lundi 25 septembre 2017

Les pollutions chimiques doivent devenir un enjeu prioritaire des rivières françaises

Des centaines de molécules chimiques (pesticides, médicaments, retardateurs de flamme, etc.) ayant des effets sur le vivant circulent dans les rivières françaises. Les travaux de recherche menés ces dernières années montrent que leur impact est mal évalué et probablement sous-estimé. Une modélisation de l'Inserm venant de paraître a démontré pour la première fois que l'effet cocktail est une réalité sur la perturbation endocrinienne, avec certains effets à faible dose potentialisés 10.000 fois par la présence de plusieurs substances. La France est par ailleurs en retard sur le contrôle chimique de ses eaux comme sur la mise en œuvre de ses plans de prévention, dont Ecophyto. Alors que le budget contraint des Agences de l'eau ne permet pas d'engager toutes les actions, l'insistance sur la morphologie et la continuité écologique n'apparaît pas comme une priorité – et pire, elle représente dans certains cas une augmentation du risque chimique, comme l'ont montré plusieurs travaux de recherche.



Dans une recherche menée sur des cellules humaines, des équipes de l'Inserm viennent de démontrer pour la première fois que l'effet cocktail est une réalité (Gaudriault et al 2017, Environ Health Perspect, DOI:10.1289/EHP1014). Plusieurs molécules perturbatrices endocriniennes ne se contentent pas d'additionner leurs effets sur les cellules, mais peuvent les exacerber d’un facteur 10 à 10000 en fonction de la molécule considérée. Les molécules étudiées par les chercheurs comportent notamment des médicaments et des pesticides dont on trouve la présence dans les rivières, les lacs, les estuaires et les nappes. De très nombreux travaux ont déjà montré depuis 20 ans des phénomènes de féminisation de plusieurs espèces de poissons à l’exutoire de zones polluées.

Les micropolluants et notamment les pesticides font l'objet d'une surveillance dans les eaux françaises. Selon la dernière évaluation du CGDD (commissariat général au développement durable), en 2014, près de 700 pesticides sont surveillés dans les eaux françaises, 389 pesticides sont quantifiées dans les cours d’eau et 265 dans les eaux souterraines. Des pesticides sont quantifiés au moins une fois pour 87 % des 3052 points de mesure des cours d’eau, et pour 73 % des 2121 points de mesure des  eaux souterraines. Dans plus de la moitié des points de mesure sur les cours d'eau, on trouve de 10 à 89 substances présentes simultanément (CGDD 2014, site). L'effet cocktail joue donc à plein. Une recherche récente de l'Inra a rappelé l'échec du plan Ecophyto I dans la réduction des pesticides (Hossard et al 2017, Science Total Envi, DOI:10.1016/j.scitotenv.2016.10.008).

En 2015, Sebastian Stehle et Ralf Schulz ont montré à travers l'analyse de 28 substances et 833 travaux publiés sur les cours d'eau européens que sur les sites contaminés (11300 mesures), 52,4% des mesures montrent des quantités au-delà du seuil de tolérance environnementale, 82,5% quand on examine les seules contaminations des sédiments. Les auteurs rappellent que la charge en pesticides peut réduire de plus de 40% la biodiversité de certaines classes (comme les invertébrés d'eaux courantes). En moyenne, quand on atteint le seuil réglementaire toléré, la perte est de 30%. Elle est encore de 12% quand on est à 10% du seuil de tolérance (Stehle et Schulz 2015, PNAS, DOI: 10.1073/pnas.1500232112).

La révision de la directive cadre européenne, qui commence en 2019, doit intégrer ces connaissances. En 2017, Werner Brack et 24 collègues européens en écotoxicologie ont tiré les enseignements du projet  SOLUTIONS et du réseau NORMAN dédiés à l'analyse de la surveillance chimique dans le cadre de la directive cadre européenne. Ces chercheurs publient 10 recommandations pour un changement de cap dans cette prise en compte des polluants chimiques par la DCE 2000. Ils soulignent notamment l'importance de la prise en compte des effets additifs et synergistiques, la vigilance sur les sédiments contaminés et leur remobilisation (Brack et al 2017, Science Total Envi, DOI:10.1016/j.scitotenv.2016.10.104).

