mercredi 17 octobre 2018

Après les sécheresses, les crues tragiques : la gestion publique de l'eau doit revenir à ses fondamentaux

Après les sécheresses, voici les crues et inondations, qui ont durement frappé l'Aude les 15 et 16 octobre 2018. Ces événements ne sont pas exceptionnels dans l'histoire de la région. Hélas, leur intensité et leur fréquence risquent d'augmenter avec le changement climatique, et les premiers signaux semblent là. Nous avons besoin d'une gestion publique de l'eau dont les investissements garantissent les priorités de notre société, à commencer par la sécurité des biens et personnes. Au cours des décennies passées, des erreurs d'aménagement du territoire et d'usage des sols ont été faites en lit majeur : aujourd'hui, un Français sur quatre vivrait en zone inondable. Mais comme le montrent l'ancienneté des crues et leurs lourds bilans passés, le simple retour à des règles plus proches du fonctionnement naturel des cours d'eau ne suffira pas. La catastrophe naturelle tuait hier aussi, quand les bassins étaient moins artificialisés qu'aujourd'hui : il s'agit donc d'étudier là où un meilleur respect de la nature est bénéfique, mais parfois de corriger et d'aménager là où la rivière est dangereuse. Par ailleurs, le réchauffement va rebattre les cartes des variations naturelles et confronter la société à la montée des extrêmes climatiques. Cela appelle une gestion adaptative - sociale, écologique, hydraulique - de l'eau en son bassin, posant sans préjugé les différentes options, tant face à la crue que face à la sécheresse. Les barrages réservoirs font partie de ces options, au même titre que l'usage des retenues collinaires, la préservation des ouvrages en place en lits mineurs de têtes de bassins, les champs d'expansion de crue, la maîtrise des mitages péri-urbains et de la bétonisation du territoire, la prime aux pratiques culturales favorables à des sols vivants.


Crue de l'Aude 2018 vue par drone, DR, l'Indépendant   

Les 15 et 16 octobre 2018, à la suite de pluies exceptionnelles, la partie médiane et aval l'Aude est entrée en crue. Plusieurs communes ont été particulièrement affectées: Trèbes, Villegailhenc, Villemoustaussou, Pezens, Coursan, Saint-Marcel-sur-Aude. À Trèbes, la pointe de crue de l'Aude a été atteinte le matin du 15 octobre avec une hauteur de 7,68m, proche de la hauteur de référence de la crue centennale du 25 octobre 1891 (7,95m). Dans cette ville, on a mesuré 295 mm de cumul de précipitation en l'espace de quelques heures.

Au moment où nous écrivons, on relève douze morts et deux disparus à la décrue.

Cette crue éclair relève de ce que l'on appelle un épisode méditerranéen (localement appelé aussi un épisode cévenol, quand la présence de montagnes favorise le choc de masses d'air donnant des épisodes convectifs intenses). Comme l'expliquent les ingénieurs de Météo France, "trois à six fois par an en moyenne, de violents systèmes orageux apportent des précipitations intenses (plus de 200 mm en 24 heures) sur les régions méditerranéennes. L'équivalent de plusieurs mois de précipitations tombe alors en seulement quelques heures ou quelques jours."

Si ces épisodes liées à la chaleur accumulée par la Méditerranée en été sont connus, leur nombre et leur intensité pourraient évoluer défavorablement au cours de ce siècle. Davantage de chaleur, c'est davantage d'évaporation et d'énergie disponible pour nourrir les systèmes convectifs.

Ainsi, selon les simulations de deux chercheurs français récemment parues dans la revue Climatic Change (Tramblay et Somot 2018), le changement climatique devrait favoriser les précipitations dans le Sud de la France au cours du XXIe siècle. Comme l'a déclaré Y. Tramblay : "Plus l’air est chaud, plus il emmagasine de l’humidité : un degré Celsius en plus se traduit par 7 % d’humidité supplémentaires. On peut donc dire avec certitude que les épisodes méditerranéens vont devenir plus intenses." (Le Monde, 16 octobre 2018)

Toutefois, si le réchauffement de la Méditerranée aggrave le risque de fortes précipitations, on ne doit pas oublier que ce risque est connu et présent depuis longtemps.




Inondations dans le Roussillon, Archives INA. La violence des crues rappelle le premier devoir du responsable public et appelle à une gestion adaptative des bassins, en situation de changement climatique rebattant les cartes. 

Le site pluies extrêmes rappelle que ces événements sont récurrents. En voici quelques exemples.

Le 25 octobre 1891, les départements de l’Aude et des Pyrénées-Orientales sont dévastés par de terribles inondations. Les communes de Rennes-les Bains et de Couiza dans la haute-vallée de l’Aude ont été très durement éprouvées, ainsi que les communes de Limoux, Carcassonne et de Narbonne et toute la plaine littorale. Les valeurs maximales observées au cours de cet épisode des 24 et 25 octobre - dont la durée n’est que d’environ 24 heures - sont faramineuses sur les vallées du Rialsesse, de la Sals et de la Blanque : 306 mm à Montlaur, 290.6 mm à Arques (l’Estagnol, près du col de Paradis). A Carcassonne, l’épisode a duré 20 heures, il a été mesuré 281 mm.

Du 16 au 20 octobre 1940, un épisode pluvieux fantastique a touché les Pyrénées-Orientales, l’Aude, ainsi que la Catalogne espagnole. Il y eut 57 morts en France, dont près de la moitié à Amélie-les-Bains et ses environs. Il a été mesuré 840 mm de pluie le 17 octobre à l’usine électrique de la Llau (valeur officialisée comme record de pluie en 24 heures pour l’Europe). Sur l’Aude, les précipitations ont atteint 150 à 200 mm en quelques heures.

Le 12 novembre 1999,  l'Aude connaît une crue majeure : la zone la plus sévèrement touchée est la région des Corbières où il est tombé à Lézignan 620 mm en 36 heures (plus des deux tiers d'une année habituelle de pluie).

Que signifient ces données historiques, et cette actualité?

- La gestion publique du bassin versant, c'est d'abord la gestion de ces phénomènes extrêmes mettant en péril la sécurité des biens et des personnes. Le premier devoir du responsable administratif et politique est d'anticiper les risques dans la gestion des écoulements et des occupations du sol sur le lit majeur, ainsi que d'assurer la bonne information des riverains. La simulation hydroclimatique des crues et étiages de chaque bassin doit désormais se généraliser, cela en lien avec les hypothèses de changement des températures et des précipitations dû au réchauffement. On ne peut plus aménager la rivière et ses berges sans avoir à l'esprit ces contraintes et leur dynamique à venir.

- Le risque zéro n'existe pas : il y a toujours eu des phénomènes extrêmes peu prévisibles, il y en aura toujours. Cependant, on peut limiter les risques, par exemple en limitant l'implantation des habitations dans les lits d'inondation et assurant la prévention des crues ainsi déjà que le ralentissement des ondes de crues (zones expansion latérale de crues en lit majeur, barrages réservoirs, retenues collinaires et en lit mineur en tête de bassin, etc.)

- La méconnaissance passée de l'hydrologie et de l'écologie des bassins versants a conduit à des erreurs : imperméabilisation et artificalisation des sols, incision et chenalisation des lits de rivière ce qui ne fait que repousser la crue plus bas et plus vite, spéculation immobilière et construction en zone inondable, etc. Corriger cela prendra beaucoup de temps : pour renaturer des lits majeurs, il faut disposer du foncier. Mais on peut déjà éviter de persister dans ces erreurs, ce qui serait un retour au bon sens.

- Toutefois, l'option écologique aura ses limites et les exemples des crues passées le montrent bien : même à une époque sans béton, sans agriculture intensive, moindrement peuplée et urbanisée, les crues étaient tragiques, les bilans humains étaient lourds. On peut utiliser la nature plus intelligemment (par exemple restaurer des zones humides pour éponger des surplus d'eau), mais ce serait mentir que de croire en la toute-puissance de telles solutions : elles ne seront jamais qu'une partie de la réponse, il faut aussi du génie hydraulique pour gérer les écoulements.

- Avec le changement climatique, on ne peut plus séparer les problématiques de la sécheresse et de la crue : selon les saisons, ce sont tous les phénomènes extrêmes qui peuvent devenir plus fréquents ou plus intenses, comme on le vit déjà depuis une ou deux décennies. On doit donc gérer les bassins versants en retenant l'eau trop rare lors des étiages ou trop rapide lors des crues. Cela passe par une révision rapide des paradigmes actuels du ministre de l'écologie et des agences de l'eau, trop orientés vers la "renaturation" des rivières au détriment de leur gestion adaptative qui utilise toutes les options sans dogmatisme, et qui se projette sur le long terme.

