lundi 1 janvier 2018

Le Morvan des loups et des moulins au temps de Vauban

Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban (1633-1707) est né à Saint-Léger-de-Fougeret, devenu Saint-Léger-Vauban en 1867, et possédait des terres autour de Bazoches. Des ses Oisivetés, l'ingénieur consigne ses observations et réflexions sur la France qu'il parcourt, et notamment sur les terres de son enfance. Voici quelques pages sur le Morvan des moulins, des étangs de flottage, des taillis et des loups à la fin du XVIIe siècle. On y note l'exploitation précoce des eaux et des bois. Aujourd'hui, les moulins et étangs sont toujours présents sur les rivières du Morvan, les loups ne sont pas encore revenus durablement dans ses forêts.


En, janvier 1696, Vauban rédige sa Description géographique de l'élection de Vézelay, contenant ses revenus, sa qualité, les mœurs de ses habitants, leur pauvreté et richesse, la fertilité du pays et ce que l'on pourrait y faire pour en corriger la stérilité et procurer l'augmentation des peuples et l'accroissement des bestiaux.

En voici un extrait sur le Morvan de la fin du XVIIe siècle. On y constate que les eaux et forêts sont déjà exploitées à cette époque, dans un milieu humain par ailleurs pauvre et peu développé économiquement.

Le pays est partout bossillé comme nous avons déjà dit, mais plus en Morvand qu'ailleurs. Les hauts, où sont les plaines, sont spacieux, très-pierreux et peu fertiles. Les fonds le sont davantage, mais ils sont petits et étroits. Les rampes participent de l'un et de l'autre, selon qu'elles sont plus ou moins roides, et bien ou mal cultivées.

Le pays est fort entrecoupé de fontaines, ruisseaux et rivières, mais tout petits comme étant près de leurs sources.

Les deux rivières d'Yonne et de Cure sont les plus grosses , et peuvent être considérées comme les nourrices du pays, à cause du flottage des bois. On pourrait même les rendre navigables, l'une jusqu'à Corbigny et l'autre jusqu'à Vézelay; ce qui serait très-utile au pays. Les petites rivières de Cuzon, de Brangeame, d'Anguisson, du Goulot, d'Armanée sont de quelque considération pour le flottage des bois.

Il y a encore plusieurs autres ruisseaux moindres que ceux-là, qui font tourner des moulins, et servent aussi au flottage des bois, quand les eaux sont grosses, à l'aide des étangs qu'on a faits dessus. On en pourrait faire de grands arrosements qui augmenteraient de beaucoup la fertilité des terres et l'abondance des fourrages, qui est très-médiocre en ce pays-là, de même que celle des bestiaux, qui y croissent petits et si faibles qu'on est obligé de tirer les bêtes de labour d'ailleurs, ceux du pays n'ayant pas assez de force; les vaches même y sont petites, et six ne fournissent pas tant de lait qu'une en Flandre, encore est-il de bien moindre qualité.

Il y vient très-peu de chevaux, et ceux qu'on y trouve sont de mauvaise qualité et propres à peu de chose, parce qu'on ne se donne pas la peine ni aucune application pour en avoir de bons, les paysans étant trop pauvres pour pouvoir attendre un cheval quatre ou cinq ans; à deux ils s'en défont, et à trois on les fait travailler, même couvrir, ce qui est cause que très-rarement il s'y en trouve de bons.

La brebialle y profite peu, parce qu'elle n'est point soignée ni gardée en troupeaux par des bergers intelligents, chacun ayant soin des siennes comme il l'entend; elles sont toutes mal établées, toujours à demi dépouillées de leur laine par les épines des lieux où elles vont paître, sans qu'on apporte aucun soin ni industrie pour les mieux entretenir.

Bien qu'il y ait quantité de bourriques dans le pays, on n'y fait pas un seul mulet, soit faute d'industrie de la part des habitants, ou parce qu'ils viendraient trop petits.

Pour des porcs, on en élève comme ailleurs dans les métairies et chez les particuliers, mais non tant que du passé, parce qu'il n'y a plus ni glands, ni faînes, ni châtaignes dans le pays où il y en avait anciennement beaucoup.

Il y aurait assez de gibier et de venaison, si les loups et les renards, dont le pays est plein, ne les diminuaient considérablement, aussi bien que les paysans qui sont presque tous chasseurs directement ou indirectement.

Les mêmes loups font encore un tort considérable aux bestiaux, dont ils blessent, tuent et mangent une grande quantité tous les ans, sans qu'il soit guère possible d'y remédier, à cause de la grande étendue des bois dont le pays est presqu'à demi couvert.

