lundi 14 novembre 2016

Quelle densité de truite à l'hectare définit un intérêt général? (Et autres questions sans réponses)

Les relevés piscicoles de densité de truite à l'hectare dans le Cousin et ses affluents nous inspirent quelques questions sur les finalités et les performances de la restauration de rivière.  

Le Cousin est une rivière du Nord-Morvan modifiée depuis longtemps sur son lit et dans son bassin, d'abord par l'agriculture, le flottage, les moulins et étangs, plus récemment par des rectifications, drainages, pollutions, productions hydro-électriques et activités sylvicoles. Le changement climatique modifie progressivement les conditions générales d'hydrologie et de température, passant de la période froide du petit âge glaciaire (jusqu'au XVIIIe siècle) à la période chaude moderne. Des facteurs locaux (baisse démographique, faible emprise agricole, socle granitique, forte pente) font que le bassin du Cousin paraît moins "anthropisé" que d'autres, même si en réalité il a connu des influences durables liées à l'histoire.

Comme d'autres, la rivière fait l'objet de travaux d'étude et restauration par le Parc naturel régional du Morvan, qui en est le gestionnaire principal. L'objectif écologique prioritaire du Cousin est l'entretien d'une population relique de moules perlières, dont le cycle de vie dépend de la truite (les larves des moules colonisent les branchies du poisson pour croître et se diffuser).

Le tableau ci-dessous reproduit quelques mesures de densité de truite fario (Salmo trutta fario), telles qu'elles ont été relevées depuis 10 ans sur le Cousin et ses affluents (d'autres relevés existent, mais nous ne les avons pas trouvé en libre accès ou ils n'avaient pas calculé une densité à l'hectare).



Quelques remarques sur ces données :
  • il y a des truites dans le Cousin (au cas où l'on aurait fini par l'oublier à force d'entendre des propos catastrophistes!);
  • certaines zones n'ont pas fait l'objet de mesure (ou nous ne les avons pas retrouvées), par exemple le Trinquelin de Saint-Agnan à Cussy, le cours aval de la rivière après Avallon;
  • les stations ont des densités très variables;
  • le cours principal du Cousin présente des densités plutôt faibles, sauf à l'amont, parfois nulles dans les habitats non favorables;
  • les affluents du Cousin présentent pour certains des densités fortes à très fortes;
  • les résultats sont variables d'un relevé l'autre, comme le montrent les stations ayant 3 mesures (Les Cordins prairie : 0, 284, 2901) et d'autres où l'on a un facteur 10 de variation;
  • sur les stations sans truite, il y a d'autres poissons mieux adaptés aux habitats concernés.

A partir de ce tableau, on peut se poser diverses questions :
  • Connaît-on la variabilité des populations de truite?
  • Connaît-on la fourchette de population totale de la truite (et de la moule perlière) sur le Cousin?
  • Quelle densité de truite à l'hectare est considérée comme un objectif raisonnable?
  • En quoi cette densité de truite à l'hectare correspond-elle à l'intérêt général des citoyens?
  • Juge-t-on utile de consulter les citoyens pour savoir ce qu'ils en pensent?
  • Quelle a été la somme totale dépensée pour la restauration du Cousin et affluents depuis 20 ans?
  • Quelle a été l'évolution globale des populations de truites / moules perlières depuis 20 ans?
  • Quelles dépenses et quels délais seront encore nécessaires pour atteindre l'objectif posé (s'il existe)?
  • Avec quel degré de certitude sur le résultat?
  • Pense-t-on que les truites (et les moules) seront toujours présentes au XXIIe siècle en situation de réchauffement climatique?

Ces questions restent généralement sans réponse, et l'on a droit à deux types d'évitement:
  • le propos généraliste (exemple : "l'enjeu est de restaurer la fonctionnalité des milieux aquatiques afin d'accroître leur résilience et de viser un bon état de la masse d'eau") dont le caractère passe-partout ne satisfait pas les informations demandées;
  • le propos spécialiste (exemple : "le colmatage des substrats et de la zone hyporhéique induit des déficits bien réels dans le cycle de vie de nombreux assemblages des biocénotypes attendus sur une rivière comme le Cousin") dont la complexité formelle noie le débat de fond dans un jargon peu accessible aux citoyens et évite, lui aussi, de répondre à des questions assez simples sur le diagnostic et le bilan global.

Cette esquive n'est pas durable. Depuis que les Agences de l'eau ont basculé vers un paradigme de gestion écologique de bassin, des sommes croissantes d'argent public sont engagées. L'environnement aquatique n'est plus le combat isolé de quelques associations lançeuses d'alerte ou l'apanage de certains usagers (pêcheurs), mais une politique publique qui crée des contraintes, engage des coûts, modifie des pratiques. La contrepartie est nécessaire: il faut répondre de l'intérêt général et de l'efficacité (écologique) des actions menées. Cette demande est de plus en plus forte sur les décideurs, tant dans les échanges avec l'Union européenne concernant la mise en place de la directive cadre sur l'eau et ses garanties d'efficience que dans la littérature scientifique d'évaluation de l'écologie de la restauration, où de trop nombreux retours d'expérience négatifs conduisent les chercheurs à se poser des questions (voir cette synthèse).