A lire sur ce thème
Casser les ouvrages hydrauliques sans aggraver le risque d'inondation? Nos décideurs vont devoir prendre leurs responsabilités 
Idée reçue: "L'effacement des ouvrages hydrauliques permet de s'adapter au changement climatique"
Quelques réflexions sur les inondations du printemps 2016 

lundi 15 octobre 2018

Qu'est-ce qui ne va pas avec l'idée d'une "santé de la rivière"? (Blue 2018)

Brendon Blue, géographe et chercheur en sciences de l'environnement à l'Université d'Auckland, vient de publier un article intéressant sur nos représentations collectives de l'eau. Son propos ? La "santé de la rivière" mise en avant par ses gestionnaires peine à justifier son sens et ne reflète pas nécessairement ce que les riverains en pensent. L'idée que la santé d'une rivière pourrait être objectivée par des indicateurs (métriques physiques, chimiques, biologiques) s'adosse toujours à l'idée que cette rivière pourrait avoir la "naturalité" comme une condition de référence : serait sain ce qui naturel, malsain ce qui est changé par l'homme. Cela s'éloigne de la réalité de rivières déjà modifiées de longue date comme de l'expérience ordinaire des gens, qui ont également des projections sociales, symboliques, pratiques sur ce qu'une rivière pourrait ou devrait être. L'idée de "santé de la rivière" et le paradigme du retour à la nature non impactée (renaturation) se sont ainsi imposés au sein de diverses gestions publiques dans le monde au moment même où, dans la littérature savante, on s'apercevait que la nature et la société sont hybridées de longue date, donc ne peuvent être séparées de manière rigide en opposant utilisation et préservation, occupation et conservation. Une écologie opposant la rivière et l'humain fait donc fausse route. Extraits et discussions.  

"Plutôt que de commencer par un nouvel examen de ce que pourrait signifier un bon état, la création d'une vision d'une rivière en bonne santé a été largement abordée comme un défi technique. Partant de l'hypothèse que les influences humaines pourraient être dissociées pour modéliser un système écologiquement pur, les partisans ont conçu des ensembles de conditions de référence représentant des états plus naturels.

"En priorisant ainsi la naturalité, nous avons négligé la longue histoire d'enchevêtrement entre les hommes et les paysages, et nous avons omis de reconnaître la subjectivité de ce qui est perçu comme naturel. Traiter la santé des rivières comme une chose qui existait déjà, une chose à révéler simplement en le rendant mesurable (cf. Blue et Brierley, 2016), a jeté un voile sur les idéaux contestés et a négligé l’occasion d’exprimer différentes possibilités pour l’eau. (…)

"Une santé de la rivière réinventée pourrait reconnaître que tout le monde n’est pas d’accord sur ce à quoi une rivière en bonne santé ressemble: cette «bonne condition» doit être obtenue par la négociation de visions contestées, et souvent contradictoires. Cela pourrait remettre en cause le privilège des mesures sans référence locale, sachant que les approches quantitatives ne détiennent pas le monopole de ce qui importe. Cela ne signifie pas simplement les échanger contre un localisme ad hoc; elle pourrait plutôt mettre l'accent sur les contextes physiques, biologiques et sociaux plus vastes des problèmes locaux (Brierley et al 2013; Wilcock 2013). En comprenant les processus sociaux et physiques qui façonnent les paysages, nous pourrions produire une image plus claire des alternatives possibles. Cela pourrait inclure une compréhension de la façon dont les paysages pourraient être sans influences humaines (voir, par exemple, Lyver et al 2015), mais aussi d'autres états potentiellement souhaitables (voir, par exemple, les visions nuancées et contestées d'un projet urbain de rivière décrite par Holifield et Schuelke 2015). (…)

"Le concept de santé de la rivière est apparu à un moment où les hypothèses sur lesquelles reposaient les efforts de conservation étaient de plus en plus contestées. Les efforts visant à isoler la nature et à préserver des étendues sauvages vierges ont été supplantés par des tentatives visant à développer plus activement des relations durables entre les personnes et l'environnement physique, au-delà d'une vue dualiste axée sur l'utilisation ou la préservation (O'Riordan 1999, 2004). Au fur et à mesure que les récits de l'Anthropocène s'imposent (Cascade 2014) et que les idéaux des écosystèmes non modifiés semblent de plus en plus dépassés, les approches fonctionnalistes fourniront un moyen de regarder vers l'avenir plutôt que de se concentrer sur le «paradis perdu» (Dufour et Piégay 2009). Robbins et Moore 2013; Wohl 2013)."

Discussion
Les sciences humaines et sociales, la géographie et parfois l'écologie (scientifique) elle-même mènent depuis un certain temps une critique de divers concepts écologiques ayant alimenté et inspiré la gestion publique des milieux naturels depuis les années 1980.

Quand ces analyses reflètent la réception de l'écologie par la société, le gestionnaire public doit les entendre. Car la seule légitimité du gestionnaire est de représenter l'intérêt de cette société : s'il développe une idéologie de l'action publique ne répondant plus à sa mission, il échouera. Ce point n'est pas propre à l'écologie, bien sûr : toute technocratie peut dériver dans la fermeture sur elle-même, en se posant comme but l'atteinte d'indicateurs purement techniques sans vérification que ces indicateurs sont acceptés dans le corps social, qu'ils renvoient à des réalités partagées et des attentes tangibles.

La "santé de la rivière" a été avancée dans les année 1990 et 2000 comme une métaphore permettant de se détacher de la nostalgie de la "nature sauvage" (un paradigme n'ayant plus guère de base scientifique) tout en avançant un agenda de réformes favorable à l'environnement. Mais en fait, la santé et la naturalité ont le même difficulté à sortir de l'autoréférence : si une rivière "en bonne santé" est une rivière dont les structures et les fonctions ne divergent pas de celles d'une rivière naturelle, on ne fait que déplacer le problème!

Par exemple, dans un document de l'agence de l'eau et Onema de 2011 visant à vulgariser l'action publique (Supplément spécial, Mon Quotidien, 18 mars 2011), on lit :

"La rivière est vivante, respectons-là ! Une rivière fonctionne avec des zones humides, des eaux souterraines, et elle abrite des espèces vivantes, végétales et animales… Ces éléments forment un écosystème : de leur bonne santé à tous dépend la bonne santé de la rivière."



Le dessin associé (une version simplifiée d'un bassin versant, image ci-dessus) laisse entendre que partout où la rivière est laissée à elle-même (libre dans son débit, son débordement, sa berge), elle sera en meilleure "santé". Mais cela revient à dire que partout où un usage humain change cette nature spontanée de la rivière, celle-ci sera en moins bonne santé.

Comme Brendon Blue le relève, la directive cadre européenne sur l'eau (2000) - l'une des législations publiques les plus ambitieuses dans le monde, aujourd'hui menacée d'échec - a matérialisé ces difficultés. Elle a développé une batterie d'indicateurs techniques permettant de juger la performance de l'action publique (notamment sur la pression politique des remises en cause d'inefficacité et coûts excessifs de l'action publique). Mais derrière ces indicateurs, c'est toujours la "condition de référence" qui fonde et légitime l'édifice, donc la séparation d'une rivière naturelle présentée comme en bon état (sur elle sont calculés les indicateurs d'état, forcément bons) et d'une rivière anthropisée présentée comme une dégradation plus ou moins avancée, un écart à la normalité perdue.

Cette idée que la rivière naturelle serait la référence de l'action publique est aujourd'hui contestée : la nature est une construction sociale et politique, inscrite dans l'histoire humaine autant que dans l'évolution biotique et abiotique. On doit donc faire évoluer la gestion publique de l'eau et de la nature en intégrant davantage la société dans la définition des objectifs.

Référence : Blue B (2018), What’s wrong with healthy rivers? Promise and practice
in the search for a guiding ideal for freshwater management, Progress in Physical Geography, 42, 4, 1–16

A lire également
L'écologie de la restauration et l'oubli du social (Martin 2017)
"La science est politique : effacer des barrages pour quoi? Qui parle?" (Dufour et al 2017)
Les sciences sociales se saisissent de la question des effacements de barrages (Sneddon et al 2017) 
Les nouveaux écosystèmes et la construction sociale de la nature (Backstrom et al 2018) 
Les fonctionnaires de l'eau sont-ils indifférents au social? (Ernest 2014) 
Une rivière peut-elle avoir un état de référence? Critique des fondements de la DCE 2000 (Bouleau et Pont 2014, 2015)

dimanche 14 octobre 2018

Modèle de courrier au préfet pour refuser une demande excessive en débit de passe à poissons ou de rivière de contournement

Plusieurs propriétaires et riverains nous informent  que, dans le cadre de rivières classées en liste 2 au nom de la continuité écologique, les services de l'Etat (DDT-M, AFB, agences de l'eau) proposent désormais des passes à poissons ou des rivières de contournement prenant l'essentiel du débit de la rivière (jusqu'à 80%...!), donc vidant le bief et la retenue la majeure partie de l'année. De telles demandes sont illégales. Voici un modèle de lettre au préfet sur ce cas, à envoyer en recommandé, afin de signaler l'abus de pouvoir administratif et le cas échéant prendre date en vue d'un futur contentieux. 


Cas concernés : rivières classées en liste 2 au titre du L 214-17 CE, dossier de relance de moulin au titre du R 214-18-1 CE

Enjeux : si un dispositif de franchissement est démontré comme nécessaire, il doit être conçu pour respecter la consistance légale du moulin et pour s'adapter au débit minimum biologique de la rivière au droit de l'ouvrage, soit 10% du module (débit interannuel moyen).

Procédure : si un agent DDT-M ou AFB souhaite imposer un débit d'équipement fantaisiste pour le franchissement, signaler son désaccord au préfet par courrier recommandé (modèle ci-dessous) puis engager contentieux au tribunal administratif si le préfet ne recadre pas ses services.

