Le dossier du barrage du Theusseret, sur le Doubs franco-suisse, approche d’un moment décisif. Après dix ans de pressions administratives, de débats techniques, de conflits locaux et de contentieux judiciaires, le scénario aujourd’hui privilégié par les autorités est celui d’un effacement de l’ouvrage, avec poursuite des études en 2026 et perspective de travaux à partir de 2027. Mais cette orientation reste contestée par des associations, des riverains et désormais par la municipalité de Goumois. Une pétition a été relancée. Le maire entend interdire la venue des engins. Les citoyens rejettent le sectarisme de certains fonctionnaires militants et de certains lobbies ultra-minoritaires. Nous assistons à une nouvelle démonstration des dérives de la continuité dite écologique lorsqu’elle s’attaque à des sites historiques, paysagers et potentiellement productifs. Il est insupportable que les administrations poursuivent encore en 2026 des objectifs idéologiques propres qui ont été plusieurs fois dénoncés comme contraire à l'intérêt général par le parlement comme par les élus locaux.
Le Theusseret est l’un des plus emblématiques du Doubs franco-suisse, dans un secteur de forte valeur paysagère, touristique et patrimoniale. Les pièces du dossier rappellent l’ancienneté et la complexité historique de l’aménagement : un ancien moulin que visitait déjà Jean-Jacques Rousseau a été transformé en centrale hydroélectrique en 1892, et le seuil, sa cascade et sa retenue ont longtemps structuré l’identité du lieu. Aujourd’hui encore, même si l’usage hydraulique a cessé, le seuil conserve une valeur de patrimoine paysager et un lien avec les activités du site, notamment de randonnée, de restauration et de canoë-kayak.
Cette réalité concrète explique l’ampleur de la contestation depuis des années. Dès 2016, des habitants et défenseurs du site créaient l’association « Sauvons le Theusseret », présentée alors comme un regroupement décidé à empêcher la disparition d’un lieu idyllique et très apprécié des visiteurs. La presse suisse régionale rappelait à l’époque que les opposants voyaient dans le barrage autre chose qu’un simple ouvrage technique : un élément constitutif du paysage, de la mémoire locale et de l’attractivité du secteur.
Un projet ancien, enraciné dans l'obsession de continuité écologique
Le projet d’effacement n’est pas apparu soudainement. Il s’inscrit dans une construction administrative de long terme. Côté français, le tronçon concerné du Doubs franco-suisse est classé en liste 2 au titre de l’article L. 214-17 du code de l’environnement depuis 2013, ce qui impose que les ouvrages soient gérés, entretenus ou équipés pour assurer la circulation piscicole et le transport sédimentaire.
Côté suisse, le Plan d’action national en faveur du Doubs, lancé en 2015 et actualisé en 2025, va dans le même sens. Il désigne explicitement plusieurs obstacles à traiter sur les tronçons internationaux du Doubs, dont le barrage du Theusseret. La finalité est le rétablissement de la continuité écologique sur le Doubs français et le Doubs mitoyen, dans une logique de restauration des milieux et de conservation des espèces, en particulier dans le cadre du plan consacré à l’apron du Rhône.
Dans le contrat de territoire de l'EPAGE Doubs Dessoubre 2022-2024, le barrage du Theusseret figure à nouveau explicitement parmi les ouvrages à aménager ou effacer pour restaurer la continuité écologique du Doubs franco-suisse. Le document mentionne alors des études de restauration au niveau du seuil du Theusseret, un dossier loi sur l’eau, ainsi qu’un suivi pré-travaux. Il ajoute aussi un point important : l’ouvrage y est décrit comme classé en liste 2, sans droit d’eau, sans propriétaire clairement identifié, avec un arrêté préfectoral désignant l’EPAGE comme maître d’ouvrage des études et travaux de restauration de la continuité écologique.
