lundi 19 septembre 2016

Sur la Cure, deux poids deux mesures

Les moulins des tronçons de la Cure classés au titre de la continuité écologique doivent affronter toute la rigueur des contrôles administratifs et des exigences de mise en conformité. Pendant ce temps-là, les grands barrages de la rivière continuent d'impacter le franchissement piscicole, le transit sédimentaire, le régime des débits et la température de l'eau. Les associations de pêche sont quant à elles autorisées à déverser des poissons qui ne sont pas autochtones au bassin de Seine, curieuse conception de la défense de "l'intégrité biotique" affichée avec tant de détermination quand il s'agit d'autres usagers de l'eau. Les gestionnaires actuels de rivière (DDT, Onema, Fédération de pêche, Agence de l'eau, Parc du Morvan) ne sauraient cautionner indéfiniment cette rigueur à géométrie variable. Soit on admet que le bassin de la Cure est un hydrosystème anthropisé, et l'on respecte l'ensemble de son patrimoine et de ses usages tout en cherchant des bonnes pratiques consensuelles pour ne pas dégrader son environnement. Soit on prétend "renaturer" le milieu, et on montre l'exemple sur les ouvrages gérés par les entreprises à capitaux publics comme dans les pratiques des associations ayant un agrément public. Les riverains et les propriétaires d'ouvrages refusent d'être plus longtemps les victimes expiatoires de choix aussi irrationnels qu'inéquitables.

Notre association est engagée sur plusieurs chantiers de défense des ouvrages de la Cure, notamment la suppression indue du droit d'eau du moulin de Chastellux-sur-Cure et la résistance aux fortes pressions administratives pour l'effacement du plan d'eau et du déversoir de Bessy-sur-Cure.

L'acharnement de certaines parties prenantes de la politique de l'eau sur les ouvrages de petite hydraulique a de quoi surprendre.

D'abord, nombre d'ouvrages de moulins ont aujourd'hui disparu de la Cure ou sont échancrés, de sorte que leur impact (s'il existe) est plutôt en baisse tendancielle. Cette influence n'empêche pas la rivière d'avoir d'excellents scores sur les composantes biologiques de son état écologique tel qu'il est défini par la directive cadre européenne européenne sur l'eau.

Ensuite, la problématique de continuité longitudinale de la Cure a été décidée "à la carte" par l'administration, et non pas en fonction d'une logique purement environnementale. Que nous dit en effet le classement de décembre 2012 sur le bassin Seine-Normandie ?  La Cure a été classée en liste 2 au titre du L 214-17 CE de la manière suivante (voir l'arrêté, pdf) :
  • De sa source à la limite aval de la masse d’eau: [FRHR. 49A] la Cure de sa source à l’amont du lac des Settons (exclu)
  • De la limite amont de la masse d’eau : [FRHR. 49C] la Cure de l’aval du lac des Settons à l’amont de la retenue de Crescent (exclu) au point défini par les coordonnées L. 93 : X : 770998, Y : 6698207
  • Du point défini par les coordonnées L.93: X: 768404, Y : 6699076 à la confluence avec le cours d’eau principal : [F3--0200] L’Yonne
Un image aide à comprendre ce très étrange découpage, qui n'a évidemment rien d'écologique (ni de très honnête intellectuellement) : il s'agit des équipements hydro-électriques EDF sur le bassin.


Aménagements EDF en Morvan, citation extraite de la brochure "Les aménagements hydro-électriques du groupement Bourgogne", EDF. Sur la Cure on voit ici les barrages de Crescent et de Malassis, ainsi que le débit dérivé qui est exploité à Bois-de-Cure. L'ouvrage de Chaumeçon est sur un affluent, le Chalaux. Le lac des Settons, plus à l'amont, n'est pas représenté. 

Outre le barrage des Settons, qui dès le XIXe siècle a empêché la remontée du saumon vers les sources, la Cure est massivement modifiée par des grands ouvrages qui changent son hydrologie, sa franchissabilité piscicole, son transit sédimentaire et sa température. Mais ces ouvrages n'ont pas fait l'objet d'obligation de continuité, alors que de tels impacts sont justement au coeur de l'exploration scientifique de la notion de discontinuité de la rivière.

