vendredi 9 février 2018

Les masses d'eau d'origine anthropique servent aussi de refuges à la biodiversité (Chester et Robson 2013)

Deux chercheurs australiens ont procédé à un passage en revue de la littérature scientifique récente et internationale sur les masses d'eau artificielles, en milieu rural comme urbain. Il en résulte que l'origine artificielle des plans d'eau, canaux et autres hydrosystèmes issus de l'action humaine ne les empêche pas d'héberger de la biodiversité, en particulier de servir parfois de refuges à des espèces endémiques. Les auteurs appellent les gestionnaires à se montrer plus attentifs à ces masses d'eau et à identifier les propriétés qui favorisent leur rôle de refuge. Cette ré-orientation est nécessaire en France, où la politique publique reste presque entièrement guidée par un idéal de "renaturation" aux coûts importants pour des résultats incertains. Quand cette politique détruit des milieux aquatiques et humides d'intérêt pour le vivant, elle devient franchement contre-productive. 



E.T. Chester et B.J. Robson (université de Murdoch, Australie) ont passé en revue la littérature scientifique décrivant le potentiel des masses d'eau douce anthropiques à agir comme des refuges pour le vivant face à des perturbations, notamment les changements hydroclimatiques.

Les auteurs observent que les études des masses d'eau artificielles se sont longtemps concentrées sur leur rôle négatif, notamment l'expansion d'espèces invasives ou l'homogénéisation de la faune. Mais récemment, observent-ils, "il y a davantage d'études qui analyses la biodiversité dans les masses d'eau anthropiques et les facteurs qui soutiennent la biodiversité en leur sein. (…) Les études se sont concentrées sur les oiseaux, les amphibiens, les poissons, les macro-invertébrés et les macrophytes aquatiques, avec peu d'études sur le plancton, bien que le zooplancton ait attiré l'attention".

Ils ajoutent : "Certains écosystèmes anthropiques sont reconnus dans la littérature comme refuges pour les espèces indigènes, mais d'autres pourraient potentiellement devenir des refuges avec des modifications dans leur gestion, malgré leur petite taille (Davies et al 2008a, Lundholm et Richardson 2010). Comme le concept de refuges face aux perturbations est relativement récent, cette revue se concentre nécessairement sur la littérature récente (c'est-à-dire l''ère électronique'). Cependant, il est important de noter que de nombreuses études sur les écosystèmes artificiels ont été publiées à l'ère pré-électronique, incluant des évaluations de la biodiversité et des impacts environnementaux, de sorte que les connaissances sur les écosystèmes artificiels sont plus vastes que celles citées ici dans Baxter 1977, Paul et Meyer 2001, Herzon et Helenius 2008 et Gopal 2013)".

Les chercheurs ont identifié 15 types de masses d'eau artificielles dans leur passage en revue de la littérature des années 2000 et 2010 : canalisations et canaux d'irrigation, fossés de drainage ruraux et urbains, canaux de navigation, bassins de rétention des eaux pluviales, zones humides agricoles et étangs, barrages de réserve incendie, mares et étangs urbains, lacs de golf, bassins industriels désaffectés, rizières, réservoirs de grande dimension, bassins de gravières et de carrières, mares de bordure routière, bassins d'abreuvement, parois et bords de rivière et lac artificiels.

Après avoir observé que les masse d'eau artificielles, courantes ou (plus souvent) stagnantes, hébergent elles aussi de la biodiversité (y compris des espèces endémiques de leurs régions), Chester et Robson énumèrent quelques attributs favorables.

Au niveau du site :
  • berges végétalisées et peu abruptes
  • végétation aquatique (submergée ou flottante)
  • absence de poissons
  • hydropériode (durée de l'eau présente en permanence)
  • sols en sédiment naturel plutôt que sol artificiel
Au niveau du contexte :
  • proximité d'autres masses d'eau
  • connectivité à d'autres masses d'eau
  • proximité de zones terrestres arborées
La superficie ou l'âge ne sont pas forcément des prédicteurs de biodiversité. Les refuges sont d'autant plus efficaces que les zones avoisinantes sont altérées. La qualité chimique de l'eau n'est cependant pas une variable toujours déterminante.

Enfin, les chercheurs énumèrent des points-clé en action de gestion et en question de recherche :

"Beaucoup de masses d'eau artificielles peuvent héberger des espèces particulières parce qu'elles n'ont pas un régime naturel, ou qu'elles varient de quelque manière des conditions naturelles. Par conséquent, l'utilisation d'actions de restauration traditionnelles doit être soigneusement examinée par les gestionnaires avant la mise en œuvre.