Complément : il est vivement conseillé de recueillir dans votre région des exemples de passes à poissons conçues à 10% du module (le cas général observé). L'administration aura tendance à prétendre indûment que dans le cas de tel ouvrage, un débit supérieur s'impose, mais si vous montrez que le choix de 10% est la norme, cet argument ne sera pas empiriquement opposable (outre qu'il est légalement biaisé et scientifiquement douteux car le protocole ICE n'indique pas d'obligation de débits importants). Contactez vos associations pour recevoir des exemples ou demandez en sur le forum de la petite hydro.

Rappel : il est préférable d'envoyer copie de votre courrier à votre député et votre sénateur, en leur rappelant le caractère problématique de la mise en oeuvre de la continuité écologique, et en leur demandant expressément d'en saisir le ministre de l'écologie. Chaque abus de pouvoir local doit ainsi remonter vers le parlement et le ministère, aussi longtemps que l'administration n'aura pas reçu consigne de respecter le patrimoine hydraulique dans la mise en oeuvre de la continuité écologique.

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Modèle de courrier :

Monsieur le Préfet, Madame la Préfète, [préciser]

Au droit du moulin [préciser] sur la rivière [préciser], ouvrage dont je suis propriétaire, les services instructeurs de l'eau et de la biodiversité veulent imposer un dispositif de franchissement pour les poissons migrateurs.

Ce dispositif tel qu'il est proposé est prévu pour absorber XX% [préciser] du débit interannuel moyen de la rivière.

Ce point est problématique : j'en conteste la légalité.

L'article L 214-6 code environnement précise :
Les installations, ouvrages et activités déclarés ou autorisés en application d'une législation ou réglementation relative à l'eau antérieure au 4 janvier 1992 sont réputés déclarés ou autorisés en application des dispositions de la présente section. Il en est de même des installations et ouvrages fondés en titre.

La jurisprudence administrative et judiciaire constante précise que la reconnaissance de l'existence légale d'un ouvrage réglementé et/ou fondé en titre implique la reconnaissance sa consistance légale autorisée à savoir :

  • hauteur du seuil, définissant la chute et la surface de la retenue
  • volume d'eau dérivé dans le bief, en l'état du génie civil en place

Aucune proposition administrative n'est fondée à sortir de cette consistance légale autorisée, hors un arrêté préfectoral qui annulerait le droit d'eau du moulin pour des motifs limitativement prévus par la loi, motifs qui ne sont pas invoqués dans le cas présent.

L'article L 214-18 code environnement précise le débit minimum biologique, "débit minimal garantissant en permanence la vie, la circulation et la reproduction des espèces" comme étant du "dixième du module du cours d'eau en aval immédiat ou au droit de l'ouvrage correspondant au débit moyen interannuel".

En conséquence, je souhaite que les services instructeurs de l'eau et de la biodiversité proposent une solution de franchissement conforme à la consistance légale autorisée et prenant 10% du débit moyen de la rivière, comme la loi en dispose pour garantir la circulation et la reproduction des espèces.

Je vous remercie par avance de cette démarche qui permettra de concilier les enjeux patrimoniaux, paysagers, écologiques, dans le respect du droit, avec toute la pondération nécessaire à une gestion équilibrée et durable de l'eau telle que la définit l'article L 211-1 code environnement.

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IllustrationNiteshift, Klostermönch, CC BY-SA 3.0

vendredi 12 octobre 2018

Prime à la casse des moulins dans les programmes des agences de l'eau, ou les mensonges de la continuité écologique "apaisée"

Les agences de l'eau sont en train de voter leur programme d'intervention 2019-2024, c'est-à-dire leur orientation programmatique et financière. Les associations de moulins et riverains sont aujourd'hui exclues des concertations comme des délibérations. Fidèle à son double langage, l'administration en charge de l'eau et de la biodiversité prétend à Paris qu'elle veut une "continuité apaisée", mais persiste dans plusieurs agences de l'eau à donner la priorité économique à la destruction des ouvrages en rivière et à refuser l'indemnisation des travaux prévue par la loi de 2006. Soit un chantage financier contraignant souvent les plus faibles à céder et à détruire le patrimoine. A l'initiative de notre association, avec le soutien national de la FFAM, de la FDMF, de l'ARF, de l'UNSAAEB et l'OCE, une quarantaine d'associations se sont mobilisées pour lancer des appels sur les bassins Loire-Bretagne et Seine-Normandie. Ces associations refusent la prime à la casse des moulins, forges, étangs et barrages.  Face à la mauvaise foi et au dogmatisme de leurs interlocuteurs, elles se concertent aujourd'hui pour organiser les ripostes judiciaires aux dérives administratives. En attendant, les propriétaires et riverains attachés aux ouvrages s'engagent solidairement sur la même position de défense des rivières et de leurs patrimoines: aucun abandon de droit d'eau, aucune proposition remettant en cause la situation légalement autorisée, aucun chantier d'intérêt général sans indemnisation publique. Car tels sont la lettre et l'esprit de la loi française votée par les représentants des citoyens. Une loi exprimant la volonté générale et s'imposant aux dérives illégitimes des bureaucraties comme des lobbies de la destruction. 



Appel Seine Normandie : télécharger (pdf)
Appel Loire Bretagne : télécharger (pdf)

Les signataires représentent des propriétaires, riverains et usagers de l’eau concernés par la continuité écologique en long des rivières.

Dans son 10e programme d’intervention, l’Agence de l’eau Seine Normandie a développé des barèmes systématiquement favorables à la destruction totale ou partielle (arasement, dérasement) des ouvrages hydrauliques plutôt qu’à leur aménagement.

Ce choix contrevient aux textes de loi qui prévoient exclusivement l’aménagement des ouvrages hydrauliques dans le cadre de la restauration de la continuité écologique : aucun texte du législateur français ou européen n’a jamais exigé la destruction des ouvrages hydrauliques.

Rappel des textes

La loi sur l'eau et les milieux aquatiques de 2006 créant l'article L 214-17 code de l'environnement évoque "Une liste de cours d'eau, parties de cours d'eau ou canaux dans lesquels il est nécessaire d'assurer le transport suffisant des sédiments et la circulation des poissons migrateurs. Tout ouvrage doit y être géré, entretenu et équipé selon des règles définies par l'autorité administrative, en concertation avec le propriétaire ou, à défaut, l'exploitant."

Ni l'arasement ni le dérasement n'est défini comme solution, l'ouvrage doit être géré, équipé ou entretenu lorsqu'il y a un classement réglementaire de continuité écologique.

Le loi n° 2009-967 du 3 août 2009 de programmation relative à la mise en œuvre du Grenelle de l'environnement, créant la Trame verte et bleue, énonce dans son article 29 : "La trame bleue permettra de préserver et de remettre en bon état les continuités écologiques des milieux nécessaires à la réalisation de l'objectif d'atteindre ou de conserver, d'ici à 2015, le bon état écologique ou le bon potentiel pour les masses d'eau superficielles ; en particulier, l'aménagement des obstacles les plus problématiques pour la migration des poissons sera mis à l'étude. Cette étude, basée sur des données scientifiques, sera menée en concertation avec les acteurs concernés."

Là encore, la loi évoque l'aménagement, et non l'arasement. Les députés et sénateurs ont expressément retiré un amendement qui prévoyait d'inscrire la destruction d'ouvrage dans les orientations du législateur pour la Trame verte et bleue

Le Plan d'action pour la sauvegarde des ressources en eau de l'Europe (Blue print) COM/2012/0673 de 2012 édicté par la Commission européenne et notamment relatif à l'application de la DCE 2000  énonce à propos de la continuité en long de la rivière : "Si les évaluations de l'état écologique doivent encore être améliorées, il apparaît que la pression la plus courante sur l'état écologique des eaux de l'UE (19 États membres) provient de modifications des masses d'eau dues, par exemple, à la construction de barrages pour des centrales hydroélectriques et la navigation ou pour assécher les terres pour l'agriculture, ou à la construction de rives pour assurer une protection contre les inondations. Il existe des moyens bien connus pour faire face à ces pressions et il convient de les utiliser. Lorsque des structures existantes construites pour des centrales hydroélectriques, la navigation ou à d'autres fins interrompent un cours d'eau et, souvent, la migration des poissons, la pratique normale devrait être d'adopter des mesures d'atténuation, telles que des couloirs de migration ou des échelles à poissons. C'est ce qui se fait actuellement, principalement pour les nouvelles constructions, en application de la directive-cadre sur l'eau (article 4, paragraphe 7), mais il est important d'adapter progressivement les structures existantes afin d'améliorer l'état des eaux."

Les aménagements non destructifs sont donc présentés comme préconisation de première intention au plan européen également.

En outre, la France s’est dotée d’une doctrine publique de « gestion équilibrée et durable de l’eau », défini par la loi dans l’article L 211-1 du code de l’environnement.

Ce texte établit les principaux enjeux dont il convient de tenir compte s’agissant de l’administration des eaux et mentionne en particulier la nécessité de : préserver la ressource en eau, réduire les pollutions, préserver le patrimoine, développer l’énergie hydro-électrique, l’agriculture et l’irrigation, conserver des réserves d’eau à l’étiage, prévenir les risques d’inondations, protéger les zones humides (dont font partie les canaux, biefs, étangs, plans d’eau, lacs, etc.).