Une autre voie a pourtant été reconnue comme possible
Le Theusseret n’est pas en soi condamné à l’alternative caricaturale entre statu quo et destruction. Car en fait, un projet de réactivation hydroélectrique compatible avec les exigences de franchissement piscicole a bel et bien existé, avec un projet déposé à la DREAL en 2018.
Les documents techniques diffusés dans le cadre du dossier d’aménagement présentaient ainsi l'hypothèse d'une centrale moderne d’environ 650 kW, pour une production annuelle moyenne d’environ 3 GWh, soit l’ordre de grandeur de la consommation de plusieurs centaines de foyers, avec en parallèle une passe de montaison, une passe de dévalaison, un système de gestion des sédiments et une insertion paysagère étudiée.
Autrement dit, il existait un scénario conciliant au moins trois objectifs d’intérêt général : préserver le site, produire une énergie renouvelable locale, et traiter la continuité écologique. Le fait qu’il ait été écarté au profit d’un effacement complet dit beaucoup sur la manière dont certains services administratifs et certaines doctrines publiques ferment d’avance la porte aux solutions de compromis lorsqu’il s’agit de seuils et moulins.
L’argumentaire écologique de l’effacement, ce que disent les promoteurs et opposants
Les partisans de l’arasement avancent un raisonnement désormais classique. Selon eux, le barrage bloque la circulation des poissons, perturbe le transit sédimentaire et entretient une artificialisation du fonctionnement naturel du Doubs. Le projet viserait donc à redonner à la rivière un écoulement plus libre, à restaurer des habitats d’eaux vives et à améliorer les conditions favorables à certaines espèces emblématiques, come l'apron.
Les défenseurs du site ont contesté l’idée selon laquelle la destruction du barrage apporterait un bénéfice écologique clair et univoque. En 2018, une étude de notre association a soutenu que l’apport écologique de la destruction n’était pas aussi évident que l’affirmaient les autorités, et que le plan d’eau issu de l’ouvrage de 1892 constituait lui-même un nouveau milieu vivant, biotope porteur de sa propre logique.
Le plan d’action suisse sur le Doubs rappelle en outre que le tronçon frontalier compte déjà, d’amont vers l’aval, trois barrages hydroélectriques en exploitation — le Châtelot, le Refrain et la Goule — tandis que subsistent aussi le seuil du Theusseret et plusieurs anciens ouvrages ou seuils, comme La Rasse, le Moulin du Plain et le Moulin Jeannottat. Dans ce contexte, l’effacement du seul Theusseret ne peut pas être présenté comme une restauration globale du fonctionnement naturel de la rivière, mais seulement comme une opération ponctuelle et symbolique sur un linéaire qui demeure, dans son ensemble, fortement aménagé.
Sur l’apron du Rhône, espèce brandie comme argument décisif en faveur de l’effacement des petits ouvrages, le lien de causalité est loin d’être aussi simple. L’apron occupait encore au début du XXe siècle une aire de répartition beaucoup plus vaste dans le bassin du Rhône, à une époque où les seuils, moulins et petits barrages existaient pourtant depuis des siècles. Il est donc faux d'affirmer que les petits ouvrages font disparaître cette espèce. En revanche, son déclin le plus marqué coïncide surtout avec les transformations lourdes du XXe siècle, telles que la grande hydraulique, les extractions de granulats, les pollutions et les prélèvements d’eau. On peut donc défendre la protection de cette espèce menacée tout en refusant l’idée selon laquelle l’effacement d’un seuil ancien serait la réponse la plus pertinente.
La question du foncier et de la propriété
L’un des tournants majeurs du dossier récent concerne la propriété même de l’ouvrage. Le barrage était dans une situation foncière et administrative brouillée. Le lit du cours d’eau et le seuil n’étaient pas cadastrés, le lit de la rivière était intégralement français sur ce secteur, mais les parcelles riveraines et installations attenantes relevaient d’acteurs distincts, sans titre clair sur le seuil lui-même.
