux écologies et cycles biologiques différents suggère que le déclin observé ne peut être attribué à un facteur unique, mais résulte vraisemblablement d’un ensemble de pressions cumulées agissant à différentes étapes du cycle de vie (milieux continentaux, estuaires, milieu marin), dont la continuité longitudinale des cours d’eau n’est qu’un élément parmi d’autres. Et probablement un élément marginal vu l'absence de résultat quand des milliers de seuils et barrages ont déjà été détruits, sans effet manifeste de cette ouverture d'habitat. 

A lire sur le même thème

24/04/2024

La Bretagne détruit son patrimoine hydraulique, mais le saumon continue de régresser dans ses rivières

Agence de l’eau, office français de la biodiversité, syndicats de bassin, associations naturalistes et fédérations de pêche le promettaient : avec la nouvelle politique dite de continuité écologique visant à effacer les ouvrages en rivières, les poissons migrateurs allaient revenir en masse pour coloniser les cours d’eau. En Bretagne, c’est l’inverse qui se produit pour le saumon : ses mesures de population n’ont jamais été aussi faibles depuis 25 ans. Certains « sachants » devraient donc changer de ton et cesser de jouer les apprentis sorciers sur argent public, car leurs résultats ne sont nullement à hauteur des sacrifices demandés. 

Il fut un temps où, dès qu’un saumon atlantique était aperçu dans une zone de bassin versant dont il avait disparu, les gestionnaires de rivière et les médias clamaient le grand retour de la biodiversité, et en particulier des poissons migrateurs. Cet excès d’optimisme est révolu. Sur nombre de bassins en France, le saumon se fait rare. Si quelques individus poussent parfois un peu plus loin dans la rivière quand on y a fait disparaître un barrage, une population de saumon ne s’installe pas pour autant de manière durable et croissante dans le bassin. Ainsi récemment les médias bretons ont commenté le déclin du saumon sauvage (par exemple France 3). 

Ce graphique issu de l’Observatoire des poissons migrateurs de Bretagne (source) montre l’évolution régionale du saumon atlantique. Les effectifs en 2023 sont au plus bas depuis le début des mesures (1998) et la tendance des 10 dernières années est baissière.


Cet autre graphique montre les trois stations de mesure sur rivières (Scorff, Aulne, Elorn), avec les mêmes conclusions.


Pourtant, les gestionnaires publics de l’eau, les ONG naturalistes et les fédérations de pêche avaient assuré les décideurs et les citoyens que la restauration de continuité écologique, engagée dès la loi pêche de 1984 et accélérée avec la loi sur l’eau et les milieux aquatiques de 2006, devait augmenter les habitats favorables aux migrateurs et leurs populations. Il n’en est rien, malgré des centaines de millions d’euros engagés à des destructions d’ouvrages, des constructions de passes à poissons et des recréations de frayères. Le pire étant que les ouvrages détruits sont souvent des patrimoines de dimension modeste (petits moulins traditionnels), dont les données historiques (cf Merg et al 2020) ou les données d’observation (par exemple Newton et al 2017) ont montré qu’ils ne sont pas vraiment des obstacles infranchissables aux saumons. 

Ce mauvais résultat en Bretagne n’est guère surprenant. Sur d’autres bassins comme l’axe Loire-Allier, pionnier des politiques en faveur du saumon dès les années 1970, les statistiques sont également médiocres, ce malgré le soutien des empoissonnements de saumons d’élevage (voir cet article). Dans la Normandie voisine de la Bretagne, même observation  : il peut y avoir une réponse ponctuelle de poissons migrateurs après un effacement, mais pas de résultat durable et des baisses ensuite (voir cet article)

Un travail scientifique mené sur 40 ans de données en France avait conclu à un bilan mitigé pour les poissons migrateurs, et aucune corrélation claire avec la continuité écologique (Legrand et al 2020). Une autre étude récente sur le saumon atlantique a montré que cette espèce peut disparaître de bassins remplissant des conditions idéales (pas de pollutions, pas d’obstacles) et que la cause probable de ses évolutions démographiques serait à rechercher dans le cycle océanique : réchauffement climatique, changement des courants marins, pêche industrielle… (Dadswell et al 2022, voir aussi Vollset et al 2022). 

Le mouvement des riverains et des ouvrages hydrauliques doit donc rappeler aux élus et aux gestionnaires publics de l’eau que
  • la destruction des ouvrages en rivière est une politique coûteuse qui affecte de nombreuses dimensions d’intérêt général (patrimoine, paysage, énergie, régulation de l’eau), alors qu’aucun travail scientifique n‘a jamais conclu que l’ouvrage en rivière est le facteur de premier ordre d’une dégradation chimique, biologique, écologique de l’eau, surtout quand on parle d’ouvrages très anciens ayant créé une rivière aménagée avec une nouvelle trajectoire locale des milieux ;
  • l’obsession de la continuité en long a trop souvent pris la dimension d’un dogme qui n’est pas justifié par les résultats obtenus, d’autant que d’autres formes de continuités (latérales, temporelles) sont plus importantes pour la biodiversité, la sécurité et l’agrément ;
  • les politiques des rivières et des ouvrages doivent être éclairées par tous les acteurs du bassin, pas seulement les ONG naturalistes et les fédérations de pêche qui ont leur vision propre de l’eau, mais ne résument pas ce qu’attend la société civile ;
  • il ne faut pas dégrader l’image de la science auprès des citoyens en transformant des recherches appliquées toujours partielles et souvent exploratoires en vérité définitive et exclusive sur les questions de l’eau (un peu de modestie sur la complexité de la réalité et de pluralisme dans les approches scientifiques est bienvenu) ;
  • les faibles résultats mais fortes conflictualités des politiques de continuité écologique suggèrent de mettre en pause cette programmation, ayant déjà causé la disparition de milliers d'ouvrages et de leurs retenues, afin d'analyser plus clairement ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, pour en comprendre les raisons.

06/05/2023

Où sont passés les saumons de l’Atlantique ? (Dadswell et al 2022)

Nous allons faire disparaître les obstacles des rivières (seuils, barrages), reconnecter des habitats fluviaux, et le saumon Atlantique reviendra à son abondance passée. Cette promesse majeure de la politique dite de continuité écologique est fondée sur une science du 20e siècle. Problème : cette vision est fausse. Dans un passage en revue critique de l’état des stocks de saumon Atlantique, des scientifiques montrent que si le saumon a souffert dans le passé des barrages, de la pollution et de la surexploitation de pêche continentale, ces causes n’expliquent pas le fort déclin observé depuis le milieu des années 1980, même dans des rivières sans obstacle, sans polluant et à pêche interdite ou très restreinte. L’hypothèse dominante retenue par ces chercheurs est une pression de la pêche illégale, non déclarée, non réglementée (INN), d’autant plus forte que le bassin de retour des saumons est situé loin du gyre subpolaire formant une étape de leur migration marine.


Illustration par Timothy Knepp, U.S. Fish and Wildlife Service.

