mardi 14 mars 2017

Etudier et protéger la biodiversité des étangs piscicoles (Wezel et al 2014)

Les eaux lentes ou stagnantes sont-elles si défavorables au vivant? Pas dans le cas des étangs piscicoles de la Dombes, dont les chercheurs ont montré l'existence d'une biodiversité d'intérêt à l'échelle régionale, avec parfois la présence d'espèces menacées. En écologie, chaque cas est particulier : tout projet d'aménagement d'un étang dans le cadre de la restauration de continuité écologique doit être précédé d'un inventaire complet de biodiversité, mais aussi d'une analyse coût-bénéfice du projet au regard de la biodiversité régionale. Car dans certains cas, augmenter la densité locale de poissons rhéophiles ou migrateurs par ailleurs communs dans les rivières d'un bassin n'est pas d'intérêt écologique si cela s'obtient au prix de la disparition d'un hydrosystème d'intérêt et d'une perte nette de biodiversité.


La production piscicole d’étang peut-elle concilier le développement des ressources pour le poisson avec la conservation de la biodiversité? Ces questionnements à l'oeuvre dans les projets de recherche d'Isara Lyon ont conduit à des publications intéressantes sur les cycles biologiques dans les étangs, notamment pour comprendre s'il existe des seuils d'eutrophisation au-delà desquels la biodiversité de ces masses d'eau décroît (Vanaker et al 2015).

Dans le travail de 2014 que nous commentons ici, les chercheurs ont étudié les étangs piscicoles de la Dombes (nord-est de Lyon). Ce plateau d'environ 1000 km2 est caractérisé par la présence d'environ 1100 étangs piscicoles, totalisant 12.000 hectares. Développés à compter du XIIIe siècle, ces hydrosystèmes sont issus tantôt de drainage de terres agricoles vers des cuvettes, tantôt de chaussées sur des cours d'eau. Les étangs font de 1 à 100 ha, ils sont vidés d'octobre à février, puis remplis de nouveau par les précipitations ou par les transferts de plans d'eau situés à l'amont.

Pour le travail, 83 étangs ont été sélectionnés. La surface moyenne est de 13 ha (2,3 à 29,6), la profondeur moyenne de 0,68 m (0,28 à 1,10). Les taux d'azote total (médiane 2,85 g/m3), de phosphore total (274 mg/m3) et de chlorophylle-A (94 mg/m3) indiquent des systèmes eutrophes voire hypertrophes, comme le sont souvent les plans d'eau.

Les inventaires de biodiversité ont été réalisés sur les macrophytes (59 étangs), le phytoplancton (83), les macro-invertébrés (84), les libellules (79) et les amphibiens (33).

La biodiversité a été analysée dans ses trois dimensions : alpha (au sein de chaque étang), bêta (entre les étangs) et gamma (à échelle de la région). La tableau ci-dessous précise ces résultats (nombre d'espèces ou de familles) pour chaque ordre faunistique ou floristique.



In Wezer et al 2015, art cit, droit de courte citation.


Le tableau ci-dessous donne la part de biodiversité alpah et bêta par rapport à la diversité gamma (c'est-à-dire dans quelle mesure chaque étang ou les différences  entre étangs contribuent à la diversité régionale).


In Wezer et al 2015, art cit, droit de courte citation.


"Dans l'ensemble, notent les chercheurs, la richesse spécifique pour un seul étang ou au niveau de la région (alpha et gamma respectivement) semble être relativement élevée pour l'ensemble des groupes étudiés, bien que l'on ait une situation de masses d'eau riches en nutriments".

Les libellules contribuent le plus fortement à la biodiversité régionale (41%), les amphibiens et macrophytes le moins (16 à 18%). Les auteurs soulignent également : "Certains étangs abritent un grand nombre d'espèces peu fréquentes et quelques espèces en danger, indiquant que la conservation de la biodiversité des étangs piscicoles doit être définie à échelle régionale".

Discussion
Appréciées dans le cadre de la protection des zones humides, les eaux lentes ou stagnantes le sont nettement moins dans celui de la restauration de continuité écologique. Ainsi, il existe aujourd'hui des projets de suppression d'étangs piscicoles inscrits sur le lit mineur des cours d'eau, souvent de manière ancienne (plusieurs siècles). Dans notre région, c'est le cas par exemple de l'étang de Bussières sur la Romanée. L'argument souvent mis en avant pour ces opérations est que les étangs nuisent à la libre circulation d'espèces migratrices (truites), ou encore qu'ils créent des conditions d'habitat / de température défavorables à des espèces de poissons rhéophiles ou eurythermes.