Autant d’enjeux qui plaident en faveur de la conservation des retenues d’eau multi-séculaires formées par les chaussées ou barrages des moulins, étangs, petites usines à eau.

Le choix d’effacement des retenues et biefs avec l’argent public a pour conséquences de :

1-réduire la surface et le volume des masses d’eau, abaisser le niveau des nappes d’accompagnement, détruire les zones humides annexes aux ouvrages, et plus largement aggraver les tensions sur la ressource en eau et les situations d’étiage,
2-aggraver les phénomènes de crue par la perte des fonctions de stockage, diversion, et ralentissement des écoulements,
3-détruire les habitats des milieux aquatiques et rivulaires, donc la biodiversité installée sur les sites,
4-détruire un potentiel de développement de l’énergie hydroélectrique,
5-dégrader la qualité des eaux en augmentant les concentrations de nitrates et dérivés dans les eaux (perte de la fonction d’épuration reconnue des zones lentiques).

Ce choix de l’agence de l’eau entre donc en parfaite contradiction avec les grands enjeux exprimés par l’article L211-1 du code de l’environnement.

Enfin, en refusant de respecter le cadre d’intervention fixé par la loi (gestion, équipement) pour imposer une pression à la destruction par le jeu de financement inégaux et arbitraires, l’agence de l’eau porte une responsabilité majeure dans l’échec de la mise en œuvre de la continuité écologique depuis le classement des rivières de 2012-2013.

En conséquence, nous exigeons que le 11ème programme de l’agence de l’eau :
cesse de financer la  destruction des ouvrages hydrauliques
ouvre le barème maximal de financement (80 %, jusqu’à 100% en programme prioritaire) pour les solutions d’aménagement (vannes, passes, rivières de contournement) correspondant au texte et à l’esprit de la loi.

Les arbitrages de l’agence de l’eau sont inacceptables et entraîneraient l’ouverture de contentieux judiciaires s’ils devaient persister dans le 11ème programme d’intervention 2019-2024.


jeudi 11 octobre 2018

L'Argentalet à sec à La Roche-en-Bresnil

Un riverain nous fait parvenir cette photo de l'Argentalet (affluent du Serein) à sec, au hameau de Clermont sur la commune de la Roche-en-Brenil. Avec ce commentaire : "du jamais vu, quand il y avait les étangs qui perdaient toujours un peu d'eau, la rivière ne se vidait pas. Certes, le climat change et cette sécheresse est très sévère mais on peut s'interroger sur la gestion de l'eau". Le 26 mai 2016, de fortes intempéries avaient causé la rupture de plusieurs digues d'étang sur l'Argentalet. Hélas, si ces dommages de crues entraînaient jadis la reconstruction rapide des digues, les services de l'Etat ont signalé aux propriétaires leur souhait de laisser la rivière en libre cours au nom de la continuité écologique. Autant dire qu'ils ont découragé toute tentative de restaurer les étangs, ce qui aurait sans doute demandé une longue bataille administrative, voire judiciaire.  Il n'y a donc plus de retenues sur cette zone. Mais il n'y a plus d'eau non plus lors des sécheresses sévères, comme sur la Romanée… Est-ce un gain pour la biodiversité aquatique et pour l'agrément des riverains? Où est la fameuse "continuité écologique" dans ces discontinuités temporelles et spatiales du débit, qui font disparaître localement le vivant? Nos élus vont-ils réellement engager une politique d'adaptation au changement climatique qui tienne compte des attentes des citoyens, sans se contenter de subir la fatalité de rivières devenant intermittentes du fait des sécheresses de plus en plus fréquentes et de la hausse des prélèvements d'eau? Ceux qui se flattent de penser "à long terme" sont-ils capables de se projeter au-delà des dotations à quelques années d'argent public? Autant de questions dont nous attendons des réponses convaincantes, pendant que nos rivières traversent épreuve après épreuve. 



mardi 9 octobre 2018

Pas de hausse des températures limitée à 1,5°C sans hydro-électricité, selon le GIEC

Le GIEC vient de publier un rapport destiné à éclairer les décideurs et les opinions sur la différence entre un monde réchauffé de 1,5°C et de 2°C par rapport à l'époque pré-industrielle. Ce rapport examine aussi les conditions de réussite d'un objectif de réchauffement limité à 1,5°C (soit seulement 0,5°C par rapport à aujourd'hui). Tous les scénarios qui parviennent à cet objectif incluent une hausse des énergies renouvelables, dont l'hydro-électricité. Le gouvernement français doit stopper immédiatement le choix aberrant de dépenser l'argent public à détruire des barrages et usines hydro-électriques ainsi que des moulins pouvant être relancés.



Dans son nouveau rapport de 400 pages, le Groupe international d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) analyse notre situation climatique. Commandé par l'ONU au moment de l'accord de Paris (2015), ce texte du GIEC doit nourrir le processus de révision des engagements nationaux, qui sera lancé à la COP24 en décembre prochain.

Le rapport du GIEC observe à propos des scénarios qui permettraient de contenir le réchauffement à 1,5 °C par rapport à l'ère pré-industrielle (chapitre 2, p.53) :

"Vers le milieu du siècle, la majorité de l’énergie primaire provient de combustibles non fossiles (c’est-à-dire les énergies renouvelables et l’énergie nucléaire) dans la plupart des trajectoires à 1,5 ° C (…)

L'énergie renouvelable (biomasse, hydroélectricité, solaire, éolienne et géothermique) augmente dans toutes les trajectoires à 1,5 ° C, la part d'énergie renouvelable dans l'énergie primaire atteignant 28–88% en 2050, avec une plage interquartile de 49–67% . La magnitude et la répartition entre bioénergie, éolienne, solaire et hydro-électricité diffèrent d'une trajectoire à l'autre."

La France est en retard sur ses objectifs et engagement énergétiques, comme l'avait relevé l'OCDE. Les émissions carbone sont même reparties à la hausse depuis deux ans, malgré les efforts accomplis.

Face à la difficulté et au coût de la transition bas-carbone, on ne peut plus faire comme si nous avions le luxe de négliger des opportunités.

L'énergie hydraulique a de multiples atouts, en particulier la petite hydraulique relancée sur les sites existants :
  • elle a le meilleur bilan carbone de toutes les énergies en région boréale et tempérée, et plus encore quand on restaure des sites anciens (GIEC SRREN Report 2012) ;
  • elle a le meilleur bilan matière première, car sa technologie est simple, concentrée, robuste et à longue durée de vie (Kleijn et al 2011 et Van Der Voet et al 2013).;
  • elle a le meilleur taux de retour sur investissement énergétique (EROEI), c'est-à-dire qu'elle est la plus efficace quand on intègre ce qu'elle consomme et ce qu'elle produit sur toute la durée de vie (Murphy et Halls 2010) ;
  • elle a une forte acceptabilité sociale, car elle n'a pas de nuisance visuelle ou sonore, n'altère pas les paysages, ré-utilise en général des ouvrages existants et est associée à des retenues qui ont de nombreux autres usages sociaux (voir le résultat de la concertation publique PPE 2018) ;
  • elle a une bonne rentabilité économique et coûte moins cher au contribuable (CSPE) que d'autres énergies moins mature (hydrolien, éolien offshore, solaire en petite installation, etc.) ;
  • elle est bien répartie sur le territoire, ne demande pas de développer le réseau très haute tension et permet de produire à proximité de la consommation (moins de perte en distribution) ;
  • elle permet à tout un tissu économique local de se développer pour l'installation et la maintenance des équipements.


Malgré ces évidences, nous assistons à une aberrante politique à contre-emploi en France : la direction de l'eau du ministère de l'écologie et les agences de l'eau encouragent et financent la destruction des ouvrages hydrauliques susceptibles de produire de l'énergie locale et propre. Cela inclut même, comble de l'absurdité, des barrages et usines hydro-électriques en fonctionnement :
Le seul autre pays dans le monde engagé dans une politique de destruction aussi systématique des ouvrages hydrauliques, ce sont les Etats-Unis d'Amérique : la France veut-elle copier en Europe les champions occidentaux des émissions carbone ? 

Cette politique de destruction des seuils et barrages dilapide l'argent public, aggrave le bilan carbone, retarde la transition énergétique en France et nuit à long terme à nos capacités d'adaptation au changement climatique (stockage et régulation de l'eau). Elle doit cesser immédiatement, comme nous en avons fait la demande à François de Rugy. Et comme la commission du débat public sur la programmation pluri-annuelle de l'énergie vient aussi de le rappeler au gouvernement, l'hydro-électricité figure en bonne place dans les énergies dont les Français souhaitent le déploiement.  .

lundi 8 octobre 2018

La Cour des comptes critique à nouveau la gestion publique de la biodiversité

La gestion de l'eau et de la biodiversité a déjà été étrillée dans un rapport IGF-CGEDD publié au printemps dernier. C'est au tour du premier président de la Cour des comptes d'écrire au ministre de la Transition écologique et au ministre de l'Action et des comptes publics pour leur rappeler que la tutelle de l'Etat sur les opérateurs de biodiversité est aujourd'hui défaillante : les objectifs ne sont pas posés, l'action n'est pas évaluée, le modèle économique est inexistant. Non seulement nous avons des bureaucraties dont les services rendus aux citoyens sont parfois difficiles à percevoir et dont certains choix arbitraires sont dénués de contre-pouvoirs démocratiques efficaces, mais ces bureaucraties sont de surcroît mal gérées. Stop ou encore? On posera la question aux parlementaires, dont le rôle est de contrôler au nom des citoyens l'action du gouvernement, et notamment le bon usage du denier public.



