jeudi 26 mai 2016

Techniques ordinaires de manipulation en évaluation écologique des seuils de moulins

Pour "sauver la rivière", il faudrait casser du moulin. Un objectif pudiquement rebaptisé effacement des obstacles à l'écoulement dans la novlangue administrative. Comment convaincre le bon peuple de cette assertion a priori grotesque? Les administrations tiennent un discours à charge sur les ouvrages hydrauliques — en particulier sur les plus modestes d'entre eux, car ce sont les plus simples à effacer. Voici une liste non exhaustive des petites manipulations ordinaires dans les diagnostics écologiques de ces ouvrages. Apprenez à les reconnaître, pour exiger de vraies analyses fondées sur la preuve, pas des réquisitoires alimentés par des données partielles, des convictions militantes ou des certitudes déplacées. 

Agences de l'eau et Onema dépensent l'argent des Français pour réaliser des petits clips publicitaires, comme celui-ci :

Parfait exemple d'anesthésie de l'esprit critique et de simplification à outrance de la question des ouvrages hydrauliques, par lequel on prétend faire de la "pédagogie", confondant ce beau mot avec celui, plus exact ici, de "propagande".

Ce genre de clip n'est toutefois que la partie émergée de l'arsenal de destruction massive des seuils et chaussées de moulins. Pour démontrer que le petit ouvrage hydraulique poserait de très graves problèmes aux milieux, il faut procéder à toutes sortes de manipulations. En voici quelques exemples parmi les plus fréquentes.

Assommer de mots compliqués, le "déficit sédimentaire en substrat à granulométrie grossière" étant autrement plus terrifiant et paralysant que "le lit manque un peu de gravier";

Ne pas chercher les données d'histoire environnementale, donc entretenir l'ignorance sur l'évolution dans la longue durée des espèces locales, notamment à l'époque des moulins en activité;

Ne pas donner des ordres de grandeur, donc avancer quelques chiffres isolés qui ne disent rien, car personne ne sait si le gain / la perte / l'impact est important ou négligeable;

Refuser de prioriser les besoins de conservation, alors que rares sont les espèces en réel danger d'extinction sur un bassin;

Exagérer les impacts environnementaux, en posant des exigences tellement maximalistes que seule la disparition du seuil rétablit les conditions demandées, cela bien que jamais des contraintes aussi fortes ne soient imposées à d'autres usages ou impacts;

Evaluer les hauteurs des chutes en basses ou moyennes eaux, en oubliant de dire que les crues noient les obstacles et/ou les contournent par le lit majeur, rétablissant régulièrement la franchissabilité;

Transformer toutes sortes de poissons en "migrateurs", sans rappeler que bon nombre peuvent vivre sur des territoires de dispersion de quelques centaines à quelques milliers de mètres;

Cacher les scores de l'Indice poisson rivière (IPR) ou encore affirmer que l'IPR n'est pas un bon indicateur, afin d'avoir toujours sous la main un critère plus extrême et plus contraignant de qualité à opposer;

Ne pas mesurer la biodiversité piscicole totale du tronçon, risquant de montrer que les retenues ajoutent des espèces de poissons, donc de la richesse spécifique, donc de la diversité;

Ne pas mesurer la biodiversité non piscicole du tronçon, alors que les poissons rhéophiles ou migrateurs représentent une toute petite partie de cette biodiversité;

Se référer à des biotypologies des années 1970, comme si la biomasse piscicole d'une rivière très peu anthropisée d'il y a 50 ans pouvait donner une référence réaliste;

Parler des "obstacles à l'écoulement" sans faire la différence entre des seuils de 1 m et des barrages de 5 m sur la franchissabilité, le débit, la charge solide, le remous, etc.;

Pratiquer l'omerta sur les grands barrages du bassin, car on serait obligé d'admettre qu'ils n'ont pas de projets d'aménagement piscicole ou sédimentaire autres que d'efficacité marginale;

Affirmer qu'il s'agit de restaurer de l'habitat, alors qu'en réalité on remplace un type d'habitat par un autre, et que des habitats différenciés sont généralement déjà présents sur le tronçon;

Minimiser les pressions du bassin versant (pollutions, autres impacts morphologiques), alors qu'elles limitent l'effet de tout effacement d'ouvrage;

Oublier les effets hydrologiques et thermiques du changement climatique, alors qu'ils sont les facteurs de premier ordre d'évolution biologique à échelle du siècle;

Ne pas donner d'éléments chiffrés et contextualisés, mais produire des avis subjectifs d'expert permettant de dire ce que l'on veut;

Faire au mieux un suivi court de 3-5 ans, alors que l'effet des restaurations tend à baisser dans la durée après une recolonisation initiale;

Focaliser sur la continuité longitudinale, en oubliant de dire que la continuité latérale produit davantage de diversité biologique dans les écotones du lit majeur;

Ne pas poser d'objectifs mesurables donc vérifiables de succès, ce qui évite d'avoir à répondre de ses actes une fois que l'on a tout cassé.

