lundi 7 novembre 2016

Les moulins auraient-ils fait disparaître 90% des saumons du Paléo-Rhin? (Lenders et al 2016)

Une équipe de chercheurs néerlandais suggère que plus de 90% des saumons du bassin Paléo-Rhin (Seine, Rhin, Meuse, Tamise) pourraient avoir disparu avant le XIXe siècle à cause de l'impact des moulins à eau. Voilà une assertion tout à fait extraordinaire, dont les "preuves" sont cependant assez fragiles. Nous montrons ici que l'estimation quantitative proposée par les scientifiques est très indirecte, et que certaines données mobilisées peuvent aussi bien conclure que les pêcheries (davantage que les moulins) sont responsables du déclin supposé au Moyen Âge. Mais une chose est néanmoins certaine: l'Anthropocène a des racines plus lointaines que la modernité industrielle. Les sociétés humaines ont de très longue date modifié la nature, ces actions ne sont pas toutes réversibles et le vivant co-évolue désormais avec l'homme, pour le meilleur comme pour le pire. Cela contredit un certain imaginaire naïf du retour facile au "paradis perdu" de la "rivière sauvage" – comme si l'influence humaine pouvait être éliminée de l'évolution alors qu'elle en est un agent majeur. Analyse et discussion. 

L'histoire et l'archéologie de l'environnement sont des disciplines encore émergentes, mais dont la contribution sera déterminante pour améliorer notre compréhension de la variabilité des écosystèmes. Selon les géologues, nous sommes désormais dans l'ère de l'Anthropocène, celle où l'influence humaine est devenue l'un des premiers facteurs de changement du système Terre. L'étude de cette influence humaine sur le temps long nous dira l'ancienneté et l'intensité de son impact par rapport à la variabilité "naturelle non-anthropique" des espèces et des biotopes. Elle nous renseignera aussi sur les espoirs que l'on peut, ou au contraire ne peut pas, raisonnablement entretenir sur la restauration de des écosystèmes par rapport à un objectif (l'idéal du retour à un "état de référence" antérieur à une influence humaine significative).

Le déclin des stocks de saumon atlantique (Salmo salar) est généralement rapporté aux impacts des XIXe et XXe siècles : hydraulique fluviale, pollution, surpêche. Divers témoignages montrent que sur certains bassins, les saumons sont encore nombreux au début de l'ère industrielle. Mais cette abondance se retrouve-t-elle partout? Et peut-elle être la relique d'une population passée plus abondante encore? Rob Lenders (Université Radboud) et ses collègues ont souhaité analyser les évolutions du grand migrateur avant le XIXe siècle. Ils ont étudié des rivières de la zone "paléo Rhin", soit le nord-ouest de l'Europe (Rhin, Meuse, Scheldt, Seine, Tamise).

Pour analyser un phénomène ancien, on peut utiliser des marqueurs directs, comme ici des vestiges d'animaux dans des sédiments, ou bien des marqueurs indirects que l'on nomme "proxies" dans la littérature scientifique anglo-saxonne. Un proxy est un indice corrélé au phénomène que l'on étudie. Par exemple, dans les études climatiques, les cernes de croissance des arbres ou certains isotopes de l'oxygène sont considérés comme des proxies des températures passées et permettent des reconstructions de température sur des millénaires ou des éons, à une époque où les thermomètres n'existaient pas. Un proxy est toujours entaché d'incertitude par rapport à une observation directe, pour au moins deux raisons : il ne reflète pas exactement le phénomène étudié (d'autres causes font co-varier l'indice) ; il est de reconstruction empirique, donc dépend de la quantité et de la qualité des indices accumulés.

Pour évaluer les populations anciennes de saumon, les indices utilisés par les chercheurs dans ce travail sont les suivants:
  • le prix du saumon sur le continent (Normandie 1260-1420, Cologne 1550-1600) rapporté à celui des autres sources de protéines et corrigé de l'inflation,
  • le prix du saumon en Ecosse (XIVe-XVIe siècle),
  • les statistiques de pêche (Pays-Bas 1650-1800, 1798-1827, 1885-1939)
  • le ratio entre vestiges (os) de saumon et de brochet (55 mesures sur 21 sites comportant des vestiges de S. salar, 6 en France, les autres en Belgique et surtout Pays-Bas)
  • le nombre de moulins construits sur des rivières (Rhin et Meuse, parties belges, allemandes et néerlandaise).
Les schémas ci-dessous montrent un déclin des quantités de saumons sur le continent d'après les analyses de prix et les déclarations de pêcherie (index fixé à 100 au début de la série), mais pas en Ecosse.