Enfin, en examinant le dernier rapport annuel de l'association Avallon Morvan pour la pêche (lien pdf), nous avons la surprise de lire cette information :
"Pour la 9 ème année consécutive, nous avons réalisé un alevinage de 2000 ombrets sur la moyenne Cure, en participation avec la Fédération de l’Yonne qui nous apporte toujours son soutien. Des poissons, dont la taille varie de 20 à 38 cm, sont régulièrement capturés entre le lac de Malassis et le Chalet du Montal."
Nous sommes surpris parce que l'ombre commun (Thymallus thymallus), originaire du Danube, est autochtone en France dans le Nord-Est et le Massif central, mais n'est nullement attestée sur le bassin de Seine. Sa présence y résulte d'introductions volontaires afin de satisfaire les pêcheurs. Il est pour le moins étonnant que les services instructeurs de l'Onema ou les services techniques des fédérations de pêche (qui ont un agrément public), connus pour développer des grilles de lecture "biotypologique" où chaque déviation par rapport au peuplement supposé "naturel" d'une rivière est déplorée comme une preuve d'altération, ne trouvent par ailleurs rien à redire quand on déverse des poissons exogènes dans la rivière pour satisfaire un loisir.

A dire vrai, cette "naturalité idéale" du peuplement piscicole paraît assez fantaisiste puisque le tiers de la diversité spécifique des poissons du bassin de Seine est d'ores et déjà composé d'espèces importées (voir les travaux du Piren 2009), et les lacs du Morvan sont abondamment peuplés de certains de ces nouveaux-venus, y compris quand ils sont gérés par des associations de pêche (voir des données d'histoire chez Belliard et al 2016).

En revanche, la moindre des choses est de ne pas tenir des doubles discours ni d'adopter des doubles standards : tolérer qu'on modifie un peuplement quand on est pêcheur, mais ne pas le tolérer quand il s'agit de l'effet local d'un seuil de moulin ; accepter des barrages de dizaines de mètres de hauteur et barrant le lit majeur, mais exiger la destruction des chaussées de moins de 2 m noyées en crue.

Cette politique à géométrie variable n'est pas tolérable. Et les citoyens sont de plus en plus nombreux à ne plus la tolérer, dès lors qu'ils en sont informés.

Note sur l'étang de Bussières
Dans le même bilan de l'association Avallon Morvan pour la pêche, nous lisons : "A notre demande, la Fédération de pêche s'est portée acquéreur de l'étang de Bussières qui était à vendre. Cet étang, qui a des effets désastreux sur la rivière Romanée, devait être arasé dans le cadre de la continuité écologique. La vidange de l'étang est programmée sur plusieurs mois de sorte à permettre la végétalisation progressive des boues de sorte à ne pas envaser le lit de la Romanée." Notre association va bien entendu réclamer des explications à la Préfecture sur ce projet, et en particulier vérifier si un inventaire complet de biodiversité de l'étang a été réalisé. Des plans d'eau proches, comme par exemple l'étang de Marrault (co-géré par l'AAPPMA), sont en effet classés ZNIEFF en raison de leur intérêt pour la biodiversité, qui ne se résume nullement aux salmonidés si chers aux pêcheurs (les poissons en général représentent environ 2% de la biodiversité aquatique). Un projet d'aménagement doit prendre soin de vérifier qu'il n'entraîne pas de perte nette de cette biodiversité, et le fait que ce projet soit à prétention "écologique" ne signifie nullement qu'il respecte les bonnes pratiques (d'autant que certains confondent facilement enjeu écologique et enjeu halieutique).

Quant au Parc du Morvan, nous lui rappellerons les termes de sa charte : "Le Parc naturel régional véhicule une image forte, en tant que territoire reconnu pour ses qualités naturelles et paysagères. Le paysage est donc une des sources principales de l'image du Morvan pour la société actuelle (dans ses dimensions sociales et culturelles). Il est utilisé comme valeur de référence pour évoquer le Morvan et comme un atout économique pour l'attractivité du territoire (tourisme et nouveaux habitants)." Les plans d'eau font partie intégrante de ce paysage morvandiau, et l'on ne voit guère ce que leur destruction apporte aux riverains et aux visiteurs.


La chute après la digue de l'étang de Bussières.

