18/03/2026

Crise du saumon atlantique et échec de la continuité écologique, réponse à trois chercheurs

Trois chercheurs de l’INRAE ont récemment publié dans The Conversation un article alarmant sur le déclin du saumon atlantique sauvage en France, en défendant l’idée que la restauration de la continuité écologique des cours d’eau — en particulier, la suppression des obstacles à l’écoulement comme les barrages et seuils — devrait constituer la priorité des politiques à mener. Le diagnostic sur la gravité de la situation du saumon en France mérite d’être entendu. En revanche, la manière dont cet article hiérarchise les causes du déclin et les solutions à y apporter nous paraît erronée et incomplète. La littérature scientifique disponible conduit à une lecture plus nuancée dans laquelle la phase marine, la qualité de l’eau, les effets du changement climatique, les limites des restaurations morphologiques et les fonctions multiples des ouvrages hydrauliques ne peuvent être relégués au second plan. En outre, il y a constat d'échec des destructions massives d'ouvragés depuis  20 ans, sans retour du saumon dans nos rivières, et même avec chute des effectifs. 


Dans un article récemment publié par The Conversation, E. Prévost, A. Lamarins et M. Buoro, chercheurs de l’INRAE, reviennent sur l’effondrement du saumon atlantique sauvage en France et plaident pour faire de la continuité écologique en rivière la priorité des choix publics, en allant jusqu’à présenter l’effacement des obstacles comme la « solution de choix ». Le sujet est important, car il touche à la fois à la conservation d’une espèce emblématique, à la gestion des cours d’eau et à des politiques publiques déjà très controversées. Le problème n’est pas de nier la crise du saumon, qui est bien réelle, mais de discuter la manière dont ses causes sont ordonnées et dont certaines solutions sont élevées au rang d’évidence scientifique. Nous exposons ici notre désaccord avec la manière dont les trois chercheurs ont présenté cet enjeu. 

Un focus trop rapidement recentré sur la rivière
L’article de The Conversation a raison de rappeler que « les toutes dernières années, en particulier depuis 2024, ont toutefois été marquées par un nouveau fléchissement, vraisemblablement sous l’effet d’une dégradation soudaine des taux de survie de l’espèce dans l’océan Atlantique Nord ». Mais il en tire une conclusion plus discutable lorsqu’il affirme que, « dans un souci d’efficacité à court terme, la priorité est de rétablir la continuité écologique des milieux » et que « l’option la plus pertinente reste la restauration de conditions environnementales plus favorables au saumon en rivière ». 

Les travaux de synthèse disponibles montrent que l’effondrement des stocks s’observe aussi dans des rivières modèles sans obstacle, sans pollution majeure et avec une faible pression de pêche, ce qui désigne la phase marine comme un déterminant majeur du déclin récent plutôt que la seule fragmentation fluviale (Dadswell et al., 2022). Les synthèses consacrées aux menaces pesant sur le saumon atlantique insistent dans le même sens sur les stress marins, les modifications trophiques, les effets climatiques et des mortalités encore imparfaitement comprises en mer (Forseth et al., 2017 ; Gillson et al., 2022). La difficulté d’agir en milieu marin ne suffit donc pas à faire de la continuité fluviale la priorité causale principale à traiter. 

A quoi bon appeler à détruire des patrimoines en place si le saumon décline aussi dans des rivières sans obstacles et s'il est de toute façon perturbé dans sa phase océanique? L'argent public de l'eau et de l'écologie est rare et disputé, il n'est pas convaincant de flécher l'investissement vers des options vouées à l'échec.

Les barrages comme problème… mais sans discrimination sur la nature des barrages
La même prudence s’impose lorsque l’article écrit sur le déclin du saumon : « En cause, le développement des activités humaines sur les cours d’eau et, en premier lieu, la construction de barrages, qui font obstacle à ses migrations ». Cette proposition vaut pour le rôle historique des grands ouvrages infranchissables du 19e et surtout du 20e siècle, mais devient plus fragile lorsqu’elle est généralisée au déclin contemporain et à l’ensemble des ouvrages. 

L’analyse de longues séries françaises des trois dernières décennies ne met en évidence « aucun lien significatif » entre l’évolution des populations de poissons migrateurs et la politique de continuité écologique (Legrand et al., 2020). D’autres travaux montrent bien que la densité et la hauteur des barrières contribuent à la perte des poissons diadromes, mais dans un cadre multifactoriel où l’obstacle n’épuise pas l’explication (Merg et al., 2020). Ce dernier travail rappelle que le saumon restait présent dans la plupart des têtes de bassin au 18e siècle malgré l’existence de très nombreux seuils et petits barrages, alors même que ce sont surtout ces ouvrages modestes qui sont aujourd’hui visés par les politiques de continuité. Un suivi de chercheurs a montré que le saumon franchit des seuils traditionnels de moulin (Newton et al 2017), ce qui est vrai au demeurant pour d'autres espèces ayant moins de capacité de nage et de sut (Ovidio et al 2017). 