Extrait de Lenders et al 2016, art cit, droit de courte citation.

Les schémas ci-dessous montrent la croissance des moulins Rhin-Meuse (en haut, année de premier signalement en archive) en comparaison de la décroissance de l'indice saumon (en bas).


Extrait de Lenders et al 2016, art cit, droit de courte citation.

Les chercheurs attribuent la cause principale de la raréfaction du saumon au développement des moulins et aux modifications d'habitats qu'ils induisent. Ils concluent : "les populations [de saumon] ont décliné de plus de 90% dans la période allant du haut Moyen Âge (c 450-900 AD) au début des Temps modernes (c 1600 AD). Ces déclins spectaculaires ont coïncidé avec l'amélioration de la technologie des moulins à eau et leur expansion géographique à travers l'Europe. Nos extrapolations suggèrent que les migrations historiques du saumon atlantique ont dû être vraiment abondantes à une certaine époque".

Discussion
L'approche choisie par Rob Lenders et ses collègues est intéressante, mais elle paraît fragile à bien des égards. Et certaines sources mobilisées sont interprétées différemment des conclusions de leur auteur.

Quelles sont les réserves que l'on peut émettre?

  • La qualité des proxies est très variable, pour beaucoup centrés sur la Belgique et les Pays-Bas (dont l'hydrogéologie n'est pas celle de tout l'ensemble du Paléo-Rhin); 
  • la quantité de proxies économiques est faible (quelques séries locales) rapportée à l'ensemble du bassin et à la période de 1000 ans étudiée;
  • l'interprétation de ces proxies est parfois audacieuse, pour ne pas dire plus. Par exemple, le fait qu'un prix local du saumon est multiplié par 9,6 sur une période est directement traduit en une baisse de stock de 90% du saumon dans le bassin, sans estimation des incertitudes liées à la fois à la reconstruction économique de l'indice de prix et au rapport entre ce prix et le stock réel des populations (hypothèse peu réaliste : le proxy serait parfaitement estimé et il reflèterait parfaitement le phénomène étudié);
  • une question centrale, évoquée mais assez vite écartée, est le fait de savoir si ce sont les moulins ou les pêcheries traditionnellement accolées aux moulins qui ont fait baisser les stocks de géniteurs. Typiquement, le travail de Xavier Halard (Halard 1983), qui est cité comme l'une des "preuves" de l'hypothèse avancée (la série normande), expose une réalité différente de l'hypothèse de Lenders et al: "la multiplication des moulins accrut le nombre de pêcheries à tel point que le saumon fut surexploité (…) loin d'avoir contribué à une gestion rationnelle de cette source de revenus, les propriétaires de ces pêcheries semblent avoir exploité au maximum ce poisson sans tenir compte des activités économiques qui se créaient aux abords des rivières" (allusion aux alternances déforestation et afforestation). Dans ces conditions, est-il très rigoureux d'interpréter les données de Halard 1983 comme un indice des changements de franchissabilité et d'habitat, c'est-à-dire un indice de l'impact morphologique moulin, au lieu d'un indice de l'impact socio-économique pêche, hypothèse retenue par le chercheur normand?;
  • l'Ecosse montre une tendance à contre-courant du continent, alors que ce pays a aussi connu le développement des moulins et des pêcheries sur ses rivières (par exemple Bishop et Munoz-Salinas 2013 sur les implantations de ces moulins en lien à la morphologe post-glaciaire). Des travaux sur d'autres bassins de contrôle (Loire-Allier, Adour-Garonne-Dordogne) seraient bienvenus car les mêmes causes (développement des moulins) sont censées produire les mêmes effets partout, à moins qu'il manque des facteurs confondants non explicités et non mesurés;
  • le choix de la comparaison os de saumon / os de brochet est assez alambiqué. Les auteurs le justifient par le fait que les deux espèces sont carnassières, de taille équivalente, mais ayant des exigences d'habitats très différentes. On pourrait déjà étudier la tendance des seuls vestiges de saumon (sans la sophistication du ratio avec le brochet), et aussi bien comparer les saumons avec d'autres salmonidés ou d'autres migrateurs (par exemple, si l'impact physique et morphologique des moulins est en cause, le nombre de vestiges de truites, truites de mer, lamproies, aloses doit lui aussi avoir tendanciellement baissé sur la période). A noter que ce ratio vestige saumon / brochet n'évolue pas comme on s'y attend à l'époque moderne (il augmente sur 1500-présent), ce que les auteurs attribuent à des "importations" (cela montre quand même la fragilité de ce proxy pour estimer des abondances populationnelles, a fortiori des causes de leur variation);
  • affirmer que les quantités de saumon avaient déjà baissé de 90% au XVIIe siècle suppose que les bassins du Paléo-Rhin avaient la capacité biogénique d'accueillir des populations considérables du grand migrateur, tant pour le frai que pour le grossissement. Ce point serait à confirmer par des modèles écologiques.