Pour les riverains qui, effarés, voient l'argent public de l'eau et de la biodiversité gaspillé à détruire des moulins, des étangs, des usines hydro-électriques en fonctionnement (Sélune, Risle), l'idée qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de l'écologie publique à la française ne vient pas comme une surprise.

Après l'inspection générale des finances (IGF) et le conseil général de l'environnement et du développement durable (CGEDD) ayant récemment pointé le manque de résultat et de cohérence de ces politiques publiques, c'est au tour du premier président de la Cour des comptes (Didier Migaud) de s'adresser au ministre de l'écologie au ministre des comptes publics.

On note dans son courrier venant d'être rendu public :

"Les missions essentielles des opérateurs de la biodiversité ne sont pas toujours clairement définies et restent insuffisamment explicitées et évaluées. (…)

Les contrôles opérés ont également conduit la Cour à relever que les missions ne sont pas toujours déclinées de manière lisible dans les principaux documents établis ou approuvés par les services de l’État pour orienter l’activité annuelle ou pluriannuelle des opérateurs (contrats d’objectifs, lettres de mission-cadre et annuelles du directeur, programme annuel de performance, le cas échéant charte des parcs nationaux). (…)

Enfin et alors que les opérateurs doivent contribuer à l’effort de redressement des comptes publics, l’exercice de la tutelle est demeuré peu satisfaisant, sur la définition de leur modèle économique."

Rappelons que la Cour des comptes a déjà épinglé plusieurs fois l'Onema et l'Agence française pour la biodiversité, en relevant des erreurs de gestion et des octrois d'avantages abusifs dans l'exercice des fonctions (rapport de 2013 sur les dysfonctionnement de l'Office, rapport de 2017 sur le défaut de rigueur dans la correction des dysfonctionnements et l'intégration acrobatique dans l'AFB).

A lire : Cour des comptes (2018), La tutelle de l’État sur les opérateurs de la biodiversité

vendredi 5 octobre 2018

La biodiversité des poissons d'eau douce vient de la fragmentation des milieux (Tedesco et al 2017)

Paradoxe des poissons d'eau douce : ils représentent 40% de la diversité totale des poissons du globe, mais ils vivent dans 1% seulement des habitats disponibles. Pourquoi une telle diversité en si peu d'espace? Selon une équipe de chercheurs, la réponse se trouve dans la fragmentation physique des habitats d'eau douce, favorisant l'émergence de nouvelles espèces dans l'évolution, en particulier chez les groupes non migrateurs ayant de faibles capacités de dispersion. Si ces travaux concernent le temps long de la spéciation et de l'extinction, on peut penser que des traits génétiques et comportementaux de certaines populations continuent d'évoluer aujourd'hui, sous l'effet des fragmentations de certains milieux (seuils, barrages) mais aussi des ouvertures d'autres milieux (canaux, translocations). 

Les espèces émergent dans l'évolution quand des populations filles sont isolées de leurs populations mères et s'en différencient peu à peu, par le jeu de la sélection naturelle (reproduction différentielle de certains traits mieux adaptés à un milieu local). Mais un isolement trop extrême peut aussi conduire à une disparition d'une population devenue trop petite. Il y a donc un jeu de balancier entre des tendances à la spéciation et à l'extinction : en limitant le flux de gènes, la fragmentation des populations par isolement géographique est supposée augmenter les taux de spéciation ; une plus grande capacité de dispersion des espèces devrait pour sa part réduire les taux d'isolement et de spéciation, tout en augmentant la résilience des populations aux perturbations, réduisant ainsi également les taux d'extinction.

Quatre chercheurs (Pablo A. Tedesco, Emmanuel Paradis, Christian Lévêque, Bernard Hugueny) se sont penchés sur le "paradoxe des poissons d'eau douce"ainsi posé :

"Avec env. 126 000 espèces animales décrites vivant dans les eaux douces (Balian et al 2008), elles représentent plus de 10% de tous les animaux décrits à ce jour (Mora et al 2011; Wiens 2015b), tout en occupant seulement 0,8% de la surface de la Terre et 0,02 % du volume habitable aquatique disponible (Dawson 2012). Parmi les organismes aquatiques, les poissons sont un bon exemple de ce paradoxe: environ 40% se trouvent dans les eaux douces, tandis que les 60% restants de la diversité halieutique habitent des habitats marins représentant plus de 99% des habitats aquatiques disponibles (Lévèque et al., 2008), définissant ce que nous pourrions appeler le «paradoxe des poissons d'eau douce»."



Se peut-il que la diversité des poissons d'eau douce proviennent de la fragmentation de leurs habitats? Voici le résumé de leur recherche, fondée sur une analyse phylogénétique (ci-dessus, l'arbre reconstitué des poissons).

"But : Les facteurs qui isolent les populations et réduisent le flux de gènes sont considérés comme des critères clés de la spéciation et éventuellement de la diversification. Nous analysons ici les taux de diversification de près de 80% des familles de poissons actinoptérygiens [NDT : poissons osseux à mâchoire] en relation avec les caractéristiques biologiques et les facteurs d’habitat associés aux niveaux d’isolement et de fragmentation.

"Localisation : globale.

"Méthodes : le taux de diversification net de chaque famille a été évalué à l'aide de l'estimateur de la méthode des moments pour l'âge des groupes-souches. L’analyse phylogénétique des moindres carrés généralisés (PGLS), en contrôlant la non-indépendance entre les clades due à la phylogénie, a été appliquée avec le taux de diversification comme variable de réponse pour tester les effets de la taille moyenne du corps, des proportions de espèces strictement d’eau douce, associés aux récifs et migrateurs, en incluant la distribution médiane latitudinale et l’aire de répartition de chaque famille.

"Résultats : après avoir pris en compte la parenté phylogénétique des familles et leur distribution en latitude, nous avons trouvé un appui solide à nos hypothèses d'isolement et de fragmentation: la prédominance de la dépendance à l'eau douce, de l'association récifale, de la petite taille ou du comportement non migrateur dans les familles est liée à des taux de diversification plus rapides. Nous avons également constaté un effet très significatif et positif de la plage de latitude, et aucun effet évident de la latitude médiane.

"Principales conclusions : cette analyse suggère que les facteurs liés à la fragmentation physique des habitats et à la moindre capacité de dispersion des espèces ont joué un rôle important dans les processus de diversification du groupe de vertébrés le plus variés."

Bien entendu, la fragmentation dont on parle ici concerne (dans le domaine continental) l'effet à long terme (milliers à millions d'années) de l'isolement naturel des bassins versants et des freins d'accès (chutes naturelles ou glaciations, par exemple) dans les réseaux dendritiques des rivières. Ce n'est donc pas comparable avec la fragmentation artificielle d'origine anthropique (seuls, barrages), ayant concerné encore peu de générations de poissons, une fragmentation qui est contrebalancée par des ouvertures de milieux elles aussi anthropiques (canaux franchissant les frontières de bassin ou translocations à fin halieutique, par exemple).

Toutefois, on a pu observer aujourd'hui que des truites s'adaptent à des hydrosystèmes fragmentés (Hansen et al 2014) ou que des barbeaux soumis à la pression de sélection d'ouvrages peu franchissables tendent à évoluer localement vers la sédentarité (Branco et al 2017).  De même, certains travaux montrant que des souches endémiques locales de truites résistent mieux à l'introgression avec les truites d'élevage quand elles sont à l'amont de barrages incitent à creuser ces questions (voir Caudron 2008 sur les Alpes et cet article sur la Loire).

Le travail de sélection et adaptation de l'évolution continue donc son oeuvre, y compris dans les milieux modifiés par l'homme.

Référence : Tedesco PA et al (2017), Explaining global‐scale diversification patterns in actinopterygian fishes, Journal of Biogeography, 44, 4, 773-783

jeudi 4 octobre 2018

Les riverains de la Sagne à Cabrerets en lutte pour préserver leur cadre de vie

Sur la Sagne (affluent du Célé), au village de Cabrerets, des centaines d'habitants ont déjà signé une pétition pour déplorer la destruction de leur cadre de vie au nom de la continuité écologique. Partout, des collectifs riverains s'organisent et se plaignent des mêmes maux : manque de concertation, travail en vase clos des bureaucrates de l'eau (syndicats et parcs, agences de bassin, préfectures), refus de débats sincères sur les options, avantages surévalués de la continuité et pertes sous-évaluées du cadre paysager et des services rendus par les écosystèmes aménagés. La continuité ne sera jamais apaisée si l'on méprise ainsi les citoyens et si l'on nie leurs contestations du bien-fondé de certaines mesures n'ayant rien à voir avec l'intérêt général.



