vendredi 23 décembre 2016

Pourquoi la restauration écologique produit-elle des échecs? (Hiers et al 2016)

La restauration écologique des rivières est devenue la nouvelle religion du gestionnaire de bassin en France. Hélas, notre pays a très souvent une guerre de retard et, dans la littérature scientifique en écologie, l'heure est plutôt au retour critique sur les premières expériences menées à compter des années 1970. Cinq chercheurs pointent ainsi le problème dans une tribune récente. Ils soulignent que les objectifs excessivement précis des chantiers de conservation ou restauration sont fondés sur une image trop peu informée et trop statique des espèces et des écosystèmes, particulièrement dans la période d'évolution rapide induite par le changement climatique.

"La restauration et la conservation écologiques sont affligées par un paradoxe prenant une importance croissante : des cibles étroitement définies de conservation ou de restauration, conçues pour garantir des succès, mènent souvent à des efforts mal dirigés et même à des échecs complets".

C'est par ce constat très direct que s'ouvre l'article de J. Kevin Hiers et de 4 autres chercheurs travaillant sur ces questions aux Etats-Unis et en Australie.

L'un des problèmes que ces chercheurs soulignent concerne le reprofilage des rivières au nom de leur restauration physique (ou "morphologique") : "Les projets de restauration de rivière dans des écosystèmes de types fortement divergents convergent vers un spectre étroit de résultats qui interfère avec les buts sous-jacents de conservation. Une approche dominante utilisée en restauration de rivière dans le monde développé  est la conception du chenal naturel (natural chanel design NCD), un processus utilisé pour recréer la dimension, la forme et le profil d'habitats de rivière dégradés en vue d'atteindre des formes, une sinuosité et une stabilité particulières du chenal. Les projets de NCD impliquent des déplacements extensifs et coûteux de sédiments et reconnectent les rivières avec leurs zones riveraines. Les agences gestionnaires posent souvent des contrôles stricts sur les critères et métriques de succès par lesquels ces projets sont évalués. La tendance à construire un chenal unique et sinueux dans quasiment tous les paysages, sans attention aux conditions des rivières moins dégradés alentour, a été jugée responsable d'importants échecs de gestion".  Les chercheurs citent ici les travaux de Kondolf et al 2007, Smith et al 2005 et Wilcok et Parker 2006.


Image in Hiers et al, art cit, droit de courte citation. Le réamandrage est l'une des options favorites des aménageurs de rivière, et cette pratique se développe en France, sans beaucoup d'esprit critique hélas. Hiers et ses collègues montrent que l'on en arrive à des solutions standardisées et banalisées.

Quel est le problème mis en avant par J. Kevin Hiers et ses co-auteurs? L'excès de précision, qu'ils appellent ironiquement "précisonnisme". Ce travers frappe selon eux de nombreux gestionnaires qui, en compensation d'une faible base empirique à leurs travaux, développent des projets très locaux et spécialisés. Mais pas forcément durables. Car ces gestionnaires manquent plusieurs facteurs, selon les auteurs :
  • sous-estimation (par défaut de connaissances du terrain et de son histoire) des conditions dans lesquelles des populations ou des écosystèmes peuvent se maintenir,
  • simplification des procédures (pour des raisons de faisabilité politique et administrative) qui se trouvent décalées face à l'hétérogénéité du monde réel,
  • défaut de distance par rapport aux évolutions temporelles, notamment au changement climatique risquant de rendre désuets les aménagements (soit parce qu'ils ne seront plus fonctionnels, soit parce que les espèces cibles ne seront plus là),
  • fragilité de la vision traditionnellement statique des approches par espèces, habitats et stations, alors qu'il existe une reconnaissance croissante par la recherche du caractère rapidement changeant des milieux.
Leur conclusion : "La connaissance scientifique accumulée de la biologie des espèces, des processus écosystémiques et de l'histoire environnementale indique que le monde est plus complexe que nos préconisations en gestion ou politique de conservation l'assument. Le déséquilibre entre réalité et politique conduit à des ressources gâchées, des efforts mal orientés et des échecs potentiels pour conserver et restaurer la nature, et ceux-ci deviendront de plus en plus prévalents avec le changement climatique".

Les chercheurs en appellent à un nouveau dialogue entre la science, la politique et la gestion, afin de mieux comprendre les limites actuelles de certaines actions en écologie de la restauration, et d'élargir l'horizon des scénarios d'intervention.

Discussion
Nous avions recensé ici l'analyse de Lespez et al 2015 sur la méconnaissance des trajectoires sédimentaires dans la restauration des rivières de l'Ouest de la France, et rappelé plus généralement dans une synthèse les problèmes d'incertitude sur l'efficacité qu'affronte la restauration physique des rivières.

Ce topique est très répandu dans la littérature scientifique en écologie: il est quasiment absent des propos tenus par le législateur, l'administration et le gestionnaire en France. C'est un vrai problème. A la suite de la directive cadre européenne sur l'eau (2000), la politique publique des rivières s'est entichée d'un nouveau paradigme écologique dans la gestion des bassins (voir Morandi et al 2016). Et comme la lutte contre les pollutions chimiques diffuses se révèle beaucoup plus difficile et lente que prévu, on a mis en avant la restauration morphologique comme une autre manière de parvenir à une amélioration des milieux. Tout y paraît plus simple, et de surcroît spectaculaire car visible, contrairement à la lutte contre les contaminants : on reméandre le chenal, on diversifie l'habitat, on supprime des plans d'eau, on reconnecte des affluents…  Mais en fait, l'action sur la morphologie est plus complexe que celle sur les pollutions. Et elle ne peut pas garantir ses résultats, ce qui est évidemment un problème tant au regard de son coût et de son acceptabilité sociale qu'au regard des délais courts – et passablement irréalistes – de la DCE (bon état physique, chimique et biologique de tous les cours d'eau en 2027).

L'écologisme comme idéologie est simple, voire simpliste: il faut sauver la nature. L'écologie comme pratique de gestion alimentée par la connaissance scientifique est redoutablement compliquée.  Elle est bien sûr nécessaire, mais ses bonnes intentions affichées ne l'exonèrent pas d'une prudence très progressive dans ses réalisations et surtout d'une analyse rigoureuse des résultats obtenus, avant de préconiser à large échelle des solutions dont rien ne démontre que le bénéfice est réel et durable (voir le projet Reform de retours d'expérience en Europe, Muhar et al 2016, Friberg et al 2016 ; voir Nilsson et al 2016 sur les prérequis d'une restauration).

Tant que le volet connaissance et suivi scientifique sera aussi faiblement doté dans les choix financiers des Agences de l'eau, et tant que la programmation nationale ou par bassin sera planifiée avec une notable indifférence aux incertitudes et aux réserves de la recherche, nous n'aurons pas en France les conditions de cette rigueur. Car nous l'observons sur toutes les rivières où nous intervenons: on se hâte à préconiser et réaliser des mesures sur des bassins versants dont on ne connaît même pas au préalable les trajectoires environnementales, ni même parfois l'état actuel.

Référence
Hiers JK et al (2016), The Precision Problem in conservation and restoration, Trends in Ecology & Evolution, 31, 11, 820–830

Récemment paru sur ce thème
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