lundi 4 avril 2016

Les barrages stockent 12% des excès mondiaux de phosphore (Maavara et al 2016)

L'Onema et les Agences de l'eau prétendent que les ouvrages hydrauliques nuisent à l'auto-épuration des rivières, argument pour mieux les effacer. Les chercheurs préfèrent s'intéresser à la réalité, à savoir l'exact opposé de la propagande administrative française : le rôle des barrages dans l'épuration des eaux polluées de divers effluents d'origine humaine. Une nouvelle étude de Taylor Maavara et sept collègues parue dans les PNAS établit ainsi qu'à l'échelle mondiale, 12% de la charge totale en phosphore sont éliminés par les barrages, chiffre qui pourrait atteindre 17% en 2030. Le phosphore est l'un des principaux responsables de l'eutrophisation des bassins aval, des lacs, des estuaires et des baies. Supprimer les barrages, c'est donc aggraver le bilan chimique de qualité de l'eau, ce qu'interdit la DCE 2000. 

L'activité humaine moderne perturbe à échelle planétaire les grands cycles naturels : eau, carbone, azote, phosphore, etc. Les fertilisants agricoles, l'érosion ou le lessivage des sols et les effluents des stations d'épuration induisent un excès de composés phosphorés dans l'eau. La charge globale en phosphore a ainsi doublé depuis l'époque pré-humaine, c'est-à-dire que plus de la moitié du phosphore circulant dans les masses d'eau est d'origine anthropique.

Le phosphore est rare dans la nature, et donc très vite assimilé dans les écoystèmes. Etant l'un des principaux facteurs limitants de la productivité primaire des milieux aquatiques, ses excès entraînent une eutrophisation des milieux. Si les barrages sont reconnus comme étant eux aussi un impact anthropique sur les rivières, ils interagissent avec le phosphore dans un sens plutôt favorable, en retenant, stockant ou éliminant une partie de la charge qui se trouve ainsi soustraite du continuum fluvial.

Pour évaluer le phénomène, Taylor Maavara et ses collègues ont produit un modèle de bilan de masse en séparant le phosphore total (PT) en quatre composantes : phosphore total dissous (TDP), phosphore organique particulaire (POP), phosphore échangeable (EP, les orthophosphates) et phosphore particulaire non réactif (UPP). La part biodisponible du phosphore (celle qui peut changer l'équilibre nutritif et que l'on nomme sa fraction réactive) concerne les trois premières formes. Le modèle consiste à estimer la part retenue par les barrages dans chaque compartiment, en fonction des autres paramètres d'efficacité de la séquestration comme le temps de résidence hydraulique (ci-dessous, représentation simplifiée des flux entrants et sortants du modèle).



Extrait de Maavra et al 2016, art cit, droit de courte citation.

Résultat de ce travail : les grands barrages retiennent en moyenne environ 40% de la charge de phosphore qu'ils reçoivent. Mais à l'échelle globale, compte-tenu de l'absence de barrages sur un grand nombre de rivières et de leurs dimensions variables, la proportion effectivement retenue serait de 12% de la charge totale de phosphore en 2000. Au regard des projets hydro-électriques annoncés dans les pays émergents d'Amérique du Sud, Afrique et Asie (3700 ouvrages programmés), ce chiffre pourrait monter à 17% en 2030.

Malgré ce rôle positif des ouvrages hydrauliques, la séquestration n'est donc pas suffisante pour contenir les excès de nutriments dont souffrent les milieux aquatiques. Cela suppose d'agir à la source des émissions ou sur d'autres modes de rétention dans les bassins versants.