9 commentaires:

  1. Les personnes compétentes en hydrobiologie historique savent que l'Ombre Commun a migré au quaternaire vers le bassin de la Loire en passant par le bassin de la Seine. Cela étant l'Ombre n'est pas une espèce susceptible de créer des déséquilibres et est également une espèce identifiée comme présente en France, donc il n'y a pas d'obstacles à son introduction dans nos eaux.

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    1. Le caractère récemment introduit de l'ombre sur le bassin séquanien est reconnu dans les manuels de Bruslé et Quignard (Biologie des poissons d'eau douce européens), Keith, Allardi et al (Les poissons d'eau douce de France). Voir aussi Persat et al 1978 Bouvet et al 1990 cités dans ces manuels.

      Votre justification est ad hoc. Que signifie un "déséquilibre"? A partir de quand une espèce "identifiée en France" (une décennie, un siècle, un millénaire...) peut être déversée dans n'importe quelles eaux? Le caractère localement "naturel" d'une population, on l'évalue au Pliocène, au pléistocène, à l'Holocène, à l'Anthopocène...?

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    2. Sinon : on n'introduit pas de l'ombre pour améliorer la qualité des milieux, mais pour assurer des prises aux pêcheurs qui les blessent ou les tuent. Pour les mêmes raisons, on déverse de la fario et de l'arc-en-ciel. Si les pêcheurs espèrent continuer à donner au monde entier des leçons d'écologie mais s'en absoudre, ils se trompent.

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    3. Article R432-5 et suivants du Code de l'environnement

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    4. Il ne fait aucun doute que la règlementation est taillée sur mesure par et pour la pêche !

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  2. Il y aurait énormément de choses à dire sur les introductions de poissons à visées récréatives. Les pêcheurs, à tous niveaux, devraient prendre leurs responsabilités. En ce qui concerne les services de l'état, et l'ONEMA, ils ne peuvent aller au-delà de l'application de la réglementation. Je vous invite à creuser ce point, et vous verrez que même si on peut, dans beaucoup de cas, douter de l'utilité au minimum, et s'interroger sur les impacts sur les milieux de certains déversements, les cas où on peut les encadrer ou les interdire sont peu nombreux (cf L432-10 du code de l'environnement). N'hésitez pas à lancer une campagne auprès des parlementaires qui soutiennent votre combat pour faire évoluer la loi sur cette question...

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    1. "N'hésitez pas à lancer une campagne auprès des parlementaires qui soutiennent votre combat pour faire évoluer la loi sur cette question…"

      La question de fond déjà à débattre (par ordre d'importance selon nous), c'est celle de l'intégrité biotique. Vous n'ignorez pas que la recherche est divisée sur ce sujet (pas seulement en écologie des milieux aquatiques). C'est vrai pour le diagnostic: une vision "fixiste" des milieux est-elle compatible avec ce que l'on sait de l'évolution de la biodiversité et du comportement de l'espèce humaine? C'est vrai pour le remède: faut-il préserver des sites très peu perturbés ou essayer d' "améliorer" un peu tous les sites? Ces questions sont importantes parce que ce sont les fondements ou paradigmes de l'action publique, à partir desquels on va décliner des orientations de gestion. Nous avons clairement plus de sympathie (et pensons qu'il y a d'avantage d'arguments rationnels) pour la perspective de la rivière hybride que pour celle de la rivière sauvage (ce qui n'ôte rien au charme de la seconde quand elle existe encore un peu).

      Par ailleurs, nous pouvons difficilement reprocher à l'administration de réglementer (ou aux assemblées de légiférer) sur une base scientifique que nous estimons trop faible ou trop lacunaire tout en nous précipitant pour exiger telle ou telle réforme concernant certains usagers. Quand on fait par exemple une recherche "competition salmo trutta thymallus thymallus" sur Scholar ou Thomson, il n'y a pas des masses de résultats pertinents (mais pourquoi ces espèces ne seraient pas concurrentes pour des micro-habitats ou en prédation, vu qu'elles superposent au moins partiellement leur stratégie de niche et leur comportement trophique).