Il y a donc encore du travail pour reproduire et affiner les résultats de Lenders et de ses collègues, tant sur la robustesse de leurs estimations quantitatives que sur celle de leurs inférences causales.

Dans l'hypothèse où ces estimations seraient confirmées, les conclusions à en tirer ne sont pas évidentes. Si les hydrosystèmes nord-européens sont modifiés substantiellement depuis plus d'un millénaire et ont massivement changé leurs assemblages de poissons (comme leur morphologie), l'idée de revenir à l'état des eaux tel qu'il était (peut-être) à l'Antiquité tardive ou au haut Moyen-Âge paraîtrait un objectif difficile à articuler comme politique publique au XXIe siècle. En particulier à une époque où le changement climatique, qui devrait influencer le vivant sur plusieurs siècles sinon plusieurs millénaires, est en train de modifier les conditions hydrologiques et thermiques de tous les bassins.

Le vivant n'est pas un système réversible où l'homme pourrait choisir à la carte un état passé pour y revenir facilement. Les bassins versants actuels n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils étaient voici un millénaire, encore moins à ce qu'ils étaient avant la sédentarisation et l'invention de l'agriculture qui ont modifié toutes les dynamiques d'usage des sols. La définition même de l'Anthropocène indique que l'influence humaine est reconnue comme un facteur d'évolution, non un paramètre externe ou transitoire. Des espèces ont disparu des rivières, d'autres sont apparues: ce schéma n'est pas la perturbation d'un ordre naturel immuable, comme on le croyait à l'époque créationniste, mais se confond avec la dynamique du vivant.

Référence : Lenders HJR et al (2016), Historical rise of waterpower initiated the collapse of salmon stocks, Nature Scientific Reports, 6:29269, DOI: 10.1038/srep29269

Illustration haut : pêche au filet devant une digue, époque médiévale (DR). Avec leurs systèmes de chaussées, vannes, biefs et retenues, les moulins étaient souvent associés à des pêcheries. Il est donc difficile de distinguer les impacts. L'histoire pré-moderne apporte de nombreux témoignages de certains excès locaux de pêche, ayant conduit à des premières réglementations (en France par exemple, l'ordonnance royale des eaux et forêts d'août 1669, qui elle-même se référait à des législations plus anciennes et continues depuis Charlemagne).

22 commentaires:

  1. Est ce opportun de parler de cette étude si incomplète, dont les adversaires de nos moulins vont surtout reprendre le chiffre choc?

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    1. De notre point de vue, c'est toujours opportun de parler de la science, et aussi de rappeler comment elle se fabrique. En parler ici avec une présentation critique évite de laisser uniquement en parler ailleurs avec une version simplifiée. Quant aux moulins, ils ont tout intérêt à s'informer sur l'écologie des rivières.

