samedi 10 février 2018

L'Onema à travers ses mots: comment l'Office a surexprimé les enjeux poisson et continuité dans sa communication

Poissons et amphibiens endémiques de France vivent dans les milieux aquatiques et humides, ont un nombre similaire d'espèces (69 et 35) et une proportion identique d'espèces menacées selon l'IUCN (23% et 22%). Nous montrons ici que sur le site internet qui rassemble 11 ans de sa communication (2007-2017), l'Onema a mentionné 90 fois plus les poissons que les amphibiens. Ce n'est pas un biais tenant à ces deux mots puisque des espèces de poissons non menacées en France, comme la truite ou le chabot, sont également beaucoup plus citées par l'Office que les grenouilles, les tritons ou les salamandres. De même, la mention de la continuité dépasse largement celle de la pollution, du réchauffement climatique ou des espèces exotiques. Cette observation s'ajoute à bien d'autres pour montrer le biais manifeste de l'Onema en faveur des questions piscicoles et halieutiques, alors que la mission confiée par le gouvernement concernait tous les écosystèmes aquatiques. L'AFB (agence française pour la biodiversité) va-t-elle continuer cette approche manifestement déséquilibrée du vivant aquatique? Va-t-on enfin s'intéresser sans préjugé en France à la biodiversité observable des masses d'eau naturelles et artificielles comme des zones humides, au lieu de consacrer un temps et un argent disproportionnés à certaines espèces qui profitent à certains usages? 



L'office national de l'eau et des milieux aquatiques (Onema) a été créé par la loi sur l'eau de 2006 et a pris existence en 2007. Il remplaçait le conseil supérieur de la pêche. Il a été fusionné au 1er janvier 2018 au sein de l'agence française pour la biodiversité (AFB).

Pendant ses 11 années d'existence, l'Onema a communiqué vers ses publics sur le site onema.fr, qui est encore ouvert.

Une mission de connaissance de tous les écosystèmes aquatiques
Les fonctions de l'Onema étaient précisées par l'ancien article R. 213-12-2 du code de l’environnement, dont ce premier alinéa :
"Au titre de la connaissance, de la protection et de la surveillance de l’eau et des milieux aquatiques, l’office mène en particulier des programmes de recherche et d’études consacrés à la structure et au fonctionnement des écosystèmes aquatiques, à l’évaluation des impacts des activités humaines, à la restauration des milieux aquatiques et à l’efficacité du service public de l’eau et de l’assainissement."
L'Onema a-t-il rempli sa fonction de connaissance et information sur tous les écosystèmes aquatiques? A-t-il souffert, comme certains le suggèrent (dont notre association), d'un biais vers son ancienne spécialisation de pêche, donc vers l'approche halieutique des cours d'eau?

Nous avons fait un test lexical en comparant l'intérêt de l'Onema pour certains thèmes à travers quelques mentions de mots. Cette approche est purement quantitative, mais la répartition des mots reflète raisonnablement les préoccupations du locuteur.

Nous nous sommes intéressés au site onema.fr par le biais de la fonction de recherche de mot Google en filtrage par url. Cette fonction ne garantit pas de trouver l'intégralité des mentions (il peut y avoir des variations de l'ordre de 5% en test re-test), mais les algorithmes de fouille Google étant identiques sur un nom de domaine, les statistiques qui en résultent donne une approximation correcte sur le volume d'ensemble. (Une autre approche de contrôle, fondée sur l'analyse des pdf de 3 séries de médias Onema sur la période 2007-2016 par le linguisticiel Tropes®, produit des statistiques comparables en ordre de grandeur. Des résultats plus détaillés seront publiés).

Les poissons intéressent beaucoup l'Onema, les amphibiens nettement moins
Selon l'IUCN et ses listes rouges construites avec le Museum d'histoire naturelle, la France compte 35 espèces d'amphibiens endémiques en métropole et 69 espèces de poissons (ou agnathes) endémiques. Huit espèces d'amphibiens sont menacées (soit 23%), quinze espèces de poissons sont dans ce cas (soit 22%). Ces deux groupes d'espèces sont donc de même ordre de grandeur en nombre, et très similaire en niveau de menace.


L'item "poisson" donne 2060 résultats en recherche sur le site onema.fr. L'item "amphibien" donne 23 résultats.