Le rôle des barrages existe donc, mais ce sont surtout les grands barrages, pas ceux que traitent en priorité les agences de l'eau, syndicats de bassin, fédérations de pêche. Les aménageurs publics seront d'autant moins tentés d'affiner leurs actions que les chercheurs resteront imprécis dans leurs analyses et préconisations...

La continuité écologique n’améliore pas l'état général de la rivière
Lorsque l’article affirme que « la priorité doit être donnée à la restauration d’une liberté de migration vers l’amont et vers l’aval », il risque de transforme une condition au mieux utile en conditionn suffisante. Mais c'est très loin d'être le cas : la libre circulation ne garantit pas la survie si les habitats recolonisés demeurent dégradés. En outre, en l'état des pressions sur les basins versants, il peut même y avoir des effets négatifs de meilleures circulations des polluants ou des espèces invasives.

Les analyses territoriales consacrées aux conflits autour du saumon montrent que certains acteurs en sont conscients et jugent illusoire d’attendre un retour significatif du poisson « tant que les eaux demeureront de mauvaise qualité » (Thomas & Germaine, 2018). Sur l’Aulne, les pêcheurs citaient déjà la pollution comme cause principale de dégradation de la pêche avant même la question des obstacles (Le Calvez, 2015). À cela s’ajoutent le réchauffement des eaux, la dégradation thermique des habitats et l’existence de véritables discontinuités chimiques dans les secteurs aval et estuariens, où s’accumulent les polluants et où la qualité de l’eau devient elle-même un facteur limitant pour les migrateurs (Le Pichon et al., 2020). Les modifications hydrologiques et thermiques induites par le changement climatique peuvent en outre désynchroniser la migration des smolts et les conditions favorables en mer, sans que les changements opérés localement en rivière suffisent à corriger ce décalage (Teichert et al., 2020). 

La continuité apparaît donc comme une condition parmi d’autres, non comme une réponse suffisante. L’accès à l’habitat n’équivaut pas à sa qualité. Si les secteurs amont restent affectés par le réchauffement, les pollutions diffuses, le colmatage ou la dégradation des débits, la seule reconnexion ne suffit pas. Cumming (2004) concluait déjà que la modification des volumes d’eau et de la température pouvait constituer une menace plus importante pour les poissons que la perte de connectivité liée à de petits barrages. Des travaux plus récents ont également minimisé l’effet de certaines petites installations hydroélectriques sur les populations piscicoles ou souligné le faible impact de certains petits barrages au regard d’autres facteurs limitants des bassins (Bilotta et al., 2016 ; Cooper et al., 2016). En outre la fragmentation elle-même, bien qu’elle soit ordinairement présentée comme un impact négatif majeur, peut aussi faire obstacle à la propagation d’espèces exotiques envahissantes ou de pathogènes (Dolan et al., 2025 ; Boardman & Foster, 2023). Boulêtreau et al. (2018) ont montré sur la Garonne qu’un prédateur introduit, le silure glane, pouvait exploiter une passe à poissons comme zone de prédation ciblée sur les saumons adultes. La restauration de la circulation peut donc parfois déplacer le problème plutôt que le résoudre, en concentrant localement les individus dans des configurations favorables à la prédation.

Un bilan scientifique de restauration écologique bien plus incertain que ne le suggère l’article
L’article soutient que la politique d’aménagement des obstacles « a montré son efficacité en contribuant à stabiliser la situation de l’espèce jusqu’à très récemment ». Cette formule va au-delà de ce que permet de dire la littérature scientifique. En fait, la restauration de rivière est critiquée par les chercheurs, et depuis longtemps. Cette critique concerne les modifications hydromorphologiques en général. 

Une méta-analyse de Palmer et al. (2010) sur 78 opérations de restauration concluait que seules deux présentaient une amélioration robuste et significative de la biodiversité. En France, Morandi et al. (2014) soulignent la faiblesse scientifique, la part de subjectivité et les résultats incertains de nombreux chantiers, notamment en raison de l’insuffisance des suivis avant et après travaux. Les synthèses générales invitent à davantage de prudence dans l’évaluation des bénéfices réels de la restauration morphologique et de la reconnexion longitudinale (Wohl et al., 2015 ; Tummers, 2016). Une méta-analyse récente de 7000 projets  de restaurations de rivière conclut à une efficacité faible, et cela inclut les opérations de restaurations d'habitat et connectivité (Haase et al 2025). 