Extrait de la pétition :

Sans contester la validité du projet dans son ensemble, les habitants de la commune souhaitent néanmoins attirer l'attention des décideurs sur un certains nombres d’éléments regrettables dans la prise en compte de leur avis  sur ce projet et leur manque d’information.

Une association a été créée et  l'urgence est là, les travaux ont commencé et sans réaction des acteurs que sont la mairie de Cabrerets, Syndicat Mixte de La Rance et du Célé et la préfecture du Lot, les bassins et les ouvrages tant appréciés des habitants de la commune et des nombreux touristes passant dans le village seront détruits.

Ainsi nous déplorons :

- La suppression des seuils artificiels mis en place sur le linéaire du village dont une gestion simple, qui a fait ses preuves sur du long terme, permettait de former et maintenir des bassins dans la traversée du bourg sans compromettre l’écoulement de l’eau pendant les crues. Au contraire ces petites retenues diminuent les risques en  atténuant l’effet de canalisation du cours d’eau sur un segment à forte pente. De même, la continuité écologique de la Sagne n’a jamais été compromise par ces seuils de faible hauteur comme en témoigne la présence des espèces piscicoles en amont. Au contraire, la présence de petits bassins permet d’assurer une continuité temporelle du ruisseau profitable à la faune et à la flore.
De plus, ces bassins offrent un agrément en période estivale et justifient la présence des lavoirs. De plus, ces bassins offrent un agrément en période estivale et justifient la présence des lavoirs.

La commissaire enquêtrice dans son rapport approuve la sauvegarde des seuils ou d’une partie de ces seuils « en proposant de nuancer le projet de disparition systématique des six seuils bâtis qui ont faute d'entretien favorisé l'accumulation du tuf et en envisageant la conservation technique de tout ou partie de ces seuils ».

- La destruction de la passerelle d’accès au restaurant « La Roue » qui nuit au bon fonctionnement de l’activité de restauration de madame Delvit. La proposition alternative pour cet accès paraît dangereuse du fait que la nouvelle rampe débouche sur la route principale du bourg particulièrement passante en période estivale. Sans compter que cet aménagement réduit son espace commercial et que ce dernier a un coût élevé.

- L’absence de garantie quant à l’efficacité des travaux comme le stipule la réponse aux questions de l’enquête publique : « l’arasement des seuils, comme l’ensemble du projet ne permet pas d’éviter le débordement d’une crue décennale dans le bourg. » . 

- D’une manière plus générale, le manque de concertation avec les habitants de la commune sur le projet et la non prise en compte de la mémoire des « Anciens » en ce qui concerne l’entretien de la Sagne dans le bourg. Par exemple, les derniers travaux de curage réalisés en 1991 auraient pu servir de référence, d’autant plus que l’entrepreneur demeure dans notre commune.

Signez la pétition en solidarité des riverains de la Sagne

Illustration : la Sagne à Cabrerets par Torsade de Pointes — photographie personnelle, domaine public 

A lire sur le bassin du Celé :
Quand les alevinages des pêcheurs influencent davantage la génétique des poissons que les ouvrages hydrauliques (Prunier et al 2018)
Diversité génétique et fragmentation des rivières (Blanchet et al 2010, Paz-Vinas et al 2013, 2015) 

mercredi 3 octobre 2018

En Mayenne, le Vicoin sans ouvrage et sans eau...

La Mayenne est frappée de plein fouet par la sécheresse. Les journaux nous montrent des photos de riverains construisant des petits batardeaux pour essayer de retenir l'eau... sur une rivière où l'on vient de détruire tous les ouvrages hydrauliques de retenue, sur argent public, au nom du dogme de la continuité écologique destructrice et imposée par l'Etat. Les fonctionnaires de la direction de l'eau et de la biodiversité du ministère de l'écologie sont directement responsables de ces dérives : nous attendons qu'ils en répondent devant leur ministre, devant le parlement et devant leurs concitoyens. Il n'y aura aucun apaisement sans autocritique publique des erreurs faites depuis 10 ans et sans instruction claire aux services de l'Etat de ne pas reproduire ces erreurs à l'avenir. 


La préfecture de Mayenne annonce "des restrictions d’eau renforcées" face à la sécheresse qui sévit.  Une photo montre des riverains qui tentent de reconstruire un petit barrage de planches sur une rivière presque vidée de ses eaux :"mise en place d’un barrage sur le Vicoin au niveau de l’hippodrome de Ligonnière pour lutter contre la sécheresse", dit la légende.

Le Vicoin ?

Les lecteurs de notre site se souviennent peut-être que cette rivière à la gestion soi-disant exemplaire avait reçu un "trophée de l'eau" de l'agence de bassin Loire-Bretagne. Motif de cette satisfaction ? Au nom de la continuité écologique, tous les barrages de la rivière ont été détruits ou arasés, le dernier cet été. Plutôt que d'ouvrir les vannes aux périodes de crues ou de migrations de certains poissons, on a préféré tout faire disparaître. Les riverains, les pêcheurs, les promeneurs se sont plaints à des multiples reprises de ces choix. Ils ont souligné à l'administration et au syndicat que le Vicoin a des étiages sévères, des pollutions multiples.

Rien n'y a fait : le dogme est le dogme, on a besoin de "vitrines" et de "retour d'expérience" (manifestement biaisés dans leur construction) pour dire que la continuité écologique est une réforme formidable.

Eté 2018 : face au manque d'eau, nous en sommes aux restrictions et à refaire de misérables batardeaux de planches. Et les chercheurs du climat nous préviennent que c'est seulement le début, les épisodes extrêmes en crue comme en sécheresse devraient devenir de plus en plus fréquents au long de ce siècle. Des sécheresses et canicules comme celles de 2018 pouraient devenir la norme après 2050.

Détruire les outils de gestion de l'eau issus de notre patrimoine est un choix irréversible et irresponsable. Le ministère doit prononcer un moratoire sur toutes les opérations de continuité écologique aboutissant à la disparition des chaussées et barrages. 350 associations et 1300 élus l'ont demandé à Nicolas Hulot en janvier 2018, 7500 propriétaires et riverains de sites menacés l'ont demandé à François de Rugy en septembre 2018 : maintenant, c'est urgent.

mardi 2 octobre 2018

Un recours des riverains ? Vite, cassons l'ouvrage pour rendre la situation irréversible...

Nous avions signalé une destruction non autorisée d'ouvrage hydraulique dans les Pyrénées-Atlantique, faite sur simple déclaration malgré plus de 400 m de profil en long modifiés. Alors que les parties prenantes ont été informées et que des recours sont déposés sur les autres chantiers problématiques, la fédération de pêche de ce département se hâte de détruire les ouvrages afin de rendre irréversible la situation. Une habitude apparemment pour ce lobby si bien intégré dans l'appareil d'Etat qu'il a toute confiance dans la protection et la compréhension des services préfectoraux à son endroit. C'est au tour de la chaussée Kaskoin Karrika d'être détruite. Vous avez dit "continuité apaisée" ? Subir un pouvoir arbitraire est déjà peu supportable. Subir un pouvoir arbitraire qui se prétend ouvert et conciliant dans sa propagande ne l'est plus du tout. La continuité écologique est en train de donner une image catastrophique des politiques publiques de l'environnement.

lundi 1 octobre 2018

Poissons des rivières : les mauvais diagnostics produisent des mauvais remèdes

La base de toute démarche efficace et fondée sur la science, c'est d'examiner les phénomènes pour en comprendre les causes. Faute de cela, on avance des propositions en forme d'intimes convictions, de croyances héritées ou d'hypothèses non validées, ce qui n'a pas vocation à devenir une politique publique s'imposant à tous. Malgré une vaste littérature technique, très souvent spécialisée sur quelques espèces dans quelques milieux, l'état des poissons dans les rivières françaises reste mal connu aujourd'hui. Si l'on fait bien des relevés de pêche, on n'étudie presque jamais leur histoire et on n'analyse pas vraiment les causes des variations observées. Cette carence dans la qualité des diagnostics conduit le gestionnaire à proposer des remèdes qui n'ont aucune garantie d'efficacité, malgré leurs coûts et parfois leurs nuisances pour des usages établis des rivières. Quelques réflexions et quelques pistes pour refonder la politique écologique des rivières - et ici en particulier des poissons - sur les données, les modèles et les preuves. Cela sera aussi la condition sine qua non d'une continuité écologique "apaisée". 



Comment évaluer la population de poissons d'une rivière et comprendre ce qui la modifie ? Dans la gestion actuelle des rivières en France, la question s'est posée d'abord pour le cas des poissons grands migrateurs parcourant de plus ou moins longues distances (saumons, anguilles, aloses, lamproies, etc.).

Pour ces grands migrateurs, la réponse est parfois assez simple : c'est la présence ou l'absence d'obstacles sur la rivière qui induit la présence ou l'absence de poissons vers les zones amont, en particulier des barrages infranchissables. Des cas sont bien documentés de barrages qui, à compter de la seconde partie du XIXe siècle, ont bloqué les bassins et entraîné le déclin rapide de certaines espèces. Mais même pour ce cas le plus simple de la répartition et de l'abondance des grands migrateurs, d'autres causes sont en jeu et abaissent de toute façon la probabilité de revoir ces populations en grand nombre, même si les barrages disparaissaient : pollutions, dégradation des substrats, surpêche, réchauffement de l'eau, baisse des débits par prélèvement, changements de phase océanique, bouchons estuariens, modification génétique des souches, introductions de prédateurs, parasites dans le cycle marin, notamment issus des élevages, etc. La restauration d'une voie de franchissement au droit des barrages n'est donc pas la panacée : si cette option ouvre l'amont des bassins pour les grands migrateurs, la capacité d'une recolonisation durable dépend d'autres facteurs et les abondances passées ont peu de chance de revenir à brève échéance, cela malgré des coûts publics importants (voir l'exemple du saumon Loire-Allier).