Nous distinguerons ces bois en trois espèces, savoir, en bois taillis, bois de futaie et bois d'usage. Il y a 60 à 70 ans que la moitié ou les deux tiers de ces bois étaient en futaie; présentement il n'y a plus que des bois taillis où les ordonnances sont fort mal observées. Les marchands qui achètent les coupes sur pied, abattent indifféremment les baliveaux anciens et modernes, et n'en laissent que de l'âge du taillis et sans choix, parce qu'ils se soucient peu de ce que cela deviendra après que les ventes seront vidées et leurs marchés consommés.

Il n'y a plus de futaie présentement; et c'est une chose assez étrange que, dans l'étendue de 54 paroisses, où il y a plus de 37,000 arpents de bois, il ne s'y en soit trouvé que 8.

Les bois d'usage dont il y a quantité en ce pays-là, sont absolument gâtés, parce que les paysans y coupent en tout temps à discrétion, sans aucun égard, et, qui plus est, y laissent aller les bestiaux qui achèvent de les ruiner.

Il arrive donc que, par les inobservations des ordonnances , dans un pays naturellement couvert de bois, on n'y en trouve plus de propre à bâtir, ce qui est partie cause qu'on ne rétablit pas les maisons qui tombent ou qu'on le fait mal ; car il est vrai de dire que les bois à bâtir n'y sont guère moins rares qu'à Paris : on ne sait ce que c'est que gruerie, grairie, tiers et danger dans cette élection.

Les pages de Vauban rappelle aussi la pauvreté extrême dans laquelle vivaient les classes inférieures de son temps, avec par exemple une consommation de viande limitée à quelques jours par an :

Le pays en général est mauvais, bien qu'il y ait de toutes choses un peu ; l'air y est bon et sain, les eaux partout bonnes à boire, mais meilleures et plus abondantes en Morvand qu'au bon pays. Les hommes y viennent grands et assez bien faits, et assez bons hommes de guerre quand ils sont une fois dépaysés; mais les terres y sont très-mal cultivées, les habitants lâches et paresseux jusqu'à ne pas se donner la peine d'ôter une pierre de leurs héritages, dans lesquels la plupart laissent gagner les ronces et méchants arbustes. Ils sont d'ailleurs sans industrie, arts, ni manufacture aucune, qui puissent remplir les vides de leur vie, et gagner quelque chose pour les aider à subsister, ce qui provient apparemment de la mauvaise nourriture qu'ils prennent; car tout ce qui s'appelle bas peuple ne vit que de pain d'orge et d'avoine mêlées, dont ils n'ôtent pas même le son, ce qui fait qu'il y a tel pain qu'on peut lever par les pailles d'avoine dont il est mêlé. Ils se nourrissent encore de mauvais fruits, la plupart sauvages, et de quelque peu d'herbes potagères de leurs jardins, cuites à l'eau, avec un peu d'huile de noix ou de navette, le plus souvent sans ou avec très-peu de sel. Il n'y a que les plus aisés qui mangent du pain de seigle mêlé d'orge et de froment.

Les vins y sont médiocres, et ont presque tous un goût de terroir qui les rend désagréables.

Le commun du peuple en boit rarement, ne mange pas trois fois de la viande en un an, et use peu de sel, ce qui se prouve par le débit qui s'en fait. Car si douze personnes du commun peuvent ou doivent consommer un minot de sel par an pour le pot et la salière seulement, 22,500 personnes qu'y y a dans cette élection en devraient consommer à proportion 1,875, au lieu de quoi ils n'en consomment pas 1,500, ce qui se prouve par les extraits du grenier à sel. Il ne faut donc pas s'étonner si des peuples si mal nourris ont si peu de force. A quoi il faut ajouter que ce qu'ils souffrent de la nudité y contribue beaucoup, les trois quarts n'étant vêtus, hiver et été, que de toile à demi pourrie et déchirée, et chaussés de sabots dans lesquels ils ont le pied nu toute l'année. Que si quelqu'un d'eux a des souliers, il ne les met que les jours de fêtes et dimanches.

Référence : Vauban, Sébastien Le Prestre (1633-1707 ; marquis de), Oisivetés, Tome 1-3 , éditées par le Cel Antoine-Marie Augoyat et publiées par J. Corréard (Paris), 1842.

80 000 moulins en France au temps de Vauban?

Dans son Projet de capitation sur le pied du denier quinze, levé indifféremment sur tout ce qui a moyen de payer, Vauban note à propos des moulins de France :  "Il y a dans le royaume plus de 80,000 moulins qu'on peut estimer 200 livres de rente chacun, l'un portant l'autre; sur quoi réglant la capitation sur le pied du denier vingt, parce que ce sont de mauvais biens, cet article monterait à huit cent mille livres, ci.. 800,000 J'estime qu'il y a du moins dans le royaume cette quantité de moulins, et même plus par rapport aux observations que j'en ai faites". Toutefois, Vauban ne donne aucune indication sur la manière dont il parvient à ce chiffre, que l'on doit donc prendre comme une approximation. Les statistiques de la Révolution (enquête sur les subsistances) puis des services hydrauliques de l'Etat donneront 100 000 à 110 000 moulins en France au XIXe siècle, chiffres cohérents avec l'estimation de Vauban 100 à 150 ans plus tôt. Ces chiffres, auxquels il faudrait ajouter les ouvrages de navigation et les étangs piscicoles, rappellent l'ancienneté des modifications morphologiques des rivières françaises.