      Sur le fond, cet article ne sera pas le dernier mot sur son objet d'étude. Il apporte des conclusions trop générales sur des bases trop parcellaires pour que la démonstration soit vraiment convaincante, en tout cas avec les chiffres donnés sans même estimation d'une marge d'erreur. Son message n'est pas pour autant absurde. Chaque rivière comptait des dizaines de moulins et parfois autant de pêcheries dans les cours d'eau productifs (côtiers bretons, normands, flamands…). Ce ne serait pas spécialement étonnant que le saumon se soit raréfié sous l'effet d'une pression pluriséculaire constante, tout comme ont été quasi-éteintes de nombreuses espèces au cours des derniers millénaires. Sur la Seine elle-même par exemple (Piren 2009), grande alose, alose feinte, éperlan, saumon, estugeon, lamproie marine ont disparu au cours des 150 dernières années (certains reviennent sporadiquement). Dans le même temps, une vingtaine de nouvelles espèces (pisciaires) se sont répandues après introduction. Et dans 200 ou 2000 ans, personne ne peut prédire ce que seront les populations de poissons de ce fleuve ou d'autres.

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  2. Pas de panique Anonyme 14:16, le chiffre choc est largement atténué. Quand l'étude va dans votre sens, il y a assez peu de réserve mais inversement, ça chipote un peu. Puis au bout du compte vous nous invitez à pensez que les rivières ont été modifié par l'homme depuis si longtemps qu'il faut faire avec. Pourquoi pas mais des cours d'eaux peu impacté par la main de l'homme, moi ça me va, et des saumons à Nod sur Seine, ça m'irait bien aussi.

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    1. "Quand l'étude va dans votre sens, il y a assez peu de réserve mais inversement, ça chipote un peu."

      Bah déjà, on cite des études critiques. Vous demanderez aux syndicats, Onema, FNE, FNPF, Anper-TOS et consorts d'expliquer aux citoyens en quoi les travaux de Morandi 2014, Van Looy 2014, Villeneuve 2015, Lespez 2015, Gaillard 2016, etc. confortent l'urgence de la destruction d'ouvrages au nom de la continuité écologique.

      Nous "chipotons" ici avec quelques arguments. Peut-être que Rob Lenders et ses collègues ont raison. Cela reste très préliminaire.

      "Puis au bout du compte vous nous invitez à pensez que les rivières ont été modifié par l'homme depuis si longtemps qu'il faut faire avec."

      Nous "invitons à penser" un fait. Cela nous semble mieux qu'inciter à croire des illusions !

      "Pourquoi pas mais des cours d'eaux peu impacté par la main de l'homme, moi ça me va, et des saumons à Nod sur Seine, ça m'irait bien aussi."

      Pourquoi pas, c'est un projet comme un autre, ses coûts et avantages peuvent être évalués et débattus. Mais en lien avec le point précédent, il vous faudra encore "impacter par la main de l'homme" le bassin séquanien pour arriver à vos fins, car la "renaturation" reste un mode de gestion humain, en fonction d'une vision contemporaine de ce que devrait être "la nature" (vision qui a changé, qui changera encore). L'Anthropocène vous êtes toujours dedans, même quand vous rêvez d'en sortir :-)

      Bon courage pour ce projet, vos collègues du bassin Loire-Allier dépensent beaucoup depuis 40 ans pour des résultats pas vraiment brillants. Et pourtant, du CSP au CNSS, ils "impactent de la main de l'homme" le milieu par des alevinages massifs de saumon d'élevage.

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  3. Saumon sur la Seine, il n'y en avait déjà plus guère au Moyen Age ! Selon les travaux de MM. BENOIT et ROUILLARD, pas de trace dans 23 textes royaux de réglementation pris entre le XIIIe et le XIVe siècle, de la Saine à l'Yonne. Ces historiens pointent la pêche, en effet :

    "Une telle raréfaction des anadromes peut s'expliquer par les modifications des cours supérieurs de bassin, mais aussi par des phénomènes de surpêche touchant les espèces les plus fragiles dont l'esturgeon. En effet, la pression halieutique apparaît forte. La pêche est une affaire de professionnels, certains pêchaient à la ligne ou avec des filets poussés par l'homme dans le cours d'eau, "au trouble" ou "au marchepied", mais d'autres possédaient des pêcheries.

    C'étaient en particulier des gords, c'est-à-dire des barrages faits d'alignements de pieux tenantdes claies ou des filets, les ailes du gords, qui conduisaient le poisson vers l'appareil de capture, le plus souvent une grande nasse. En fonction de leur orientation, ces gords pêchaient les poissons migrateurs montants ou avalants. Parmi les poissons montants se plaçaient les plus nobles, esturgeons et saumons, mais aussi des espèces qui l'étaient moins, comme les aloses dont la chair est supérieure lorsqu'elle remontent le courant en mai et juin, pour rejoindre les frayères.