      Pour l'instant, on pourrait déjà tendre vers une certaine égalité de traitement vis-à-vis des usages. Par exemple, une expertise scientifique collective sur les impacts de la pêche de loisir serait une première pièce importante au dossier, car malgré l'ancienneté de la pêche, sa persistance aujourd'hui (plus d'un million de pratiquants revendiqués), les chiffres assez conséquents de déversement mentionnés dans les plans de gestion (quand ils sont publiés…), les sur-fréquentations de certains spots réputés, le risque invasif / pathogène… il y a quand même largement matière à faire le point. Une telle expertise pourrait être assortie de problématiques à clarifier et traiter à l'intention des décideurs.

      PS : quant aux AAPPMA ou aux fédés particulièrement agressives vis-à-vis des ouvrages, il y a dans la règlementation et la loi de quoi les calmer un peu si l'on se penche attentivement sur leurs obligations, pas forcément sur le cas des empoissonnements, mais sur d'autres aspects… Cela dit, on aimerait surtout que ce milieu baisse d'un ton dans sa prétention à donner des leçons et cherche des rapports moins conflictuels avec les riverains, en particuliers les ouvrages.

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  3. Je comprends votre point de vue. Je réagissais juste à la rédaction du paragraphe de votre article qui évoquais les déversements, et qui laissait penser que les "services instructeurs de l'ONEMA" étaient responsables de certains abus, en laissant faire, ce qui n'est pas tout à fait exact sur ce sujet.
    Il me semble en effet que si tout le monde baissait d'un ton, comme vous dites, les choses iraient peut-être moins mal...

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    1. "les "services instructeurs de l'ONEMA" étaient responsables de certains abus"

      Non, ils ne le sont pas (dans le domaine ici évoqué). Mais il paraît difficile pour ces services de sortir des biotypologies où l'on pinaille sur chaque tronçon la composition des guildes avec 10 sous-groupes (à la démographie estimée dans les années 1960-70 sur un assez faible échantillon et peu de contrôle de robustesse statistique par rapport aux normes actuelles des papiers de recherche…) tout en n'émettant pas d'objections particulières sur des AAPPMA qui changent de toute façon des peuplements par leurs actions de prélèvement ou de déversement. L'action publique ne peut pas durablement déployer un paradigme écologique strict sur un usage mais pas sur les autres. (Cela ne vaut pas que pour les pêcheurs, on peut aussi parler des assainissements qui ne sont pas aux normes, des effluents de l'agriculture / sylviculture, etc.). De manière réaliste, les bonnes pratiques ne peuvent s'instaurer que lentement sur chaque usage.

      "si tout le monde baissait d'un ton, comme vous dites, les choses iraient peut-être moins mal"

      Ah mais pas de souci, il suffit que les services instructeurs (DDT, Onema, Agence de l'eau) proposent aux propriétaires d'ouvrages et aux riverains de leurs retenues un discours écologique constructif et non pas destructif. Si l'on arrive chez les gens pour tout casser, c'est quand même assez rare que le ton ne monte pas !

      On a un copil sur Bessy, c'est simple à vérifier. La DDT et l'Onema disent "la rivière est en très bon état IPR, elle est fragmentée par des ouvrages massifs sans aménagement prévu, la chaussée est modeste et partiellement franchissable en crue, l'enjeu est donc objectivement faible" ; l'Agence de l'eau dit : "il y a des usages et un fort attachement au site, ainsi qu'une valeur patrimoniale manifeste, nous finançons donc des solutions de franchissement car l'effacement n'est pas envisageable". Et voilà, les choses se passent bien. Sauf que pour le moment, c'est la voie opposée qui est avancée: exagération des impacts, information incomplète de la propriétaire et des riverains, ignorance ou minimisation des usages, refus de financer autre chose que la pelleteuse pour araser. Alors forcément, le ton n'est pas agréable, non pas parce que l'on en veut a priori à l'administration ou à ses représentants, mais parce que l'administration et ses représentants ont choisi en première intention de tenir ce discours agressif et partial contre les ouvrages hydrauliques.

      Enfin, nous préparons un article sur un récent séminaire de la formation de la DEB sur le thème climat-eau-énergie, il ne semble pas que le bureau des milieux aquatiques du Ministère bouge d'un iota son discours de "suppression des retenues". Cela ne présage pas d'un apaisement…

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