Cette liste n'est malheureusement pas exhaustive. Et elle ne concerne que l'aspect écologique : les mêmes administrations ne manifestent aucun intérêt pour la dimension culturelle, historique ou paysagère des ouvrages comme elles se moquent de poser la moindre contrainte d'efficacité économique à la dépense en faveur de l'environnement. Le contribuable paiera, le propriétaire paiera, peu importe si le gain est minime voire nul. La suppression de l'ouvrage hydraulique étant l'objectif (non avoué, mais posé dès le départ en petit comité), on pratique le cherry-picking, c'est-à-dire la sélection biaisée des seules données et argumentations qui vont aggraver le diagnostic. Apporter une vue plus nuancée et plus complète risquerait d'amener à conclure qu'une destruction n'est pas vraiment justifiée : c'est l'horreur, on avait prévu au départ de ne financer qu'elle, et les autres solutions sont souvent inabordables pour les petites collectivités ou les particuliers. Se pourrait-il même qu'un aménagement soit au fond inutile? Impossible de l'admettre, ce serait contredire 10 ans de bourrage de crâne et donner l'impression que l'on renonce, s'attirant les foudres de quelques extrémistes monopolisant l'expression militante de l'écologie.

Persister dans ces pratiques sans entendre la montée de leurs critiques (y compris venant du monde de la recherche, de manière de plus en plus explicite, voir ci-dessous), c'est le meilleur moyen de fâcher tout le monde avec la continuité écologique des rivières. Et de faire peser une suspicion de parti-pris idéologique sur l'action publique, dont l'approbation sur la question des effacements d'ouvrages hydrauliques tend désormais à se réduire à la claque pavlovienne et subventionnée des sections les plus intégristes de FNE ou de la FNPF. Ah non, soyons précis : quand on propose à l'élu local un plan complet de restauration paysagère avec des bénéfices pour les riverains et des intérêts pour les touristes, il peut être séduit. Sauf que cela coûte très cher, que ce n'est donc pas généralisable et que ce n'est plus vraiment une motivation écologique.

Pourquoi cette impasse? Parce que la réforme a été initialement portée et formatée par une toute petite poignée d'experts imposant des vues très particulières (angle conservationniste strict, centrage sur enjeu piscicole, paradigme contestable de "renaturation", modèles simplistes pression-réponse), ces contraintes démesurées sur les seuils en rivière étant également pour eux la revanche de 50 ans d'impuissance et de frustration face aux impacts agricoles, domestiques et industriels sur l'eau. Parce que des hauts fonctionnaires de la Direction de l'eau et de la biodiversité ont validé cette approche de manière autoritaire et précipitée, en souhaitant régler du même coup leur compte aux moulins et à la gestion des droits d'eau, jugée trop chronovore à l'heure de la réduction des budgets et des personnels.

Pourquoi cela perdure? Parce que le Ministère de l'Environnement a besoin de dire à l'Europe et à l'opinion qu'il agit, malgré la faible progression de la qualité de l'eau, parce que les Agences de bassins arrosent financièrement ces lubies et entretiennent une vaste cour dépendante des subventions, dotations ou marchés publics, parce que ces questions complexes dépassent le temps de cerveau disponible de la plupart des intervenants (voir cet excellent article), parce que l'Onema fonctionne comme une instance inattaquable au sein de l'évaluation administrative des enjeux malgré les excès manifestes de ses diagnostics dans certaines directions régionales, parce que les fédérations de pêche restent considérées comme "référentes" sur l'ensemble des milieux aquatiques malgré leur biais sectoriel et spécialisé, parce que le mot "écologie" paralyse toute objection et que l'écologie militante tend à galvauder ce que dit l'écologie scientifique, parce que détourner l'attention sur les ouvrages de moulin arrange finalement pas mal de gens, à l'heure où chacun se dit in petto que les objectifs de qualité écologique et chimique DCE ne seront de toute façon jamais atteints en 2027.

L'étiage approche, et avec lui son nouveau cortège de destruction. Profitez-en pour diffuser la demande de moratoire sur les effacements d'ouvrage auprès des élus et des associations de votre territoire. Ecrivez à vos députés et sénateurs pour qu'ils interpellent la Ministre sur la poursuite de la casse inutile du patrimoine hydraulique. Et ne laissez pas faire de diagnostic de vos ouvrages sans exiger la prise en compte de l'ensemble des paramètres permettant d'estimer la gravité réelle de leur impact, ni prendre date par courrier recommandé à la Préfecture en cas de refus.

