08/02/2026

Un nouveau guide technique pour les chantiers en cours d'eau

Fruit d'une collaboration entre l'Office français de la biodiversité (OFB) et le Cerema, un guide paru fin 2025 est un outil opérationnel indispensable pour tous les acteurs de l'aménagement hydraulique. Conçu comme un complément au guide de 2018 sur la gestion des sédiments, il recense les bonnes pratiques environnementales permettant d'anticiper et de réduire les impacts des chantiers réalisés directement dans le lit et sur les berges des cours d'eau. Une lecture utile pour les propriétaires d'ouvrages hydrauliques, appelés à intervenir sur leurs ouvrages, leurs biefs ou leurs berges.

Image extraite du guide,
exemples de batardeaux pour mettre à sec une zone de chantier. 

Intervenir dans un milieu aquatique est une opération complexe qui expose des écosystèmes fragiles à des risques importants de dégradation, qu'il s'agisse de perturbations hydromorphologiques, de pollutions accidentelles ou de destruction d'habitats protégés. Pour répondre aux exigences réglementaires croissantes et appliquer concrètement la séquence « Éviter, Réduire, Compenser » (ERC) en phase de réalisation, ce guide propose une méthodologie progressive et pragmatique. 

Loin de se cantonner à un rappel théorique du cadre législatif ou du fonctionnement des rivières, l'ouvrage offre un  catalogue de solutions techniques éprouvées pour sécuriser chaque étape du chantier. De l'organisation générale (phasage, anticipation) à la mise en œuvre de mesures de sauvegarde de la biodiversité (pêches de sauvetage, gestion des espèces invasives), il détaille à travers 18 fiches techniques illustrées les procédés de dérivation, de batardage ou de franchissement provisoire, transformant ainsi la contrainte environnementale en un levier de qualité des travaux.

Les principes généraux des travaux en cours d'eau
Tout chantier intervenant dans le lit mineur ou sur les berges doit respecter une logique de moindre impact environnemental, en appliquant la séquence « Éviter, Réduire, Compenser » (ERC). 

Les principes fondamentaux sont les suivants :

1. Travailler à sec et isoler le chantier C'est la règle d'or. On n'intervient pas directement dans l'eau pour les travaux de génie civil (maçonnerie, terrassement). Il faut isoler la zone de travail de l'écoulement (par batardeau) et assécher l'emprise pour limiter la pollution et les matières en suspension (MES).

2. Maintenir la continuité écologique et hydraulique Même pendant la phase travaux, l'eau doit continuer à s'écouler vers l'aval pour alimenter les écosystèmes. Il ne faut jamais assécher un tronçon complet sans dérivation (pompage, busage ou canal provisoire). De même, la circulation des sédiments et de la faune doit être maintenue ou rétablie rapidement.

3. Respecter le calendrier biologique et hydrologique L'organisation temporelle est cruciale :
• Hydrologie : Privilégier les périodes de basses eaux (étiage) pour limiter les risques de crues et faciliter la gestion des débits.
• Biologie : Éviter impérativement les périodes de reproduction des poissons (frayères) et des autres espèces (amphibiens, oiseaux). Par exemple, pour les salmonidés (truites), les travaux dans le lit sont déconseillés de novembre à mars.
4. Préserver l'existant (lit et berges) On ne dérange ou détruit que le strict nécessaire. Il faut conserver la végétation rivulaire (ripisylve) qui tient les berges et fait de l'ombre, et ne pas modifier la granulométrie du fond du lit (ne pas curer systématiquement).

Les points de vigilance sur la pollution
La phase de chantier constitue, pour les cours d’eau et les milieux aquatiques, un moment de vulnérabilité élevé. Le guide de l’OFB insiste sur le fait que la majorité des atteintes constatées ne provient pas tant des travaux eux-mêmes que d’une mauvaise maîtrise de certains risques techniques pourtant bien identifiés. Plusieurs points de vigilance doivent donc faire l’objet d’une attention constante.

Le premier concerne la production et la dispersion des matières en suspension (MES). Il s’agit de l’impact le plus fréquent et l’un des plus dommageables pour les milieux aquatiques. Une augmentation de la turbidité peut entraîner le colmatage des branchies des poissons, l’asphyxie des frayères, la perturbation de la photosynthèse et, plus largement, une dégradation de la qualité biologique du cours d’eau en aval. Le guide souligne que les MES peuvent provenir aussi bien du terrassement que du pompage ou du rejet des eaux de chantier. La mise en place effective de dispositifs adaptés (rideaux de turbidité, barrières à sédiments) est donc indispensable, tout comme le traitement systématique des eaux pompées par décantation ou infiltration, sans rejet direct dans le cours d’eau.

Un second point de vigilance majeur concerne les pollutions accidentelles ou chroniques d’origine physico-chimique. Les hydrocarbures liés à l’utilisation des engins constituent une source de risque permanente : ravitaillement, stationnement et maintenance doivent être réalisés à distance du milieu aquatique, sur des zones étanches, avec des moyens d’intervention disponibles en cas de fuite. Les pollutions liées au béton et au ciment font l’objet d’une alerte particulière dans le guide : les eaux de lavage, laitances et rejets alcalins présentent une toxicité aiguë pour la faune aquatique et peuvent entraîner des mortalités rapides si elles atteignent le milieu.