Il faudrait envisager d'améliorer la connectivité entre les refuges anthropiques et les plans d'eau environnants et les paysages terrestres

Les masses d'eau artificielles doivent être gérés en même temps que les plans d'eau naturels environnants en tant que mosaïque d'habitats pour les espèces d'eau douce. Il convient de prêter attention aux schémas de biodiversité bêta dans les masses d'eau.

L'hydropériode  est plus facile à contrôler dans de nombreuses masses d'eau artificielles que dans les masses d'eau naturelles. L'hydropériode peut donc être gérée au profit d'espèces particulières ou de groupes d'espèces.

Il convient de prêter attention aux menaces potentielles pour les refuges anthropiques tels que le dragage, le busage, le drainage et l'utilisation de pesticides".

Discussion
La papier de Chester et Robson témoigne de l'évolution des approches écologiques depuis les années 2000. Longtemps, l'écologie a été centrée sur l'étude des systèmes naturels non ou peu perturbés par l'homme, dans la perspective de leur conservation. Mais on s'est progressivement aperçu que l'influence anthropique est bien plus ancienne qu'on ne le pensait initialement, des régions "vierges" ou "sauvages" portant en réalité la marque de plusieurs occupations humaines au fil de l'histoire. Le caractère désormais massif de cette influence (changement des cycles carbone, azote, eau, réchauffement climatique, explosion mondiale des espèces exotiques, etc.) a conduit à désigner notre époque comme l'Anthropocène, c'est-à-dire l'âge géologique où l'homme devient la première force de transformation de la nature, avec des effets à long terme non réversibles.

Par ailleurs, la distinction entre le naturel et l'artificiel perd son intérêt à mesure que l'écologie s'intéresse aux capacités évolutives et fonctionnelles des milieux : si une masse d'eau en place présente des propriétés d'intérêt pour le vivant, qu'elle ait été créée ou modifiée par l'homme ne fait pas spécialement disparaître ces propriétés.

On ne peut donc qu'espérer une généralisation de travaux d'étude des masses d'eau artificielles en France, en commençant déjà par leur diagnostic qui est à peu près inexistant (voir notre rapport en ce sens). Dans notre pays, la politique publique de l'eau est surtout inspirée  par l'écologie dite de restauration ou de renaturation, consistant à essayer de revenir à un état antérieur des masses d'eau. Si cet angle peut être d'intérêt, à évaluer au cas par cas, il répond néanmoins à un paradigme ancien et désormais débattu de l'écologie (la nature pré-humaine comme référence à retrouver, voir Alexandre et al 2017 sur le fixisme en écologie). Ce choix produit aussi un certain nombre de déceptions dans les résultats observés et rate beaucoup d'options à moindre coût qui pourraient être bénéfiques à la biodiversité locale.

Référence : Chester ET, Robson BJ (2013), Anthropogenic refuges for freshwater biodiversity: Their ecological characteristics and management, Biological Conservation, 166, 64–75

Illustration : une zone humide au pied d'un déversoir sur la Seine, à Chamesson (21). Ce milieu est manifestement d'intérêt, mais sa composition faunistique et floristique n'est pas étudiée aujourd'hui, alors que le gestionnaire incite à faire disparaître l'hydrosystème au profit d'une "renaturation" optimisée pour les truites et espèces rhéophiles du lit mineur. Nous demandons aujourd'hui que l'Agence française pour la biodiversité remplisse son rôle, c'est-à-dire étudie les milieux aquatiques et humides sans préjugé sur leur origine artificielle et sans réductionnisme en faveur des seuls enjeux piscicoles à connotation halieutique.

A lire sur le même thème :
La biodiversité négligée des fossés, mares, étangs et lacs (Davies et al 2008)


(Autre vue de l'hydrosystème en photo en haut.)

18 commentaires:

  1. La consommation d'espace et l'artificialisation des milieux sont telles que les espèces sauvages n'ont d'autres opportunités que d'y vivre. Et nos grands scientifiques d'hydrauxois de tirer la conclusion "artificialiser, c'est bien pour la biodiversité". Attention aux syllogismes absurdes (Socrate n'est pas un chat).

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    1. Merci de commenter ce qui est écrit dans les articles, pas ce qui vous passe par la tête. A partir du moment où des habitats en place (et non à construire) sont reconnus comme d'intérêt potentiel, on les étudie. Même les grands scientifiques de l'AFB devraient le comprendre, à la longue.