Ces migrateurs amphihalins faisant de longs parcours attirent l'attention du public par leur importance historique, halieutique, gastronomique ou symbolique, mais ils ne représentent que quelques espèces de poissons parmi la quasi-centaine d'espèces endémiques ou introduites que comptent les rivières françaises (encore moins si l'on songe à toute la biodiversité aquatique, bien sûr). La plupart des rivières classées au titre de la continuité écologique ne sont pas des fleuves côtiers et elles ont des enjeux autres que ceux de ces grands migrateurs.

Comment évaluer l'état piscicole d'une rivière et les causes de cet état piscicole ?
Aujourd'hui, le cas le plus fréquent ressemble à ceci : des pêcheurs réalisent des relevés par pêche électrique, ils appliquent souvent des méthodologies anciennes et désormais peu usitées en science des rivières (comme la biotypologie de Verneaux), des hypothèses causales sont émises dans le rapport mais sans moyen de les vérifier ou les réfuter, ce rapport sert de bases d'évaluation pour les choix locaux. Parfois, ce ne sont pas des pêcheurs, mais des bureaux d'études, avec des méthodes un peu différentes. Le résultat est cependant sensiblement équivalent.

Cette méthode est insatisfaisante et doit être dépassée.

Elle est en retard sur certains enseignements de l'écologie scientifique depuis deux décennies. Elle pose que toute déviation de peuplement par rapport à l'idéal d'une rivière sans humain devrait et pourrait être corrigé, ce qui n'est pas discriminant. Et elle ne rend pas justice à une réalité : les variations des poissons d'une rivière s'expliquent aussi par l'histoire propre de cette rivière et des actions qui y ont été menées au fil des décennies, voire des siècles. Des mécanismes communs à tous les cours d'eau expliquent certaines variations : mais d'autres seront spécifiques à chaque bassin. L'écologie, c'est la singularité et la contingence. Le vivant ne répond pas de manière déterministe à des événements, et ces événements ne sont pas eux-mêmes homogènes d'une vallée à l'autre.

Le plus ennuyeux est que cette méthode, malgré son apparence technique avec des graphiques et des données, ne dit généralement rien des causes de ce que l'on observe. Or, c'est bien la question des causes qui intéresse le gestionnaire. Par exemple, si en 20 ans la moitié des truites ont disparu à cause d'un prédateur comme le cormoran ou d'un parasite comme la saprolègne, dépenser de l'argent pour traiter la végétation des berges ou les ouvrages hydrauliques n'aura pas vraiment d'effet sur la biomasse des truites : quand on se trompe sur le diagnostic, on se trompe aussi sur le remède. De même, quand la recherche montre que sur certaines rivières aménagées, les déversements issus de pisciculture pour la pêche depuis un siècle ont davantage d'influence aujourd'hui que tout autre facteur, l'ignorance du passé ne permet pas de comprendre le présent ni l'avenir.

Voici quelques besoins de données et de méthodes que les fédérations de pêches, les syndicats de gestion, les services de l'agence française de la biodiversité et des agences de l'eau devraient satisfaire, mais ne satisfont presque jamais complètement aujourd'hui.

Disposer de relevés anciens et de séries assez longues : il existe une variabilité interannuelle forte des peuplements pisciaires, pour des raisons naturelles (par exemple crues et sécheresses sévères) ou liées à l'action humaine (par exemple pollution). Un faible nombre de relevés manque donc de significativité statistique pour établir des moyennes et des tendances. Avoir des séries anciennes permet aussi, dans l'idéal, d'identifier l'apparition d'impacts en repérant des bifurcations dans l'évolution des tendances. (Exemples d'analyse longue durée : Belliard at al 2016 sur le bassin de Seine, ou à plus fine échelle Beslagic et al 2013 sur le bassin de l'Armançon. Voir aussi Poulet et al 2011 en analyse de tendance sur 20 ans)

Prendre l'IPR+ comme base d'estimation (mais non comme guide définitif) : l'indice poisson rivière révisé (IPR+) est un indicateur de peuplement mis au point pour la directive cadre européenne sur l'eau (DCE 2000). Il consiste à établir une base probabiliste de peuplement de poissons dans chaque éco-région et chaque type de rivière, en prenant comme  hypothèse que des peuplements en zones peu impactées par l'homme (peu urbanisées, peu agricoles) sont représentatifs d'un optimum. L'IPR+ ne donne toutefois pas d'indication sur l'histoire de chaque rivière, et il n'indique pas les causes des écarts observés : c'est une photographie instantanée. L'IPR+ reste aussi prisonnier de sa logique de construction : la biodiversité totale (espèces endémiques et espèces introduites dans l'histoire) y est moins valorisée que la bio-intégrité (conformité à un idéal-type de rivière naturelle). Si tel fut le paradigme de la DCE 2000, il est aujourd'hui contesté par certains chercheurs comme à la fois peu réaliste sur ce que nous pouvons faire et pas forcément informatif sur l'avenir du vivant (voir par exemple Bouleau et Pont 2014, 2015).

Quand on prend l'IPR+, il est intéressant d'examiner les sous-composantes du score global, car ce sont elles qui vont donner des informations fines (nombre total d’espèces, nombre de rhéophiles, lithophiles, tolérants, invertivores, omnivores, densité totale d’individus). Des débats sont nécessaires sur les scores que l'on veut améliorer par le choix public. Certains considèrent par exemple qu'augmenter les rhéophiles et lithophiles serait plus important qu'augmenter la diversité et la densité totales des poissons, mais il s'agit là d'un choix plus subjectif qu'autre chose, qui n'a pas à être asséné comme une vérité indiscutable et qui doit au contraire avancer ses justifications.

Connaître les impacts du bassin et leurs évolutions dans le temps : une fois que l'on dispose d'une courbe de tendance des populations de poissons, si possible sur une durée longue, et d'un état présent de type IPR+, on doit être capable de l'analyser.

Si la population évolue peu et est conforme à ce qui est attendu pour les habitats disponibles sur la rivière, il n'y a pas de problème particulier (mais il faut alors le reconnaître et le dire, pas affirmer par réflexe qu'il y a besoin impératif d'agir!). Si elle évolue beaucoup, et en particulier si elle se dégrade (perte de biomasse, perte de diversité), il s'agit de trouver les causes, qui ne seront généralement pas un facteur unique. On doit donc être capable d'examiner les facteurs suivants et leurs évolutions dans le temps (avec pour certains cas la nécessité de retrouver des extremas, par exemple une sécheresse très sévère ayant redistribué les cartes une année dans la série):
- Température de l'eau (par défaut de l'air)
- Niveau des débits d'étiage et assecs
- Niveau des crues
- Prélèvements quantitatifs (évolution du débit moyen)
- Espèces invasives
- Pathogènes des poissons
- Espèces prédatrices des poissons
- Sédiments fins (érosion de versants) et substrats
- Nitrates, phosphates et eutrophisation
- Polluants chimiques (géno-, neuro- et reprotoxiques)
- Construction d'ouvrages en travers et d'ouvrages latéraux
- Rectifications et incisions de lits
- Extraction de granulats
- Végétations rivulaires
- Prélèvements-déversements de pêche

Cette liste correspond à ce que l'on trouve dans les manuels d'ichtyologie ou d'écologie des milieux aquatiques ainsi que dans la littérature scientifique pour expliquer les causes possibles de variations locales de poissons, en particulier la biomasse et la biodiversité. Chaque rivière et chaque bassin ayant son histoire, on doit tenir compte des contingences : un modèle généraliste ne peut pas décrire, expliquer et prédire à partir de quelques lois génériques le comportement local du vivant. Un simple modèle déterministe habitats-densités (estimation de frayère menant à une estimation de population) est par exemple insatisfaisant, car l'habitat n'est pas le seul critère pour l'évolution d'une population : la chimie, l'hydrologie, la température, l'interaction avec d'autres espèces comptent également. Affirmer que des poissons ont disparu (et surtout que des poissons reviendront) sur une simple analyse d'habitats n'est donc pas assez robuste.

Définir et justifier les objectifs : pour finir, le gestionnaire de rivière doit définir les objectifs qu'il veut atteindre, et en expliquer les raisons aux citoyens.

