vendredi 11 novembre 2016

Rapport complet Onema sur Tonnerre: un exemple de laxisme pro-destruction

Nous avions relevé, dans un précédent article, que l'Onema a regretté le défaut de diagnostic biologique (poissons, invertébrés) dans le projet d'effacement des ouvrages de Tonnerre porté par le SMBVA. L'Office nous a écrit pour proposer de mettre le rapport complet en ligne, afin que les lecteurs jugent des raisons pour lesquelles l'avis de l'Office a malgré tout été favorable. Nous le faisons très volontiers, car la lecture de ce rapport démontre une chose: le laxisme et la complaisance manifestes dont jouissent les projets de destruction de moulins en France. L'Onema relève la plupart des manques du dossier, mais conclut néanmoins à un accord pour détruire. Nous encourageons donc vivement chaque lecteur à prendre connaissance de l'intégralité de ce document, pour mesurer le caractère insignifiant des gains hypothétiques de la continuité écologique et l'impossibilité même de vérifier la réalité de ces gains. Le SMBVA casse des ouvrages sans analyser les milieux concernés et sans s'engager sur des bénéfices tangibles. Cette dérive doit cesser, sur l'Armançon comme ailleurs. 


Le rapport complet de l'Office national de l'eau et des milieux aquatiques tel qu'il nous a été transmis par la Préfecture (pdf, format image et non texte) peut être téléchargé à ce lien. Examinons point à point comment l'Onema, souvent redouté pour la rigueur de ses exigences, a vérifié le sérieux écologique du projet d'effacement des ouvrages de Tonnerre.

Données biologiques
Comme indiqué dans le précédent article, aucun relevé invertébrés ou poissons n'a été fait sur la station concernée. Il faut ajouter aussi aucun relevé diatomées, macrophytes ni biodiversité en général. On engage donc un projet soi-disant écologique sans mesurer une seule présence d'espèce bio-indicatrice au droit du site, ni aucune espèce en général.

Données physico-chimiques
Ce sont celles de la station du Tronchoy pour 2008-2009 et 2010-2011. Les seuils sont en contexte urbain, il aurait été intéressant de mesurer la pollution des eaux à leur amont et à leur aval, ainsi que de vérifier la pollution des sédiments. Ce n'est pas fait et l'Onema n'y trouve rien à redire. On engage donc un projet soi-disant écologique qui remobilise les sédiments dans la rivière sans vérifier s'il ne présente pas de contaminants, et qui se flatte d'auto-épurer la masse d'eau sans vérifier que cela correspond à un quelconque processus chimique réel.

Données de transport solide
L'Onema relève qu'il n'y a aucune donnée pour caractériser le transport sédimentaire (ni "taux de comblement de la retenue" ni "nature des sédiments piégés") et qu'une analyse plus appuyée serait préférable. Le bureau d'études, qui n'a donc rien étudié d'essentiel en fait, conclut néanmoins que la circulation sédimentaire serait "fortement perturbée". Il ne vient pas à l'esprit de l'Onema n'exiger un début de preuve de cette assertion comme condition de la poursuite du chantier.

Conditions hydromorphologiques
L'Onema relève que les retenues forment un habitat "profond lentique" au lieu d'une alternance de faciès "radiers/plats courants/mouilles" apparaissant quand les vannes sont ouvertes. Donc l'Onema reconnaît que l'ouverture des vannes aurait suffi à produire ces habitats supposés d'intérêt. Dans ce cas, pourquoi casser ces ouvrages patrimoniaux?

Compte tenu de la granulométrie, les habitats actuellement "noyés" formeraient un "intérêt certain" (si la morphologie était modifiée) pour des espèces comme "la vandoise, le hotu ou encore le barbeau".