Nous avons donc 90 fois plus de mentions des poissons que des amphibiens. La mention de ces derniers est marginale vu le volume du site.

Truite ou chabot, non menacés mais très mentionnés
Mais nous pourrions imaginer que cette recherche simple est biaisée, car il y a aussi des nomenclatures techniques comme le bio-indicateur "indice poisson rivière" (IPR) ou des dispositifs comme la "passe à poissons", faisant ressortir en excès le mot "poisson". (En soi cependant, le choix de cet indicateur ou de ce dispositif peut lui aussi être considéré comme faisant partie de l'haliocentrisme actuel de la gestion écologique de rivière.)

Pour en avoir le coeur net, nous avons fait une recherche sur la truite et le chabot, deux espèces non menacées et non objets de plans nationaux ou européens spécifiques (contrairement au saumon ou à l'anguille, par exemple).


L'item "truite" donne 463 résultats sur le site onema.fr. L'item "chabot" donne 146 résultats. En comparaison, les mentions de grenouille ont 50 résultats, de triton 21, de crapaud 19, de salamandre 8.

La continuité fut plus intéressante que la pollution ou le réchauffement…
Du point de vue des impacts et des enjeux, nous nous sommes demandés comment se plaçait la continuité par rapport à la pollution, au changement climatique et aux espèces exotiques dans les 11 années de communication de l'Onema.


L'item "continuité" donne 1730 résultats.  L'item "pollution" donne 1340 résultats. L'item "changement climatique" donne 816 résultats. L'item "espèces exotiques" donne 377 résultats

La continuité n'est pourtant qu'un aspect de la morphologie des cours d'eau, elle-même n'étant qu'un compartiment des impacts possibles. Mais pendant 11 ans, cette continuité a davantage intéressé la communication de l'Onema vers ses publics que la pollution, le climat ou les invasives.

Conclusion : des biais réels, et peu acceptables
Le biais piscicole et halieutique de l'Onema n'est donc pas un mythe, mais une réalité observable dans la lexicométrie de sa communication. L'office avait une approche sélective des écosystèmes aquatiques et de leur biodiversité, donnant un large prépondérance aux poissons, même à des espèces non menacées.

A l"heure où les personnels de l'Onema travaillent dans le cadre de l'Agence française pour la biodiversité, il faut souhaiter que ces biais disparaissent, tant dans la connaissance que dans la surveillance et la gestion des milieux. Nous avons par exemple saisi l'AFB pour une destruction d'étang et zones humides (qui menace certainement davantage les amphibiens ou les oiseaux que les truites) : ce sera l'occasion de vérifier si ses agents s'intéressent désormais à toute la biodiversité, dont celle des systèmes lentiques. Ou s'ils continuent de donner carte blanche aux pêcheurs pour augmenter la biomasse des seules espèces qui les intéressent.

Illustration : (haut) crapaud sonneur à ventre jaune, espèce menacée en France. Sandra Velitchko, CC-ASA-4.0

A lire en complément
Rapport sur la biodiversité et les fonctionnalités écologiques des ouvrages hydrauliques et de leurs annexes

Voir sur ce même thème
Contenus Onema 2007-2017 : pas davantage proportionnés à la littérature scientifique

5 commentaires:

  1. On pourrais plaider le contraire en remarquant que toutes les espèces de reptiles et d'amphibiens sont protégées en France (à une exception près : la grenouille verte) et que très peu d'espèces de poissons disposent d'un statut comparable.
    Par ailleurs le nombre de publication traitant sur une période donnée un sujet n'est pas un bon indicateur de son importance mais traduit simplement l'intérêt de la communauté scientifique sur la période considérée.
    Commentez plutôt l'état des lieux 2015 ( dernier en date) des SDAGE et vous pourrez tirer des statistiques autrement plus intéressantes sur la part relative de chaque pression (continuité, morphologie, hydrologie, polluants de toutes nature...) dans le retard enregistré pour l'atteinte du bon état de nos cours d'eau. Vous ferez ainsi partager à vos lecteurs la part qui revient aux perturbations de la continuité ... et puis comme cela vous serez prêt à commenter le nouvel état des lieux qui sera disponible fin 2019 début 2020.