La présence des saumons atlantiques adultes (Salmo salar Linnaeus, 1758), retournant dans les rivières autour de l'océan Atlantique Nord, a été étroitement surveillée depuis que les humains ont commencé à exploiter la ressource. Historiquement, les populations de saumon ont été très abondantes, même si les chroniques historiques évoquent des périodes de pénurie. L'examen des retours d'adultes au cours des 100 à 200 dernières années où nous disposons de chroniques historiques fiables et continues suggère qu'il existait un cycle naturel d'abondance annuelle, avec des quantités de saumons en rivière pouvant varier d’un facteur 10 entre les période d’abondance et les périodes de rareté. La quantité globale  de saumons a cependant décru régulièrement au fil du temps en raison de causes anthropiques connues (grands barrages, pollutions, surpêche). Mais, depuis les années 1980, une nouvelle baisse globale et mal expliquée est observée alors que les pressions anciennes se sont stabilisées ou ont régressé.

Sept spécialistes nord-américains et européens du saumon Atlantique ont publié un passage en revue critique des causes possibles de déclin récent du saumon Atlantique. Voici le résumé de leur étude :
« Les retours d'adultes dans de nombreux stocks de saumon atlantique sauvage et d'écloserie de l'Atlantique Nord ont diminué ou se sont effondrés depuis 1985. L'amélioration, les fermetures de la pêche commerciale et les restrictions de pêche à la ligne n'ont pas réussi à enrayer le déclin. Les impacts humains tels que les barrages, la pollution ou la surexploitation marine étaient responsables de certains déclins de stocks dans le passé, mais les retours d'adultes dans les stocks de rivières et d'écloseries sans impacts locaux évidents ont également diminué ou se sont effondrés depuis 1985. De nombreuses études ont postulé que la récente occurrence généralisée de faibles retours d'adultes peuvent être causés par le changement climatique, la salmoniculture, la disponibilité de nourriture en mer ou les prédateurs marins, mais ces possibilités ne sont pas soutenues par certains  stocks qui persistent près des niveaux historiques, la perte de stocks éloignés des sites d'élevage, un éventail de proies marines diversifié et la rareté des grands prédateurs du large. 

Le déclin et l'effondrement des stocks ont des caractéristiques communes : 1) les retours cycliques annuels d'adultes cessent, 2) les retours annuels d'adultes sont stables, 3) la taille moyenne des adultes diminue et 4) les effondrements de stocks se sont produits le plus tôt parmi les bassins versants éloignés du gyre subpolaire de l'Atlantique Nord (NASpG). Les montaisons annuelles cycliques d'adultes étaient communes à tous les stocks dans le passé qui n'étaient pas touchés par des changements anthropiques dans leurs cours d'eau natals. 

Une ligne plate d'abondance des adultes et une réduction de la taille moyenne des adultes sont des caractéristiques communes à de nombreux stocks de poissons surexploités et suggèrent une exploitation de la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN) en mer. L'éloignement de la NASpG entraînant une mortalité plus élevée des post-saumoneaux migrateurs augmenterait le risque d'effondrement de ces stocks dû à l'exploitation INN. Les prises accessoires de post-saumoneaux et d'adultes dans les pêches au chalut en couple au large de l'Europe et les captures d'adultes interceptés au large du Groenland, dans le golfe du Saint-Laurent et au large de l'Europe ont été des sources de mortalité marine, mais il semble peu probable qu'elles soient la principale cause de la déclin. La répartition dans le temps et dans l'espace des anciennes pêcheries hauturières légales indiquait que les pêcheurs connaissaient bien le schéma migratoire océanique du saumon et, combiné au manque de surveillance depuis 1985 en dehors des zones économiques exclusives ou dans les régions nordiques éloignées, cela pourrait signifier une mortalité élevée en mer à cause de la pêche INN. Le problème des pêcheries océaniques INN est aigu, a entraîné l'effondrement de nombreux stocks d'espèces recherchées dans le monde entier et est probablement lié au déclin et à l'effondrement imminent de la population de saumons de l'Atlantique Nord. »

Estimation de l'abondance avant la pêche (lignes pleines) et retours d'adultes (lignes pointillées ou tirets) de saumons atlantiques sauvages unibermarins (gris) et bibermarins (noir) en millions provenant du stock d'Amérique du Nord (AN), d'Europe du Nord (NE) et d'Europe du Sud (SE) dans l'Atlantique Nord entre 1971 et 2019. Extrait de Dadswell et al, art cit.

Le cas emblématique de deux rivières à bonnes conditions où le saumon décline malgré tout
Un exemple de ce qui est arrivé aux stocks de saumon dans certaines parties de l'Atlantique Nord est illustré par l'histoire récente de deux rivières tributaires de la baie de Fundy, au Canada. Il est utile de s’attarder sur le récit des chercheurs, car la description des actions menées sur ces bassins rappelle ce qui est fait en France depuis 50 ans de plans grands migrateurs, avec la même absence de résultat probant.

Voici ce qu’expliquent les chercheurs : 
« La rivière Upper Salmon (USR) et la rivière Point Wolfe (PWR) sont de petits bassins hydrographiques situés dans le parc national Fundy avec respectivement 10 et 23,3 km d'habitat du saumon accessible. Les rivières ont été endiguées à la tête de la marée dans les années 1800 à des fins d'exploitation forestière et leurs populations ont disparu. Après la création du parc en 1948, l'exploitation forestière a été interdite, les barrages sont tombés en désuétude et se sont finalement effondrés ou ont été enlevés.

Le cours supérieur de la rivière Upper Salmon est devenu accessible au saumon en 1954 et, en 1963, la population de la rivière était estimée à 100 adultes par les gardes du parc. La rivière a une eau extrêmement claire et les poissons sont visibles même dans les bassins les plus profonds depuis les hautes berges rocheuses. La réintroduction s'est probablement produite par divagation naturelle ou à partir d'une petite population survivante dans les affluents en aval de l'ancien barrage. Lorsque les premiers relevés scientifiques ont été menés de 1965 à 1968, on estimait que la montaison annuelle variait de 312 à 1 363 poissons. Pendant la période d'augmentation de la population, une pêche commerciale au saumon au filet dérivant existait encore dans la baie de Fundy et la pêche à la ligne dans la rivière était autorisée après 1965. Les prises à la ligne variaient de 4 à 113 poissons/an ou un taux d'exploitation de 1,1 à 27,5 %.

La rivière Point Wolfe n'était pas accessible au saumon jusqu'en 1984, lorsque les installations de franchissement du poisson ont été achevées au barrage à marée. L'ensemencement annuel de 42 000 alevins d'automne a été réalisé de 1982 à 1985 (Gibson et al. 2003).

Les montaisons annuelles d'adultes dans l’USR ont persisté à des niveaux durables jusqu'en 1985, mais la pêche à la ligne a été fermée en 1991, après que les montaisons annuelles eurent diminué rapidement. En 1998, des enquêtes sur les retours d'adultes ont révélé que la montaison de frai s'était effondrée avec peu ou pas de poissons. De petits nombres de retours d'adultes provenant de l'empoissonnement des REP ont été observés (peu de comptages disponibles) mais la montaison annuelle n'a jamais établi un niveau durable.