Il est donc très excessif de présenter l’efficacité globale de ces politiques comme démontrée. Cette réserve vaut pour les dispositifs de franchissement. L’article reconnaît que leur « efficacité ne soit pas toujours garantie » et qu’elle puisse être « drastiquement réduite » par la succession des aménagements. C’est en effet ce que montrent des travaux disponibles : l’efficacité des passes varie fortement selon le type d’ouvrage, le débit, l’attractivité hydraulique et la configuration de l’ensemble du tronçon. Sur l’Aulne, des suivis par radio-pistage ont montré des taux de franchissement extrêmement faibles vers les zones amont de frai ; ailleurs, Chanseau, Croze et Larinier (1999) ont souligné combien la performance dépendait des dispositifs et des conditions locales. 

Enfin, la suppression d’un ouvrage n’est pas un acte neutre : ses conséquences sur les poissons migrateurs doivent être lues avec ses autres conséquences sur les espèces et les milieux. Or celle-ci sont très loin d'être étudiées systématiquement, en raison notamment de préjugés favorables par principe à a renaturation.  Les arasements et dérasements de seuils modifient le profil d’équilibre de la rivière, l’organisation sédimentaire et les niveaux hydrauliques latéraux. Maaß et Schüttrumpf (2019) ont montré que l’effacement de seuils de moulins pouvait provoquer une incision du lit et un assèchement des zones humides annexes, avec perte nette d’habitats aquatiques et humides. Bravard (2018) a également critiqué l’idée d’un arasement systématique fondé sur la seule continuité sédimentaire, en rappelant la complexité historique et géomorphologique des hydrosystèmes. L’effacement ne consiste donc pas simplement à ôter un obstacle: il reconfigure un système, avec des effets potentiellement positifs ou négatifs.

Des fonctions hydrologiques, chimiques, économiques et patrimoniales sous-estimées
Un autre angle mort du texte tient à la représentation implicite de l’ouvrage hydraulique comme simple nuisance, à l’exception éventuelle de son apport en énergie décarbonée. Cette vision est trop étroite. La littérature montre que les seuils, barrages et retenues peuvent assurer, selon les cas, des fonctions hydrologiques, biogéochimiques, économiques, sociales et patrimoniales qu’une approche centrée sur la seule circulation du saumon tend à minorer.

Sur le plan hydrologique, les barrages et leurs réservoirs participent à la régulation des débits : stockage temporaire en période de hautes eaux, contribution possible à l’écrêtement des crues, soutien des étiages, parfois stabilisation locale des niveaux de nappe en amont (Catalon, 2015 ; Duarte et al., 2020 ; Koschorreck et al., 2019 ; Brittain, 2003 ; Berthelote, 2013). Sur le plan de la qualité de l’eau, certains ouvrages favorisent des processus d’auto-épuration, de transformation des nutriments, d’épuration des pesticides ou d’oxygénation locale (Donati et al., 2022 ; Brummer et al., 2017 ;  Cisowska & Hutchins, 2016 ; Gaillard et al., 2016). Ils demeurent en outre des instruments de production et d’approvisionnement, qu’il s’agisse d’hydroélectricité, d’irrigation, d’eau potable ou d’usages industriels (Alp, 2024 ; Catalon, 2015 ; Duarte et al., 2020 ; Koschorreck et al., 2019 ; Berthelote, 2013).

Ils s’inscrivent aussi dans des systèmes d’usages et d’attachements collectifs. Les retenues soutiennent des pratiques de loisir, de pêche, de navigation ou d’activités nautiques ; elles contribuent à des paysages d’agrément qui ont acquis une valeur esthétique et culturelle propre (Alp, 2024 ; Barraud, 2009 ; Catalon, 2015 ; Duarte et al., 2020 ; Koschorreck et al., 2019 ; Perrin 2019). Les seuils anciens, notamment de moulins, sont fréquemment perçus comme un patrimoine matériel et symbolique, lié à l’histoire et à l’identité territoriale, ce qui explique la vigueur des oppositions à leur suppression (Barraud, 2009 ; Depoilly & Dufour, 2015 ; Alp, 2024). 

Enfin, les retenues, canaux et zones lentes associées aux ouvrages constituent des milieux artificiels qui peuvent présenter un intérêt écologique réel pour d’autres espèces, notamment certains oiseaux migrateurs, amphibiens, invertébrés (Wohl & Inamdar, 2025, Sousa et al 2019, 201). En fait, de nombreux chercheur appellent à prendre en compte ce qui est appelé écosystèmes culturels, écosystème artificiels, anthroposystèmes ou nouveaux écosystèmes (Ballouche et al 2015 ; Clifford et Heffernan 2018 ; Koschorreck et al 2020 ; Zamora-Marin et al 2021 ; Grano 2025). Sans idéaliser ces milieux, il faut donc reconnaître qu’une politique de suppression ne peut être sérieuse qu’à condition d’évaluer comparativement ce qu’elle détruit et ce qu’elle restaure à l’échelle de l’ensemble du bassin.