    Des gords fonctionnaient à la descente ; ils capturaient en particulier les anguilles avalantes. D'autres pièges les attendaient, les pêcheries sous les ponts comme à Paris sous le pont Marie et sous le Pont-aux-Meuniers. De grands filets en entonnoir, les poches, barraient une arche du pont. On y capturait des anguilles par centaines (BENOIT 2004). Il apparaît de manière évidente que la pression de la pêche sur le milieu était considérablement plus forte qu'elle ne l'est de nos jours. La question de la surpêche se posait déjà et à plusieurs reprises les rois règlementèrent en la matière, particulièrement en fixant une taille limite aux mailles des filets et en interdisant la pêche durant les périodes de frai (ROUILLARD 2004)."

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  4. Oubli, l'adresse web de cet article: http://www.metis.upmc.fr/piren/?q=webfm_send/37

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    1. Merci du lien. Le déclin multiséculaire paraît bien attesté sur certains bassins, mais ce n'est pas évident de le quantifier ni de démêler ses causes. En sciences du climat, on accumule depuis une cinquantaine d'années de nombreuses séries d'indices (les fameux proxies), carotte glaciaire, carotte sédimentaire, cernes de croissance arbre, composition chimique de stalagmite et de coquille de foraminifères, etc. Ils s'ajoutent aux traditionnelles archives historiques (où l'on trouve dates de vendanges, floraison de fruitiers et autres phénologies reconstruites). Malgré cela, les reconstitutions de température restent entachées d'incertitudes et ont donné lieu à beaucoup de débats, notamment sur l'extension et l'amplitude de l'optimum médiéval et du petit âge glaciaire (respectivement période chaude et froide du dernier millénaire).

      La démarche de Lenders et de ses collègues est donc légitime, mais il serait utile de déjà systématiser et concentrer la collecte d'indices archéologiques sur les bassins versant par ailleurs les mieux pourvus en archives historiques. L'ADN ancien, qui est de plus en plus utilisé en archéologie environnementale et écologie moléculaire, apportera des indications précieuses. Ci-après exemple d'analyse de salmonidés ibériques entre populations paléolithiques et contemporaines
      http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1365-294X.2012.05508.x/full

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  5. Pour revenir au débat plus haut, il y a une écologie de la conservation (on préserve des zones à forte biodiversité), une écologie de la précaution (on anticipe du mieux que l'on peut des effets adverses), une écologie de la restauration (on recrée des milieux plus proches d'une naturalité estimée). Et d'autres sans doute, ces 3 là nous viennent à l'esprit pour les orientations du gestionnaire.

    L'écologie de la restauration est la plus problématique aujourd'hui parce qu'elle a moins de maturité (démarche la plus récente) et de résultats (comportement peu prévisible du vivant, temps de réponse inconnu), davantage de contradictions (recréation artificielle de certains éléments arbitrairement choisis de ce qui serait "naturel") et d'impacts (emprise spatiale assez vaste, contrainte sur l'existant). Elle est épistémologiquement et politiquement fragile (ce dont conviennent les chercheurs qui étudient sa mise en oeuvre), et cela rend finalement curieux sa place dans la DCE ou surtout dans l'actuelle politique française des rivières (à travers la morphologie).

    Sur le saumon de Nod-sur-Seine, projet typique de l'écologie de la restauration, pourquoi lancer une politique du migrateur en ce sens? A l'époque des passe-lits et échelles à poissons, jusqu'au XIXe siècle, c'était utilitaire, des pêches vivrières protestaient du manque. Aujourd'hui, que dire : parce que c'est encore utile? (non, plus vraiment) ; parce que l'espèce fut présente à un moment historique? (certes, mais il y a longtemps et cela n'induit pas d'obligation particulière) ; parce qu'elle remplit une fonction non substituable dans la chaîne trophique? (peu convaincant, il y a d'autres carnassiers) ; parce qu'elle est bio-indicatrice de qualité? (tautologie, et des non-migrateurs le sont aussi au sens donné à cette bio-indication) ; parce qu'elle renforce la biodiversité? (discutable, la biodiversité réelle de la Seine a évolué autrement depuis plusieurs siècles, l'effet d'aménagements optimisés pour le saumon pourrait être négatif sur la diversité totale) ; parce que c'est indispensable à la survie globale de l'espèce? (non, l'espèce est présente dans tout l'Atlantique nord, son élevage artificiel est maîtrisé, la Seine sera difficilement le bassin le plus productif vu son peuplement humain et sa latitude en situation de réchauffement).