À partir de 2006, Canada Parks a lancé un effort concerté pour rétablir le saumon atlantique dans les deux rivières. Entre 2006 et 2017, un total de 968 670 tacons et 1 679 adultes élevés en écloserie ont été stockés dans les rivières et des pièges à vis, la surveillance des montaisons de smolts a capturé jusqu'à ∼ 2 000 smolts quittant les rivières chaque année. De 2011 à 2019, un total de 4 534 adultes de smolts capturés dans l’USR  ont été élevés jusqu'à maturité dans une ferme salmonicole marine et, une fois mûrs, relâchés dans la rivière pour frayer (∼400–900/an). (...) Bien que la production de juvéniles ait augmenté en raison de cet effort, en 2019, les retours d'adultes sauvages (3 en USR) n'avaient toujours pas augmenté de manière substantielle dans les deux rivières. »
Discussion
Les causes alléguées de déclin des saumons et d’autres grands migrateurs comme l’anguille (qui a connu le même effondrement dans les années 1980) sont nombreuses : surpêche en haute mer dans le cadre légal, acidification des océans, changement climatique, polluants émergents, salmoniculture, retour de prédateurs en conséquence de protection (phoques et cétacés par exemple). Mais aucune n’est convaincante pour Michael Dadswell et ses collègues, d’où l’hypothèse privilégiée par eux de la pêche illégale, non déclarée  et non réglementée. 

Nous ne savons pas si cette hypothèse se confirmera et il faudrait déjà mettre des moyens pour contrôler les effets de ces pêches océaniques dans la zone Atlantique nord. En revanche, le travail des chercheurs montre combien la politique publique des migrateurs en France est éloignée de l’état actuel de la réflexion scientifique. 

La guerre des seuils et des barrages lancée au nom de la continuité écologique est une représentation du 20e siècle, qui ne correspond plus à la réalité. Elle est en fait une redite des politiques halieutiques commencée au 19e siècle, comme nous l'avions exposé, sans réflexion de fond sur les nouvelles conditions à l'Anthropocène et en particulier la bifurcation sensible après le milieu du 20e siècle. Sans surprise, même sur les rivières ayant fait l’objet de politique saumon depuis longtemps, on n’assite pas au retour en masse du migrateur malgré des ouvertures de nouveaux habitats (voir nos articles sur la Loire, sur la Vire).  Cela signifie que l’argent public est mal dépensé à deux titres : d’une part, on se trompe sur les problèmes du saumon et on investit sur de mauvais chantiers, en particulier quand ils concernent des seuils anciens n’ayant jamais entravé historiquement le saumon (voir Merg et al 2020) ; d’autre part, en détruisant les ouvrages, on se prive de leurs services écosystémiques rendus à la société, en particulier leurs possibles usages pour la transition énergétique comme l’adaptation climatique et la régulation des niveaux d'eau.

Référence : Dadswell M et al (2022), The decline and impending collapse of the Atlantic Salmon (Salmo salar) population in the North Atlantic Ocean: A review of possible causes, Reviews in Fisheries Science & Aquaculture, 30,2, 215-258.

09/01/2023

Perturbation du cycle océanique du saumon atlantique (Vollset et al 2022)

Les saumons atlantiques connaissent une accélération de leur maturation et une réduction tendancielle de taille quand ils reviennent migrer en rivière, ce qui a des conséquences sur leur survie. Une étude norvégienne sur plus de 25 ans de suivi de dizaines de milliers de saumons suggère que cette évolution serait due au changement climatique affectant le plancton en zone arctique, où grossissent les saumons. Ce travail rappelle que la gestion des poissons migrateurs doit envisager l'avenir des populations en intégrant tous les facteurs causaux et les trajectoires probables des prochaines décennies.  


Des études sur la croissance du saumon atlantique ont déjà révélé que sa taille selon l'âge a diminué dans de grandes parties de l'Atlantique Nord-Est, parallèlement à une réduction de la survie, affectant particulièrement les populations du sud de l'Europe. Plusieurs travaux ont suggéré que ces changements pourraient être liés au réchauffement des océans et aux changements du fonctionnement de l'écosystème marin. Knut Wiik Vollset ont compilé des données sur la croissance des poissons individuels au cours de leur première année en mer, qui correspond au stade de vie appelé post-smolt, soit le suivi de plus de 52 000 saumons atlantiques sur 180 rivières à travers la Norvège, entre 1989 et 2016. 

Voici la conclusion à laquelle parvienne les chercheurs :

"Des données uniques sur la croissance de la longueur corporelle au cours des premiers mois en mer obtenues à partir de la lecture des écailles du saumon atlantique ont révélé une réduction brutale de la croissance en 2005 pour de nombreuses populations migrant à travers la mer de Norvège depuis le sud et le centre de la Norvège. Cette croissance réduite s'est accompagnée d'une baisse du nombre de saumons atlantiques qui sont retournés dans les rivières au cours de l'année suivante après avoir passé un an en mer (appelés saumons atlantiques à un seul hiver ou castillon). 

Notre analyse a révélé une diminution océanographique coïncidente de l'étendue des eaux arctiques dans la mer de Norvège. Cette diminution des eaux arctiques a entraîné un réchauffement d'environ 1°C de la température, ce qui était corrélé à une réduction de près de 50 % de l'abondance du zooplancton avant l'émigration des smolts de saumon atlantique des rivières vers les régions de la mer de Norvège. Une réduction soudaine de la croissance corporelle a également été observée chez le maquereau bleu suite à cette réduction du plancton. Une croissance réduite du saumon atlantique vers 2005 a également été observée en France et en Écosse, suggérant que les facteurs affectant les populations du sud de la Norvège ont affecté les populations de saumon dans une vaste zone géographique. 

Nous émettons l'hypothèse que le changement océanographique dans les eaux arctiques a provoqué un changement de régime synchrone entre les niveaux trophiques dans une vaste zone de l'océan Atlantique nord-est."


Ces graphiques montrent la simultanéité de divers phénomènes avec un changement apparent de régime autour de l'année 2005 : (A) Proportion de saumons atlantiques retournant sur les côtes norvégiennes pesant plus de 3 kg. (B) Proportion de saumons multi-mer-hiver (MSW) par rapport au nombre total de saumons revenant de l'océan Atlantique à différentes années vers l'Europe du Nord (en rouge) et du Sud (en bleu). (C) Proportion d'eau arctique dans la mer de Norvège en mai. (D) Température moyenne de la surface de la mer (SST) en mer de Norvège de janvier à mai. (E) Biomasse de zooplancton définie en grammes de poids sec par mètre carré. (F) Longueur du maquereau de 6 ans. 