L’ensemble de ces travaux convergent vers une même conclusion : si les rivières et les milieux aquatiques sont l’objet de multiples pressions, les impacts résultant de la pollution chimique doivent faire l’objet d’un traitement renforcé et prioritaire dans les prochaines années.

La réforme française de continuité écologique : 
un effet négatif sur le risque chimique ?
Dans le cadre de l'interprétation de la directive cadre européenne, la France a choisi de donner une importance forte à la morphologie des cours d'eau, en particulier à la continuité écologique et à la destruction des obstacles à l'écoulement (moulins, étangs, lacs, etc.). Ce choix paraît périlleux au regard de la question chimique.

D'abord, il est impossible de dire si la morphologie est un facteur prioritaire de dégradation de qualité des milieux tant que l'on ne dispose pas d'une estimation correcte de l'ensemble des impacts, et notamment des pollutions chimiques. On risque de divertir l'argent public sur des questions de second ordre, alors même que nous sommes déjà en retard sur nos objectifs de qualité à l'échéance 2027 fixée par la DCE pour le bon état.

Ensuite, la destruction des ouvrages remobilise des sédiments de leur retenue comme l’érosion des sols de berges, et ceux-ci font rarement l'objet d'analyse toxicologique. Or, il a été montré par des travaux anglais sur des ouvrages en rivières que le risque de pollution vers l'aval est réel, et non limité à la proximité immédiate des sites détruits (Howard al 2017, Geomorphology, DOI:10.1016/j.geomorph.2017.05.009). Il faut ajouter que la transparence hydrologique et sédimentaire souhaitée par la réforme de continuité écologique conduit à amener plus rapidement des eaux et sédiments plus pollués dans les plaines alluviales et les estuaires.

Enfin, une équipe française a analysé la capacité d'un petit étang à épurer les pesticides d'un bassin versant et a conclu à un rôle positif. "En vue de maintenir la continuité écologique des cours d'eau, la suppression des barrages est actuellement promue. Avant que des actions en ce sens soient entreprises, une meilleure connaissance de l'influence de ces masses d'eau sur la ressource, incluant la qualité de l'eau, est nécessaire", écrivent les scientifiques (Gaillard et al 2016, Environ Sci and Pollution Res, DOI:10.1007/s11356-015-5378-6). La vocation des retenues n'est pas d'épurer les eaux, et les pollutions doivent être traitées à la source. Mais tant que les pressions subsistent sur les bassins versants, ce rôle d'auto-épuration doit être évalué et modélisé plus finement qu'il ne l'est aujourd'hui.

4 commentaires:

  1. Mais c'est déjà la priorité au moins au niveau des Agences. Pour les industries la question ne se pose pas en termes d'aides publiques (qui seraient contraire à la "concurrence libre et non faussée" voulu par l'UE) mais de normes européennes avec en contre partie des emplois. La norme UE REACH étant une des normes les plus avancés au niveau mondial. Sur le plan de l'agriculture la question est de faire évoluer un secteur d'activité qui s'est fourvoyé dans un certain nombre d'impasses techniques et dont les instances représentatives pensent toujours forcer leur modèle économique par un rapport de force politique sans bien se soucier ni de l'avenir à long terme de leurs membres ni de la demande réelle du marché. L'évolution prendra du temps mais est inéluctable et en tout cas l'argent public engagé dans le nécessaire rétablissement de la continuité dans les programmes des agences de l'eau n'est pas directement en compétition avec l'aide à l'évolution agricole qui, fort heureusement peu bénéficier d'autres sources de financement par exemple européennes à condition qu'elle veuille s'en saisir... et c'est dans cette volonté que le bas blesse... si vous avez des idées en la matière surtout n'hésitez pas au lieu de donner des leçons sur des questions que vous ne maitrisez visiblement pas

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    1. Les Agences sont citées seulement pour rappeler que leur budget est contraint (et le sera encore plus par l'annonce de la ponction de 300 millions d'euros dans la loi de finances, ponction qui tend à devenir la norme depuis un certain temps).

