mardi 21 mars 2017

Auto-épuration par destruction d'ouvrage: une note technique admet l'inanité de cet argument

La plupart des effacements d'ouvrages hydrauliques en rivière amènent des gains modestes sur certaines populations de poissons, sans que l'effet sur l'ensemble de la biodiversité aquatique et riveraine ne soit démontré. Aussi les gestionnaires tentent-ils de mettre en avant d'autres thématiques pour justifier leur politique par ailleurs réprouvée de casse des retenues, comme par exemple le réchauffement de l'eau ou l'auto-épuration chimique. Sur ce dernier point, une note technique rédigée à l'intention de l'Agence de l'eau Seine-Normandie souligne que cet argument du caractère auto-épurateur de la rivière défragmentée ne saurait être sérieusement mis en avant. Ce que notre association réclamait depuis plusieurs années déjà, car la littérature scientifique n'a jamais fait de la continuité longitudinale un enjeu d'épuration, les retenues ayant au contraire des effets bénéfiques pour éliminer certaines substances chimiques. Voilà donc encore une assertion fantaisiste qui finit au cimetière des arguments spécieux et invérifiés ayant été avancés pour justifier à tout prix le dogme administratif de la destruction du patrimoine hydraulique… 


Une note technique a été rédigée à l'intention de l'Agence de l'eau sur le rapport entre continuité écologique et qualité de l'eau. On peut la télécharger à ce lien.

Les auteurs admettent que :
  • les retenues et zones lentiques ont un pouvoir dénitrificateur, mais il est faible,
  • les retenues tendent à accumuler du phosphore (ainsi que des polluants), ce qui implique la prudence dans leur gestion ou leur effacement, la question étant "peu étudiée",
  • le caractère "auto-épurateur" de la rivière défragmentée n'est pas un argument à mettre en avant (connaissance trop incertaine, caractère de toute façon marginal de l'épuration par la rivière face à l'importance des flux entrants, risque de présenter aux citoyens leur cours d'eau comme une station d'épuration),
  • la continuité latérale (zones humides, champs d'expansion de crue) est une stratégie plus intéressante à explorer,
  • il faut agir sur les pollutions à la source.
Leur recommandation finale :

"Il est peu efficace (dans les faits et dans l’argumentation) de vouloir développer un prétendu pouvoir épurateur des rivières. Il faut plutôt agir sur l'aménagement des bassins versants (modification des pratiques agricoles et hydraulique douce) et ses zones d’interfaces (zones humides): c'est là que se trouvent les leviers d'action les plus efficaces."

Dont acte : la principale conclusion de cette note sur l'auto-épuration rejoint la position défendue par notre association depuis plusieurs années. Nous écrivions ainsi :

"Prétendre que la suppression d'un ouvrage supprimera les causes ou les effets des pollutions chimiques n'a donc guère de sens. Cela revient à promouvoir la libre-circulation des polluants! On entretient volontairement ou involontairement la confusion entre l'eutrophisation locale d'une retenue (le fait qu'elle accumule des sédiments organiques donc des nutriments, étant une zone de dépôt) et l'eutrophisation artificielle massive des cours d'eau due à nos rejets."

Nous attendons en conséquence que cette recommandation des auteurs de la note soit suivie d'effets.

Régulièrement (et encore récemment dans des réunions publiques sur l'Armançon), des chargés de mission, techniciens ou ingénieurs (syndicats, parcs, fédérations de pêche, bureaux d'études) mettent en avant l'auto-épuration de l'eau comme élément de communication en vue de justifier la casse des ouvrages. Ils le font sans aucune donnée empirique pour appuyer leurs dires. Cette pratique est trompeuse et révélatrice de la précipitation actuelle à justifier par n'importe quel argument non vérifié des choix décidés à l'avance. De telles méthodes de communication doivent être abandonnées si les gestionnaires de rivière veulent conserver un minimum d'objectivité, et donc de crédibilité dans les mesures qu'ils proposent.

Après bien d'autres chercheurs, les auteurs de la note soulignent la complexité et le trop faible niveau de connaissance sur la question de l'auto-épuration (voir l'avis de la récente expertise collective sur les retenues sur ce sujet précis). Les études qui suggèrent un effet épuratoire des retenues sont nombreuses (voir cette synthèse), y compris les petites retenues (voir Gaillard et al 2016, Cisowska et Hutchins 2016), et plusieurs pays considèrent cette option comme une bonne pratique environnementale en bassin versant à impact agricole (voir encore Gooding et Baulch 2017 venant de paraître)

On ne peut pas faire une bonne gestion écologique sans disposer préalablement de bonnes données sur les rivières et les milieux aquatiques.