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  2. Ne vous en faites pas ce que vous présentez comme des innovations révolutionnaires de la pensée sont bien compris et depuis des lustres par tous les scientifiques "grands" ou "petits". L'action humaine peut effectivement favoriser la biodiversité et les exemples abondent en ce sens. Pour en rester aux milieux terrestres, on connait l'effet des clairières qui suit les coupes de bois, ou le maintien de l'ouverture des milieux grâce au pâturage...c'est pour cela que la poursuite des activités agricoles est souvent recherchée dans nombre d'espaces protégés... mais pas tous. Les mêmes personnes qui demande la poursuite des pratiques traditionnelles sur certains milieux terrestres sont les mêmes que celles qui recommandent la restauration de la continuité des cours d'eau compte tenu du niveau actuel d'artificialisation... pourquoi voulez vous qu'ils se trompent sur des cours d'eau et qu'ils aient raison ailleurs ? Ce n'est pas parce qu'ils pensent que les usages agricoles souvent anciens sont intéressants pour l'intérêt de certains sites qu'ils vont tomber en extase devant le désastre écologique des grandes cultures céréalières ou d'oléo-protéagineux ! Il est difficile dans l'état d'excitation où vous êtes arrivé de vous demander de prendre un peu de recul et de hauteur de vue mais essayez de faire un effort que diable !

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    1. Euh... que voulez-vous nous dire?

      Sauf si nous vivons sur une autre planète, ou que la mauvaise foi vous étouffe, 90% de la communication sur la continuité écologique est faite de copiés-collés sans aucune étude réelle de la biodiversité des sites, avec quelques mesures ad hoc limitées à des choses qui vont toujours répondre dans le même sens (=le fait qu'un milieu lentique n'est pas lotique, le fait que telle poissons ne passe pas tel obstacle en condition moyenne de débit). C'est un peu comme si, dans votre clairière, vous focalisiez sur la présence d'espèces assez banales de papillons et la disparition d'espèces sylvestres pour dire "vous voyez, le milieu est manifestement dégradé puisqu'il n'est plus forestier".

      Nous ne présentons en rien les travaux commentés comme des "innovations révolutionnaires" : nous montrons, lentement mais patiemment, qu'un certain discours public de la rivière a été alimenté par un biais de sélection sur certaines études, certains paradigmes, etc. (L'expression de Dufour et al 2017 à ce sujet était très bonne, "qui parle, depuis quelle science?")

      Il est tout à fait possible que l'on se trompe, mais le seul arbitre que nous reconnaîtrons en la matière sera une expertise scientifique collective et multidisciplinaire sur les questions ici soulevées. Cela nous a été refusé pour le moment, mais nous insisterons aussi longtemps que de besoin. La littérature grise des administratifs n'est pas un reflet équilibré de la recherche, moins encore les pratiques dégradées et simplistes des gestionnaires de rivière, et il y a sur ce site assez de matériaux pour en être convaincu.

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  3. Une zone humide"manifestement" d'intérêt. Effectivement, c'est le lit de la Seine en étiage sévère. Désormais nous savons que les cours d'eaux sont des zones humides. Quel que soit l'aménagement projeté, ce milieu ne va pas disparaître. Quel rapport dans ce cas?

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    1. Non, ce n'est pas le lit de la Seine.

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    2. (Le lit mineur de la Seine est de l'autre côté du déversoir d'où est prise la vue, dans le dos du photographe. Il est d'ailleurs aisé d'observer que ce sont des eaux stagnantes et peu profondes, dont la végétation n'est pas celle d'un lit d'étiage sévère.)

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  4. Tout faux. Cet ouvrage est le déversoir du moulin Stutz à Chamesson. Donc il s'agit bien du lit de la Seine devant et le bief est dans le dos du photographe. La végétation est bien celle du lit de la Seine à l'étiage. Incompétence. Vous, spécialiste des ouvrages en tout genre, jamais avare de faire la leçon sur les dérives et le manque de sérieux des fonctionnaires, agence de l’eau, des DDT…de tout le monde sauf de vous, est très perturbant que vous publiez et confirmiez avec autant de certitudes des informations aussi erronées, aussi fantaisistes. A défaut d'avoir l'autorisation du propriétaire pour prendre des photos depuis sa propriété, une once d'humilité vous obligerait de corriger votre erreur. Heureux, enfin, que vous considériez enfin la qualité du lit de la Seine, avec ses beaux radiers...