20/10/2022

La Vire, ses destructions d’ouvrages, ses sécheresses aggravées, ses migrateurs à la peine

Sur le fleuve côtier Vire comme dans de nombreuses rivières de l’Ouest de la France, les administrations et lobbies de la casse des ouvrages hydrauliques s’en sont donnés à cœur joie depuis 10 ans. On a dérasé, effacé, arasé du moulin en série, on a asséché de la retenue et du bief pareillement. Les pêcheurs en pointe du mouvement promettaient l’abondance retrouvée du poisson migrateur. Le Canard enchaîné ironise cette semaine sur le résultat en 2022 : une agglomération de Saint-Lô obligée de reposer en urgence un barrage sur la Vire pour son alimentation en eau menacée par les niveaux trop bas, et des poissons migrateurs pas en forme du tout. Nous apportons ici quelques données complémentaires sur l’évolution du saumon et de la grande alose de la Vire depuis 20 ans.  Et appelons une nouvelle fois les administrations comme les élus à changer immédiatement de politique. 


Hier on efface des ouvrages, aujourd'hui on en reconstruit en urgence. On proclame l'accélération de la transition bas-carbone mais on détruit des centrales hydro-électriques en 2022. Tout cela sur ordre du préfet, aux frais du contribuable et dans le département dont Mme Borne est l'élue... Quand va cesser le désastre de la continuité écologique destructrice?


Le Canard Enchaîné a mis de nouveau les pieds dans la mare boueuse de la continuité écologique, en évoquant la rivière Vire, en Normandie. Ce fleuve côtier est depuis 40 ans l’objet de l’acharnement de l’Office français de la biodiversité (ancien Conseil supérieur de la pêche) et du lobby des pêcheurs sportifs en vue d’en faire un des sites pilotes de la remontée des poissons migrateurs. 

Comme on le sait, ces officines affirment que les ouvrages de moulins ou de petites centrales hydro-électriques sont la première cause de disparition des grands migrateurs. Dans un premier temps, avec le plan Retour aux sources des années 1980, des passes à poissons ont été construites. Puis à compter de la fin des années 2000, la préfecture a satisfait les lobbies en exigeant également une gestion de vannes ouvertes en période de chômage des ouvrages. Enfin à partir de 2013, nous avons vu la mise en œuvre de la politique systématique de destruction des seuils sur le cours de la Vire.  Ce plan se poursuit encore en 2022, avec la démolition d'un site de production hydro-électrique. Alors même que la loi de 2021 a interdit la destruction de l’usage actuel ou potentiel des ouvrages hydrauliques, en particulier les moulins.

Un premier motif de rire (jaune) du Canard enchaîné est qu’à l’occasion de la sécheresse 2022, le gestionnaire a été obligé de construire en urgence un ouvrage de rehausse du lit là même où l’on faisait disparaitre les seuils anciens. Le niveau trop bas de la rivière menaçait l’alimentation en eau potable de Saint-Lô. Peut-être que les anciens riverains avaient compris ce phénomène mieux que la préfecture et ses clientèles ? En tout cas, comme les climatologues prédisent que de telles sécheresses ne peuvent que revenir plus fréquemment et intensément à horizon des décennies à venir, il vaudrait mieux que le gestionnaire public apporte une réponse convaincante au problème, au lieu de faire en urgence des chantiers chaque été pour compenser ce qu’il détruit. 

Les saumons et aloses ne suivent pas les attentes
Mais après tout, l’objectif de cette politique n’est pas l’humain (variable manifestement jugée négligeable par ses promoteurs), c'est le poisson migrateur. Que nous disent les chiffres à la station de comptage de Claies de Vire, où l’on enregistre chaque année la remontée de ces poissons ?

Le graphique ci-dessous montre l’évolution des remontées de saumon atlantique et de grande alose à Claies de Vire.



Que constate-t-on ?
  • Il existe une variation interannuelle forte
  • Les années à bas effectifs ne changent guère sur 20 ans, voire sont pires à la fin des mesures qu’au début
  • Le début de la destruction des seuils a été marqué par une hausse des effectifs (2013-2016) suivi par un effondrement ensuite pour les aloses et une baisse sensible pour les saumons (2017-2021)
  • En tout état de cause, on parle de la variation locale d’effectifs en restant dans le même ordre de grandeur de présence des espèces
  • Rien n’indique pour le moment un bon bilan coût-bénéfice des sommes conséquentes d’argent public dépensées et des coûts d'opportunité à ne pas avoir employé les ouvrages à des choses plus utiles (retenue d'eau, production d'énergie)
Les chiffres de 2022 ne sont pas donnés mais au dernier comptage de fin septembre, ils étaient assez catastrophiques (57 saumons, 749 aloses). Et la sécheresse 2022 n'a pas dû être très favorable à la colonisation ni à la reproduction. 

La promesse faite par le lobby des pêcheurs était pourtant simple : une fois supprimé l’ouvrage (obstacle à la montaison) et la retenue de l’ouvrage (dégradation de l’habitat), on doit voir une recolonisation du linéaire, un accès aux affluents, une hausse visible, durable et régulière des effectifs.

A date, ce n’est pas le cas. Alors on va chercher d’autres causes : les pollutions, les sécheresses, le réchauffement, la perturbation du cycle de vie en mer des poissons migrateurs, etc. Il aurait peut-être fallu y réfléchir avant. En attendant, on a détruit le patrimoine hydraulique, le paysage de vallée, le potentiel hydro-électrique bas-carbone sur la base d’une fausse promesse selon laquelle la destruction d’ouvrage serait la solution miracle pour les migrateurs.

Arrêtez le délire, vite
Nous demandons aux préfectures et aux élus de cesser ces politiques inefficaces et conflictuelles de destruction des sites des rivières, accordant un poids disproportionné à certains lobbies, nuisant à l’intérêt général et à la gestion équilibrée de l’eau, détournant une part notable de l'argent public de la biodiversité sur des espèces très ciblées au détriment d'autres enjeux. 

Nous leur demandons aussi de faire évoluer leur vision de la rivière. Que la politique publique vise à améliorer la condition des poissons migrateurs, c’est une chose normale et louable. On peut le faire sans détruire. Qu’elle nuise aux usages et patrimoines bénéfiques de la rivière à cette fin, ce n’est pas acceptable.

Par ailleurs, dans aucune politique publique de protection de la biodiversité on ne défend l’idée hors-sol que les milieux du 21e siècle pourraient retrouver les mêmes peuplements que sous l’Ancien Régime, l’Antiquité ou d’autres moments du passé. On vise à éviter l’extinction d’espèces, ce qui est évidemment légitime et nécessaire, mais pas à revenir aux effectifs de ces espèces dans le passé. Ce qui vaut pour l’ours ou le loup vaut pour le saumon ou l’alose : le projet de détruire et réprimer l’occupation humaine des bassins versants en vue uniquement de maximiser des poissons migrateurs sur chaque tronçon de rivière est un projet aberrant. C’est aussi un projet mono-orienté qui peut être nuisible à d’autres formes de biodiversité s’il menace la rétention d’eau et aggrave les rivières à sec sans zone refuge : on l'a observé un peu partout à l’occasion des sécheresses récentes. 

Il faut en prendre conscience et réviser la politique des cours d’eau, en s’attaquant à ce qui inquiète bien davantage les populations, et de nombreux chercheurs : la pollution de l’eau, le risque de sécheresse et de crue, le changement climatique. Or pour toutes ces politiques, l’ouvrage hydraulique est un allié à mobiliser, pas une réalité à faire disparaître. 

