samedi 9 décembre 2017

"La science est politique : effacer des barrages pour quoi? Qui parle?" (Dufour et al 2017)

Des zones amont de seuils effacés où les arbres déclinent et témoignent de dysfonctionnements de la plaine alluviale, des petits barrages dont l'examen démontre qu'ils ne forment pas d'entraves à la mobilité sédimentaire… une équipe de chercheurs montre à travers quelques cas concrets que la politique française d'effacement de barrages et seuils est justifiée depuis 10 ans par le discours de certains acteurs techniques ou scientifiques au profit de certains objectifs, mais que cette politique ne saurait prétendre refléter tout ce que les sciences sociales et naturelles ont à dire des rivières, de leur milieux et de leurs ouvrages. En s'inspirant de la géographie physique critique, ces chercheurs appellent à prendre davantage d'acteurs humains ou non-humains en considération quand nous opérons des choix d'aménagement sur les bassins versants. Au passage, ils forment l'hypothèse de biais halieutiques dans la politique française de continuité, dont la provenance pourrait être le rôle institutionnel des pêcheurs et de l'Onema-CSP (aujourd'hui AFB). Une analyse convergente avec nos observations depuis 5 ans. L'approfondissement de ces questions paraît urgent à l'heure où les mêmes biais produisent les mêmes travers, et où les destructions d'ouvrages hydrauliques s'opèrent partout avec une insoutenable légèreté dans le diagnostic des sites et des bassins versants. Quand les bureaucraties en charge de l'eau et de la biodiversité vont-elles s'affranchir de certains dogmes rudimentaires de la continuité, et choisir une approche plus ouverte à la complexité des hydrosystèmes comme des sociosystèmes? 

"Au cours de la dernière décennie, l'effacement des barrages et des seuils a été promu pour améliorer la continuité au long de nombreuses rivières. Cependant, de telles politiques soulèvent de nombreuses questions socio-écologiques telles que l'acceptabilité sociale, l'intégration des différents usages de la rivière, et l'impact réel sur les écosystèmes de cette rivière" : tel le constat initial qui motive le travail des chercheurs.

Simon Dufour et ses collègues (Université de Rennes 2, Université de Côte d'Azur, CNRS) analysent la politique française de destruction des barrages sous l'angle de la géographie physique critique.

Cette approche consiste à partir des éléments biophysiques du bassin versant (d'où la géographie) et à problématiser l'action des scientifiques, des gestionnaires et autres intervenants à partir des données et des discours observés (d'où la dimension critique). Il s'agit notamment de comprendre comment le "non-humain" est évalué dans les choix que nous faisons. Trois ensembles d'actions sur quatre rivières sont d'abord examinés.

Exemple des variations de croissance des arbres en lit majeur, à l'amont de seuils effacés sur des rivière de l'Ouest de la France (Vire, Orne).  Certains de ces arbres et leurs habitats font aussi l'objet de protection européenne, comme les poissons au nom desquels on altère les écoulements en place. Ce qui pose la question des critères d'évaluation de nos actions, comme des jeux de pouvoirs institutionnels imposant certains critères et omettant d'autres. 


Vire et Orne, un effacement qui impacte la plaine alluviale - Un premier cas étudie la réponse de la végétation à la suppression de seuils sur les rivières Vire et Orne dans l'Ouest de la France. Quatre espèces d'arbres sont suivies : aulne glutineux (Alnus glutinosa), frêne (Fraxinus excelsior), tilleul à grandes feuilles (Tilia platyphyllos) et érable sycomore (Acer pseudoplatanus). L'analyse montre que 74% des arbres connaissent un impact notable sur le cycle de vie, 14% avant l'effacement mais 60% après l'effacement. Il apparaît notamment que le fonctionnement de la plaine alluviale est modifié à l'amont des seuils détruits.

Gapeau, un barrage transparent aux sédiments - Un deuxième cas étudie au plan géomorphologique le bassin du Gapeau, un petit côtier méditerranéen qui se jette dans la baie d'Hyères. Cette baie subit un déficit sédimentaire estimé à 2200-2700 m3 de matériaux par an, et cela pour plusieurs causes (montée du niveau de la mer, protection du littoral, transport sédimentaire depuis les terres). Une analyse bathymétrique est menée sur la retenue du barrage Sainte-Eulalie (3 m de haut), principal obstacle au transit des sédiments sur le bassin. Cette analyse sur 9 mois de période de transport révèle que l'ouvrage est transparent au sédiment, ayant perdu 80 m3 de matériaux de sa retenue. Donc, il ne représente pas un obstacle à la mobilité sédimentaire, dont le déficit tient plutôt au changement d'usage des sols sur les versants du bassin.

