Au cœur de la ville rose baignée par les eaux de la Garonne se dresse une célébrité de notre patrimoine hydraulique : la chaussée du Bazacle. Si ce site se visite aujourd'hui pour ses installations hydroélectriques et ses passes à poissons, il est le lieu d'une histoire méconnue qui dépasse le cadre de l'ingénierie fluviale. C'est ici, face aux défis techniques et financiers imposés par la maîtrise de l'eau, qu'est née au Moyen Âge une innovation structurelle appelée à faire date : la toute première société par actions au monde. Retour sur cet épisode étonnant de l'histoire des moulins à eau et de l'économie.
Dès l'Antiquité, le site du Bazacle était connu comme un point de passage majeur sur la Garonne, favorisé par la présence d'un haut-fond constitué d'une marne dure et résistante. C'est au niveau de ce seuil naturel, qui provoque un ralentissement opportun du courant, que les hommes ont cherché à exploiter l'énergie cinétique du fleuve. Les tout premiers moulins à eau toulousains sont mentionnés aux alentours de 1071. C'est en 1190, avec l'autorisation expresse du comte Raymond V de Toulouse, qu'est véritablement édifiée la première « chaussée » (ou digue) en travers du lit mineur.
Initialement, le fleuve était peuplé de moulins dits «flottants» ou pendus à des pontons. Mais pour tirer le meilleur parti de la force motrice de l'eau, les meuniers ont rapidement édifié des moulins «terriens» ou «de pied ferme» adossés à de puissantes digues en pieux de bois, permettant de canaliser efficacement le flux vers les roues à aubes. À cette époque, la Garonne toulousaine comptait une soixantaine de moulins. Leurs rendements étaient exceptionnels pour l'époque : les installations les plus perfectionnées pouvaient moudre jusqu'à 1 500 kilos de blé par jour et faisaient vivre des dizaines d'ouvriers. Véritable première zone industrielle de la ville, le site a vu s'agglomérer, outre les moulins céréaliers, des moulins pasteliers, des tanneries et des moulins à papier.
Le Bazacle, une gouvernance innovante au Moyen Age
Dompter un fleuve au débit aussi capricieux que la Garonne n'allait pas sans difficultés. La construction, l'entretien régulier et la réparation des chaussées en bois, souvent dévastées par les violentes crues, représentaient un gouffre financier. De plus, les conflits d'usage de l'eau se multipliaient : il fallait financer d'interminables batailles juridiques contre les bateliers, gênés dans leur navigation, ou contre les moulins concurrents, comme ceux de la Daurade, situés en amont. Face à ces coûts exorbitants, les meuniers ne pouvaient plus faire cavalier seul et furent contraints de s'associer.
Le droit coutumier du sud de la France, imprégné de droit romain (qui ignore le droit d'aînesse), permettait la propriété collective d'un bien indivis à travers des structures juridiques appelées «pariages». C'est sur cette base juridique que les propriétaires des moulins du Bazacle ont formalisé leur association. En 1372, ils signent la charte de fondation de la Société des moulins du Bazacle, marquant l'aboutissement d'un long processus de mutualisation.
La gouvernance mise en place est d'une modernité remarquable. Le capital est divisé en 96 parts, appelées uchaux, qui sont librement cessibles sur le marché selon le principe de l'offre et de la demande. Les propriétaires, nommés pariers, voient leur responsabilité financière strictement limitée à la hauteur de leur apport. Surtout, la structure de direction préfigure nos grands groupes actuels : une assemblée générale annuelle (le Conselh general) approuve les comptes et décide des investissements lourds, tout en élisant un conseil d'administration (la Régence, composée de huit membres), qui nomme lui-même un directeur général (le Régent) désigné pour un an. Fait notable, les salariés de l'entreprise (meuniers, comptables) percevaient collectivement 10 % des bénéfices annuels, instaurant avant l'heure un système de participation aux résultats.
