28/03/2026

Le potentiel de l’hydroélectricité cachée en Europe serait au moins de 15 TWh (Quaranta 2026)

Dans son nouvel article de recherche, Emanuele Quaranta étudie le potentiel de l’hydroélectricité cachée dans l’Union européenne, c’est-à-dire l’électricité produite à partir d’infrastructures hydrauliques déjà existantes plutôt que par la création de nouveaux ouvrages. Son analyse conclut à un potentiel inexploité pouvant atteindre 15 TWh par an, soit environ 30 % de la production annuelle actuelle de la petite hydroélectricité dans l’Union, à condition de mieux articuler les politiques publiques, la recherche et l’industrie. L'énergie des rivières peut contribuer à la fois à la transition verte, à la revitalisation des territoires et à la souveraineté européenne.


L’article part d’un constat double. L’hydroélectricité reste un pilier important de la transition énergétique : en 2024, la puissance installée mondiale de l’hydroélectricité conventionnelle atteignait 1254 GW, celle du pompage-turbinage 189 GW, pour une production totale de 4587 TWh par an. Dans l’Union européenne, en 2023, l’hydroélectricité conventionnelle représentait 106 GW de puissance installée et 315 TWh par an de production. Mais cette énergie peut aussi susciter des critiques lorsque son développement repose sur de nouveaux barrages ou seuils, en raison de ses effets sur la continuité des cours d’eau, les milieux aquatiques ou les usages locaux. L’auteur s’intéresse donc à une voie moins conflictuelle : développer l’hydroélectricité à partir d’ouvrages, de réseaux et d’équipements déjà en place.

Quaranta centre son analyse sur la petite hydroélectricité, définie ici comme les installations de moins de 10 MW. Dans l’Union européenne, ce segment représente déjà 15 GW de puissance installée et une production de 40 à 50 TWh par an. Le secteur regroupe plus de 4500 entreprises, emploie plus de 60 000 personnes et génère environ 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. L’étude ne constitue pas une revue systématique de toute la littérature, mais une mise en cohérence entre trois dimensions : les politiques publiques, la science et l’industrie. L’auteur examine ainsi les textes européens récents susceptibles de favoriser cette filière, les estimations de potentiel énergétique disponibles, ainsi que les bénéfices économiques, technologiques et sociaux qui pourraient en découler.

Le principal résultat du papier est l’identification d’un potentiel d’hydroélectricité cachée pouvant atteindre 15 TWh par an dans l’Union européenne, sans même compter la modernisation des installations déjà existantes. Ce potentiel provient de plusieurs gisements : barrages non équipés, seuils existants, anciens moulins, stations d’épuration, réseaux d’eau potable. L’auteur montre ainsi qu’il existe, au sein même des infrastructures déjà construites, une réserve énergétique significative encore peu exploitée.

L’un des intérêts majeurs de l’article est de montrer que ce potentiel peut être soutenu par plusieurs politiques européennes récentes, même lorsqu’elles n’ont pas pour objet premier l’hydroélectricité. Le Social Climate Fund, doté d’au moins 86,7 milliards d’euros sur la période 2026-2032, peut accompagner la modernisation de petites centrales. La Water Resilience Strategy ouvre des perspectives dans les réseaux d’eau, les conduites pressurisées et le stockage. La directive refondue sur les eaux urbaines résiduaires impose que les grandes stations d’épuration, à partir de 10 000 équivalents-habitants, progressent vers la neutralité énergétique, en mentionnant explicitement l’hydroélectricité sur les effluents. La directive sur l’eau potable s’inscrit dans un contexte où les fuites représentent jusqu’à 15 milliards d’euros par an de pertes économiques, ce qui renforce l’intérêt d’une meilleure gestion énergétique des réseaux. Enfin, la directive sur la performance énergétique des bâtiments reconnaît elle aussi l’hydroélectricité parmi les sources renouvelables mobilisables sur site ou à proximité.

L’auteur insiste également sur le rôle de la recherche et de l’innovation. Horizon Europe, doté de 93,5 milliards d’euros pour 2021-2027, constitue ici un levier important. Entre 2015 et 2024, 40 projets liés à l’hydroélectricité ont été financés, et entre 2019 et 2022, environ 30 millions d’euros ont été consacrés à des projets spécifiquement liés à la petite hydroélectricité. Plusieurs programmes portent directement sur cette hydroélectricité cachée. Le texte souligne enfin que l’enjeu n’est pas seulement énergétique : il concerne aussi l’innovation industrielle, l’emploi, la compétitivité européenne et la souveraineté technologique, dans un secteur où l’Europe conserve encore des positions fortes.

En filigrane, l’idée défendue par Quaranta est claire : l’hydroélectricité cachée offre une manière relativement sobre d’augmenter la production d’électricité renouvelable tout en préservant la multifonctionnalité des infrastructures hydrauliques existantes. Autrement dit, il s’agit moins de construire davantage que de mieux valoriser ce qui existe déjà.

Conclusion de l'auteur : l’hydroélectricité cachée peut contribuer de façon réelle au nexus eau-énergie-société-écosystèmes dans l’Union européenne, mais seulement si les politiques publiques, la science et l’industrie cessent d’agir de manière fragmentée. Ces trois dimensions doivent évoluer ensemble : la politique fixe les cadres, la science mesure les potentiels et les impacts, et l’industrie transforme ces perspectives en solutions concrètes. L'auteur demeure prudent sur les limites de son travail et appelle à des évaluations harmonisées à l’échelle nationale, ainsi qu’à des inventaires géospatiaux paneuropéens des sites déjà exploités ou potentiellement mobilisables.

Discussion
Cette recherche a le mérite de confirmer qu’en Europe, le potentiel hydraulique déjà en place constitue l’une des pistes les plus cohérentes pour produire davantage d’énergie décarbonée sans accroître l’artificialisation des milieux ni multiplier les impacts associés à de nouveaux ouvrages. Elle invite ainsi à déplacer le regard : l’enjeu n’est pas d’abord de construire toujours plus, mais de mieux valoriser des infrastructures existantes. 

Dans le cas français, où l’on peut évoquer un ordre de grandeur d’environ 50 000 sites de moulins et de forges, dont seuls quelques pourcents produisent encore de l’énergie, le sous-équipement apparaît particulièrement marqué. Au lieu de poursuivre la destruction de ces sites au nom d’une lecture univoque de la continuité écologique, il serait plus rationnel de leur redonner leur vocation énergétique première, compatible avec les exigences de franchissabilité piscicole. 

Plus largement, l’appel de Quaranta à une meilleure coordination des politiques et programmes de l’Union européenne vaut aussi pour l’action administrative concrète, et en amont pour les choix normatifs de priorité : en France, on observe trop souvent une forme de schizophrénie publique entre des gestionnaires de l’eau peu intéressés par l’hydroélectricité (voire clairement hostiles!) et des acteurs de l’énergie qui cherchent au contraire à l’encourager. Tant que ces logiques de silo persisteront, une partie du potentiel hydraulique existant restera bloquée moins par des limites techniques que par des contradictions normatives et institutionnelles.

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