mardi 4 septembre 2012

Le projet-pilote de Semur: un signal inquiétant pour l'Auxois-Morvan

Dans le Cercle Les Echos de ce jour, on peut lire ce jour une tribune très intéressante de Bertrand Lavaud sur les mauvais rapports entre patrimoine et écologie à Semur-en-Auxois. L’auteur reprend à son compte les arguments qui ont été développés au cours des derniers mois par un Collectif d’associations de la ville de Semur – Passe Pierre, Auxois Ecologie, Semur en Transition… et les particuliers qui ont fini par fonder Hydrauxois !

Sur la ville de Semur-en-Auxois, l’Onema et le Sirtava (syndicat de bassin versant) ont décidé dès 2006 de mener un « projet-pilote » de continuité écologique sur un petit barrage d’ancienne usine et deux glacis de moulins. L’étude de faisabilité (diagnostic, avant-projet sommaire) a été confiée à un cabinet d’études (Bief-Cariçaie).

Or, les associations locales ont constaté que l’étude présentait de graves lacunes, parmi lesquelles :
  • le règlement d’eau du barrage datant de 1891 (fondant le droit d'eau de la ville selon la loi de 1919) n’avait pas été retrouvé alors qu’il existait en préfecture ;
  •  le potentiel énergétique des sites n’avait pas été estimé afin que leurs propriétaires jugent en connaissance de cause ;
  • l’architecte du secteur sauvegardé de la ville, l’architecte des bâtiments de France et la DRAC n’avaient pas été saisis pour une estimation de la valeur patrimoniale des sites concernés ;
  • l’analyse environnementale se limitait à un seul prélèvement piscicole sur une seule période (sans aucune autre mesure écologique des retenues et biefs concernés) ;
  • l’étude ne proposait aucune simulation du bénéfice-risque écologique de chaque solution (aménagement ou effacement) ;
  • le régime d’écoulement ne faisait pas l’objet d’une modélisation numérique (évolution avant/après des étiages, des crues, etc.) ;
  • la seule solution suggérée pour le site principal (barrage) était l’effacement, sans proposition sur un aménagement ;
  • la seule solution financée par l’Agence de l’eau était l’effacement, sans aide aucune pour des dispositifs de franchissement ;
  • la solution favorisée consistait non seulement à effacer les ouvrages, mais à faire disparaître (dérocter) la base granitique de certains d'entre eux, conception pour le moins curieuse de la «renaturation» de l'Armançon ;
  • la concertation avait été réduite au strict minimum, et dans un langage très peu accessible aux citoyens (il n’avait pas été dit clairement aux habitants que la solution consistait dès le départ à détruire le patrimoine de leur ville).

Aux yeux de l’association Hydrauxois, la manière dont ce projet-pilote a été mené est très inquiétante pour la politique de continuité écologique en Auxois-Morvan. 

Les spécialistes de ces questions, comme par exemple Jean-René Malavoi et Damien Salgues (Arasement et dérasement de seuils. Aide à la définition du cahier des charges pour les études des compartiments hydromorphologie et hydroécologie, Onema-Cemagref 2011, pdf), posent des exigences beaucoup plus strictes sur la qualité des études requises avant de décider de la destruction d’ouvrages hydrauliques à fin de continuité écologique.

Et au-delà des hydrophysiciens et hydrobiologistes, qui possèdent une certaine vision de l’eau dans leur domaine de compétence, les solutions d’aménagement ou d’effacement doivent impérativement mobiliser une approche pluridisciplinaire afin que soient également prises en compte les dimensions patrimoniales, historiques, culturelles, sociétales et énergétiques des sites concernés.

L’association Hydrauxois travaille à la prochaine publication d’un Guide de la continuité écologique, intégrant un questionnaire évaluatif de qualité. Ce document sera diffusé aux maîtres d’ouvrage publics et privés. Il servira de base de concertation avec les syndicats de bassin versant, l’Onema, les DDT et les Agences de l’eau. Hydrauxois espère bien sûr que cette concertation sera fructueuse, car la continuité écologique est un enjeu passionnant et important pour nos rivières. Mais elle ne se réalisera pas sur la base d'une négation des autres enjeux-clés que représentent le patrimoine et l'énergie hydrauliques.


1 commentaire:

  1. Un point de précision en commentaire. Telles que les choses se présentent, le nouveau classement des rivières sera publié au plus tard le 1er janvier 2014, et les maitres d'ouvrage auront 5 ans maximum pour se mettre aux normes de la continuité écologique. Les Agences de l'eau, les syndicats de bassin versant, l'Onema et les DDT auront beau jeu de dire : "oh mais nous n'imposons pas l'effacement, débrouillez-vous". Et c'est là que le bât blesse, car certains aménagements sont extrêmement coûteux (entre 50 et 100 k€ le mètre de chute pour le franchissement), ce qui revient à un chantage par l'argent et poussera nombre de propriétaires d'ouvrage à accepter à contre-coeur l'effacement. Cela signifie trois choses : a) il faut clairement travailler à des dispositifs de franchissement moins coûteux (boulot des ingés en hydrodynamique et hydro-écologie comme Larinier et al.), surtout sur les glacis de moulins qui n'ont rien à voir avec les barrages ; b) il faut changer le système actuel de subvention publique et le dédier à l'aide aux aménagements (et non la prime à l'effacement) ; c) il faut avoir un débat plus large sur ce que signifie le peuplement piscicole "idéal" d'une rivière au regard de l'écologie, car le système des biefs multiséculaire a produit son propre peuplement. Dans certains cas (espèces migratrices amphihalines comme le saumon ou l'anguille), il y a un vrai problème de circulation piscicole au regard du cycle de vie normal de l'espèce. Dans d'autres (cyprinidés rhéophiles), c'est plus douteux et la détermination d'un "quota de présence" des espèces dans un cours d'eau n'a pas forcément de base très objective..

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