A lire sur le même thème :

Quelques travaux scientifiques :

10/03/2021

Une retenue peu large a un impact négligeable sur les migrations de saumons (Harbicht et al 2021)

Les poissons migrateurs doivent franchir les barrières naturelles ou humaines, mais ils doivent également éviter trop de désorientation, de pertes énergétiques en effort de nage ou d'exposition à la prédation dans les retenues des barrages. Une étude menée en Suède sur des smolts de saumon atlantique radiomarqués montre que cet impact dépend de la largeur du réservoir. Quand celle-ci est modeste et que l'exploitant renforce le débit par lâcher d'eau au moment de la migration, l'impact devient négligeable pour le saumon. Ce résultat permet de penser a fortiori que les retenues de moulins et petites centrales hydrauliques au fil de l'eau, de dimensions toujours modestes, n'ont pas d'impacts marqués sur la circulation des saumons.  


La rivière étudiée par les chercheurs (extrait de Harbitch et al art cit)

La rivière Mörrumsån est une rivière régulée du sud de la Suède, sur un bassin versant de 3369 km3 composée principalement de forêts et de terres agricoles. Le Mörrumsån coule sur 186 km à travers cinq lacs naturels et six barrages hydroélectriques avec réservoirs, avant de se jeter dans la mer Baltique. C'est le plus grand fleuve de sa région avec un débit annuel moyen de 27,3 m3/s. La rivière abrite une population de saumon atlantique qui peut accéder aux 32,5 km inférieurs de la rivière, jusqu'au quatrième barrage de la ville de Fridafors. Historiquement, le saumon migrait jusqu'au lac Åsnen, situé à environ 48 km en amont de la mer Baltique.

Andrew B. Harbicht et ses collègues se sont intéressés à un point connu comme pouvant retarder la migration des saumons: le fait de devoir nager dans un réservoir, et non pas dans un débit naturel où la force du courant donne des indications au poisson.

Voici le résumé de leur étude :

"Les barrages, les déversoirs et les installations hydroélectriques sont souvent cités comme des barrières migratoires qui réduisent considérablement la condition physique des espèces de poissons migrateurs. Même là où des options de montaison et dévalaison sont disponibles, le passage de la barrière peut encore souvent entraîner des coûts énergétiques ou physiques qui aggravent les retards ou entraînent la mortalité. Des études antérieures ont identifié des variables associées à de telles réductions de la condition physique, bien que peu examinent leurs effets dans le contexte de l'échelle de la rivière entière. 

À cette fin, nous avons évalué les taux de migration et le passage en aval des smolts de saumon atlantique (Salmo salar) radiomarqués à travers neuf sections de rivière (y compris deux sections de réservoir et une section de barrage) le long d'un tronçon de 20 km de rivière. Les arrêts de migration ne se sont pas révélés élevés dans les réservoirs ou les sections de barrage, tandis que les taux de migration étaient mieux décrits par les propriétés physiques de la rivière (largeur), les caractéristiques biologiques (longueur totale des smolts) et les variables saisonnières (période quotidienne) plutôt que par les facteurs anthropiques. 

Ces résultats suggèrent que l'effet négatif des réservoirs peut être principalement dû à leur influence sur la largeur de la rivière et peut être négligeable lorsque la largeur n'est en grande partie pas affectée par un bassin. De même, le lâcher d'eau pendant la migration des poissons comme mesure d'atténuation semble rendre les retards négligeables. Ces conditions et actions peuvent ne pas marginaliser complètement l'effet des barrages, cependant, car une tendance négative a encore été observée résultant des effets de passage au barrage."

L'étude précise encore : "Les arrêts migratoires se sont produits dans tout le tronçon de l'étude et n'étaient pas sensiblement plus élevés ni dans le réservoir (sections C et D) ni dans les sections endiguées de la rivière (section E), ni systématiquement plus élevés en dessous du barrage qu'au-dessus du barrage. Cela suggère que si les causes des arrêts migratoires, comme la prédation, peuvent être courantes dans le réservoir Marieberg (section C), elles ne semblent pas être plus abondantes que dans les sections non modifiées de la rivière (p. ex., Sections A et H). De manière concordante, les risques élevés associés au réservoir Marieberg ne semblent pas être exprimés de manière homogène dans tout le réservoir, car la moitié supérieure (section C) a connu deux fois plus d'arrêts migratoires que la moitié inférieure (section D). De plus, les mesures compensatoires prises par la société hydroélectrique - ouverture des vannes de déversement et arrêt des turbines pendant la migration des smolts - semblent minimiser la mortalité liée aux barrages, car les arrêts n'étaient pas plus fréquents dans la section de la rivière avec le barrage que dans les sections non touchées. De même, les arrêts n'étaient pas plus fréquents chez les smolts qui passaient par les vannes de déversement du barrage que chez les smolts au-dessus du barrage. Ces résultats semblent suggérer que les mesures d'atténuation à un barrage hydroélectrique peuvent être efficaces et que dans ce système d'étude, la force la plus forte influençant les arrêts migratoires ne sera probablement pas les altérations anthropiques de la rivière."


Ci-dessus, probabilité de risque (hazard ratio) pour les saumons à diverses conditions de la rivière, notamment avec ou sans barrage, avec ou sans réservoir, au-dessus et au-dessous d'un barrage (Harbitch et al art cit)

Les chercheurs ajoutent : "L'élément d'information le plus pratique de ce modèle était peut-être la relation négative significative entre la largeur de la rivière et les taux de transition des smolts. Cette relation résulte vraisemblablement d'une corrélation négative entre la largeur de la rivière et la vitesse de l'eau pour un débit donné. À ce titre, les smolts en migration seraient tenus d'exercer un effort plus important dans des sections plus lentes et plus larges de la rivière pour maintenir une vitesse constante. Étant donné que la création d'un réservoir augmente presque toujours la largeur de la rivière et diminue la vitesse de l'eau, les gestionnaires des ressources aquatiques devraient tenir compte de cette relation lorsqu'ils examinent l'effet que les réservoirs peuvent avoir sur les saumoneaux en migration. L'effet d'un réservoir sur la vitesse ou la survie peut être minime dans les situations où la largeur de la rivière n'est pas considérablement modifiée par la présence d'un barrage (par exemple, Havn et al 2018; la présente étude). À l'inverse, on s'attend à ce que les barrages qui augmentent considérablement la largeur de la rivière réduisent considérablement les vitesses de migration (Stich et a 2015) et par conséquent abaissent les taux de survie des smolts en migration."

Discussion
Les chercheurs font observer en conclusion de leur étude que si l'on souhaite optimiser une rivière pour la remontée des migrateurs, la solution la plus efficace sera toujours la suppression complète de la barrière et du réservoir en vue de revenir à une morphologie et à un régime de débit antérieur. Mais comme le démontre par ailleurs leur travail, des mesures d'accompagnement permettent un moindre impact sur la migration des saumons tout en conservant des aménagements de la rivière qui répondent à des usages sociaux et économiques. Il faut donc s'orienter vers cette écologie de la conciliation. 