Le guide attire également l’attention sur les risques liés à une mauvaise gestion hydraulique du chantier. Une dérivation mal dimensionnée, un pompage inadapté ou un défaut d’anticipation hydrologique peuvent provoquer des assèchements temporaires, des variations brutales de débit ou, à l’inverse, une remise en eau incontrôlée en cas de crue. Ces dysfonctionnements peuvent affecter directement la faune aquatique, déstabiliser les berges et aggraver les impacts initialement prévus.

Enfin, la phase chantier doit intégrer une vigilance particulière à l’égard de la faune et de la flore présentes sur site. Le guide rappelle que la découverte d’espèces protégées ou d’espèces exotiques envahissantes n’est pas exceptionnelle lors des travaux. L’absence d’anticipation ou de procédure claire peut conduire à des impacts irréversibles ou à des situations de non-conformité réglementaire. Le balisage environnemental, les mesures de sauvegarde, ainsi que l’adaptation immédiate du chantier en cas de découverte imprévue, constituent donc des éléments centraux de la bonne conduite des travaux.

Ainsi, la maîtrise de ces points de vigilance repose moins sur des solutions complexes que sur une organisation rigoureuse du chantier, une anticipation fine des risques et une mise en œuvre effective des bonnes pratiques, adaptées aux spécificités locales du cours d’eau et aux enjeux identifiés en amont

Entretenir et restaurer le patrimoine hydraulique : les bonnes pratiques de chantier
La pérennité des ouvrages hydrauliques (moulins, forges, canaux, douves, étangs, plans d'eau) repose sur un entretien régulier. Lorsqu'il s'agit de réparer un seuil, de changer une vanne ou de curer un bief, l'objectif est de concilier la durabilité du bâti avec la protection temporaire du milieu aquatique durant le chantier. Voici les mesures techniques concrètes pour transformer une phase de travaux en une opération respectueuse du vivant.

1. Préparer le chantier : la bonne période et la bonne méthode
Tout chantier en rivière commence par une anticipation rigoureuse. La première règle d'or est le respect du calendrier biologique. Il est impératif de proscrire les interventions lourdes durant les périodes de reproduction de la faune (généralement de mars à août pour les oiseaux et les poissons, et dès l'automne pour les truites en 1ère catégorie). La période privilégiée se situe souvent en début d'automne (septembre-octobre), lorsque les niveaux d'eau sont bas (étiage) et la faune moins vulnérable.
Avant de démarrer, il est essentiel de vérifier le statut administratif des travaux (déclaration ou autorisation IOTA) et de définir les zones sensibles à éviter (frayères, berges instables).

2. Réparer le seuil : travailler au sec pour protéger la rivière
La réparation d'un barrage de moulin (maçonnerie, vannage) ne doit jamais se faire "les pieds dans l'eau". La bonne pratique consiste à isoler la zone de travail pour opérer à sec.
Le confinement par batardeaux : On installe des barrages temporaires (sacs de sable, big-bags, palplanches) à l'amont et à l'aval de la zone à réparer. Cela permet de travailler proprement, sans que le ciment ou les gravats ne partent dans le courant.
La pêche de sauvegarde : Avant d'assécher la zone isolée entre les batardeaux, une pêche électrique de sauvetage est indispensable. Elle permet de capturer les poissons et écrevisses piégés pour les relâcher en sécurité à l'amont, évitant ainsi toute mortalité.
La gestion des eaux troubles : L'eau pompée dans la zone de chantier est souvent chargée de boue. Elle ne doit pas être rejetée directement dans la rivière, mais filtrée via un bassin de décantation ou infiltrée sur une zone enherbée à distance de la berge.
3. Entretenir le bief et les berges : une gestion douce
Le bief (canal d'amenée ou de fuite) est souvent un habitat riche qu'il faut entretenir avec discernement.
Gestion des sédiments (curage) : L'accumulation de vase est naturelle mais peut gêner le fonctionnement. L'extraction mécanique (curage) doit se faire depuis la berge, sans que la pelle ne descende dans l'eau. Il est crucial d'utiliser des rideaux de turbidité (barrières flottantes) pour empêcher le nuage de boue de se propager et d'asphyxier la faune en aval. Les sédiments extraits, s'ils ne sont pas pollués, doivent être stockés à distance du cours d'eau pour éviter leur retour par ruissellement.
Entretien de la végétation (ripisylve) : Sur les berges du bief, l'entretien doit être sélectif. L'abattage doit se faire manuellement (tronçonneuse) plutôt qu'à la pelle mécanique pour ne pas déstructurer la berge. Une règle essentielle est de conserver les souches des arbres coupés : leurs racines maintiennent la terre et offrent des caches aux poissons (caves sous berges).
Lutte contre les invasives : Le chantier est le moment idéal pour identifier et traiter les plantes exotiques envahissantes (renouée du Japon, jussie) en évitant absolument de disperser leurs fragments dans l'eau lors des travaux.
En résumé : entretenir ou réparer les éléments d'un patrimoine hydraulique n'est pas une agression contre la rivière si l'on applique ces techniques correctes. C'est au contraire l'occasion de maintenir un patrimoine fonctionnel sans impact durable sur la biodiversité.

Référence  : Georges N., Billy de V., Schwab T., Rivaud P., Corbet T., Moulin N., Miramont T (2025), Travaux en cours d’eau. Bonnes pratiques en phase chantier, Office français de la biodiversité, Méthodes et techniques, 210 pages.