lundi 16 avril 2018

En matière d'idées reçues, les pêcheurs de l'Huisne ne sont jamais bredouilles

Dans le journal Le Perche du 11 avril 2018, l'AAPPMA de la haute vallée de l'Huisne se livre à une vigoureuse diatribe contre les moulins et l'hydro-électricité. Le document exprime la dérive de certains milieux militants de la pêche, entre caricature et désinformation. Un conseil aux associations de moulins et riverains : demandez désormais au préfet que ces pêcheurs respectent les règles légales et bonnes pratiques environnementales pour l'exercice de leur loisir, cela les occupera à des choses plus utiles à la rivière et à la société qu'exprimer leur ressentiment contre les autres usages de l'eau 


Dans l'article en question, le secrétaire de l'AAPPMA de la Haute Vallée de l'Huisne exprime son point de vue. Qui ressemble beaucoup au copié-collé des idées véhiculées par les instances officielles de la pêche de loisir en Normandie, bien connues pour leur militantisme actif au service de la casse des ouvrages hydrauliques et donc au détriment de la gestion équilibrée des rivières telle que la définit la loi française.

Les moulins, "époque révolue"? Curieux argument de la part de ceux qui réclament le droit de stresser, blesser et tuer des poissons pour une pratique datant du paléolithique mais n'ayant plus aucune justification alimentaire aujourd'hui, relevant donc du seul bon plaisir à dominer un animal.

Des pêcheurs "respectueux du patrimoine local" ? Cela, c'est le discours consensuel pour les médias et pour les élus locaux. Mais en réalité, quand les institutionnels de la pêche ont la capacité de donner leur avis sur des projets de continuité, ils appuient en général les solutions visant à faire disparaître purement et simplement les ouvrages hydrauliques, tout en menant un lobbying auprès du ministère pour empêcher le ré-équipement de ce patrimoine ancien en hydro-électricité. En Seine-Normandie, 75% des opérations de continuité se traduisent par le démantèlement des ouvrages, au lieu de passes à poissons ou de rivières de contournement : une véritable hécatombe pour le patrimoine et le paysage des vallées, dont le lobby pêche est co-responsable.

Les "usages ne sont plus respectés"? Nous ne sommes certes plus sous l'Ancien Régime, donc la plupart des moulins ne sont plus gérés comme ils l'étaient au XVIIIe siècle. Avant de s'en plaindre et de réclamer que le propriétaire remette son bonnet de meunier, il faut démontrer en quoi l'évolution des usages des moulins représente un problème pour les paysages et les milieux. Sinon, le service de police de l'eau est chargé de vérifier les vraies obligations des ouvrages (celles que définissent la loi et la réglementation, pas celles qu'inventent de toutes pièces les pêcheurs) : si elles ne sont pas respectées, ce service instruit le contrevenant et c'est très bien ainsi.

Un "réchauffement des eaux" ? Allons donc, sous couvert d'entretien des berges, ou parfois de recherche de lumière favorable aux truites, les pêcheurs élaguent, étêtent, suppriment volontiers la végétation qui les gênent en rive, occasionnant un réchauffement probablement plus important. Car la soi-disant rivière "renaturée" ou "sauvage" que vantent ces militants est surtout une rivière gérée de manière optimale pour leur loisir personnel. Leur militantisme pour la casse des ouvrages aggrave dans certaines régions les assecs dans des rivières déjà impactées par le réchauffement, l'irrigation et la hausse des prélèvements domestiques (voir cette idée reçue sur le réchauffement et cette idée reçue sur l'évaporation ; voir par exemple les pêcheurs du Vicoin qui se plaignent du dogme de leur fédération face à des rivières réduites à des filets d'eau en été).