On observera que les moulins et petites centrales hydrauliques au fil de l'eau ne sont pas des barrages réservoirs créant des retenues très larges. Il est donc probable que l'impact de la retenue d'eau comme risque de retard, désorientation ou prédation est alors négligeable dans le cas du saumon, en tout cas selon les critères examinés par Andrew Harbitch et ses collègues. 

Référence : Harbicht AB et l (2021), Environmental and anthropogenic correlates of migratory speeds among Atlantic salmon smolts, River Res Applic, 37, 3, 358-372

02/01/2021

250 ans d'évolution des poissons migrateurs en France (Merg et al 2020)

Des chercheurs français livrent une intéressante analyse de l'évolution de 1750 à nos jours de huit taxons de poissons grands migrateurs, identifiés en archives sur 555 points du territoire. Sur 45% des sites, les poissons diadromes ont disparu en deux siècles et demi. Leur zone d'expansion s'est réduite de 18% à 100% selon les espèces. Les auteurs de l'étude pointent une multitude de causes, parmi lesquelles les obstacles physiques à la migration formés par les ouvrages hydrauliques qui barrent transversalement la rivière. Leur modèle montre que la hauteur des ouvrages est le premier prédicteur de blocage des bassins versants aux migrateurs, ainsi que leur densité sur la distance entre la mer et les sites de frai. Cela explique aussi que les migrateurs étaient répandus en France en 1750 alors qu'il existait de l'ordre de 100 000 moulins à la fin de l'Ancien régime — mais des moulins à ouvrages de dimensions modestes et à gestion active. Pour autant, les chercheurs soulignent que la restauration de continuité écologique ne peut prendre les références passées comme critère des choix futurs: outre que les rivières ont changé au fil des siècles et que les bénéfices pour les migrateurs sont associés à des coûts pour la société, le changement climatique va modifier le régime des cours d'eau. 

Marie-Line Merg et ses collègues (INRAE, OFB, Université de Lorraine, UMS PatriNat) ont publié dans la revue PLoS ONE une étude historique sur les poissons migrateurs diadromes, présents sur les bassins français de 1750 à nos jours. Ces poissons ont un cycle de vie partagé entre deux milieux, eau douce et eau salée. Le travail des scientifiques a été nourri sur un éventail de sources historiques (archives publiques liées à la pêche et aux stocks de poissons, publications scientifiques et naturalistes anciennes, sources iconographiques), soit au total 165 documents. "Pour caractériser la distribution historique des espèces, nous nous sommes concentrés sur la période allant du milieu du 18e siècle au début du 20e siècle, expliquent les chercheurs. Nous avons choisi cette période parce que (1) elle fournissait beaucoup de données sur la distribution passée des poissons, contrairement aux périodes précédentes, et (2) elle était antérieure aux transformations majeures qui affectaient les rivières européennes (par exemple, la construction de grands barrages, pollution, canalisation fluviale à grande échelle). Étant donné que certaines données quantitatives spécifiques (par exemple, l'abondance, les frayères) étaient rarement disponibles, nous n'avons considéré que l'occurrence de l'espèce."

Sur un nombre total de 1948 sites, 1393 (71,5%) n'avaient ni données d'occurrence historiques ni données actuelles. La variation de présence des poissons migrateurs a donc été calculée pour 555 sites (29,5% de l'ensemble de données).

Treize espèces ont été analysées, regroupées en huit taxons car certaines espèces proches sont d'identification incertaine dans les archives: Esturgeon atlantique (Acipenser oxyrinchus), Esturgeon européen (Acipenser sturio), Grande alose (Alosa alosa), Alose feinte (Alosa fallax), Mulet lippu (Chelon labrosus, Mulet porc (Liza ramada), Lamproie fluviatile (Lampreta fluviatilis), Lamproie de mer (Petromyzon marinus), Saumon atlantique (Salmo salar), Truite de mer (Salmo trutta), Corégone (Coregonus oxyrinchus), Éperlan d'Europe (Osmerus eperlanus), Flet commun (Platichthys flesus).

Cette carte montre le nombre potentiel de rivières à poissons diadromes si l'on prend les données du milieu du 18e siècle comme référence de leur capacité d'expansion historiquement attestée.

Extrait de Merg et al 2020, art cit.

Les auteurs observent : "nous avons constaté que les poissons diadromes occupaient la plupart des principaux fleuves français il y a cent ans, illustrant la récente perte considérable d'espèces diadromes au niveau national. Les bassins de l'Atlantique, de la Manche et de la mer du Nord ont présenté une richesse plus élevée que le bassin méditerranéen (par exemple le Rhône). Cela a confirmé ce que l'on sait des schémas de distribution historico-bio-géographiques des espèces diadromes. En comparant cette distribution passée avec les données actuelles sur les occurrences de taxons, nous avons quantifié le déclin des taxons diadromes et avons constaté que ce phénomène est très répandu. Ainsi, selon nos résultats, 45% des 555 sites d'étude, qui étaient autrefois habités par des poissons diadromes, ont actuellement perdu la totalité de leur assemblage diadromes. Parmi les huit taxons étudiés, cinq ont perdu plus de 50% de la longueur de rivière occupée il y a deux siècles en France. Ces observations concordent avec le déclin massif de ces espèces qui a été observé ailleurs en Europe ou dans l'est de l'Amérique du Nord."

Ce schéma montre la perte d'habitat des taxons (de gauche à droite : corégones, esturgeons, flets, aloses, salmonidés, lamproies, mulets, éperlans.

Extrait de Merg et al 2020, art cit.