Une révolution économique redécouverte à l'époque moderne
Historiquement, la doxa économique a longtemps attribué l'invention de la société par actions aux grandes compagnies commerciales du XVIIe siècle, telles que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). C'est ignorer la percée conceptuelle réalisée sur les berges de la Garonne près de trois siècles plus tôt. Le succès et la longévité de cette entreprise toulousaine s'expliquent en grande partie par un environnement institutionnel et fiscal très favorable. Contrairement à Paris où les droits de mutation atteignaient 20 % de la valeur du bien, Toulouse – administrée par des marchands bourgeois, les Capitouls – appliquait des taxes symboliques inférieures à 2 %, favorisant ainsi la fluidité et l'attractivité des parts du Bazacle. Cet investissement s'est avéré particulièrement lucratif, offrant un rendement moyen (le dividende) d'environ 5 % par an tout au long de son existence, avec des pics allant de 15 % à 20 % lors des périodes fastes du Moyen Âge.
Ce jalon fondamental de l'histoire du capitalisme serait peut-être resté dans l'oubli sans les travaux fondateurs de l'historien du droit Germain Sicard. Le 17 juin 1952, lors de la soutenance de sa thèse à l'Université de droit de Toulouse, il démontre de façon magistrale, archives à l'appui, que c'est bien la ville rose qui a accouché de la première société par actions moderne. Plus récemment, en 2015, les presses de la prestigieuse université de Yale ont réédité en anglais la thèse de Sicard, consacrant définitivement la portée internationale et pionnière de ce patrimoine industriel français.
Du Moyen Âge à l'époque moderne, bientôt 1000 ans d'exploitation hydraulique
Le modèle économique de la meunerie a perduré jusqu'à la fin du XIXe siècle, période où sa rentabilité a commencé à décliner face aux mutations industrielles. Faisant preuve d'une résilience remarquable, les actionnaires du Bazacle amorcent en 1888-1889 la transformation du site en centrale hydroélectrique. La « Société Toulousaine d'Électricité » est alors créée pour convertir l'énergie hydraulique du fleuve et fournir l'éclairage public de Toulouse. Le dynamisme de la firme lui vaudra même une introduction à la Bourse de Paris en 1910, avant que son histoire en tant qu'entité privée ne s'achève par sa nationalisation et son intégration au sein d'EDF en 1946.
Aujourd'hui, l'ouvrage est toujours en pleine exploitation. La chaussée du Bazacle se déploie sur une longueur de crête de 270 mètres, offrant une chute brute de 4,5 mètres et alimentant des turbines générant de l'électricité renouvelable. Le site est également devenu un modèle de continuité écologique fluviale. Afin de restaurer les axes migratoires de la faune aquatique (saumons, grandes aloses, anguilles, lamproies), EDF a aménagé plusieurs dispositifs de franchissement performants : une passe à ralentisseurs de fond (rénovée en 1989) ainsi qu'une imposante passe à bassins successifs et fentes verticales longue de 67 mètres. En parallèle de sa mission de production, l'Espace EDF Bazacle s'est réinventé en un vaste lieu culturel et pédagogique ouvert au public, mêlant découverte du patrimoine industriel, expositions artistiques et sensibilisation à la préservation de la biodiversité du fleuve.
Conclusion
Sur la chaussée du Bazacle se croisent l'audace de l'ingénierie hydraulique et le génie de l'organisation économique. En cherchant à dompter la puissance de l'eau, les meuniers toulousains du Moyen Âge ont jeté les bases du capitalisme moderne par la création de la première société par actions. Toujours en activité, produisant une énergie décarbonée et respectueux de la vie fluviale grâce à ses passes à poissons, le Bazacle reste un exemple éloquent de la façon dont le patrimoine de l'eau sait se réinventer à travers les siècles pour répondre aux nouveaux défis de son époque.
Référence : Sicard, G. (1953). Aux origines des sociétés anonymes. Les moulins de Toulouse au Moyen Age. Armand Colin. (Réédition anglaise : Yale University Press, 2015).
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