L'absence d'analyse de la station ne permet pas de dire si ces espèces sont absentes ou présentes des retenues des sites concernés. Ces poissons présentent par ailleurs une certaine plasticité phénotypique et comportementale. Par exemple les barbeaux peuvent frayer dans des  zones peu profondes vers le bord des rives (et certains sont sédentaires) ; la vandoise peut s'acclimater à des eaux stagnantes. Quant au hotu, c'est une espèce d'importation récente dans le Nord de la France (son aire native de répartition est centre-européenne), dont on voit mal l'intérêt patrimonial de conservation. Faute d'analyse de la biodiversité pisciaire avant le chantier d'effacement, il est de toute façon impossible de dire quels poissons habitaient les retenues, donc de vérifier s'il existe un gain (en richesse spécifique, en biomasse) et si les espèces supposées d'intérêt vont coloniser les habitats.

Dans l'inventaire Onema des tendances piscicoles sur les 20 dernières années (1990-2009), le barbeau commun et le hotu sont en hausse significative en France, le vandoise en baisse non significative (image ci-dessous). Il n'y a donc aucune pression connue d'extinction sur ces espèces assez largement réparties. Le gain piscicole hypothétique sur quelques centaines de mètres du bras de décharge de l'Armançon tonnerroise paraît sans intérêt majeur. Mais l'Onema ne relève rien de tout cela.


Continuité écologique
Le diagnostic des ouvrages est qualifié de "sommaire" et "s'inspirant d'ICE". L'Onema critique le choix du chabot comme espèce repère. On ne connaît pas la franchissabilité des seuils pour les autres espèces, notamment à vanne ouverte.

Le chabot, choisi comme espèce repère par le SMBVA pour son chantier, est un poisson sédentaire (non migrateur, voir cet article) présent dans tous les relevés piscicoles de l'Armançon faits par l'Onema depuis 2000, y compris sur des stations très fragmentées comme Semur-en-Auxois, Pont-et-Massène ou Montigny à l'amont du barrage de Pont (les données complètes des pêches historiques sont disponibles à cette adresse). Cela indique difficilement un problème pour cette espèce sur la rivière. Pourquoi l'Office ne le rappelle-t-il pas au syndicat (qui lui-même le cache aux citoyens et à leurs décideurs)?

Le reste du rapport concerne les conditions de chantier et l'aspect réglementaire de conformité aux textes en vigueur.

Le rapport de l'Onema écrit : "Il serait intéressant de comparer les résultats de l'état initial avec ceux obtenus après aménagement via un suivi après-travaux. Cela permettrait notamment d'évaluer les gains biologiques". Nous sommes bien d'accord mais comme aucun état initial n'a été réalisé, il sera impossible d'estimer des gains. Le SMBVA a promis un "suivi morphologique", ce qui est une perte supplémentaire de temps et d'argent public: il est trivialement évident que la morphologie (hauteur, largeur, vitesse, faciès) va changer sans les ouvrages. L'intérêt n'est pas cette morphologie en soi mais la réponse des espèces à la morphologie et la comparaison de la productivité biologique de l'ancien habitat avec le nouveau.

Conclusion
Récapitulons. L'Onema donne un avis favorable à la destruction de deux ouvrages hydrauliques par le syndicat de l'Armançon SMBVA alors que l'étude préparatoire ne comporte :

  • pas d'analyse de l'ichtyofaune
  • pas d'analyse des invertébrés
  • pas d'analyse de biodiversité et bio-indication en général
  • pas d'analyse du transport sédimentaire
  • pas d'analyse toxicologique des sédiments remobilisés 
  • pas d'analyse de l'effet épurateur de retenues (nutriments, contaminants) en zones urbaines et contexte de bassin agricole amont
  • pas d'autre gain envisagé qu'un changement de faciès d'écoulement et un hypothétique avantage pour trois espèces communes de poisson
  • pas de protocole de suivi avant-après pour vérifier gains ou pertes.