Pour analyser la disparition des poissons migrateurs, les chercheurs ont construit un modèle prenant en compte des données morphologiques, chimiques, hydrologiques et en particulier la présence de barrages de diverses dimensions et diverses anciennetés sur les cours d'eau. Leur modèle montre que la hauteur et la densité des ouvrages hydrauliques sont deux prédicteurs forts du déclin des migrateurs :
"La présente étude a confirmé que la fragmentation des rivières (c'est-à-dire de la mer au site considéré) est une menace majeure pour les poissons diadromes. Dans notre modèle, les statistiques et la courbe de réponse associée à la hauteur maximale des barrières en aval suggèrent que la taille des barrières est le facteur qui exerce l'effet le plus fort et le plus net sur l'assemblage diadrome, conduisant à un impact majeur et systématique lorsque les barrages dépassent une dizaine de mètres. La densité des barrières contribue également à la dégradation des assemblages diadromes mais semble avoir un effet plus diffus et modéré que la taille des barrières en aval. Il reflète l'effet cumulatif potentiel des barrières. L'effet cumulatif des obstacles successifs, tels que les petits déversoirs ou les systèmes d'écluse, qui ne sont pas physiquement difficiles à franchir individuellement, peut causer des problèmes considérables aux poissons (par exemple, des retards, une réduction du succès de la migration, des blessures). Selon son taux de francissement, chaque barrière réduit la fraction de la communauté qui peut poursuivre sa migration. Même si la proportion de poissons coincés devant un obstacle donnée est faible, la succession d'obstacles à franchir peut conduire à une réduction drastique du nombre de poissons en fin de parcours."
Mais les auteurs remarquent également qu'au début de leur étude (milieu 18e siècle), il existait déjà des dizaines de milliers d'ouvrages (moulins, forges, étangs) apparus dès l'Antiquité et développés à partir du Moyen Âge :
"Les liens étroits observés entre la perte de poissons diadromes et la hauteur et la densité des barrières suggèrent que la construction de barrages a eu une contribution significative au déclin à long terme des poissons diadromes. Cependant, ce résultat soulève un certain paradoxe dans la mesure où une grande partie des barrières référencées dans la base de données ROE actuelle existaient probablement déjà lors des premières observations historiques de taxons diadromes. En Europe occidentale et particulièrement en France, l'aménagement des cours d'eau est vieux de plusieurs siècles et s'est considérablement développé dans la seconde moitié du Moyen Âge avec l'installation généralisée de moulins à eau sur la plupart des petits et moyens cours d'eau. Le nombre de moulins a été estimé à 100 000 le long des fleuves français au XIIIe siècle. Ce nombre est resté pratiquement inchangé jusqu'en 1809, date à laquelle leur utilisation a progressivement cessé au cours du 19e siècle. L'arrêt des activités de meunerie n'a cependant pas impliqué la disparition systématique des obstacles associés. La plupart des déversoirs et des barrages à faible hauteur actuels sont des héritages de constructions médiévales (voir par exemple Rouillard et al. pour le bassin de la Seine). Néanmoins, il semblerait que les changements induits au fil du temps concernant (1) la gestion de ces installations (par exemple l'arrêt de l'ouverture régulière des vannes auparavant nécessaires au bon fonctionnement et l'entretien des usines) et (2) leur modernisation (par exemple le renforcement, élévation des hauteurs, changement de conception) ont rendu leur passage plus difficile pour les poissons. Cependant, suite aux progrès techniques, la plupart des barrages de taille moyenne à grande ont été construits plus tard; c'est-à-dire (1) au cours du XIXe siècle avec le développement de la navigation intérieure et l'expansion industrielle, et (2) après la Seconde Guerre mondiale en conséquence du développement économique; par exemple, en France, 86% des grands barrages existants (soit égaux ou supérieurs à 15 m) ont été mis en service après 1930. Ainsi, la plupart des barrages moyens à grands, qui ont le plus d'impact sur les poissons diadromes selon nos résultats, ont été construits après la période au cours de laquelle la distribution historique des poissons diadromes a été décrite."

Marie-Line Merg et ses collègues ne notent pas d'effets notables des passes à poissons : "Malgré des situations contrastées (de 0 à 100% des barrières en aval équipées), le ratio de barrières avec passes à poissons n'a pas été retenu par notre modèle, soulignant ainsi la difficulté de quantifier l'effet atténuant des passes à poissons sur la perte de poissons diadromes. Ce résultat était inattendu étant donné que l'établissement de passes à poissons est une mesure largement soutenue pour restaurer la continuité de la rivière et les populations diadromes et que les preuves fondées sur l'observation appuient la relation entre la récupération en amont des poissons diadromes et la mise en place d'installations de franchissement de barrages."

Plusieurs causes sont possibles : certains passes anciennes (construites après les lois de 1865, 1919 ou 1984) sont connues pour être de conception non efficace, d'autres passes sont mal entretenues, beaucoup de dispositifs de franchissement ont été spécialisés pour certains poissons, notamment les salmonidés en raison de la demande de pêche, mais ne sont pas forcément adaptés à d'autres taxons.

Comment pourraient évoluer les migrateurs? Les auteurs de l'étude ont fait varier des paramètres de leur modèle pour en avoir une idée. Quatre scénarios ont été construits, dont le résultat est exprimé dans le graphique ci-dessous : (A) après suppression des barrières de plus de 10 m de hauteur (scénario 1), (B) après suppression des barrières entre 2 m et 10 m de hauteur (scénario 2), (C) après suppression des barrières sous 2 m de hauteur (scénario 3) et (D) réduction des altérations locales hydrologiques, morphologiques et de la qualité de l'eau (scénario 4). Le graphique montre la capacité de retour de migrateurs (absence vers le brun, retour vers le vert, taille du cercle réduction par rapport aux conditions initiales sans aucun scénario).


Extrait de Merg et al 2020, art cit.

Les auteurs observent : "Les deux scénarios qui prédisaient les réponses les plus substantielles et les plus répandues portaient sur la suppression des barrages de taille moyenne (2-10 m, scénario 2) ou de petite taille (hauteur <2 m, scénario 3). L'ampleur des réponses variait considérablement entre les deux scénarios et entre les bassins, probablement en fonction de l'historique des développements, de la nature et de l'emplacement des barrages et des déversoirs existants spécifiques à chaque bassin. Ainsi, les bassins Seine et Nord, dont les principales voies navigables ont été largement aménagées avec des équipements de navigation (ex: déversoirs, écluses) montrent des améliorations plus marquées avec le scénario 2, privilégiant les barrières de taille moyenne. A l'inverse, c'est lorsque les prélèvements se sont focalisés sur les barrières de petite taille (scénario 3) que les réponses sont les plus importantes pour le bassin de la Loire dont les axes principaux sont le plus souvent à écoulement libre, et pour les bassins côtiers Atlantique et Manche. Cela suggère que les mesures les plus efficaces pour restaurer la communauté diadromes sont susceptibles de varier considérablement d'un bassin à l'autre ou d'une région à l'autre."

La suppression des obstacles (par effacement ou par aménagement) ne va cependant pas sans conséquences qui obligent à mesurer les coûts en face des bénéfices, ainsi qu'à adapter à chaque bassin et chaque taxon:
"Globalement, les résultats des différents scénarios suggèrent qu'une amélioration à grande échelle des poissons diadromes (ex: assemblage sur tout le territoire français) nécessitera nécessairement des mesures à grande échelle pour améliorer la continuité fluviale sans les limiter aux plus grands barrages, mais aussi en tenant compte des plus petits obstacles dont l'effet cumulatif semble potentiellement très important. Les scénarios que nous avons mis en œuvre sont basés sur la suppression d'un nombre considérable de barrières mais sans tenir compte de leur coût et efficacité et de leurs éventuelles conséquences secondaires négatives (ex: perte de valeur patrimoniale et culturelle, impact économique et commercial, déstabilisation morphologique). Des approches plus raffinées examinant le rapport coût / efficacité pourraient permettre d'identifier des scénarios optimisés, adaptés à chaque bassin et limitant le nombre de barrages à supprimer tout en conservant une bonne efficacité de la récupération des espèces diadromes."
Enfin, dans leur conclusion, les auteurs soulignent qu'une politique de restauration des poissons migrateurs doit obligatoirement anticiper les effets du changement hydroclimatique, qui risque de rendre certains milieux passés et actuels impropres à héberger dans le futur des poissons pour le frai ou le grossissement:
"l'utilisation de l'occurrence passée des espèces pour établir des repères pour la restauration future soulève certaines questions, dans le contexte du changement climatique en cours. Les approches prospectives prédisent des changements significatifs dans les aires de répartition continentales des poissons diadromes en raison du réchauffement et des changements de régime hydrologique [105]. Ainsi, les bassins désormais habités par certaines espèces, en particulier les eaux froides, pourraient leur devenir inadaptés d'ici quelques décennies. Dans ce contexte et pour des restaurations efficaces et à long terme, les occurrences historiques d'espèces diadromes doivent être considérées comme un indicateur de rétablissement potentiel et non comme une liste fixe d'espèces définissant strictement les futurs objectifs de restauration."