Cette incertitude a nourri la procédure de « bien sans maître ». En 2023, la situation a été décrite dans la presse comme celle d’un « barrage n’existant pas administrativement ». Le contrat de territoire indiquait déjà l’absence de propriétaire identifié. Puis, dans son procès-verbal du 24 septembre 2024, l’EPAGE précise qu’un arrêté de constatation de vacance de l’immeuble a été pris le 24 octobre 2023 par la Communauté de communes du Pays de Maîche, après six mois d’enquête publique. Le même document ajoute que, lors de la réunion du conseil communautaire du 19 septembre 2024, les élus n’ont pas accepté l’intégration du bien dans le patrimoine de la collectivité. Dans la même séquence, l’EPAGE laisse entendre que l’État devait alors reprendre la main dans l’organisation juridique du dossier, avec discussions entre services administratifs sur la procédure à retenir.
Passage en phase pré-opérationnelle, l’effacement n’est plus une simple hypothèse
Sur le plan technique et budgétaire, le dossier a franchi un cap net en 2024. Le procès-verbal du comité syndical de l’EPAGE du 24 septembre 2024 mentionne explicitement la ligne « Études et maîtrise d’œuvre pour effacement du barrage du Theusseret ». Il précise qu’Artelia a été retenu, avec un montant de 95 032,32 euros TTC pour les études minimales nécessaires et un coût total de 192 869,76 euros TTC pour l’étude et la maîtrise d’œuvre. L’EPAGE souligne en outre que l’offre retenue prenait en compte les problématiques transfrontalières avec la Suisse.
Ce document montre que la collectivité porteuse a déjà à l'époque recruté l’ingénierie destinée à préparer l’opération. De son côté, la presse régionale a indiqué à l’automne 2025 que les autorités françaises travaillaient alors aux stades de l’avant-projet définitif et du projet. En janvier 2026, L’Est Républicain écrivait même qu’en 2027 la rivière pourrait avoir retrouvé à cet endroit sa « configuration normale ». On voit alors le sens de la marche : préparer les esprits à une destruction posée comme inévitable.
Front judiciaire, la justice valide la procédure bien sans maître
L'arrêté du 24 octobre 2023 qui déclarait le barrage comme un « bien sans maître » (vacance) a été attaqué en justice au nom de l'association Sauvons le Theusseret, de l'association Hydrauxois et de plusieurs requérants individuels.
L'objectif était de démontrer que l'ouvrage est un accessoire indispensable du moulin du Theusseret et qu'il possède donc des propriétaires identifiés, rendant la procédure de vacance illégale. Le dénouement judiciaire a eu lieu le 20 janvier 2026, date à laquelle le tribunal administratif de Besançon a rendu son jugement. Il a estimé que les requérants n'apportaient pas de preuves suffisantes d'un droit de propriété sur l'ouvrage pour contester la décision de l'EPAGE. Par ailleurs, les impératifs de continuité écologique portés par l'administration ont été jugés conformes au droit.
Ce revers juridique signifie qu'à ce jour, plus aucun obstacle légal n'empêche l'arasement, ce qui a poussé la municipalité de Goumois à envisager d'autres formes de résistance
La mobilisation locale continue, et change de terrain
Début avril 2026, L’Est Républicain rapporte que la municipalité de Goumois, par la voix de son maire Julien Naegelen, a fait adopter une délibération s’opposant fermement au projet d’arasement. Des arrêtés e circulation interdisant la circulation d'engins sont prêts. La résistance des habitants et de leurs élus montre le caractère toujours explosif du dossier dix ans après la décision administrative initiale, avec persistance d’une mobilisation associative et municipale contre un projet jugé destructeur pour le patrimoine, le paysage et l’économie locale.
Le cœur du débat n’est plus seulement de savoir si l’arasement est légal, mais aussi s’il peut être exécuté localement sans provoquer une nouvelle séquence de confrontation politique, médiatique, éventuellement réglementaire et judiciaire. La commune entend peser sur les conditions concrètes d’accès au site, sur les impacts de chantier et sur la défense du lieu.