Illustration : en haut Corot, Chaumière et moulin au bord d'un torrent (1831) ; en bas, Jacob van Ruisdael, Deux moulins à eau et une écluse près de Singraven (1650).

6 commentaires:

  1. Bonjour,
    Merci pour ce focus historique intéressant. J’ai toujours été émerveillé par la clairvoyance de Vauban : de Givet à Briançon en passant par l’île de Ré et Besançon puis à Rochefort/Mer (qu’il a peut-être dû sillonner toute sa vie dans cet ordre ?)
    Trois remarques cependant :
    1) Il n’y a plus de flottage du bois car la part du taillis dans le Morvan a régressé au profit d’une forêt plus productive,
    2) Paris n’a plus besoin (pour l’instant) de bois de chauffage,
    3) Votre chapô m’interpelle :
    Que les étangs et moulins existent encore en Morvan, c’est une partie de votre patrimoine.
    Quant au « loup durable », je suis plus réservé : je pourrais au prix de quelques voyages en 4x4 équipé d’un van, vous en réintroduire quelques’uns? Avez-vous mené une analyse ACA (analyse coût-avantage) ? La trame verte et bleue devrait y pourvoir!
    Plus sérieusement: les vestiges Gaulois et romains sont valorisés. Grâce à votre Association, j’espère que moulins et étangs du Morvan seront durablement préservés.
    Ph.Benoist

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le loup, signalé notamment dans la Nièvre par un piège photographique, n'est pas revenu durablement. Après, est-ce souhaitable? Nous ne nous engagerons pas dans ce sujet qui sort de notre spécialité. Le prédateur est bien sûr fascinant... mais c'est un prédateur, et la co-existence avec l'élevage est difficile, hier comme aujourd'hui.

      Le flottage a certes disparu, mais nombre d'étangs sont restés, même en tête des petits ruisseaux du haut Morvan, dans les versants donnant sur la partie séquanienne. Tant mieux, ce sont des petits spots de biodiversité et, quoiqu'en disent les militants de la pêche, cela peut co-exister avec des truites (soit en amont/aval des étangs, soit sur d'autres ruisseaux non fragmentés). La destruction des anciens étangs de flottage se fera lentement, par le temps, si plus personne ne s'en occupe. Mais vouloir la réaliser à la pelleteuse est une absurdité écologique, paysagère, patrimoniale et économique.

      Supprimer
  2. de ces pratiques forestières désastreuses, Colbert va y remettre un peu de perspectives d'avenir; Pourtant aîné de Vauban, il a dû commencer par les forêts de plaines? Tronçais, Loches et les nouveaux principes ont dû arriver plus tard dans votre pays difficile d'accès?
    Enfin, le flottage du bois n'est pas si ancien.
    Heureusement, votre PNR va vous expliquer les principes de la gestion forestière Morvandelle? là, Colbert va prendre une leçon!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pour le flottage voir cet article, les premiers trains de bois commencent 150 ans avant Vauban
      http://www.hydrauxois.org/2016/05/lepopee-des-flotteurs-de-lyonne.html

      Supprimer
  3. Quand Vauban parle de rente, y avait il un impôt sur les moulins en ces temps?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Après une phase rurale communautaire suite à la fin de l'empire romain (périodes mérovingienne et carolingienne), les moulins sont le plus souvent devenus des "banalités", c'est-à-dire que le seigneur laïc (ou l'ordre religieux) avait le monopole sur sa construction, son usage et son entretien, obligeant les paysans de la région (la "banlieue") à l'employer et à verser une taxe (en nature) à cette occasion. Le meunier lui-même était dans ce cas de figure un employé spécialisé du domaine, exempté des autres corvées mais tenu de faire fonctionner le moulin banal (avec des variantes, tenancier ou fermier, serf ou homme libre). Ce n'était donc pas comparable à nos jours et au régime des droits d'eau découlant de la propriété privée du site, inventé à la Révolution avec l'abolition des privilèges et la vente des biens nationaux.

      (On fait d'ailleurs une erreur courante en disant que le droit fondé en titre est une survivance d'ancien régime : le moulin banal est un outil "collectif" dont l'autorité laïque ou religieuse a le monopole, la révolution donnera la prime à l'individu et à la propriété privée, là comme en d'autres domaines ; ceux qui voudraient aujourd'hui "collectiviser" à nouveau le régime des ouvrages hydrauliques sont finalement plus proches de la logique d'ancien régime, à la nuance près que l'administration nationale ou locale, et non plus le seigneur ou l'abbé, aurait la charge du bien).

      Supprimer