Discussion
Concernant le modèle utilisé par le chercheurs, plusieurs remarques peuvent être faites:
  • les altérations morphologiques autres que les obstacles transversaux sont "à dire d'experts", ce qui est potentiellement faible (entre 1750 et nos jours, la morphologie des berges et des écoulements, notamment latéraux, a considérablement changé, même dans l'état présent il n'est pas évident d'attribuer des degrés d'artificalisation ni de périodiser ces changements, qui se sont accélérés entre 1950 et 1980 : recalibrage, curage, drainage, suppression d'annexes, colmatage de lits);
  • les données de qualité chimique (issues de la base Naïades) sont insuffisantes pour décrire la réalité des pollutions des rivières françaises, les relevés les plus fréquents (pour la DCE) ne concernant qu'une petite fraction des eutrophiants et polluants susceptibles d'affecter les espèces et leur réseau trophique;
  • concernant les obstacles, les descripteurs de la base ROE sont insuffisamment renseignés. Il manque le plus souvent la hauteur exacte de chute à différents débits, la description de franchissabilité latérale, l'âge de construction (ou reconstruction) des chaussées, seuils barrages, buses et autres.
  • la pression de pêche et braconnage est absente (pêche en rivière ou en estuaire et littoral), mais les auteurs reconnaissent ce point : "Étant donné que les données sur les captures fluviales et marines peuvent refléter uniquement l'état du stock et ne sont pas une preuve de surexploitation, tester l'implication des pêcheries dans le déclin des poissons diadromes est une tâche délicate. Pour cette raison et en raison d'un manque de données, nous n'avons pas inclus ces informations dans le modèle. Cependant, même si nous n'avons connaissance d'aucun cas dans lequel la surpêche a conduit directement à l'extinction des espèces, la surpêche peut avoir contribué au déclin de certaines populations diadromes. A titre d'exemple, en France, les esturgeons européens ont été massivement capturés pour le caviar jusqu'à l'interdiction de pêche en 1982, ce qui a certainement participé à la quasi-extinction de cette espèce."
Concernant l'occurence de migrateurs au 18e siècle malgré la présence de moulins en grand nombre (et d'étangs sans doute aussi nombreux), les auteurs font l'hypothèse qu'il aurait pu exister une "dette d'extinction", c'est-à-dire que l'effet de ces moulins aurait mis des siècles à s'exercer. On peut douter de cette explication ad hoc. La convergence des rehausses d'usines à eau et constructions de grands barrages, des pollutions de plus en plus importantes, des extractions d'eau et modification de lits, des changements hydriques et climatiques permet d'expliquer la tendance baissière des migrateurs entre 1750 et nos jours, sans qu'il soit besoin de faire intervenir un mécanisme supplémentaire et non démontré. Par ailleurs, les effets s'observent sur le temps de reproduction des individus qui composent les populations, soit de l'ordre de l'année à la décennie. On le voit dans les archives du 19e siècle quand des rehausses ou constructions de barrages entraînent très rapidement des plaintes à l'amont du fait de la disparition de certains poissons.  On le voit aussi avec les chutes rapides de populations d'anguilles ou d'aloses que l'on observe récemment (après les années 1980 et 2000 respectivement). Il est douteux que des ouvrages de retenues et de diversion apparus dès l'époque romaine, et ayant progressivement occupé tous les bassins médiévaux, aient eu un effet retard de plusieurs siècles. Le plus probable est que ces ouvrages de dimension modeste, limités au lit mineur, surversés et contournés en crue, n'ont pas été infranchissables pour la plupart. S'ils ont sans doute limité la densité maximale potentielle de migrateurs, ils n'ont pas engagé d'extinction avant l'arrivée de pressions plus fortes (y compris donc des barrages de plus grande taille ou de gestion différente). 

Plus largement, l'étude de Marie-Line Merg et de ses collègues nous amène aux réflexions suivantes :
  • si leur déclin est probablement millénaire, les grands migrateurs diadromes étaient encore présents sur nombre de bassins et jusqu'aux sources au milieu du 18e siècle, alors que les moulins étaient déjà 100 000 à cette époque, sans compter les étangs. Cela confirme que les ouvrages d'Ancien Régime et leur gestion permettaient la circulation des poissons;
  • la hauteur reste le premier prédicteur de blocage à la recolonisation des migrateurs, sur nombre de bassins la présence d'ouvrages non franchissables à tout débit de la rivière limitera le retour sur les têtes de bassin. La continuité écologique dogmatique consistant à détruire tout ouvrage sur des bassins versants est à réviser, car elle coûte en argent public et a d'autres effets négatifs sur la ressource en eau;
  • la conservation des grands migrateurs doit être repensée à un niveau raisonnable et non maximaliste, d'autant que les besoins de protection des milieux aquatiques et humides sont loin de se résumer à quelques espèces de poissons, même si celles-ci sont appréciés des pêcheurs. Outre les pollutions nombreuses affectant la qualité de l'eau, les ruptures de continuité latérale et l'incision des lits ont probablement eu des effets nettement plus importants sur la faune et la flore des cours d'eau et des rives que les ruptures de continuité longitudinale présentes depuis des siècles sous influence humaine. Pour ces dernières, il faut attendre des retours d'expérience sur les nouveaux dispositifs de franchissement des années 2010 (rampes rustiques, rivières de contournement) afin de vérifier que leur efficacité est supérieure à celle des anciennes passes à poissons du 20e siècle. Sur nombre de moulins en zones rurales, le retour à une gestion avisée peut déjà obtenir des résultats.
Les poissons migrateurs ont une probabilité quasi-nulle de retrouver ce qui fut leur expansion maximale au Holocène, car les rivières ont drastiquement évolué au fil des millénaires sous influence humaine; le changement hydroclimatique en cours et à venir va accentuer au 21e siècle le rythme de ce changement. La gestion de la rivière ne peut pas se faire au nom d'une naturalité passée qui serait posée comme guide de son état futur. Les politiques de conservation écologique doivent admettre diverses réalités non réversibles de l'Anthropocène, installé progressivement au fil des siècles, non entretenir la nostalgie d'une mythique rivière de jadis que nous pourrions restaurer.  Bien entendu, une gestion écologique active des rivières et plans d'eau est nécessaire. Mais elle doit se penser et se débattre comme création  de conditions favorables à la fois au vivant et à la société, non comme recréation d'une nature perdue. 


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