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    1. L'état des lieux des SDAGE est tout sauf un document scientifique. Lisez les travaux peer-reviewed d'hydro-écologie quantitative sur les pressions multiples commentés dans les pages "science", on en reparle ensuite (mieux encore, commentez sous ces articles, en exposant pourquoi votre lecture diffère de la nôtre).

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    2. PS : allez sur Scholar ou Web of Science, faite une recherche "river+pollution" et "river+connectivity" sur la période 2007-2017, dites-nous le résultat. Est-ce que cela se reflète dans le site onema.fr ?

      Allez, on le fait pour Scholar : 67 K résultats pour la connectivité, 338 K pour la pollution, c'est-à-dire que contrairement à vos propos, la communauté scientifique parle 5 fois plus souvent du problème de la pollution en lien à la rivière. Cette proportion ne se retrouve pas du tout sur le site onema.fr.

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  2. L'état des lieux des SADGE n'est peut-être pas un document pas scientifique au sens académique du terme mais c'est le seul document existant donnant une image de l'état des lieux de nos cours d'eau à une échelle dépassant quelques kilomètres de berges seule à la porté des travaux académiques. En plus c'est un document public, établi selon des méthodes clairement exposées et qui est ouvert à la critique y compris du monde scientifique, critique qui serait ici particulièrement bienvenue. Et si vous examiniez ces documents vous verriez que les pollutions et en particulier les pollutions diffuses (micropolluants et intrants) ainsi que le pollutions toxiques en particulier historiques expliquent le mauvais état de nombre de cours d'eau mais vous verriez également la part déterminante que prennent les perturbation hydromorphologique et les ruptures de continuité. Cette lecture soignerait définitivement votre "fixette" sur la continuité et les nécessaires opérations visant à sa restauration qui ne retiennent votre attention que parce qu'elle vous dérange dans vos certitudes.

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    1. Nous avons critiqué dans le passé certains SDAGE et les rapportages français à la commission européenne, recherchez sur le site, notamment aux onglets "agence de l'eau", "Seine-Normandie", "Loire-Bretagne", etc.

      Mais surtout, vous vous trompez dans le raisonnement : aligner des données sur une masse d'eau n'explique rien et ne démontre rien, surtout quand ces données sont partielles et parfois manquantes. C'est un peu comme si vous disiez : "vous voyez, j'ai expliqué le fonctionnement de la matière puisque j'ai publié une carte des principaux atomes connus et quelques réactions élémentaires". Ben non, tant que vous avez des piles de données ou de simples corrélations, vous n'avez rien expliqué du tout. Expliquer un système, c'est déjà avoir des données suffisantes pour le décrire, puis identifier des associations, faire des hypothèses explicatives, vérifier que ces hypothèses sont exactes sur d'autres systèmes (donc prédire des résultats sur la base des seules conditions initiales), si cela ne fonctionne pas faire d'autres hypothèses, etc.

      Par ailleurs, l'écologie n'est pas la physique : vous ne cherchez pas à simplifier le réel sur quelques relations fondamentales, vous décrivez des systèmes locaux en évolution, c'est-à-dire des systèmes qui cumulent des "accidents" ayant fait bifurqué toute l'histoire de vie des communautés présentes. Vous ne ferez pas spécialement de la bonne écologie appliquée sur des généralités à grosse loupe, avec quelques points de mesure du réseau de surveillance, dont vous déduisez des préceptes génériques. Voyez cet article, lisez-le sans oeillère :
      http://www.hydrauxois.org/2016/07/diagnostic-ecologique-de-chaque-riviere.html

      Enfin, vous demandez des critiques scientifiques, regardez par exemple le travail de Villeneuve 2015
      http://www.hydrauxois.org/2015/02/densite-de-barrages-en-rivieres-13e.html

      D'une part, contrairement aux SDAGE, il y a un début d'effort pour chercher des associations significatives au sens statistique (pas seulement juxtaposer des données sans test de puissance). D'autre part, même ce modèle n'explique que 20 à 40% de la variance. Cela veut dire quoi? En bien que pour la majorité des variations poissons, insectes, etc on n'a tout simplement pas de bonne explication à date (et l'on ne peut pas spécialement exclure le hasard, la contingence).

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