    Donc finalement, le meilleur argument pour du saumon sur la Seine amont, ce serait que des gens en ont envie pour leur bon plaisir, assez envie pour construire un projet de rivière, prouver que c'est possible, convaincre politiques et usagers, mobiliser l'argent public. En cela, le retour du saumon reste typique de l'Anthropocène. La nature n'y est certes pas sommée comme stock à exploiter (écologisme vs économisme), mais elle est toujours instrumentalisée au service de fins humaines, avec l'home comme agent de valorisation et d'organisation.

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    1. Je pense que réduire le souhait de retour d'une espèce au "bon plaisir" de quelques écologistes est un peu rapide, mais vous posez là des questions de fond qui méritent débat, effectivement.

      La question du pourquoi pourrait aussi être posée au sujet de la préservation, et de la restauration du patrimoine. Pourquoi préserver un seuil ancien qui, même aménagé d'une passe, gardera un impact résiduel sur la circulation des poissons? On pourrait accumuler les questions et finalement arriver à la même conclusion du bon plaisir de quelques uns.

      Je vous signale que l'adjectif "naturel" peut aussi très bien être associé au patrimoine.

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    2. Le "bon plaisir" est celui des personnes souhaitant ce retour : ils peuvent être écologistes, mais aussi pêcheurs, aménageurs du territoires, prestataires en tourisme, riverains ou autres.

      Bon plaisir est un peu provocateur, mais c'est pour inciter à un recul : on ne défend jamais "la nature", toujours une lecture de la nature (et, a priori, une lecture qui nous plaît). Beaucoup de philosophes et épistémologues ont fait observer que l'invocation de la nature peut porter en elle une injonction à obéir sans discuter à un ordre normatif (si c'est naturel c'est forcément bon, vrai, juste, "normal", etc.). L'écologie politique peut être poreuse à cette difficulté à problématiser son objet, à admettre que tout est discutable, même des choses qu'elle considère comme essentielles.

      Bien entendu, le patrimoine culturel est soumis comme le patrimoine naturel aux mêmes interrogations démocratiques et à la même liberté critique (au point qu'on détruit ce patrimoine dans le cas des moulins, donc il existe une liberté réelle!). Chacun doit avoir assez de maturité pour comprendre que ses goûts, convictions et intérêts s'insèrent dans un espace pluraliste où d'autres ne les partagent pas forcément. C'est la logique de C Lévêque, c'est-à-dire (se) poser la question "quelles rivières voulons-nous?" en garantissant une liberté de la réponse (car si le seul enjeu réel est d'accepter des normes déjà très rigides posées par des instances non élues, on n'est plus vraiment dans la démocratie de l'eau, mais dans la communication vide d'une technocratie).

      Un point à remarquer : le retour du saumon est un objectif concevable. Au demeurant, nous avons écrit sur les saumons du Morvan, encore présents voici un siècle, en disant que c'était un enjeu ayant du sens pour un territoire (lien ci-après). Il faut simplement voir ce que l'on met derrière et en débattre avec les citoyens, sans taire les contraintes, les incertitudes, etc.
      http://www.hydrauxois.org/2015/09/reflexions-sur-les-saumons-de-la-cure.html

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    3. Un miracle, je suis d'accord avec ce que vous dites...
      Sur la liberté critique, et la liberté réelle : on détruit aussi le patrimoine naturel, rassurez-vous.

      Une réflexion aussi : à nouveau, je suis frappé par le fait que ce que vous dites de la nature peut aussi s'appliquer au patrimoine culturel et historique. La tendance à penser que tout ce qui est ancien est forcément bon, de bon sens, beau, à conserver, pourrait aussi être qualifiée d'ordre normatif.

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    4. Nous ne sommes pas "rassurés" mais oui, l'activité humaine détruit aussi, et parfois de manière irrémédiable, des éléments du patrimoine naturel.