Nous souhaitons en conséquence que des mesures de contrôle soient effectuées lors des projets de restauration de continuité longitudinale, afin de produire des données exploitables et de vérifier la dynamique des intrants/contaminants en lien avec la fragmentation / défragmentation. C'est tout particulièrement nécessaire pour des projets de suppression de retenues importantes (à long temps de résidence hydraulique) et en présence de pressions de pollutions connues à l'amont. Nous souhaitons enfin que tout projet d'effacement d'ouvrage soit accompagné d'une mesure de qualité des sédiments risquant d'être remobilisés et d'un plan de gestion adapté, procédure qui est encore très loin d'être la routine sur les chantiers que nous analysons. Rappelons que le refus de procéder à ces mesures de précaution et de sauvegarde, dont la nécessité est déjà clairement indiquée dans une précédente note technique (Malavoi et Salgues 2011) sur les bonnes pratiques en matière d'arasement, peut entraîner un contentieux.

Référence : Billen G et al (2017), Note sur la continuité des cours d'eau et la qualité de l'eau, 4 p.

Illustration : zone lentique en amont d'un seuil du Cousin. L'affirmation selon laquelle ce type de faciès nuirait à l'auto-épuration de la rivière n'a aucune base scientifique sérieuse. Au contraire, l'augmentation du temps de résidence hydraulique est plutôt corrélée à l'élimination physico-chimique de certains contaminants ou nutriments, de même que la présence de limons. Restons confiant: les erreurs, exagérations, imprécisions et biais ayant présidé à la promotion de la continuité longitudinale depuis 10 ans finiront par être reconnus et corrigés. On arrivera alors à une forme plus intelligente et plus concertée de mise en oeuvre de cette continuité.

7 commentaires:

  1. Quelle est la spécialité de BILLIEN G?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Biogéochimie à l'UPMC (thèse sur le cycle de l'azote, animation du Piren Seine sur les systèmes fluviaux anthropisés). Coquille de notre part (corrigée) c'est Billen Gilles, pas Billien.

      Supprimer
  2. Merci pour cette belle note qui précise aussi pas mal de choses en faveur de la restauration de la continuité, notamment

    « …tous les changements d’habitats visant à ralentir les écoulements à l’étiage, notamment ceux provoqués par les seuils, sont de nature à privilégier les espèces d’eaux calmes au détriment de celles d’eaux courantes et donc à être considérés comme pénalisants pour la qualité biologique DCE de la rivière... »

    « … la question des attentes de la majorité des riverains : préfèrent-ils une « rivière qui court », qui « chante », ou une rivière profonde où l’on puisse se baigner ? Préfèrent-ils une eau transparente ou une eau opaque, verte en cas d'eutrophisation ? Les pêcheurs préfèrent-ils la carpe ou le barbeau ? Il est difficile d'apporter une réponse objective ou statistiquement fondée à ces questions, tous les goûts sont dans la nature … »

    « …Un des arguments souvent opposé à la politique de continuité par ses détracteurs est que les retenues créées par les seuils peuvent être vues comme des « digesteurs » (de station d’épuration) dans lesquels les nitrates sont éliminés. Si la réalité du phénomène de dénitrification dans les sédiments des retenues ou des zones à cours lent n’est pas contestable (cf. brochure du PIREN sur la « cascade de l'azote »), l’importance de ce phénomène comme moyen de lutte curative contre la contamination nitrique doit cependant être fortement relativisée… »

    « … L’absence quasi générale de gestion des organes mobiles équipant certains seuils est de nature à favoriser l’accumulation des sédiments et notamment des sédiments fins. Les risques de relargage accidentel de ces sédiments ne sont pas à négliger et ne vont pas sans poser de problèmes en aval, avec très souvent des situations de déficits en oxygène, de fortes teneurs en ammoniac et nitrites, autant de facteurs très préjudiciables à la faune aquatique, voire à la production d'eau potable le cas échéant… »

    «…Pour ce qui concerne l'effet supposé des effacements sur le « pouvoir auto-épurateur » des cours d'eau (élimination de la matière organique au niveau des radiers, du fait de la circulation), il faut être très prudent : les quelques éléments observés sont très locaux, il est très discutable et dangereux de les extrapoler, en l’état actuel des connaissances. L'effet n'est flagrant que sur la température. Se baser sur cet argument revient aussi et surtout à considérer la rivière comme une station d'épuration naturelle, de la même manière que le font les détracteurs de la politique de continuité, qui en appellent au pouvoir dénitrificateur des retenues (cf. plus haut) : au final, on se retrouve piégé dans une argumentation qui n’est guère cohérente (considérer la rivière comme une station d’épuration dans un cas et pas dans l’autre), donc difficilement compréhensible et communicable, et développant une vision partielle et simpliste des fonctions d’une rivière, exonérant d'un effort de prévention à la source et in fine une escalade sans fin des arguments/contre-arguments…»