Plus de science, moins de dogmes !
Vous pouvez choisir de rester désinformé en regardant en boucle les clips de l'Agence de l'eau et de l'Onema, ou en lisant leurs rapports à charge. Vous pouvez aussi jeter un oeil à ce que disent réellement les travaux des chercheurs sur les milieux aquatiques et leur restauration physique: le bilan est autrement nuancé et prudent !
Christian Lévêque sur la continuité écologique: "un peu de bon sens et moins de dogmatisme"
Restauration de rivière, un bilan critique (Wohl et al 2015)
Rivières hybrides: quand les gestionnaires ignorent trois millénaires d'influence humaine en Normandie (Lespez et al 2015)
Les étangs piscicoles à barrage éliminent les pesticides (Gaillard et al 2016)
La restauration physique des rivières peine à prédire ses résultats (Muhar et al 2016)
Les analyses coût-bénéfice sont défavorables à la directive-cadre européenne sur l'eau (Feuillette et al 2016)
Faiblesse scientifique, dimension subjective et résultats incertains des chantiers de restauration de rivière en France (Morandi et al 2014)
Faible impact des barrages sur les poissons: nouvelle confirmation scientifique (Cooper et al 2016)
200 générations de truites dans un hydrosystème fragmenté (Hansen et al 2014) 
Les seuils dénitrifient les rivières (Cisowska et Hutchins 2016) 
Effet parfois positif des petits barrages sur la qualité piscicole de rivières nord-américaines (Holcomb et al 2015)
Diversité génétique et fragmentation des rivières (Blanchet et al 2010, Paz-Vinas et al 2013, 2015)
L'anguille et les obstacles à sa migration à travers les âges (Clavero et Hermoso 2015)
L'introuvable influence des seuils et barrages sur les peuplements piscicoles (Radinger et Wolter 2015)
Aucune influence des seuils et barrages sur la distribution des poissons en rivières portugaises (Branco et al 2012) 
Les barrages des moulins ont-ils autant d'effets sur la rivière que ceux des... castors? (Hart et al 2002)
Seuils et barrages ont un effet positif sur les pollutions azote et phosphore des rivières (Powers et al 2015)
Intégrité et diversité piscicoles: moins de 20% de la variance associée aux seuls barrages en rivière (Wang et al 2011)
Densité de barrages en rivières: 13e facteur seulement de dégradation piscicole (Villeneuve et al 2015) 
Nilsson et al 2014: pourquoi la restauration écologique des rivières produit-elle des échecs? 
Dahm et al 2013: encore une étude scientifique observant le faible impact de la morphologie sur la qualité piscicole
Impact nul sur la biodiversité et faible sur la qualité piscicole: une étude scientifique sur les barrages questionne les idées reçues (Van looy et al 2014) 

Deux synthèses à diffuser
Idée reçue #02 : "Les seuils et barrages ont un rôle majeur dans la dégradation des rivières et des milieux aquatiques"
Idée reçue #08 : "Les opérations de restauration écologique et morphologique de rivière ont toujours de très bons résultats"

5 commentaires:

  1. La paranoïa cela se soigne de nos jours. Vous devriez consulter

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. A l'opposé de la paranoïa, il y a l'hallucination à l'envers (rien vu, rien lu, rien entendu dire) qui se soigne très bien.

      Supprimer
  2. Merci du conseil. Nous n'avons pas cité les techniques de pression psychologique, en effet. Car le propriétaire d'ouvrage hydraulique ayant le malheur de ne pas offrir généreusement sa retenue à tous les poissons est un idiot, un ignorant, un retardataire, un égoïste, un parano, un inconscient, un antisocial, un profiteur, etc.

    RépondreSupprimer
  3. Comment sortir des pressions actuelles??? Ce que vous dites est juste, mais cela passe au-dessus de la tête de la DDTM, ils appliquent des textes réglementaires sans état d'âme, ils écouteront toujours l'ONEMA et le ministère, pas le propriétaire ni le maire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il n'y a pas de réponse simple. Au plan juridique, vous devez refuser par LRAR toute demande non motivée et/ou réclamer accès à tout rapport complet censé fonder une exigence environnementale. Cela permet de contester en amiable d'abord, puis en justice si besoin. Au plan politique, la demande de moratoire reste portée par de nombreux partenaires (démontrant que l'intérêt général n'est pas bien représenté dans le déséquilibre des choix actuels) et il faut sensibiliser tous les élus à ces questions. Ce qui prend du temps : courriers, argumentaires, visites de site à problème, articles dans des médias locaux et des médias sociaux, etc. Enfin au plan organisationnel, un constat : sur toute rivière, un propriétaire isolé se fait écraser, 10 ou 20 propriétaires coalisés se font respecter. S'il n'existe pas de collectif ou d'association moulins/riverains, il faut en créer. De notre point de vue, c'est une bonne chose, les moulins sont des acteurs de la rivière, ils doivent mieux s'organiser pour connaître les enjeux, assumer leurs devoirs et défendre leurs droits. Cela va au-delà du problème actuel de la continuité écologique — voir par exemple la cartographie des cours d'eau, où l'on repart déjà sur les mêmes problèmes avec des canaux requalifiés cours d'eau. Donc à horizon prévisible, il y aura forcément besoin d'une représentation collective permettant une réponse organisée aux pressions que vous citez. Ce n'est pas une fédé nationale qui peut répondre à chaque enjeu local, sauf si les fédés voulaient passer en mode FNSEA, mais ce ne paraît pas le cas :-)

      Supprimer