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    1. Nous disposons de tout le reportage photo, et manque de pot pour vous, cela inclut une photo montrant cette zone à droite du déversoir, et le lit mineur de la Seine de l'autre côté, à gauche, cela dans le sens du fil de l'eau.

      Au cas où l'on aurait un doute : vous êtes vraiment prêt à toutes les falsifications. Mais on l'avait remarqué. Utile de montrer cela aux lecteurs (et si par hasard vous êtes un fonctionnaire, vraiment pas honorable pour votre probité).

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    2. La photo montrant que vous avez tort est donc publiée en bas de l'article. Merci "rivières libres" d'avoir démontré votre probité.

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  5. La rivière canalisé coule toujours au dessus du déversoir et non pas en dessous, sinon comment les Anciens auraient amener l'eau à leur moulin???

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    1. Oh mais sur Chamesson, l'administration et le syndicat ont des vues assez étranges. Il est soutenu par exemple sur la Tréfilerie (un autre site en amont de celui représenté ci-dessus) que le cours soi-disant "naturel" de la Seine ferait un angle à 90° avec le premier déversoir. On a beau expliquer que c'est assez peu probable au plan physique d'avoir un lit qui fait cet angle sur un arc très court, que les cartes anciennes (montrant déjà un réseau complexe de bras aménagés) interdisent de parler d'un cours "naturel" pour tel ou tel écoulement encore présent aujourd'hui, que la zone est recalibrée depuis dix siècles, rien n'y fait.

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  6. Pour avoir habité chamesson et bien connu le précédent propriétaires, il me semble que le lit naturel de la seine soit le point bas et non le chenal perché qui a certainement été creusé de main d'homme. Cette fois, anonyme a raison, vous faites à mon avis une mauvaise interpretation.

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    1. Le lit de la Seine est soit au niveau de l'ouvrage aval de ce premier déversoir (l'autre seuil, qui a lui-même des vannes de gestion et un prébarrage à son aval), soit passe dans le moulin Stutz (si l'on considère que la Seine est canalisée et rectifiée pour aller à l'usine). Là, on est dans un pied de déversoir qui est typique des zones en eau en intermittence des moulins. Dans tous les cas, les ouvrages produisent des petites singularités hydrauliques qui n'ont jamais été étudiées au plan du vivant par l'AFB, par le SMS, par Artelia.

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  7. Sur ce beau site, le cadastre est clair : la situation entre Seine et bief est bien inversé par rapport à la légende de votre photo, ça arrive de se tromper ce n'est pas si grave.

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    1. Le cadastre est un outil fiscal qui n'a pas de valeur historique, écologique (ni même d'ailleurs juridique pour bien des sujets). Visitez les moulins : les exutoires de déversoirs de crues ne sont pas des lits de rivière, mais des zones plus ou moins alimentées qui (comme leur fonction historique et hydraulique l'indique) prennent l'eau en excès lors des crues. C'est d'ailleurs cela qui rend ces zones intéressantes. L'ouvrage répartiteur du moulin Stutz est situé une soixante de mètres plus bas que celui pris en photo ci-dessus.

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  8. Question droit:
    Est il nécessaire d'avoir l'autorisation d'un propriétaire pour pénétrer sur un déversoir attenant à une maison d'habitation et réaliser une ou plusieurs photos du site?

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    1. Le même droit qui s'applique par exemple à la circulation des pêcheurs (et dont on va parler bientôt d'ailleurs puisqu'il est très insuffisamment respecté).

      S'il y a des signes manifestes que l'on est sur une propriété privée (barbelés, portail, panneaux, etc.), l'entrée est prohibée sans autorisation. Si rien ne l'indique, on peut plaider la bonne foi du promeneur. Par exemple, si l'on a longé la rivière depuis la propriété amont (avec autorisation du propriétaire concerné) sans voir de limite indiquant que l'on entre dans une autre propriété. Quant à maison "attenante", n'exagérez rien (vous un.e champion.ne de l'intox… remarquez on en connaît, dans ce secteur de rivière).

      Pour ce qui est des prises de vue, le propriétaire d'une chose ne dispose pas du droit à l'image exclusif sur cette chose, sauf s'il existe un droit annexe comme une propriété intellectuelle sur l'objet. Heureusement, sinon tous les guides Onema et compagnie qui montrent des ouvrages privés en photo pour dire combien c'est horrible leur vaudraient beaucoup de procès.

      Vos contributions n'ayant absolument rien voir avec l'étude de Chester et Robson 2013, on arrêtera là ce débat. Au revoir.

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