Durance, un transfert sédimentaire qui demanderait d'éroder les berges - Un troisième cas étudie la rivière alpine Durance, très aménagée à partir des années 1950, dont le débit a été réduit en 40 ans (de 180 m3/s à 40 m3/s) et où les gravières ont extrait du lit plus de 60 millions de m3 de matériaux. Une analyse litho-morphologique a été menée pour savoir si les sédiments des affluents de la Durance seraient susceptibles de recharger la partie aval de la rivière. Le résultat suggère que ces sédiments ont une taille trop petite pour remplir leur rôle sur l'aval de la Durance. La suppression de barrage ne suffirait pas à recharger en sédiments grossiers, il faudrait aussi garantir la reprise de l'érosion des berges (continuité latérale), ce qui pose des problèmes plus complexes de gestion des propriétés riveraines.

"La science est politique : effacer pour quoi? Qui parle?"
Les chercheurs sont donc amenés à constater que l'effacement de barrages est loin d'avoir uniquement des conséquences positives pour l'ensemble des milieux, ni de répondre aux objectifs que pose le gestionnaire. Dans le cas de la Vire et de l'Orne, certaines espèces d'arbres sont protégées au même titre que les poissons cibles de la restauration écologique. Et le dysfonctionnement hydrologique du lit majeur dont témoigne le problème de croissance de ces arbres  suite à l'effacement relève lui aussi de la question des "services rendus par le écosystèmes" que nos actions sont censées accroître.

Cela amène les chercheurs à s'interroger : "comment les différents acteurs non-humains sont représentés (ou pas) dans le débat et pondérés dans la décision".

A ce sujet, Simon Dufour et ses collègues émettent comme hypothèse de travail le rôle joué par les pêcheurs, puis par le CSP-Onema dans l'inspiration des politiques écologiques de rivières centrées sur les poissons, avec les biais qui en découlent : "Concernant l'implémentation de la politique des suppressions de barrage en France, nous n'avons pas directement traité l'existence et les causes potentielles de tels biais mais, en perspective, nous pouvons au moins mentionner que les pêcheurs ont exercé une grande influence sur les politique de l'eau dans les années 1960 (Bouleau 2009), et que l'institution nationale responsable de l'eau et des écosystèmes aquatiques (ie ONEMA, aujourd'hui appelé AFB pour Agence française pour la biodiversité) a été créée en 2006 à partir de l'institution nationale en charge des poissons (le Conseil supérieur de la pêche). Déterminer dans quelle mesure ceci est relié à l'apparente préférence donnée à ces certains habitats du chenal en pratique de restauration, et si il y a des communautés épistémiques qui influencent ces préférences, reste un sujet d'étude".

Au final, les chercheurs appellent à un double effort des sciences naturelles et sociales pour mieux appréhender les enjeux de la rivière et, ici, la question des ouvrages hydrauliques : "Pour les sciences sociales, il est nécessaire de prendre conscience que certains problèmes sociopolitiques liés à la suppression des barrages et des seuils sont liés à la nature de processus et schémas biophysiques, et nécessitent une plus grande attention à la diversité des contextes biophysiques, en particulier en les interactions amont-aval et chenal-plaine (…) cette compréhension nécessite l'inclusion de multiples parties prenantes (ayant potentiellement diverses relations de pouvoir) et implique donc un processus de prise de décision complexe (plus complexe que celui consistant à retirer un barrage sur un site unique). Pour les sciences naturelles, il est nécessaire de se concentrer davantage sur les questions sociologiques, politiques et culturelles et d'être plus conscient de la façon dont la production, la diffusion et l'utilisation des connaissances influencent les processus sociopolitiques".

Référence  : Dufour S et al (2017), On the political roles of freshwater science in studying dam and weir removal policies: A critical physical geography approach, Water Alternatives, 10, 3,  853-869

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10 commentaires:

  1. Tous ces mots savants que vous utilisez ne me parle pas où très peu. En revanche, en vous lisant je vois que des arbres sont protégés, de quelle essence s'agît-il? En effet je crains pour plusieurs secteurs de ma rivière où des travaux de continuité pourraient etre programmés. Et ce qui pourrait le sauver est qu'ils sont plutôt pourvus d'arbres.