      La "prime à l'ancien" découle sans doute d'une confiance empirique dans l'épreuve du temps (si cela fonctionne dans la durée, ce n'est pas si mauvais). Elle n'est évidemment pas absurde, l'histoire est aussi un processus de sélection et tout changer tout le temps serait une expérimentation invivable pour la société (peut-être que nos sociétés modernes en sont un peu lasses, d'ailleurs). Sur des sujets complexes et peu modélisables, on gagne à écouter ce que disent les gens et à vérifier certaines observations. Mais cette prime à l'ancien n'est pas capable d'expliquer l'innovation dans l'histoire humaine, ni de justifier tous les cas où les anciens se trompaient bel et bien, où le conservatisme passé est aujourd'hui regardé comme une erreur.

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  6. la conclusion est pourtant bien plus simple: Le retour du saumon serait une conséquence d'un cours d'eau fonctionnel...

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    1. Cette référence au "fonctionnel" ressemble à une manière indirecte de se rapporter au "naturel". En tout cas il faudrait préciser les fonctionnalités en question. Un écoulement va toujours de la source à l'océan (ou à la nappe), c'est-à-dire vers l'état de moindre potentiel gravitaire. Sur son chemin, il offre toujours des habitats à des espèces capables de vivre dans l'eau et de l'énergie sous diverses formes, surtout cinétique et chimique. On peut donc se dire que les "fonctionnalités" élémentaires des cours d'eau sont inhérentes à leur existence.

      Par exemple, il n'y a plus de saumon dans la Seine, hormis quelques-uns remontant sporadiquement jusqu'à Paris, mais il y a 52 espèces de poissons (de mémoire), un chiffre plutôt en hausse tendancielle sur le temps long (davantage d'espèces aujourd'hui qu'au XVIIIe siècle, mais aussi qu'au sortir du paléolithique). On peut donc dire que la Seine, malgré l'artificialisation de son cours comme la pollution de son eau et de ses sédiments, conserve une capacité d'accueil du vivant assez vaste.

      (Evidemment, ce sont des espèces "étrangères" et importées par l'homme, le plus souvent thermophiles et limnophiles, mais cela n'a pas à voir avec la fonctionnalité. Ou alors on en revient à : un cours d'eau fonctionnel est un cours d'eau tel qu'il coulerait / serait peuplé sans aucune influence humaine, ce qui est une voie assez métaphysique car l'influence humaine est de toute façon un paramètre de l'évolution.)

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  7. Le saumon à Nod sur Seine, c'était une boutade. On arrive déjà pas à les faire remonter la Sélune alors ne soyons pas trop ambitieux. S'ils remontent un jour à Nod, au moins il passeront l'ouvrage Floriet facilement et trouveront de belles gravières pour frayer..

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    1. Avec sa fosse et sa vanne déposée, Floriet n'était pas franchissable pour les saumons? Ce serait douteux.

      Il y a sûrement de belles frayères dans le coin, d'ailleurs l'IPR de la Seine y était déjà excellent avant effacement. Pas de problèmes majeurs pour les poissons, en tout cas pas d'urgence particulière sur ce compartiment et sur ce tronçon pour nos obligations européennes (mince, va falloir songer à se bouger sur l'ammonium et les phosphates, beaucoup moins drôle que casser du moulin). Mais, foin de l'IPR décrié même s'il est IPR+, la vigilance halieutique a très probablement conclu à un obscur quoique catastrophique "glissement biotypologique du preferendum B4 vers B5 voire B6 dont sont témoins le déficit en juvénile 0+ TRF et la présence d'espèces tolérantes". Il faut bien justifier ses rentes et cultiver son magistère. Nous songerons d'ailleurs à lancer un grand concours régional, récompensant le premier qui nous trouve une station parfaitement en accord avec le peuplement théorique de son biocénotype Verneaux. (Premier prix, une barquette de saumon à l'oseille.) A force de voir partout du déficit, du déséquilibre, de la dégradation et du glissement, non seulement on compatit au pessimisme bien compréhensible des pêcheurs, mais on finit surtout par se demander si ce peuplement théorique peuple parfois la rivière, et non la seule théorie...