Une question de gouvernance et de vision de la rivière, non de seule ingénierie écologique
L’article évoque les obstacles économiques et sociaux à la politique d’effacement surtout comme des contraintes de mise en œuvre. La littérature conduit à une lecture plus forte : ces dimensions ne sont pas périphériques, elles font partie du problème lui-même. Thomas et Germaine (2018) montrent que le saumon est devenu un enjeu social et politique débordant largement la seule biologie de la conservation. Drouineau et al. (2018) insistent de leur côté sur le fait que la restauration de continuité pour les poissons diadromes est « bien plus qu’un enjeu écologique » et suppose d’intégrer pleinement les dimensions économiques, sociales et territoriales. Les conflits autour de la petite hydroélectricité, des usages hydrauliques, du paysage ou du patrimoine ne sont donc pas des résistances extérieures à la science, mais des composantes de la décision collective elle-même.

À cela s’ajoute une réserve plus fondamentale sur la vision de la rivière qui sous-tend la politique de continuité. Celle-ci repose souvent, explicitement ou non, sur l’idée d’un état de référence plus naturel, plus libre et moins aménagé, vers lequel il conviendrait de revenir. Or cette représentation est contestée. Dufour et Piégeay (2009) suggère que la vision d'une nature de référence comme « paradis perdu » risque de provoquer des égarements et déceptions des politiques publiques, par rapport à un centrage sur les bénéfices humains de la restauration.  Bouleau et Pont (2014, 2015) ont montré les limites scientifiques et administratives de la notion d’état de référence de la rivière, notamment en phase de changement climatique qui va changer toutes les conditions aux limites des hydrosystèmes deau douce. Lespez et al. (2015) décrivent au contraire les rivières européennes comme des « rivières hybrides », façonnées depuis des millénaires par l’interaction entre dynamiques naturelles et sociétés humaines. Linton et Kreger (2020) soulignent que l'opposition nature-société est une « erreur ontologique » qui, réduisant l'humain a un impact,  néglige les natures vécues et co-construites par les riverains. Dufour (2018) pose dès lors la question décisive : qui fixe les objectifs de restauration, et au nom de quelle définition de la nature souhaitable ? 

Cette discussion n’abolit pas l’enjeu de conservation du saumon, mais elle interdit de présenter l’effacement des ouvrages comme une conclusion mécanique de la science et, plus largement, de considérer que le retour à une forma ancienne de naturalité ou de biodiversité est forcément l'objectif des politiques publiques (in fine, de l'intérêt général).

Conclusion
Le diagnostic d’alerte posé par The Conversation est fondé : le saumon atlantique sauvage est dans une situation critique, et la fermeture de la pêche est cohérente avec la faiblesse extrême des retours en rivière en France. En revanche, la conclusion selon laquelle la priorité devrait être la continuité écologique et selon laquelle l’arasement des ouvrages constituerait la solution de choix n’apparaît pas suffisamment établie. 

Les travaux disponibles montrent que la phase marine est aujourd’hui un déterminant central du déclin récent, que le lien entre politique de continuité et redressement des populations n’est pas démontré de manière simple à l’échelle française, que les résultats des restaurations sont très hétérogènes, que l’effacement des ouvrages peut produire des effets hydrologiques et hydromorphologiques négatifs, que ces ouvrages remplissent aussi diverses fonctions hydrologiques, écologiques, économiques et sociales, qu'ils font partie de la réponse énergétique à l'atténuation du changement climatique, qu'il existe de fortes controverses sociales et politiques sur ces choix publics. 

La continuité écologique doit donc être pensée comme un levier parmi d’autres, à intégrer dans une stratégie plus large tenant compte de la phase océanique, de la qualité de l’eau, de la température, de la prédation, des usages territoriaux et d’une évaluation rigoureuse, au cas par cas, des coûts et bénéfices écologiques, sociaux, économiques.

Pour le moment et d'un point de vue empirique, la politique de restauration de continuité écologique en long initiée en France dans les années 1980 et accélérée à compter des années 2000 n'a produit aucune amélioration pour le saumon atlantique, et pour la plupart des espèces migratrices. On assiste même dans les années 2020 à des niveaux historiquement bas de ces espèces en rivière, malgré des milliers de barrages et seuils détruits, des milliers d'autres aménagés. 

Le citoyen a le droit de connaître ces réalités. Et le débat scientifique a le devoir de les rappeler. 

Références : pour des raisons de place, nous ne listons pas ici toutes les références citées en format usuel de bibliométrie. Elles sont analysées de manière unitaire dans nos pages Science

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