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    1. Les auteurs citent les forêts alluviales à aulnes et frênes comme habitat d'intérêt en annexe 1 de la directive européenne Habitat-Faune-Flore 92/43/CEE (code 91E0). Cela donne ou non lieu à des zones spéciales de conservation définis par les Etats-membres.

      Vous pouvez aller sur IGN
      https://www.geoportail.gouv.fr/

      Et afficher la couche des espaces protégés :
      + de données >
      Développement durable, énergie >
      Espaces protégés

      Ce qui permet de visualiser les espaces bénéficiant d'une protection. Après, aller sur le site du Muséum d'histoire naturelle pour voir la fiche documentaire de chaque espace et ses motifs de protection.

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  2. Vous continuez d'enfoncer des portes ouvertes : Que les boisements situés en amont des seuils soient modifiés par leur effacement il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le prévoir ... je dirais même que c'est un des buts recherché. Les formations boisés protégées sont généralement situées le long des cours d'eau peu ou pas aménagés lorsque les transports sédimentaires et les variations des débits déterminent une mosaïque d'habitats propices à la colonisation par des espèces et des formations caractéristiques et rares. L'effet des crues permet le renouvellement périodique de cette mosaïque, permettant la persistance de stades pionniers qui disparaissent lorsque le cours d'eau est contraint. Sous nos latitudes il s'agit principalement d'aulnes, de saules et de trembles en ce qui concerne les bois tendres et parfois de Frênes pour les bois durs avec leur strate herbacée d'accompagnement. Toutes ces formations sont en voie de disparition du fait de l'aménagement de nos cours d'eau (seuils, digues, barrages, remous,...) ce qui justifie leur protection et leur restauration

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    1. En l'occurence, nous nous contentons de reprendre l'essentiel du contenu de cet article scientifique, qui est disponible en libre accès. Publiez donc un article en réponse aux chercheurs : cela fera un débat intéressant et nous verrons si vos propos franchissent le cap de la revue par les pairs.

      Car on trouve de tout dans ce genre de commentaires sans mesures, ni chiffres, ni références.

      Tenez, il y a même des personnes qui affirment en enquête publique que détruire deux seuils, leurs retenues et 2000 m de biefs renaturés peut être favorable à la cigogne noire. Comme ça, au doigt mouillé. Et quand on écrit à ces personnes pour avoir une explication référencée de leur point de vue, elles ne vous répondent même pas.

      Alors vous savez...

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    2. @ anonyme 14:30

      "Toutes ces formations sont en voie de disparition du fait de l'aménagement de nos cours d'eau"

      Pouvez-vous me donner quelques liens de travaux (des "vrais", des études en publications indexées) qui démontrent ce rapport de cause à effet entre la disparition des espèces citées et l'aménagement longitudinal? Merci d'avance.

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  3. Tiens, un « expert » vous critique et vient réciter sa leçon. Il se sent visé. Faut pas bousculer leur monopole de sachant intouchable, ils en prennent ombrage ah ah ah. On l'avait vu à l'assemblée au colloque en 2016, quand des scientifiques se sont exprimés sur la continuité, ils étaient vert de rage. Appuyez donc encore plus fort là où ça leur fait mal ! ah ah ah Et bravo à ces universitaires qui savent critiquer, on voit bien que ce qu'ils disent est vrai, mais quand c'est eux qui le disent, c'est mieux. Parce que nous, les crétins des moulins, on nous croit pas. Bonne suite!

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  4. La référence habituelle en la matière est celle des travaux de G. Pautou

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    1. Vous voulez dire que G. Pautou montre que les seuils de moulin de l'Ouest de la France (=hydrosystèmes étudiés par Dufour 2017) font disparaître des ripisylves d'aulnes, saules, trembles, frênes ? Dans quelle publication analyse-t-il cela ?

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  5. Compliqué de lier effacement de seuil et disparition de ripisylve. Surtout que frênes comme aulnes risque la "pandémie" dans un avenir proche et cela sans lien avec l'aménagement des rivières.

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  6. Cette recherche ne consiste pas à disserter en détail sur les frênes ou les aulnes ou les sédiments, mais à souligner que dans les projets de rivière, certaines espèces et certains habitats sont mis en avant, pas d'autres, certains objectifs sont mis en avant, pas d'autres, alors que des observations simples permettent de voir des enjeux dans de nombreux compartiments. Peut-on le nier et pourquoi ce déni de l'évidence? Effacer un seuil est peut-être bon ou mauvais pour un arbre, mais encore faut-il se poser la question et engager son étude. Ce qui n'est pas fait. Et c'est cela que les chercheurs soulignent.

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