    « …Il vaut donc mieux équiper le bassin avec d'autres types d'énergies renouvelables et développer l'énergie hydroélectrique dans les bassins français à fort potentiel, d'autant que pour ce qui concerne l'arc normand, le bassin devrait être une « zone refuge » pour de des populations de migrateurs d'importance européenne qui remonteraient du sud avec l'augmentation de la température probable de la mer dans le futur… »

    Pas besoin de commentaires, les scientifiques ont parlé !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet, les auteurs de la note disent tout à fait clairement qu'il faut lutter contre les pollutions à la source et que prétendre épurer en cassant des ouvrages n'est pas tenable ( "dangereux", "simpliste", "partiel", etc.). Tous les perroquets qui ont pourtant répété cet argument car ils l'avaient lu dans une plaquette Onema ou Agence sont donc invités à changer de registre.

      Supprimer
  3. Concernant l'extrait sur l'énergie, ce n'est la spécialité d'aucun des auteurs de la note. Nous avons donc fait l'observation suivante à l'Agence :

    Sur l’énergie, les chiffrages sont à notre connaissance non fiables car aucune étude (notamment pas l’étude dite « de consensus » UFE-Ministère 2013, ni l’estimation hydro-électrique des bassins faites avec les anciens SDAGE) n’a intégré l’estimation des puissances de moins de 100 kW, qui représentent pourtant 90% des ouvrages non équipés en rivière.

    Par ailleurs, la politique publique de transition énergétique est clairement favorable à l’hydro-électricité, y compris sur l’autoconsommation des très petites puissances (cf loi du 15 février 2017).

    Donc

    d’une part, on ne comprend pas trop pourquoi les auteurs donnent leur avis sur l’intérêt de telle ou telle puissance d’équipement, à partir du moment où ces puissances font partie du spectre équipable en l’état du droit et de la programmation énergétique ;

    d’autre part, l’Etat et les établissements publics ne peuvent durablement envoyer des signaux contradictoires : nous reprochons à l’AESN de négliger, voire militer contre l’hydro-électricité que la loi considère pourtant comme d’intérêt général (cf L 211-1 CE définissant ce que doit être la « gestion équilibrée et durable » de l’eau et la loi de transition). Notre attente n’est pas que l’AESN « tolère » l’énergie hydro-électrique dans son prochain SDAGE, mais qu’elle l’encourage clairement comme l’un des usages multiples de la rivière, en conformité avec la loi.

    RépondreSupprimer
  4. JE lis : "développer l'énergie hydroélectrique dans les bassins français à fort potentiel"

    Quel culot !!! Leurs copains de ces "bassins à fort potentiel" ont le même discours que ces Normands, faut sauver le saumon de l'Allier, faut sauver l'Apron du Rhône, faut sauver la truite des Alpes et des Pyrénées, etc. etc. Des bons hypocrites oui, ils veulent éliminer partout l'hydro-électricité et casser partout les ouvrages, ils ne sont même pas capables d'assumer franchement leurs idées tant ils les savent impopulaires. Basta !!

    MERCI à Hydrauxois de nous donner ces informations, ces documents, c'est ESSENTIEL pour se défendre.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet, même quand on a les barrages de la Sélune qui produisent davantage qu'un moulin (et coûtent 50 M€ à démanteler avec un paquet d'émission carbone...), le discours est le même, ce ne serait soi-disant pas intéressant. Certains caciques AFB-Onema, AESN et fédés de pêche de Normandie sont de toute façon bien connus pour leur parti-pris en ce domaine. A Pont-Audemer, ils essaient de fermer une usine hydro-électrique parfaitement fonctionnelle ! Patience, il faut en effet rassembler et relayer les informations dans le débat public, montrer leur coût pour la collectivité et le caractère jamais établi des services rendus par les écosystèmes aux citoyens, souligner leur contradiction flagrante avec la transition énergétique et la recherche de ressources propres sur les territoires, etc. Tout cela ne tient que par l'argent, les Agences arrosent dans un seul sens sur ce thème des ouvrages et donc cela tait certaines oppositions. Mais les postures intégristes seront au final jugées pour ce qu'elles sont : le processus est déjà bien entamé avec les 4 premières révisions de la continuité écologique – ce ne seront pas les dernières !

      A propos de diffuser des informations, pourquoi le rapport du CGEDD est-il bloqué depuis 2 mois par le cabinet de la ministre?

      Supprimer