Conclusion
Cette nouvelle étude vient après bien d'autres pour montrer le rôle positif des barrages dans la régulation des pollutions chimiques de l'eau (voir cette synthèse et notre rubrique auto-épuration) Pour quelle raison la France met-elle en avant la mystification de "l'auto-épuration des cours d'eau", comme si les contaminants disparaissaient magiquement des milieux une fois supprimés les seuils et barrages? Il faut probablement y voir la enième pseudo-rationalisation administrative de notre incapacité à lutter contre les pollutions à la source. Cette question est à mettre en avant dans tout projet d'effacement, car la Directive cadre européenne sur l'eau (DCE 2000) telle qu'elle est interprétée par la Cour de justice de l'Union européenne interdit tout projet dont on sait à l'avance qu'il peut dégrader l'un des compartiments de qualité de l'eau. Par exemple, alors que les pêcheurs de saumons et autres improbables "amis de la nature" trépignent pour effacer les barrages de la Sélune au profit de leur loisir auto-proclamé d'intérêt général, a-t-on au moins modélisé l'effet futur sur la baie du Mont Saint-Michel, sachant que le bassin versant de la rivière est très dégradé?

Référence : Maavara T et al (2016), Global phosphorus retention by river damming, PNAS, 112, 51, 15603–15608

4 commentaires:

  1. Interprétation très curieuse de la DCE et de l'arrêt de Cours de Justice Européenne ... de nature à tromper bien des lecteurs non avertis ... quand à la Sélune on attend avec intérêt les repreneurs ... à moins que l'Etat se retrouve avec 2 barrages poubelles sur les bras ... alors que leur suppression et son financement étaient acquis ... la Madone de Roquelaure fait partout reculer la protection de la nature et de la biodiversité : vivement qu'elle dégage ...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En droit, tout est affaire d'interprétation, n'est-ce pas.

      Sur les sédiments de la Sélune et de la baie du MSM, le Cerema a averti dans une note à l'attention du CGEIET/CGEDD: "Le chapitre 6 « effets résiduels du projet » n’aborde pas l’impact potentiel sur les phénomènes de marée verte qui pourraient survenir du fait de la suppression des deux retenues. Il est écrit dans l’étude que la charge en MES a fortement augmenté du fait de la mise en culture des terres en amont des retenues. Cette mise en culture s’accompagne, la plupart du temps, d’une augmentation des apports en azote et phosphore. Ces paramètres sont peu traités alors qu’ils sont à l’origine des proliférations algales observées dans les retenues."

      Donc si la Ministre qui vous importune "dégage" et si un arrêté était pris pour engager des travaux d'effacement, ce nouvel arrêté pourrait être à son tour attaqué sur cet angle, avec un contentieux pouvant remonter jusqu'à la CJUE (soit le temps de réfléchir).

      Il y a bien des choses "acquises" : le barrage de Sivens était acquis, l'aéroport de NDDL aussi, finalement c'est toujours au point mort, depuis un paquet de temps. On verra bien sur la Sélune. Le coût serait de 50 millions d'euros (effacement + gestion des sédiments + renaturation + accompagnement) pour un potentiel de 1150 saumons supplémentaires sur la baie (passage de 1850 à 3000 pour l'ensemble Sée-Couesnon-Sélune selon le rapport d'expertise 2015 CGEIET/CGEDD que tout le monde cite), cela incite à réfléchir.

      Une chose devient de plus en plus "acquise" dans l'opinion : le rétablissement de la continuité écologique c'est hors de prix et c'est décidé par des lobbies / un Etat centralisé contre l'avis des populations locales. Un grand merci aux "Amis de la Sélune" et au cortège des bureaucrates, ce projet est tout à fait "exemplaire" et quoiqu'il advienne désormais (abandon de l'effacement ou passage en force), il va le rester.

      Supprimer
  2. Sur le site des amis de la Sélune: "les retenues de Vezins et de la Roche-Qui-Boit entravent également le processus naturel d’auto-épuration qui contribuerait à l’amélioration de la qualité de l’eau s’il pouvait s’exercer librement."
    http://www.selunelibre.org/argumentaire/

    Ah le copier-coller quand même les établissements publics mentent et trompent, cela en jette au pékin moyen...

    RépondreSupprimer
  3. Quand l'Homme croit pouvoir tout maîtriser : https://www.youtube.com/watch?v=GhYJnHVE_b4&nohtml5=False
    Une bien belle utilité...

    RépondreSupprimer