      Les règlements comme REACH ont en effet le mérite d'exister, mais vous savez comme nous qu'ils sont déjà difficiles à appliquer pour la santé humaine, alors leur efficience sur la santé des insectes et crustacés, ne rêvons pas trop. L'agriculture est (et a toujours été dans l'histoire) le premier impact modifiant les bassins versants, ce qui s'est évidemment renforcé avec la mécanisation et l'agrochimie depuis 1950.

      Des idées ? Mais ceux qui ont eu l'idée assez aberrante de traiter 20.000 ouvrages hydrauliques dans un délai obligatoire de 5 ans et sur la base d'une énorme contribution économique de simples particuliers doivent sûrement avoir des idées de même ambition, de même rigueur, de même pression pour que les collectivités, les industriels et les agriculteurs, qui ont davantage de moyens que lesdits particuliers, ne soient plus aussi attentistes sur le volet de la pollution. Non? Non, justement, et ceci explique cela : n'espérez pas traiter un impact de second ordre (cf Villeneuve 2015) comme grave et urgent quand vous êtes laxiste et compréhensif sur des impacts de premier ordre. C'est juste intenable.

      Par ailleurs, vous contournez une des questions de fond (et qui cette fois concerne les agences en tant que coordinatrices des rapportages DCE par district hydrographique et finançeuses des études, ainsi que l'ex Onema devenu AFB) : on fait de la bonne écologie sur la base de bons diagnostics, pas en appuyant sur des boutons bureaucratiques des plans, schémas, programmes et autres planifications construites sur information imparfaite, ou compromis de lobbies.

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    2. Décidemment vous ne comprenez pas la situation : la source des pollutions diffuses c'est à dire la profession agricole dispose à l'heure actuelle d'un rapport de force politique qui est apprécié par nos élus à un niveau tel que rien ne peut lui être demandé comme effort en matière de réductions des émissions de ses pollutions. C'est pour cela que la situation est bloquée et les agences, les pêcheurs, FNE, FNPF , Onema AFB n'y sont pour rien sauf peut-être de ne pas avoir su mobiliser l'opinion publique pour sortir de ce blocage. Ce diagnostic est fait depuis longtemps... si vous vous plaignez des pollutions diffuses dites le aux véritables responsables au lieu de jeter l'oprobe sur la politique de restauration des cours d'eau qui permettra à nos cours d'eau de rétablir leur fonctions écosystèmiques leur permettant d'absorber les pollutions organiques résiduelles émises par les systèmes d'épuration domestiques mis en place depuis des dizaines d'années et dont la réalisation est à mettre au crédit du "système des agences de l'eau".

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    3. Vous croyez que l'on ne connaît pas la position de la FNSEA et de l'agrochimie sur les pesticides, les perturbateurs endocriniens, les engrais, l'irrigation? Vous croyez que l'on n'observe pas comment les SAGE, les SDAGE, les lois françaises, les réglementations européennes se montrent extrêmement flous, modestes, généreux ou silencieux dès que le monde agricole est concerné, voire que les problèmes sont ouvertement contournées dans ces textes?

      Nous appelons donc tout le monde (pas ceux que vous citez spécialement) à arrêter les bêtises actuelles sur la casse des moulins centenaires et à trouver des solutions acceptables pour réduire plus rapidement certains impacts agricoles. Les exploitants agricoles ont leur métier, ils ne sont pas agents de l'environnement et n'ont pas vocation à la devenir (ne confondons pas les rôles), ils ont la pression forte de la grande distribution et du marché sur le prix (ne peuvent pas être écrasés de normes si leurs compétiteurs ne le sont pas), ils représentent malgré tout un des rares postes exportateurs de la balance commerciale... donc c'est assez normal que cela soit délicat de compenser des contraintes et du manque à gagner qu'on leur impose au nom de l'environnement. Précisément, l'essentiel des budgets et réflexions doit aller là-dessus, que ce soit les agences ou les autres canaux.

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