Cette approche centrée sur les poissons est cependant réductrice : les hydrosystèmes aménagés de longue date abritent une biodiversité acquise, non seulement celle des groupes étudiés dans l'hydrologie particulière de la Dombes par Alexander Wezel et ses collègues, mais aussi bien des oiseaux ou des mammifères qui profitent des plans d'eau dans leur cycle de vie (voir par exemple le cas des étangs de Marrault classés en ZNIEFF). Par ailleurs, des chercheurs ont récemment mis en avant que les étangs piscicoles peuvent jouer un rôle d'épuration dans les bassins agricoles, notamment pour les pesticides (Gaillard 2016).

Ces travaux confortent notre association dans la nécessité d'exiger désormais de la part des porteurs de projets, avant toute mesure d'effacement d'un étang, un inventaire des espèces du plan d'eau et une analyse des gains projetés dans l'hypothèse où la rivière est renaturée, afin de faire un bilan écologique objectif. Nous ne pensons pas que des bénéfices halieutiques pour un loisir particulier (comme la pêche à la truite) et de manière générale une approche excessivement centrée sur les poissons (2% de la biodiversité aquatique) doivent guider les choix publics de gestion écologique des hydrosystèmes en France: il importe de le rappeler sur certains chantiers où cette évidence est oubliée.

Référence : Wezel A et al (2014), Biodiversity patterns of nutrient-rich fish ponds and implications for conservation, Limnology, 15, 3, 213–223.

Ilustration (photgraphie) : Dombes, vue aérienne, Didier Halatre, CC BY-SA 3.0

6 commentaires:

  1. Que représente les moulins en pourcentage du patrimoine mondial? Nous ne pensons pas, que dis je, nous sommes certains, que les bénéfices patrimoniaux de quelques obstacles ne doivent pas remettre en cause la défense d'un patrimoine naturel.

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    1. Votre propos est sans rapport avec l'article qu'il est censé commenter. Lequel montre que le "patrimoine naturel" peut tout à fait être compatible avec la modification anthropique des milieux, et donc que les généralités ne sont pas de mise.

      Sinon, vous êtes libre de vos "certitudes", bien que le mot soit toujours inquiétant. En démocratie, il faut simplement partager vos idées avec le corps social et ses représentants, ainsi que les rendre compatibles au droit.

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  2. Quel est le lien entre le contenu de l'étude (qui montre la biodiversité des étangs, à l'exclusion des poissons) et la conclusion qui fait un procès aux pêcheurs ?
    Certaines espèces de poissons rhéophiles sont bels et bien menacées et/ou protégées (lamproie de planer, apron du Rhône) et pourtant sans intérêt pour les pêcheurs...

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    1. La conclusion concerne des cas locaux où les pêcheurs ont fait état de leur volonté de détruire des étangs piscicoles d'intérêt. Ici Bussières, cf les liens. Quant aux espèces que vous citez, oui, faisons déjà des inventaires pour vérifier la nature des problèmes.

      Affirmer que la lamproie de Planer souffre de la continuité en long serait un peu douteux, car elle est non migratrice (vrai aussi pour l'habitat, elle n'aime pas les courants trop vifs, on peut la trouver dans la vase, la truite est prédatrice de ses larves et phases juvéniles, etc.)

      L'apron a régressé depuis un siècle, mais son élevage et sa réintroduction ont des succès dans la Drôme. Voir cet article:
      http://www.hydrauxois.org/2016/09/apron-du-rhone-les-petits-ouvrages.html

      Après, on voit et on entend bien plus souvent les pêcheurs pour réclamer des mesures favorables à leurs stocks de saumons, de truites, d'ombres ou de brochets. Seraient-ils prêts à arrêter la pêche ou à passer en no-kill qu'on accorderait plus de crédit à leur bonne foi.

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    2. Pour apporter quelques précisions :

      La lamproie de planer n'effectue en effet pas des migrations à grande échelle, mais a bel et bien besoin de se déplacer pour effectuer son cycle de vie (plusieurs centaines de mètres parfois). On trouve effectivement des lamproie de planer dans la vase, mais ce sont de amocètes (larves) qui y séjourne entre 5 et 6 ans. Une fois métamorphosés, les adultes eux se reproduisent bien dans des milieux courants et ont donc besoin de ce type d'habitats. Les amocètes sont principalement trouvées dans des zones plus calmes (berges) des milieux courant, et non dans les retenues de barrages.

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    3. Merci de ces précisions. Pour l'ensemble des lamproies (migratrices ou pas), la qualité des sédiments est sans doute un facteur important vu la durée de la phase larvaire. Ainsi que les bons substrats ensuite pour la reproduction. On lit finalement assez peu de choses sur ces espèces, par rapport à d'autres plus "populaires"(saumons, truites, aloses). Elles doivent quand même avoir de bonnes capacités de nage et franchissement (pour les migratrices) car Baran 2008 en fait encore état en tête de bassin de Loire (Arroux, Sornin, Aron), dans la revue Bourgogne Nature. Mais pas sur la Seine.

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