Où en est-on au printemps 2026 ?
Aujourd'hui, le barrage du Theusseret n’est pas encore en chantier de destruction, mais il se situe dans une phase avancée de préparation à l’effacement. Le cadre réglementaire ancien est en place (mais il paraît difficile d'engager des travaux dans un arrêté préfectoral) ; le plan suisse de restauration continue de pousser à la suppression des obstacles sur le Doubs concerné ; l’EPAGE a engagé les études et la maîtrise d’œuvre de l’effacement ; le recours associatif a été déclaré irrecevable ; la presse régionale évoque un horizon de travaux à partir de 2027.
pourtant, plusieurs inconnues subsistent. D’abord, les modalités exactes de maîtrise foncière et de portage administratif doivent être totalement sécurisées. Ensuite, les opposants demeurent actifs. Enfin, une nouvelle initiative contentieuse peut être lancée.
Le Theusseret est désormais devenu un symbole. Si l’administration parvient à effacer cet ouvrage malgré son intérêt patrimonial, sa situation transfrontalière, l’existence d’une option hydroélectrique alternative et la mobilisation locale persistante, cela enverra un message clair à tous les autres propriétaires et défenseurs de sites hydrauliques anciens : la petite hydraulique patrimoniale demeure exposée à une politique d’effacement brutale, sectaire, contraire à l'intérêt des riverains.
Un dossier révélateur des contradictions françaises sur l’eau, l’énergie et le patrimoine
Cette affaire du Theusseret est un cas d’école. D’un côté, les pouvoirs publics affirment vouloir accélérer la transition énergétique, relocaliser la production d’électricité renouvelable, protéger les patrimoines et renforcer l’acceptabilité des politiques environnementales. De l’autre, lorsqu’un site historique de petite hydraulique pourrait faire l’objet d’une requalification intelligente, avec production énergétique et dispositifs de continuité, la doctrine dominante choisit l’effacement. Or le dossier technique du Theusseret prouve qu’un autre choix est possible, dès le départ.
Cette contradiction traverse depuis 20 ans la politique française de l’eau. Le classement en liste 2 de l’article L. 214-17 ouvre plusieurs solutions théoriques : dérasement, arasement, passes à poissons, rivières de contournement, combinaisons techniques diverses. La loi française a précisé que l'arasement des anciens sites de moulin est interdite si elle se fait au nom de la continuité écologique. Mais dans la pratique, l’administration de l’eau et certaines maîtrises d’ouvrage publiques persistent à voir la destruction comme l’option la plus simple, la plus conforme à l’orthodoxie du moment. La plus facile aussi à défendre auprès de certains réseaux écologistes et de certains lobbies halieutiques, minorités militantes qui sont en réalité les seules à exiger la renaturation des rivières dans une société civile beaucoup plus favorable au maintien des ouvrages historiques.
Le Theusseret montre aussi un autre travers de ce qu'est devenue la politique de l'eau en France : la réduction de l’intérêt général à une seule variable écologique, elle-même définie de manière étroite comme retour à une naturalité perdue de la rivière. Le patrimoine technique et industriel, la mémoire du lieu, l’esthétique du paysage, les usages humains, le potentiel hydroélectrique, l’économie touristique locale, la valeur symbolique du site, les nouveaux écosystèmes créés par les aménagements : tout cela est ignoré, disqualifié comme secondaire. C’est un mensonge et c'est une erreur. Une rivière habitée, travaillée, aménagée depuis des siècles n’est pas moins digne d’attention qu’une abstraction écologique de rivière restaurée sur plan et par des pelleteuses.
Nous refusons la destruction du patrimoine hydraulique.
Nous refusons la dérives dogmatique des administration en charge des rivières et des plans d'eau.
Nous refusons la fatalité, et nous entendons nous mobiliser.
Nous appelons tous nos lecteurs qui sont en capacité de le faire à soutenir la municipalité de Goumois, désormais avant-poste de la résistance aux pelleteuses du dogmatisme.
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