      PS : les saumons pourront remonter la Sélune comme ils remontent aujourd'hui la Dordogne, par exemple. Mais ils trouveront de toute façon une tête de bassin polluée et altérée en morphologie.

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  8. Le saumon n'est pas un carnassier, enfin si en mer mais en eau douce, il ne se nourrit pas, donc aucun carnassier n'a vocation à le remplacer.

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  9. Quand même bizarre, vous dites aimer la science, plutôt quand elle va dans votre sens, et vous n'avez pas de mot assez durs contre les "technocrates". A tout prendre, les "technocrates" que vous détestez essaient au moins de référer à la science. Vous leur préférez le bon sens paysan et meunier qui a produit de si bons résultas?

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    1. Le "bon sens paysan et meunier" peut se tromper. La gestion technocratique aussi. Les sociétés industrielles sont très "technocratiques", n'ont-elles produit que des belles choses pour les fleuves et rivières depuis 150 ans?

      La science ne va pas "dans un sens", elle produit des résultats scientifiques qui construisent lentement des savoirs, essentiellement par l'amélioration d'observations incomplètes et l'élimination d'explications fausses.

      Nous nous contentons ici d'exposer certains de ces résultats scientifiques. En effet, nous montrons plutôt les résultats scientifiques qui contredisent la doxa publique : c'est logique en démocratie d'exercer son esprit critique sur ce qui fait politique à un moment donné (le mouvement écologiste fait traditionnellement de même par exemple, tout le monde trouve cela normal à défaut de trouver que la critique écologiste est toujours fondée).

      Que des gens soient ignorants, c'est inévitable vu la masse de savoirs et leur spécialisation (on est tous ignorants à un certain degré ; au moins, on essaie ici de vulgariser quelques éléments de ces questions compliquées). Que des gens un peu moins ignorants (car ils sont censément payés à prendre le temps de penser) et en charge d'une politique publique (les "technocrates") sélectionnent ce qui leur plaît pour justifier de manière ad hoc leurs choix, c'est beaucoup plus problématique selon nous (au plan moral du rapport à la connaissance de la part d'une autorité et au plan pragmatique de l'efficience des politiques).

      Au-delà, il y a une question importante, celle du choix démocratique. Une politique fondée sur les faits et les preuves (donc la science pour simplifier) dans ses décisions et ses actions nous paraît meilleure qu'une autre les ignorant délibérément. Mais pour autant, cela ne veut pas dire que des faits et des preuves suffisent à fonder une politique. La science n'est pas une religion, ses conclusions ne sont pas des injonctions, elle ignore toutes sortes de choses importantes pour la condition humaine (la morale, l'esthétique, la liberté, etc.), elle nous dit comment fonctionne le réel mais pas si ce réel est désirable ou non. Les questions de rivières qui nous occupent ici n'ont donc pas toutes des réponses venues de la recherche. Par exemple le fait de savoir si un certain état du paysage et du patrimoine est préférable pour les citoyens à un certain état des poissons et des sédiments n'est pas soluble dans une explication scientifique.

      Dernier point : la connaissance, c'est vaste. Exemple : quand la Commission européenne a travaillé sur la DCE, a-t-elle entendu toutes les "écoles" d'écologie des milieux aquatiques? A-t-elle objectivé le niveau de certitude des connaissances et le niveau de consensus de la communauté scientifique? A-t-elle consulté aussi bien des historiens, géographes, sociologues, politistes, économistes qui ont leurs regards et leurs compétences sur la gestion d'un bassin versant? Etc.

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  10. Ils remontent la Sélune jusqu'au magnifique barrage de Vezins mais après y en a plus, la faute au phosphates et à l'ammonium.

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    1. Le repreneur des barrages sera de toute façon obligé de proposer des solutions, soit sous forme de compensation sur d'autres côtiers à peuplement saumon, soit sur la Sélune même. L'allusion à la Dordogne : EDF y a des protocoles (validés par le Plagepomi) pour transporter les saumons sur les sites non franchissables. Cela fait partie des solutions analysées, mais dans le cas de la Sélune, les travaux du syndicat amont avait montré un état dégradé de la tête de bassin (morphologie, MES, pollutions, un coût de plusieurs dizaines de millions € là encore), ce qui pose la question de l'efficacité d'une montaison restaurée.

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