La demande d'explication sur l'intérêt, la portée et le succès de la restauration écologique devient également plus pressante de la part des citoyens quand leur cadre de vie se trouve modifié – ce qui est inévitable si la restauration de milieux doit réellement primer sur d'autres considérations. Il y a par exemple une soixantaine de moulins et étangs sur le bassin du Cousin, leur effacement et leur aménagement représentent un coût conséquent, un changement du paysage historique des vallées et la modification de biotopes qui peuvent avoir leur intérêt, même s'ils n'hébergent pas des salmonidés. Cette évolution ne s'obtiendra pas sans qu'on en explique et justifie l'intérêt général. Et faire simplement varier des densités de truite risque de ne pas suffire à cela...

A lire sur ce thème
Les moulins ont-ils fait disparaître les truites du Cousin?
Les moulins ont-ils fait disparaître les moules du Cousin?

10 commentaires:

  1. Et n'oublions pas la question : quelle densité de moulin est conforme à la préservation du bien commun qu'est la rivière?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Détail formel : c'est plutôt l'eau qui est un bien commun (et la biodiversité), car la rivière (non domaniale) est en France sous le régime de la propriété privée berge et lit.

      Votre question ne répond pas aux nôtres. Il ne fait pas de doute que le PNR Morvan agit pour le bassin, son action ayant d'ailleurs abouti à la suppression de plusieurs ouvrages de moulin ou à l'aménagement d'autres (mais pas seulement puisque plusieurs compartiments sont traités). Avant d'appeler à un surcroît d'actions dans tous les sens, il faudrait déjà faire le point sur les moyens engagés, les résultats obtenus et, au bout du compte, les finalités. Tout le monde n'est sans doute pas persuadé que l'augmentation du nombre de truites ou de moules est un enjeu appelant des dépenses et des évolutions trop importantes du bassin, donc c'est utile de rappeler d'où l'on vient et où l'on va sur cet objectif.

      Supprimer
  2. En quoi un nombre de contrôle de vitesse ou d'alcoolémie correspond t il à l'intérêt général? Juge t on utile de demander l'avis aux citoyens?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il existe une corrélation bien établie entre l'alcool au volant, l'accidentalité, la morbidité et la mortalité. Il existe aussi un certain consensus social pour juger que subir un accident, la blessure ou la mort d'un proche, n'est pas une chose désirable.

      Rien de tel à notre connaissance concernant le choix entre une densité de 100, 1000 ou 10000 truites à l'hectare en fonction du coût public et des contraintes diverses liés à la fixation de l'objectif, ses coûts et ses bénéfices pour les individus et la société.

      Donc pour que les choses soient claires : vous ne souhaitez pas que les citoyens débattent de la réalité des enjeux écologiques de leur bassin pour dire ce qu'ils en pensent? Vous jugez que les gestionnaires peuvent dépenser l'argent public sans poser des objectifs de résultats, puis répondre clairement, sincèrement, de l'atteinte de ces objectifs? Pouvez-vous nous en préciser les raisons?

      Supprimer
  3. En Provence, il est d'intérêt général d'envoyer des boues rouges dans la mer. En Bretagne, il est d'intérêt général de bétonner une zone humide avec 100 espèces protégées. Donc dans le Morvan, vous pouvez cuire vos moules et vos truites sans problème, et construire un grand barrage quand vous en serez débarrassé, l'administration française comme la justice administrative vous soutiendront.

    RépondreSupprimer
  4. A travers leur vote, des députés et sénateurs notemment, le citoyen a déjà donné son avis. Qu'ils trouvent cela injuste pourquoi pas, alors qu'il s'en prenne à la représentation. Demander l'avis de tous sur tout est très sympa, mais c'est le moyen de ne rien faire évoluer. Est ce que l'application de la politique de la continuité apparaît dans un quelconque programme politique, il semble que non. Donc ce "problème" ou du moins sa soi disant contestation est mineure auprès des politiques. C'est critiquable mais c'est ainsi. On ne demande pas aux citoyens son avis sur l'utilisation des pesticides, la dégradation de la qualité des eaux potables, et ce que cela coûte comme dépense publique. Partout des intérêts s'affrontent et vos articles n'y changeront guère.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. "Est ce que l'application de la politique de la continuité apparaît dans un quelconque programme politique, il semble que non. Donc ce "problème" ou du moins sa soi disant contestation est mineure auprès des politiques"

      La question de la continuité apparaît une centaine de fois dans les questions des députés et sénateurs au gouvernement ces dernières années. Elle a fait l'objet de deux modifications législatives en 2017 et est présente dans deux rapports parlementaires visant à d'autres évolutions. Elle fait l'objet d'un audit en cours du ministère par le CGEDD. Elle figure donc dans les sujets de débat. Votre diagnostic est donc inexact en ce qu'il réduit "problème" à " programme électoral", mais vous avez probablement un intérêt à ce que cette inexactitude perdure.