Une "modification des populations végétales et piscicoles" ? Sans doute, tout comme les pêcheurs ont lourdement modifié depuis 150 ans les populations de poissons en alevinant ou utilisant des appâts vivants d'espèces exotiques. La recherche scientifique a montré que la pêche peut avoir davantage d'impact que les ouvrages sur les populations de poissons (exemple) ou sur leur génétique (exemple), mais bien entendu, le lobby pêche étouffe les vérités qui le dérangent et continue de donner des leçons d'écologie à la terre entière. Par ailleurs, les retenues et annexes hydrauliques des moulins, étangs et autres ouvrages créent aussi de la biodiversité, mais comme les espèces concernées ne peuvent généralement pas finir au bout d'un hameçon, cela intéresse très médiocrement le militant pêcheur (ou ses bons camarades de l'AFB-Onema, ancien conseil supérieur de la pêche, travaillant à ce que le discours administratif de l'écologie aquatique se focalise sur le poisson et la continuité).

L'hydro-électricité à un prix "quatre fois supérieur au prix du marché" ? Plus c'est gros, plus ça passe… toutes les énergies renouvelables ont des contrats de rachat au-dessus du prix de marché (sinon aucune ne serait déployée!), le tarif de rachat de l'hydro-électricité est par exemple moins intéressant que le solaire à puissance équivalente (alors qu'il a un bilan carbone et un bilan matière première nettement meilleur que le solaire en restauration de l'ancienne hydraulique et en zone tempérée). Et de nombreux moulins sont en autoconsommation, sans bénéficier de contrats de rachat. Mais le militant pêcheur est-il soucieux du bilan carbone? On se le demande, en particulier les mordus du saumon qui sont connus pour leur pratique fortement mobile, allant jusqu'à des voyages en pays lointains pour trouver les meilleurs "spots". Le genre de tourisme que l'on dit "vert" même s'il contribue à brûler beaucoup de kérosène pour assouvir sa passion. Et pourtant, la recherche nous met en garde : la moitié des rivières européennes risque de changer d'écotype après 2050 si l'on n'accélère pas la mise en place d'une transition bas-carbone. Le pêcheur de truite raisonne à courte vue : si la température et l'hydrologie sont bouleversées au cours des décennies et siècles à venir, ses chers salmonidés ne seront de toute façon plus adaptés à la plupart de nos eaux.

Un "bien collectif au service exclusif de quelques privilégiés" ? Le droit d'eau est né de la Révolution française (fin des servitudes, reconnaissance de la propriété, régime d'autorisation), mais ce raccourci en dit surtout long sur l'esprit de ressentiment.

De telles diatribes des pêcheurs seraient sans conséquence si cette activité ne jouissait d'un agrément d'utilité publique en France, alors même qu'elle représente un usage de la rivière et un impact sur le vivant, qu'elle paraît de moins en moins capable d'entretenir des rapports corrects avec d'autres usagers et qu'elle bénéfice du laxisme complaisant de l'administration en charge de l'eau et de la biodiversité (voir cet article).

Comme nous l'avons exprimé à diverses associations, il est nécessaire de discuter avec toutes les parties prenantes de la rivière, en vue d'un usage partagé. Beaucoup de pêcheurs souhaitent une bonne entente des riverains, et beaucoup apprécient aussi les ouvrages hydrauliques. Mais sur certains bassins, et au sein de certaines instances officielles payées à reproduire la langue du bois du ministère de l'écologie, la dérive militante des milieux halieutiques sur la question de la continuité rend l'exercice difficile. En ce cas, cela doit conduire à changer de ton.

Il se trouve que ces pêcheurs si prompts à juger autrui ont souvent des pratiques illégales car ils ne possèdent pas des baux de pêche sur tout le linéaire des cours d'eau non domaniaux qu'ils prétendent ouverts à leurs adhérents: face à toute association ou fédération de pêche défendant la casse des ouvrages, nous conseillons donc de demander préalablement le retour à la loi (des parcours de pêche clairement définis, sur la base de droits de pêche réellement détenus) comme condition pour discuter davantage avec eux. Si des riverains des cours non domaniaux du bassin de l'Huisne constatent que des pêcheurs pratiquent sur des propriétés sans accord préalable, qu'ils nous contactent : nous saisirons en leur nom le préfet et la fédération de pêche.

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