Dans le cadre d'un autre chantier en cours (aménagement de l'usine hydro-électrique de Semur-en-Auxois), nous avons fait observer à l'Office qu'il est désormais mal placé pour exiger des analyses rigoureuses et poussées sur des chantiers énergétiques quand il fait preuve d'une telle tolérance aux approximations et aux incertitudes sur des chantiers écologiques.

Plus généralement, cette incapacité de la réforme de continuité écologique à reconnaître que certains chantiers ont des enjeux modestes sinon insignifiants, à certifier la réalité des gains attendus en ayant la rigueur élémentaire de mesurer avant et après les milieux, à soumettre aux citoyens de vraies données tangibles sur les justifications de la dépense d'argent public et la destruction irrémédiable des ouvrages ne peut plus durer. Pendant que l'on efface le patrimoine historique et la diversité paysagère de nos rivières au nom de réformes dogmatiques, nos vraies obligations européennes de qualité écologique et chimique des masses d'eau ne sont pas respectées. Pas plus que ne sont tenus nos engagements à parvenir à 20% ni fossile ni fissile de notre mix énergétique à horizon 2020.

2 commentaires:

  1. Serez-vous aussi rigoureux quand il s'agira de construire des passes à poissons, qui coûtent cher, sont peu efficaces et que vous appréciez tant?

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  2. D'abord, un chantier qui n'affecte pas substantiellement le patrimoine, le paysage, le droit d'eau, les droits des tiers, l'équilibre en place du milieu biotique / abiotique, le potentiel énergétique (six principaux problèmes de la continuité) appelle de toute évidence moins d'analyse d'incidence qu'un autre. Les gens qui veulent détruire doivent justifier la destruction, mettre en face des dommages et risques créés des gains environnementaux tangibles. Les gens qui veulent faire une PAP doivent simplement montrer qu'elle est fonctionnelle pour les espèces cibles.

    Ensuite, la non-fonctionnalité des passes à poissons reste à démontrer, non par des rapports administratifs généralistes venant de structures connues pour être biaisées dans l'autojustification de leur action, mais par des mesures réelles de poissons passant ou ne passant pas. Voir par exemple le travail de Benitez et al 2015
    http://www.hydrauxois.org/2016/03/quelles-especes-circulent-dans-les.html

    (Qu'une passe à poissons soit moins efficace sur le paramètre de libre circulation qu'un effacement, c'est un truisme. Le point est que la loi demande d'améliorer les milieux, pas de s'engager dans la "renaturation" de la rivière "libre" voire "sauvage", comme une petite poignée de gens en rêve au point de détourner la lettre et l'esprit de la loi).

    Enfin, si les passes à poissons sont inefficaces et chères, et vous avez le souci d'économiser l'argent public, le mieux est de réviser le classement des rivières en établissant de nouvelles échelles de priorité et en limitant les classements aux cours d'eau où il y a de vrais enjeux migrateurs / espèces menacées. Sur une rivière comme l'Armançon, qui n'est pas salmonicole, dont le seul grand migrateur est l'anguille, qui est perturbée par les grands barrages d'alimentation du canal de Bourgogne (sans projet), dont le bassin aval est impacté par des pollutions agricoles, dont l'assainissement collectif et non collectif est loin d'être aux normes (sans parler des polluants émergents), on se demande l'intérêt du classement de continuité. Au demeurant, aucune étude scientifique n'a jamais été publiée sur les attendus de ce classement, cela s'est fait par des comités fermés d'expert, sans mesures fiables ni modèles de connectivité ni communication au public du délibéré des échanges. Donc en effet, avant de pousser à la dépense publique et privée, mieux vaudrait débattre démocratiquement de la réalité de l'enjeu et du consentement à payer des citoyens. Lire à ce sujet les observations du master de N. Defarge (analyse des perceptions de la continuité sur l'Armançon cote-dorienne)
    http://www.hydrauxois.org/2015/10/continuite-ecologique-sur-larmancon-21.html

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