Depuis toujours, la question piscicole a été dominée par l'enjeu de la pêche. Il en résulte que certains poissons appréciés des pêcheurs sont particulièrement valorisés, ce qui peut varier selon les pratiques locales de pêche. Souvent, ce sont les saumons, les truites, les anguilles et les brochets dont on parle. Mais aujourd'hui, les attentes des pêcheurs (comme celle des chasseurs) ne sont plus confondues avec l'écologie. Le simple fait d'espérer davantage de proies ne signifie pas que l'on fait des bons choix pour l'environnement et en particulier pour la biodiversité. L'exemple particulièrement clair en est donné dans les choix de destruction des étangs et plans d'eau. Le motif en est généralement de retrouver une rivière d'eau courante avec ses peuplements (des espèces de poissons d'eaux vives ou rhéophiles). Mais si l'on analyse la biomasse et la biodiversité du site avec ou sans plan d'eau, le bilan de "restauration" peut aussi bien être négatif. Si le cours d'eau est dans une situation de prélèvement quantitatif important ou dans une zone à aggravation des assecs par le changement climatique, ce bilan pourrait même devenir catastrophique à terme.

Au-delà des pêcheurs, l'écologie elle-même n'est pas forcément consensuelle dans ses finalités. En simplifiant, on peut dire qu'il y a aujourd'hui deux écoles concernant les objectifs de biodiversité : certains considèrent que seule vaut la biodiversité endémique telle qu'elle était à l'époque pré-industrielle voire pré-agricole, donc souhaitent restaurer cet état ancien (renaturation, ré-ensauvegement) ; d'autres considèrent que la biodiversité acquise n'a pas moins de valeur que la biodiversité native, donc que l'action doit se concentrer sur ce qui perturbe toutes les espèces et diminue la productivité biologique. L'AFB (ex Onema) a pris des positions relevant de la première option : on peut regretter ce parti-pris de la part d'une agence publique. La biodiversité n'est pas la bio-intégrité, et tous les chercheurs ne sont pas d'accord entre eux sur les meilleurs choix de conservation. Le coût de restauration de milieux étant considérable, une mauvaise allocation de ressources rares peut pénaliser l'action publique sans produire des résultats très probants (voir ces retours scientifiques dans le monde, en France Morandi 2014, Morandi et al 2016, Dufour et al 2017).

Enfin, le gestionnaire public doit toujours justifier ses choix par des niveaux d'urgence relatifs.  C'est l'intérêt d'étudier sérieusement les poissons, et notamment les tendances historiques : si des populations sont assez stables localement, il n'y a pas de raison de faire de cette question une priorité d'investissement alors que l'écologie a beaucoup d'autres sujets à traiter et des moyens limités.

Conclusion : ne plus travailler sur des diagnostics faux car incomplets
A ce jour, nous n'avons rencontré aucune étude des peuplements de poissons d'un bassin versant qui fasse l'effort de retrouver et quantifier, sur la durée, l'ensemble des paramètres évoqués dans cet article. Les travaux menés par les syndicats de bassin, agences de l'eau ou fédérations de pêche sont généralement bien plus simples : des relevés sans suivi longitudinal, sans recherche sur l'histoire du bassin et sans quantifications du poids relatif des impacts. Or, pas de donnée fiable signifie pas de conclusion possible (du moins pas de conclusion robuste de nature à fonder un choix de gestion et une dépense publique sur un minimum d'assurance d'avoir un résultat à la hauteur).

Ce qui se rapproche d'analyses assez substantielles, ce sont des modèles multivariés mis en oeuvre par des chercheurs sur de grandes quantités de données (hydro-écologie quantitative), comme par exemple Dahm et al 2013, Villeneuve et al 2015, Corneil et al 2018. Ces travaux n'analysent pas l'évolution locale diachronique de populations, mais comparent des rivières en grand nombre (peuplements, impacts du bassin versant) pour mesurer des différences instantanées. Cela reste une approximation et au demeurant, de tels modèles expliquent en général la moitié seulement des variations trouvées entre les rivières (il reste donc beaucoup de contingence ou d'incertitude à éclairer pour des choix locaux). A date, tous ces travaux concluent que les marqueurs d'usages agricoles des sols sont les premiers prédicteurs de dégradation d'un milieu et des populations piscicoles (ou invertébrées), en particulier les nitrates et phosphates. Mais quand on les interroge, les chercheurs en charge de ces modèles admettent qu'ils ne suivent pas la pollution chimique - faute de mesure de celle-ci - donc que leur modèle reste une approximation.

D'autres travaux ont repris les données de relevés de pêche sur 15 ans avec une maille géographique assez fine, pour définir des zones prioritaires de conservation (Maire et al 2016). Les chercheurs y ont tenté de définir des objectifs de conservation, c'est-à-dire de circonscrire les tronçons présentant un intérêt particulier. Ils ont construit un indice à quatre facteurs : la diversité taxonomique (nombre d'espèces), la diversité fonctionnelle (traits singuliers du comportement de l'espèce, voir Buisson et al 2013, à noter que cela inclut la rhéophilie et le type migratoire), l'importance patrimoniale (statut de conservation, limitations biogéographiques d'expansion) et l'intérêt socio-économique. Ce dernier est fondé sur un précédent travail (Fishing Interest Index, FII, Maire et el 2013) et centré sur la pêche (professionnelle et de loisir). La démarche est intéressante mais le centrage sur la pratique halieutique ne correspond pas à une politique publique de biodiversité. Le même modèle pourrait être remobilisé avec d'autres critères et, si possible, avec davantage de profondeur historique dans les données.

Aujourd'hui, la direction de l'eau et de la biodiversité parle de prioriser les ouvrages hydrauliques à traiter sur les rivières, après l'échec du classement des rivières de 2012-2013 et les critiques contenues notamment dans l'audit du CGEDD 2016. Les premières propositions sont décevantes : au lieu de passer à la vitesse supérieure et de faire de l'écologie réellement scientifique, les hauts fonctionnaires ne proposent aucun bond qualitatif dans l'analyse des milieux aquatiques, persistant dans des pratiques clientélistes (par exemple, laisser des pêcheurs de truite définir le besoin de frayères) ou impressionnistes (par exemple, statuer sur le poids d'une pression morphologique sans analyse factuelle et causale). Ces mauvaises pratiques doivent cesser : on attend une écologie de la preuve et de la donnée, avec concertation sur les options environnementalement efficaces et socialement acceptées, pas une écologie d'affichage où les arbitrages en arrière-pan restent opaques arbitraires ou corporatistes.

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Echantillonner les poissons avant un projet d'effacement d'ouvrage (Smith et al 2017)

samedi 29 septembre 2018

Zanichellie des marais et Potamot dense dans un bief bourguignon

Belle surprise pour un propriétaire de moulin de la Côte chalonnaise : son bief héberge deux plantes aquatiques peu courantes dans notre région, la Zannichellie des marais et le Potamot dense.

Ces deux plantes sont qualifiées de rares en Bourgogne (Olivier Bardet et al., 2008, Atlas de la flore sauvage de Bourgogne, MHN-Biotope, 752 p.)

Zannichellie des marais (Zannichellia palustris) : 46 stations connues en Bourgogne.



Potamot dense (Groenlandia densa) : 61 stations connues en Bourgogne.



Rappel à nos lecteurs propriétaires d'ouvrages hydrauliques : pensez à inventorier la faune et la flore de vos biefs (ou étangs) et de leurs abords, éventuellement en demandant l'aide d'associations naturalistes. Pour la faune, vous pouvez signaler vos observations (régionales) sur le site e-Observations de Bourgogne Nature. Pour la flore, une observation peut être saisie sur le carnet en ligne de Tela Botanica. Même la cartographie de la biodiversité ordinaire peut être d'intérêt.

jeudi 27 septembre 2018

Pêcheurs et préfets sont-ils capables de respecter l'état de droit en matière de continuité? Casse à Louhossoa

Le seuil de Apeztegia à Louhossoa (Pyrénées-Atlantiques) a été ébréché à peine quelques jours après la parution de l'arrêté préfectoral (signé le 13 septembre 2018), sous maîtrise d'ouvrage de la fédération de pêche, sans même attendre le délai d'opposition à l'arrêté (4 mois). Problème : l'étude préalable montrait que le chantier modifie 445 m de rivière. Dans le droit français (article R 214-1 code de l'environnement), un tel changement du milieu (plus de 100 m de profil en long) impose une procédure d'autorisation avec enquête publique. L'administration ne saurait l'ignorer puisque le tribunal administratif de Pau vient de condamner le ministère de l'écologie pour avoir négligé cette disposition bien connue de tout pétitionnaire de chantier en rivière. Mais ici, le préfet a passé outre et autorisé la destruction sur la base d'une simple déclaration. Comme pour l'étang de Bussières, où une double procédure pénale et administrative est engagée. Le gouvernement lance un plan pour une continuité prétendument "apaisée", mais son administration persiste à valider n'importe quelle dépense publique et n'importe quelle entorse au droit commun de l'eau. C'est lamentable et en guise d'apaisement, ce double langage ne fait qu'accroître l'exaspération des riverains. Un recours sera déposé pour cesser les autres opérations prévues dans les Pyrénées-Atlantiques. 

L'ouvrage ébréché :


L'extrait du document d'incidence montrant les 445 m d'impact :


Sur le seuil d'Inchaya faisant partie du même lot analysé de 7 ouvrages, le bureau d'études observait dans le rapport de préparation du chantier qu'une modification de plus de 100m (ici 135 m) implique une autorisation (a fortiori pour 445m sur le seuil d'Apeztegia, mais le préfet a de toute façon ignoré ces obligations sur tous le seuils concernés par son arrêté) :