      Cela dit, ce n'est pas notre point ici, plutôt le contraire. Quand ils échangent avec les riverains, quand ils communiquent sur leur action, administrations, gestionnaires et élus locaux ne peuvent plus se contenter des généralités programmatiques de la réforme nationale.

      "On ne demande pas aux citoyens son avis sur l'utilisation des pesticides, la dégradation de la qualité des eaux potables, et ce que cela coûte comme dépense publique. Partout des intérêts s'affrontent et vos articles n'y changeront guère."

      C'est le contraire du moins en théorie, on se gargarise de la "démocratie de l'eau" et on prétend que le droit de l'environnement, contrairement aux autres, ne peut qu'être fondé sur l'information des / la concertation avec les citoyens.

      S'il y a un fossé entre les discours et les actes, les promesses et les réalités, cela alimente une assez dangereuse désillusion démocratique sur la capacité du décideur et du gestionnaire à s'occuper de ce qui intéresse les gens.

      Supprimer
  5. Il est quand même intéressent de constater que les populations sont nulles à l'aval de retenues d'eau (étangs) où à l'amont de fermes qui constituent certainement un point bloquant... De l'ordre de la centaine au niveau des moulins alors que plusieurs milliers sur d'autres secteurs... De plus les truites sont un indicateur de bonne qualité du milieu et sont nettement inférieure à ce qu'elle pourraient être en supprimant ces pressions. L'objectif n'est pas simplement d'augmenter une population pour les pêcheurs sinon on fait des lachers...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. "L'objectif n'est pas simplement d'augmenter une population pour les pêcheurs"

      En effet, mais ce n'était pas le point de l'article. Le point, ce sont les 10 questions posées.

      On peut revendiquer ce que l'on veut, par exemple que le critère de "qualité" d'un milieu est la suppression de toute influence humaine observable sur ce milieu. Il faut ensuite justifier et partager les critères que l'on pose ainsi. Ce n'est pas facile dans cet exemple, car rien ne dit que les populations humaines ont réellement envie d'un milieu sans interaction avec elles, ni d'ailleurs que ce soit possible.

      Supprimer
  6. En fait, on observe de manière implicite ou explicite un angle normatif que l'on peut résumer ainsi :

    il existe une naturalité de la rivière (altitude, pente, température, substrat, peuplements théoriquement associés, etc.), c'est vers elle qu'il faut tendre.

    La plupart des travaux de diagnostic réalisés sur le Cousin (ou ailleurs) n'ont pas de sens en dehors de ce paradigme. La densité de truite n'est qu'un exemple de cet exercice.

    Le débat concerne la pertinence de cet angle normatif. Nous posons qu'elle est scientifiquement et démocratiquement discutable. Scientifiquement car les approches propres à l'écologie de la conservation et de la restauration ne font pas l'unanimité dans la communauté des chercheurs et ne résument pas tout ce que l'on peut dire d'un milieu. Le vivant est un phénomène dynamique intégrant les influences humaines, il est difficile de connaître (a fortiori fixer) l'état passé et futur d'un cours d'eau. Démocratiquement car une politique de l'environnement qui irait à l'encontre des cadres de vie appréciés des citoyens ou qui soutiendrait des réformes au rapport coût-avantage très médiocre se condamne à l'échec.

    De notre point de vue (mais il faudrait justement tester si c'est une intuition correcte de la pensée du corps social), les gens ne veulent pas d'une rivière fétide, polluée, avec des déchets et des poissons le ventre à l'air. Pour autant, les gens ne veulent pas avoir absolument 1000 plutôt que 100 ou 10 truites à l'hectare, ce qui est un dada de spécialiste (savoir qu'il y a des truites leur suffit, apprendre qu'il existe même des êtres bizarres appelées chabots, lamproies ou vairons les épatent). Les gens ne veulent pas d'une rivière qui file tout droit comme un caniveau sans un arbre au bord. Pour autant, les gens ne veulent spécialement que la rivière soit rendue à un écoulement et un boisement purement naturels, qui seraient probablement inhospitaliers aux promenades voire déplaisants au regard. Les gens n'ont pas forcément envie que la rivière soit réduite à une succession de plans d'eau. Pour autant, ils ne sont pas choqués de voir alterner des plans d'eau et des écoulements plus rapides. Etc.

    Une continuité écologique débarrassée de ses pulsions intégristes de renaturation, débarrassée aussi des vieilleries dixneuviémistes de pêcheurs râlant pour des échelles à poissons, trouvera certainement sa place dans une gestion apaisée des rivières. Il faut déjà être capable d'un retour critique sur la phase 2006-présent.

    RépondreSupprimer